Part 2
Vous voilà, vous voilà pauvres bonnes pensées: L’espoir qu’il faut, regret des grâces dépensées, Douceur de cœur avec sévérité d’esprit, Et cette vigilance et le calme prescrit Et toutes!--Mais encore lentes, bien éveillées, Bien d’aplomb, mais encore timides, débrouillées A peine du lourd rêve et de la froide nuit. C’est à qui de vous va plus gauche, l’une suit L’autre et toutes ont peur du vaste clair de lune. Telles, quand les brebis sortent d’un clos: c’est une, Puis deux, puis trois. Le reste est là, les yeux baissés, La tête à terre et l’air des plus embarrassés; Faisant ce que fait leur chef de file: il s’arrête, Elles s’arrêtent tout à tour, posant leur tête Sur son dos, simplement et sans savoir pourquoi...
Votre pasteur, ô mes brebis, ce n’est pas moi, C’est un meilleur, un bien meilleur, qui sait les causes, Lui qui vous tint longtemps et si longtemps là closes, Mais qui vous délivra de sa main au temps vrai. Suivez-le: sa houlette est bonne.--Et je serai, Sous sa voix toujours douce à votre ennui qui bêle, Je serai, moi, par vos chemins, son chien fidèle.
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C’est alors qu’intervint la volonté. Le poète Lucrèce la définit, avec une superbe vigueur, une puissance arrachée aux destins, _fatis avulsa potestas_. Or, le destin que m’eût assigné mon passé, si Dieu n’était intervenu, ç’aurait été de continuer à poursuivre, jusqu’à la fin de mes jours terrestres, les illusions qu’une conception athée de l’existence faisait miroiter devant moi. Mais je ne le pouvais plus. La Vérité unique s’imposait à mon âme si impérieusement qu’il me fallait _vouloir_ vivre pour Elle.
Je voulus--mais il y eut, en effet, _arrachement_, car ce divorce avec mes habitudes et mes mœurs anciennes n’alla point sans de vives souffrances. Ce furent ces combats et ces rechutes momentanées dans le mal que j’ai décrits tout le long de _Du diable à Dieu_. Notre nature déchue est si foncièrement encline au péché que, même étreinte par la Grâce, elle tendrait toujours à retourner au Démon si la volonté, vivifiée d’En-Haut, ne lui barrait la route. C’est ce que saint Thomas d’Aquin a lucidement indiqué lorsqu’il posa cet axiome: _l’amour de Dieu est dans la volonté_.
La volonté se fortifie en s’unissant à l’oraison. Et cette alliance engendre ce recours constant à Dieu,--source et principe de toutes les énergies rédemptrices--qu’on appelle la foi et qui est, en somme, de la volonté arrivée, surnaturellement, à sa plus grande concentration.
Dès que j’eus senti la foi garder toutes les avenues de mon âme, je saisis la nécessité des sacrements pour la maintenir solide contre les attaques du Mauvais. J’allai au prêtre en m’écriant: _Cor contritum et humiliatum Deus non despicies!..._
En résumé: pour opérer ma conversion, Dieu me prit d’abord par le sentiment irrésistible de sa présence, puis par la contemplation de sa parfaite beauté. Ensuite il me fit _imaginer_ les attraits et les bienfaits de la vertu. Par là, il suscita en moi le besoin irrésistible de me purifier par la pénitence et la réforme de mon âme afin que je méritasse désormais sa miséricorde adorable. Quand je me fus confessé, pour mûrir les fruits de mon rachat, il me reçut à la Sainte Table. L’Eucharistie m’illumina de clartés nouvelles. Mon intelligence fut conquise à son tour. J’étudiai; j’assurai les fondements de ma certitude. Et ainsi _je sus_ que les affirmations des sophistes qui déclarent la foi incompatible avec la raison ne sont que du vent et que croire en Dieu est une chose infiniment raisonnable.
