Jusqu'à la fin du monde

Part 7

Chapter 73,571 wordsPublic domain

Me racontant, plus tard, le miracle, il me disait:--Oui, c’est bien ainsi que la chose arriva. Une seconde auparavant, je ne croyais à rien, absolument à rien; impossible d’être moins préparé à cette transfiguration de mon âme car si quelqu’un m’avait prédit la veille ou à mon lever, ce matin-là, que j’allais être converti, je lui aurais ri au nez...

La victoire de la Grâce fut tellement entière que l’idée ne lui vint même pas de résister. Il se confessa, il communia puis, sur le conseil du prêtre qui l’avait réconcilié, il alla faire une retraite de quinze jours à la Trappe de Septfons, située entre Paray et Moulins. Lors d’un de mes séjours fréquents en cette sainte maison, j’ai appris du religieux qu’on lui avait désigné pour directeur que l’adhésion de Radius aux vérités révélées était si solide qu’il avait eu seulement à lui donner quelques avis pour le règlement de sa nouvelle existence.

Et c’est ainsi que l’athée militant d’hier est devenu le catholique fervent qu’il n’a cessé d’être.

* * * * *

Voici maintenant comment l’amitié naquit entre Radius et moi. Nous prenions pension au même hôtel mais lui mangeait à la table d’hôte tandis que, par goût de l’isolement, je me faisais servir à une petite table, dans un coin de la salle. Il en résulta que nous fûmes plusieurs semaines sans nous parler autrement que pour échanger quelques phrases de politesse. Ce fut sainte Térèse qui nous fournit l’occasion de mieux nous connaître[5].--Radius avait coutume d’apporter aux repas un livre qu’il plaçait côté de son assiette et où il s’absorbait sans grand souci des vagues nourritures qui nous étaient distribuées.

[5] Il sied peut-être de spécifier, pour les personnes peu au courant de l’hagiographie, qu’il existe deux Saintes de ce nom: la petite, celle de Lisieux, et la Grande, la réformatrice du Carmel, celle que l’Église qualifie: «docteur en Mystique». C’est de cette dernière qu’il est question dans ce chapitre comme, du reste, dans tout le volume.

Soit dit en passant, cette façon d’agir choquait grandement les pèlerins huppés et gourmés qui se succédaient dans ce pieux caravansérail. Ils estimaient, sans doute, que nulle lecture, fût-elle de religion, ne valait qu’on négligeât de paraître s’intéresser aux propos incolores où ils se confinaient sous prétexte de «bon ton». Radius était donc peu considéré. Moi aussi, vu le soin que je prenais de me tenir à l’écart. Mais combien cela nous était égal!

Déjà, l’attitude de Radius me portait à le juger sympathique. Et puis je grillais de savoir quel était l’écrivain qui l’accaparait de la sorte. Certain jour, je ne pus réprimer ma curiosité. Comme j’avais fini de manger quelques minutes avant lui, quittant le réfectoire, je m’arrangeai pour frôler la table d’hôte et me pencher par-dessus l’épaule de Radius. Je lus le titre du volume. C’était le _Château Intérieur_, c’est-à-dire un des chefs-d’œuvre où sainte Térèse a rassemblé, pour les âmes vraiment éprises de Notre-Seigneur, les fruits les plus précieux de son expérience. Que Radius eût de la prédilection pour cette Reine des contemplatifs, cela me causa un indicible plaisir. Je m’écriai:--Ah! vous aimez sainte Térèse!... Vous avez rudement raison!...

Radius ne s’offusqua pas de mon indiscrétion. Au contraire, il me suivit dehors et nous engageâmes une conversation qui se prolongea une partie de la journée. De là, notre bonne entente, qui, depuis, n’a fait que se consolider.

* * * * *

J’habitais presque en face du Carmel, en haut de cette superbe avenue de vieux platanes qui sort de la ville pour conduire à Charolles, le long du Val d’Or. Tous les matins, j’allais entendre la messe à la chapelle des Clarisses, asile de la Sainte Pauvreté, tabernacle d’holocauste et d’oraison perpétuelle où j’ai reçu quelques-unes des plus grandes grâces dont Dieu ait daigné combler son infime serviteur.