Assez parlé de moi. Les pages ci-après contiennent le sujet principal de mon livre. Puissent-elles accroître chez quelques-uns le désir de rester fidèles à Notre-Seigneur dans la solitude où l’abandonne une société qui se détourne de Lui toujours davantage.--Par moi-même, je ne vaux rien, je ne puis rien; je ne suis qu’une lanterne fumeuse. Mais peut-être que, sanctifiant ce lumignon, le Soleil incréé daignera l’alimenter d’une parcelle de sa splendeur pour sa gloire--et non pour la mienne.
REFLETS DES ÉVANGILES
_Il s’agit ici de ce qui vit toujours, de ce qui nous est éternellement contemporain dans la plus lointaine histoire._
LOUIS BERTRAND: Sanguis martyrum.
LE BON SAMARITAIN
_Un homme descendait de Jérusalem vers Jéricho et il tomba entre les mains des voleurs qui le dépouillèrent, et, après l’avoir couvert de plaies, ils s’en allèrent le laissant à demi-mort. Or il arriva qu’un prêtre descendait par le même chemin et, l’ayant vu, il passa outre. Pareillement, un lévite, étant venu là, le vit et passa outre. Mais un Samaritain, qui était en voyage, vint près de lui, et, le voyant, fut touché de compassion. Il s’approcha, banda ses plaies, y versa de l’huile et du vin. Puis il le plaça sur sa monture, le transporta dans une hôtellerie où il prit soin de lui. (Saint-Luc, X.)_
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L’abbé Dieuze était un prêtre exact qui administrait d’une façon correcte la paroisse de quatre cents âmes où son évêque l’avait placé douze ans auparavant.
Dans ce village, assez à l’écart, la pratique religieuse se maintenait à un niveau moyen. Le dimanche, il y avait du monde à la messe. Aux grandes fêtes, la population remplissait l’église. En semaine, cinq ou six femmes âgées--vierges quinquagénaires ou veuves--y venaient à peu près régulièrement. Tous les enfants suivaient le catéchisme et faisaient leur première communion. Et c’est tout au plus si une poignée d’hommes, à l’esprit gâté de politique, se déclaraient libres-penseurs sans trop savoir pourquoi et manquaient au devoir pascal. Encore ne se montraient-ils guère agressifs.--Sauf en temps d’élection où, afin d’obtenir quelque avantage personnel, ils répétaient à la sourdine, les diatribes des feuilles radicales et les harangues saugrenues du candidat désigné par les Loges et appuyé par le préfet. Mais ce n’était qu’un feu de paille. D’habitude, ils ne tracassaient pas le curé, échangeaient avec lui des coups de chapeau ou, s’ils le rencontraient en promenade, lui parlaient volontiers de l’état des cultures et des variations de l’atmosphère. La plus grande marque de leur opposition consistait à lui faire refuser le vote d’un crédit municipal pour la réparation du presbytère, bâtisse du XVIIe siècle qui commençait à tomber en ruine.
D’ailleurs, l’abbé Dieuze ne manifestait aucune velléité de les réfuter ou de les convertir. Ami de son repos, satisfait de ne se point connaître d’adversaires virulents, il accomplissait, selon une routine honnête, les fonctions extérieures de son ministère, visitait les malades lorsqu’il en était requis, soignait son potager à ses heures de loisir, ne lisait rien hormis le journal bien pensant de la région et s’appliquait à ne contredire personne.
Il avait une qualité: à moins d’urgence il ne s’absentait que pour une retraite, tous les deux ans, au grand séminaire du diocèse. Il estimait que se tenir en permanence, à la disposition de ses paroissiens constituait l’essentiel de sa mission. Comme on ne le dérangeait presque jamais pour lui soumettre un cas de conscience ou lui demander des prières, il en concluait que tout allait au mieux dans le village. Paisible, il s’endormait, chaque soir, en remerciant le Seigneur de n’être pas un serviteur inutile.
Un matin de juillet, il reçut une lettre où le notaire d’une bourgade située dans un autre département l’informait qu’une cousine éloignée, avec laquelle il n’avait que fort peu de relations, venait de mourir lui léguant une somme de quinze mille francs.
L’abbé Dieuze n’avait pas de fortune. Né de parents besogneux, boursier durant ses études, il était entré dans le sacerdoce sans autre revenu que sa part de denier du culte et le produit d’un casuel assez maigre. En effet, sa paroisse, toute paysanne, trouvait fort bon que le curé ne fût pas mis à même de thésauriser. Il ne s’en plaignait point, car il n’était pas obsédé du désir d’accumuler de l’argent. Résigné à la gêne, il ne couchait pas en joue les économies des dévotes. Le village ne comptant nul indigent, il n’avait l’occasion de distribuer des secours qu’aux rares vagabonds qui agitaient de loin en loin sa sonnette. Après avoir un peu hésité, il leur faisait remettre par sa servante un sou--quelquefois un reste de légumes ou un morceau de pain rassis. C’était sans enthousiasme qu’il pratiquait ainsi l’aumône mais enfin--il la pratiquait.
L’héritage suscita en lui un nouvel état d’âme.
* * * * *
Quand l’abbé Dieuze sortit de l’étude du notaire qui venait de lui compter les quinze mille francs, il leva les yeux vers les panonceaux dorés qui surmontaient la porte de la rue et il poussa un grand soupir de satisfaction. Il lui sembla qu’il était un autre homme--doré lui aussi à l’intérieur. Il se sentait comme dilaté; son cœur battait plus largement; ses regards, tandis qu’il gagnait la station du chemin de fer, se promenaient sur les gens et les choses avec une assurance qu’il ne s’était jamais connue. Il se disait:--Tout de même c’est agréable d’avoir un peu d’argent à soi, au-delà du strict nécessaire!...
Et, de minute en minute, il tâtait la poche intérieure de sa soutane, pour vérifier si le portefeuille contenant les précieux billets ne s’était pas évaporé.
Dès qu’il se fut installé, bien à l’avance, dans le train qui le ramènerait à sa paroisse, afin de tuer le temps, jusqu’au sifflet du départ, il entreprit de lire son bréviaire car, tout distrait par l’impatience de l’argent à toucher, il n’y avait pas pensé depuis la veille. Il se reprocha cet oubli comme un manque de gratitude envers Dieu pour l’aubaine dont il était favorisé. Mais il ne réussit pas à fixer son attention sur le texte sacré. En vain, il le chuchotait d’une lèvre machinale, ce restait pour lui un exercice dénué de sens. Il se revoyait palpant, un à un, les papiers de la Banque, traçant, avec une hâte fébrile, la signature du reçu. Il entendait encore le grattement de la plume, puis la voix grasse du tabellion qui, après l’avoir félicité, lui suggérait, par une transition adroite, un placement hypothécaire de tout repos. Or il ne s’était pas laissé convaincre:--Non, pas tout de suite... Il verrait... Il réfléchirait...
En fait, il était bien décidé à garder l’argent par devers lui au moins pendant plusieurs jours. Et il savourait déjà le plaisir de compter, manier, soir et matin, les billets et de les glisser ensuite dans quelque cachette choisie avec soin. Mais laquelle? Comme de juste, il ne possédait pas de coffre-fort; et l’armoire où il avait coutume de ranger son chétif pécule fermait assez mal. Cette préoccupation lui fut la première ombre sur l’allégresse qui lui ensoleillait l’âme.
Cependant le train s’était mis en marche. Et, son bréviaire tombé sur les genoux, l’abbé Dieuze furetant, par la pensée, dans tous les coins de son presbytère, n’en découvrait aucun où son legs se trouvât en sûreté. Il commençait à s’en dépiter sérieusement lorsque--tout près d’un passage à niveau que le train franchissait d’une allure ralentie,--s’encadra dans la fenêtre du wagon la façade d’une chapelle récemment construite et dépendant, selon toute apparence, d’un monastère. Au dessus du portail, le prêtre eut le temps de lire l’inscription suivante qui se détachait en lettres rouges sur la pierre blanche: _Amassez-vous dans le ciel des richesses qui ne périssent pas._
Impulsivement, il eut un geste de mauvaise humeur. Cette sentence, d’un ascétisme sans fard, lui produisit l’effet d’un coup d’air froid parmi la tiède félicité où il baignait son âme.