Quoiqu’il logeât à l’autre extrémité de Paray, Radius venait assez souvent à cette messe et ce nous était une occasion d’échanger quelques mots à la sortie. Mais chez moi surtout, nous avions la facilité de causer plus longuement. Toute la journée, Radius était retenu par des occupations fort astreignantes. De mon côté, bien que peu valide, je rédigeais cette vie de Marguerite-Marie qui, disent certaines âmes indulgentes, ne dessert pas trop la mémoire de la Sainte. Dès la nuit tombée, je me mettais au lit, d’abord parce que l’effort cérébral qu’exigeait ce travail difficile me fatiguait beaucoup et aussi pour économiser les frais de chauffage. Car cela se passait aux dernières semaines de la guerre et vers le temps de l’armistice. Le combustible était rare, coûtait cher et l’exiguïté de mes ressources ne me permettait pas de le renouveler à volonté. Je ne garnissais donc mon poêle que pendant deux ou trois heures par jour au plus.

Radius me rendait visite à peu près tous les soirs. Il s’asseyait à mon chevet et nous dialoguions sur les splendeurs de Dieu, c’est-à-dire sur le sujet qui intéresse, avant tout, les âmes de bonne volonté.

Je me souviens d’un colloque où mon ami me parla de la flamme surnaturelle qu’il sentait s’aviver sans cesse en lui. Elle s’épanouissait avec tant d’ardeur, qu’elle le maintenait dans un état de combustion qui allait parfois jusqu’à la souffrance physique.

--Telles sont les marques de l’amour de Jésus, lui dis-je. Tu entres, en ce moment, dans la première phase de la vie illuminative qui s’accompagne toujours d’un embrasement de l’âme si intense que le corps en éprouve les effets. N’étant pas habitué à ce divin calorique, Frère Ane--comme disait saint François d’Assise--proteste. Trouves-tu qu’il ait raison?

--Pas le moins du monde, répartit Radius, je suis trop heureux de cette souffrance, d’autant qu’elle coïncide avec une allégresse d’âme qui, j’en ai l’intuition, me tient tout proche du Sacré-Cœur.

--Non seulement tout proche, repris-je, mais _en contact_ avec Lui. D’ailleurs, ce n’est pas étonnant. C’est par l’action directe, instantanée, exclusive du Sacré-Cœur que s’opéra ta conversion. Il est donc normal qu’il prolonge la Grâce sensible de son effusion en toi. Tu es le disciple d’Emmaüs, après que «ses yeux se furent ouverts». Comme lui, à cause de Jésus présent dans ton âme, tu t’écries: «_Il est venu sur mon chemin; mon cœur en est tout brûlant dans ma poitrine._» Tu avanceras, tu monteras parmi des joies et des souffrances simultanées et de plus en plus pénétrantes. Car il semble admissible que te voici l’un de ces contemplatifs qui peuvent s’appliquer les exclamations adorantes par quoi se conclut le _Gloria_ de la messe. _Tu solus Sanctus_, toi, seul, ô mon Dieu, tu es la Sainteté qui me purifie du péché où je croupissais en rébellion contre toi. _Tu solus Dominus_, toi seul tu es le Maître qui enseigne mon âme obscure en l’illuminant de ta Grâce. _Tu solus Altissimus_, toi seul, tu es le Très-Haut qui m’attirera des pentes de la montagne jusqu’au sommet, afin que, si je reste digne de mériter tes complaisances miséricordieuses, j’aspire à l’union dès ici-bas avec ton essence. Oui, ces trois clameurs expriment les bonds successifs de l’âme que Dieu mène par la vie purgative et par la vie illuminative à la vie unitive sur la cime où elle se fond dans la Lumière incréée. Mais ne t’y trompe pas. Si tu es appelé à cette ascension, tu subiras de dures épreuve. Souviens-toi de ce que dit sainte Térèse: «Il ne faut pas envier les contemplatifs car ils paient, par des souffrances indicibles, le privilège de suivre Jésus partout où il va.»

Beaucoup s’arrêtent en route et renoncent à persévérer jusqu’à l’auberge d’Emmaüs où Notre-Seigneur romprait le pain avec eux. Seras-tu de ceux-là?

--Je ne sais, répondit humblement Radius, je sais que j’aime Notre-Seigneur jusqu’à mourir pour Lui s’il était nécessaire et que j’envisage désormais l’existence comme une œuvre de sacrifice.

--Alors, repris-je, il est à conjecturer que, comme je le fais moi-même, tu auras des périodes d’hésitation et de défaillance, mais que tu les surmonteras pour reprendre ta route vers la cime, les yeux fixés sur ce soleil incomparable: le Sacré-Cœur. Notre mot d’ordre c’est: espérance invincible...

Ainsi nous échangions nos pensées, et nous y trouvions tant d’attrait que, souvent, il nous arrivait d’oublier la fuite des heures. Pour nous en rendre la notion, il fallait que la cloche, si frêle et si pure, du monastère des Clarisses commençât de sonner Matines. Il était minuit. Nous nous séparions; et je m’endormais paisiblement sous l’égide des prières de ces saintes Moniales.

LES DEUX RÉCITS DU CURÉ

_Hic est vir caritatis cujus pietates non defuerunt._

LIBER SAPIENTIAE

LE CURÉ DE GOUGNY-EN-BIERRE

Les récits qu’on va lire ne sont pas des fictions: ils narrent des faits réels. Mais les personnages qu’ils mettent en scène ayant existé ou existant encore, pour des raisons faciles à comprendre, on a changé quelques noms, et, de même, on a modifié ceux des villages où les événements se sont passés. Pour le surplus, tout est exact et rapporté aussi fidèlement que possible.

L’abbé Moret fut nommé à la cure de Gougny-en-Bierre dans des circonstances assez difficiles. Le prêtre auquel il succédait avait quitté le pays à la suite d’incidents qu’il vaut mieux ne pas spécifier. Et, comme il arrive à la campagne aussi bien qu’à la ville, les habitants de cette grosse commune, déjà peu pratiquants, s’autorisèrent de cette fuite pour décrier le clergé en général et pour s’ancrer dans leurs préventions contre l’Église.

L’évêque du diocèse se rendait compte de l’importance qu’il y avait à désigner pour cette paroisse en perdition un desservant qui fît oublier les souvenirs fâcheux laissés par le précédent titulaire. Après réflexion et enquête, son choix se porta sur l’abbé Moret. Celui-ci était alors professeur au petit séminaire. Son esprit surnaturel, ses mœurs, ses vertus, son zèle sacerdotal l’avaient fait estimer de tous. Ses collègues l’appréciaient à sa valeur; ses élèves lui témoignaient une respectueuse affection; parmi les fidèles, on l’estimait grandement. L’évêque, lui aussi, distinguait ce vaillant serviteur de Jésus-Christ et s’il différa quelque temps de l’envoyer à Gougny-en-Bierre, ce fut parce qu’il hésitait à priver son séminaire d’un éducateur aussi accompli. D’ailleurs, il ne lui imposa pas sa nomination. L’ayant convoqué en audience particulière, il ne lui dissimula point les obstacles spéciaux que présentait l’exercice du ministère dans ce village et il conclut:--Je ne m’adresse pas à votre obéissance dont je suis sûr; je vous demande du dévouement et un pénible sacrifice. Le malheureux que vous remplacerez a mis les choses dans un si triste état que le soin de reconquérir à Dieu vos paroissiens exigera de vous une rare abnégation. Si, toutefois, vous avez des motifs de refuser ce poste de combat, je n’insisterai pas, car je vous connais assez pour admettre qu’ils seront sérieux et que vous n’avez en vue que le bien de l’Église. Je vous accorde deux jours de réflexion.

L’abbé Moret employa ce délai à s’examiner devant Dieu. Il m’a dit depuis que la décision lui avait extrêmement coûté à prendre parce qu’il craignait de ne posséder aucunement les qualités propres à réussir dans la tâche qui lui était présentée. Ceci est tout à l’honneur de son humilité, puisque ces dons existaient en lui à un haut degré comme le prouvèrent les résultats qu’il obtint par la suite. Il eut quarante-huit heures d’angoisse et de prières, puis il sentit que son devoir était là et son parti fut pris. Très triste mais plein de résolution, il se rendit chez l’évêque et lui déclara très simplement qu’il acceptait, sans réticences, sa nomination.

Il faudrait un volume pour exposer dans le détail l’apostolat de l’abbé Moret. D’abord la paroisse était fort étendue: neuf cents âmes à Gougny même, plusieurs hameaux dépendant de la commune et situés assez loin les uns des autres, Macherin, un binage à deux kilomètres et comprenant trois cents âmes.

Ensuite, partout, une hostilité affichée ou sournoise. Une poignée de croyants sincères s’affligeaient de constater cette malveillance presque unanime. Mais, timides, paralysés par le respect humain, ils semblaient s’y associer en manquant la messe et en se gardant de mettre les pieds au presbytère. L’abbé Moret sut leur inculquer qu’ils avaient le devoir d’affirmer leur foi et de démontrer par leur exemple qu’il était absurde autant qu’injuste de faire supporter à la religion la peine des fautes commises par un prêtre dévoyé. Il sut si fortement toucher ces âmes en désarroi, stimuler chez elles la piété agissante qu’il eut assez vite un noyau de partisans qui lui devinrent des auxiliaires. Peu à peu son influence s’accrut; bientôt son labeur continuel et l’ascétisme exemplaire qui réglait sa vie lui amenèrent nombre de ses paroissiens, même parmi ceux qui s’étaient montrés d’abord les plus récalcitrants. Comme on l’observait de fort près, on ne tarda pas à remarquer que s’il se refusait tout bien-être, son austérité personnelle ne l’empêchait pas de compatir aux souffrances de ses ouailles et de leur montrer une affection sans limites. Le jugement porté sur lui se formula en ces termes:--Notre nouveau curé est dur pour lui-même mais combien il est doux aux autres!

Ce qui contribua beaucoup à lui ouvrir les cœurs c’est qu’ayant apporté avec lui une certaine fortune, il la dépensa jusqu’au dernier sou pour le bien de la paroisse. Non seulement l’église fut réparée et les ornements du culte augmentés et embellis, mais il fonda un dispensaire où des secours, des remèdes et des consultations médicales furent donnés gratuitement aux pauvres. Puis il bâtit un ouvroir et il réussit à y grouper les jeunes filles pour des travaux de couture destinés à des œuvres charitables. Un peu plus tard, il institua pour les jeunes gens une société de tir dont il fournit le matériel.

On n’énumère ici que les plus apparents de ses bienfaits. Mais il importe d’ajouter que ses aumônes atteignirent les détresses les plus cachées, que son dévouement à tous était infatigable et que, ne s’absentant jamais, il employait toutes ses journées et ses veilles à semer l’esprit de l’Évangile dans les âmes dont il se sentait comptable devant Dieu. Sa mansuétude coutumière ne l’empêchait d’ailleurs pas de montrer de la fermeté lorsque la chose était à propos. C’est ainsi qu’il réprima le pharisaïsme de quelques dévotes au vinaigre qui, se croyant mandatées pour censurer les faiblesses du prochain, lui commentaient la chronique scandaleuse de la région. Sourd à leurs ragots, il leur imposa silence et leur fit comprendre qu’elles n’auraient pas d’influence sur lui. Plusieurs lui en gardèrent rancune et ne s’abstinrent pas de le critiquer avec fiel. Mais, pareil à tous les bons prêtres, il supporta ces avanies comme une tribulation propre à développer en lui la vertu de patience.

Tels furent les traits essentiels de son action. Elle se montra efficace au point que dix ans plus tard, même les incrédules s’écriaient:--Ah! si tous les curés ressemblaient à l’abbé Moret!... Les croyants disaient:--Avant lui, la paroisse de Gougny-en-Bierre était comptée parmi les plus irréligieuses du diocèse. Voyez comme il l’a régénérée... Et les fidèles ayant absolument le droit de juger leur clergé à la mesure de son zèle au service de Notre-Seigneur, ils ajoutaient:--Combien devraient l’imiter qui, placés dans des conditions analogues, se contentent de gémir en se croisant les bras et abandonnant tout à vau-l’eau. Que Dieu nous envoie beaucoup d’abbés Moret!...

Le prêtre doit être un homme d’abnégation et de sacrifice perpétuel. S’il se borne à distribuer les sacrements comme un rond-de-cuir distribue des papiers administratifs derrière un guichet, il manque à sa vocation. L’abbé Moret n’y manquait pas. Grâce à Dieu, il a encore passablement d’émules dans ce pays de mission que devient de plus en plus la pauvre France. L’inertie sacerdotale reste l’exception. Néanmoins, il n’y aura jamais assez d’apôtres voués ardemment au salut des âmes. Aussi quelle joie l’on éprouve à décrire l’œuvre de l’abbé Moret et avec quel empressement on la met en évidence!

Voici comment je connus ce prêtre de choix. Je résidais à Arbonne, village situé, comme Gougny, contre la lisière ouest de la forêt de Fontainebleau. Six kilomètres environ séparaient les deux communes. Je vivais très solitaire, rédigeant mon livre _Du Diable à Dieu_ et ne sortant que pour monter à la chapelle de Cornebiche qui joua un rôle si décisif dans ma conversion et pour me livrer à de longues promenades sous bois. Ces courses méditatives avaient pour moi un grand charme, d’autant que, depuis toujours, je préfère la société des arbres à celle de la plupart des hommes. Et puis l’oraison s’élève si librement vers Dieu dans le silence de la forêt!

Comme quiconque à la ronde, j’avais entendu parler avec éloge de l’abbé Moret mais je ne le connaissais pas personnellement. Notre première rencontre eut lieu dans un sentier qui traverse le bornage sur le territoire de Macherin. Il venait à ma rencontre, lisant son bréviaire. Quand nous fûmes sur le point de nous croiser, je mis la main au chapeau pour le saluer. Mais il s’arrêta et, ayant oublié sa montre au presbytère, me demanda l’heure. Je le renseignai puis nous échangeâmes quelques phrases. Il se nomma, je fis de même et il me dit qu’il était au courant du motif de ma retraite en Arbonne. Tout de suite j’éprouvai de la sympathie pour lui et j’ai su que, de son côté, il me prit en gré. J’aimais la pureté lumineuse de son regard magnifiant un visage plutôt ingrat, son élocution virile, sans afféterie ni papelardise, sa science des âmes et surtout sa façon nette de mettre en valeur le sens surnaturel de notre existence sur terre. Je crois pouvoir affirmer qu’en retour, la «sauvagerie» qui me tient à l’écart des agitations mondaines ne lui parut point blâmable. Bref, de ce jour une liaison se forma entre nous. J’allais le voir assez souvent. Et c’est au cours de nos causeries que j’ai recueilli de sa bouche les événements rapportés ci-dessous.

Note

Puisqu’au cours des lignes précédentes j’ai nommé Cornebiche, qu’il me soit permis de formuler un éclaircissement au sujet de cette colline où--comme le savent mes lecteurs--s’élève une tour dont l’intérieur contient un autel et que surmonte une statue de la Sainte Vierge. La publication de _Du Diable à Dieu_ y attira et y attire encore un certain nombre de visiteurs. Or, plusieurs personnes m’ont écrit pour s’étonner que le site et ses abords ne correspondissent que partiellement à la description donnée dans mon livre. La chose s’explique pourtant sans peine. En 1906, Cornebiche était fort ignoré. Le sentier qui aboutit au sommet de la colline, tout à fait dégradé, gravissait la pente à travers un pêle-mêle de rocs éboulés et d’arbres tombés. L’escalade en était donc très ardue. De plus la _plattière_ où se trouve la chapelle était parsemée de jeunes bouleaux dont le peu d’élévation ne dissimulait pas le paysage alentour. Mais, depuis, les habitants d’Arbonne ont réparé le sentier, enlevé les obstacles qui le barraient presque à chaque pas. En outre, les bouleaux ont poussé. Ils forment un taillis épais qui arrête le regard à quelques mètres. Il est donc facile de comprendre que ma description, datant d’une vingtaine d’années, ne s’applique plus à l’itinéraire et à l’aspect actuel de Cornebiche.

UNE FEMME PRATIQUE

Une après-midi de printemps, l’abbé et moi, nous déambulions à travers la forêt. Quoiqu’il l’aimât beaucoup, ce n’était pas souvent que mon saint ami pouvait se donner cette récréation. Journellement, les mille occupations où l’absorbait l’exercice fervent de son ministère ne lui laissaient point de loisir. Il fallut même qu’il eût à visiter la femme souffrante d’un garde dont la maisonnette se trouvait à proximité de la futaie du Bas-Bréau pour qu’il consentît à m’accompagner. Son office charitable une fois rempli, je parvins à lui persuader de faire, en ma compagnie, un détour sous les arbres avant de regagner le village par le plus long. Le soleil trempait d’or fluide les frondaisons. Des souffles tièdes caressaient la tendre verdure des feuillages nouveau-nés. Un parfum de miel, avec une fine pointe d’amertume, s’exhalait des aubépines en fleurs. Comme c’était le temps de Pâques, la joie de la Résurrection se mêlait dans nos âmes au plaisir de nous imprégner de la jeune lumière qui se jouait parmi les ramures et de respirer cette atmosphère fortifiante. Je me sentais tout heureux de constater que notre flânerie faisait du bien au cher Curé. Un sang plus vif colorait ses joues d’ordinaire fort pâles; sa haute taille, un peu voûtée par des fatigues excessives, se redressait; il marchait d’un pas allègre en échangeant avec moi les plus gais propos.

Comme nous revenions par la belle route, ombragée de hêtres et de chênes centenaires, qui conduit à Fontainebleau, nous vîmes venir à notre rencontre une dame portant un petit panier au bras. Dès qu’elle approcha, je distinguai, à sa toilette et à son chapeau, que ce n’était pas une paysanne en quête de bois mort ou de champignons hâtifs. Elle avançait avec nonchalance et se baissait parfois pour cueillir sur le bord du chemin des campanules et des anémones. Or, aussitôt qu’à quelque distance elle eut reconnu l’abbé Moret, elle s’arrêta net, se consulta un moment puis, hâtant son allure, se jeta dans un sentier de traverse qui s’enfonçait au cœur du taillis. Il était évident qu’elle fuyait le prêtre.

--Hé, dis-je, monsieur le Curé, voilà une personne qui ne semble pas du tout disposée à vous adresser la parole!

L’abbé Moret eut un sourire triste:--Je la connais bien, dit-il, c’est Mme veuve Marival et j’ai, en effet, des raisons de savoir que ma présence lui est désagréable.

Il se tut et s’absorba dans une rêverie qui lui assombrissait le visage. Conjecturant qu’il y avait là quelque secret ressortissant à sa fonction, je m’abstins de le questionner et nous fîmes quelques centaines de mètres en silence. Alors, esquissant un geste comme pour écarter une idée pénible, le Curé reprit:--Je ne vois pas pourquoi j’hésiterais à vous confier le motif de l’aversion que Mme Marival nourrit à mon égard. La chose ne relève nullement du confessionnal et elle porte sur de déplorables états d’âme. Je vais donc vous la conter en vous priant de n’en point épiloguer dans le pays.

--Cela va sans dire, répliquai-je.