Puis un scrupule lui vint:--Je ne dois pas traiter avec légèreté cette parole du Sermon sur la Montagne...
Mais aussitôt, une voix insidieuse murmura en lui:--Sans doute, sans doute, c’est très beau... Néanmoins, l’argent qu’on touche ici bas a bien aussi son mérite!
Cet argument lui parut la raison même. Il se le répétait avec complaisance--et il se sentait tout proche de tenir pour dénué de sens commun quiconque en aurait méconnu la valeur.--Dès lors, l’amour croissant de sa petite fortune lui forma dans le cœur comme une concrétion pierreuse.
De retour au village, il inquiéta sa servante par son agitation. Du reste, depuis qu’il avait reçu la lettre du notaire, il était tout changé à son égard. D’habitude, il commentait, pour elle, avec bonhomie, les menus incidents de l’existence et même faisait cas de ses avis dans les circonstances importantes. Maintenant un sentiment de défiance insolite l’obligeait de garder le secret sur l’héritage comme il s’était tu sur le motif de son déplacement. La vieille Eulalie ne méritait pourtant pas qu’il la soupçonnât d’indiscrétion ou de convoitise coupable. C’était une âme très pure et très simple qui, persuadée que le fait de servir un prêtre lui assurait le paradis à la fin de ses jours terrestres, n’eût pour rien au monde changé de condition. Sans récriminer, elle s’accommodait de la pénurie des ressources pour la cuisine et le confortable. La seule chose qui l’attristât, c’était de ne pouvoir assister les miséreux autant qu’elle l’aurait souhaité. Ayant souffert de la faim, avant que le curé la recueillît, elle gardait un souvenir si poignant de sa détresse ancienne qu’il lui arrivait de partager son écuelle de panade ou sa portion de ragoût avec les trimardeurs qui, comme on l’a dit, frappaient parfois à la porte du presbytère. Entre ceux-ci, il y en avait de fort mal famés, d’autres d’une saleté répugnante. Mais elle ne les jugeait pas: c’était des pauvres et cela suffisait à émouvoir sa charité. Et non seulement elle les secourait dans la mesure de ses moyens, mais elle égrenait de multiples chapelets pour les placer sous la protection de la Vierge:--Bonne Mère, disait-elle, ils ont des poux plein les cheveux et j’ai peur qu’ils n’en aient aussi dans l’âme. Délivrez-les des uns et des autres.
L’abbé Dieuze aurait été bien inspiré de consulter cette humble amie de Jésus sur l’emploi de l’argent dont il venait d’être gratifié d’une façon tellement imprévue. Mais cet homme en péril ne pouvait plus y songer. Une tentation des plus sordides ne cessant de l’assiéger, _son cœur était où était son trésor_. Un être sombre, bas et tenace s’était installé en lui pour lui présenter sans trêve des pensées d’avarice et d’égoïsme.
N’ayant point découvert de cachette qui lui parût assez sûre, il gardait tout le jour les billets dans sa poche. Le soir, il glissait le portefeuille sous son oreiller et, la nuit, il se réveillait souvent en sursaut avec la crainte qu’une main subtile ne le lui eût dérobé. Partout il en était possédé: à sa messe, qu’il expédiait avec distraction, à table où il ne mangeait plus guère, à la promenade où il errait les yeux vagues, le front plissé, sans voir le paysage. Sa quiétude un peu somnolente de naguère avait fui. Il était très malheureux--d’autant que plus il souffrait de cet argent néfaste qui lui empoisonnait l’âme d’une idée fixe, plus il s’y attachait.
Eulalie, consternée, risqua de timides questions. Mais il la rabroua d’une intonation si rude qu’elle n’osa l’interroger davantage. Comme elle était loin de soupçonner la cause de ce trouble, elle crut que son maître couvait une maladie et pria éperdûment pour que Notre-Seigneur lui rendît la santé.
Un mois passa de la sorte. Puis l’abbé Dieuze finit par se dire qu’il était absurde de laisser les quinze mille francs improductifs. Mais comment les faire fructifier? Il consulta des journaux de finance. Toutes les opérations qu’ils préconisaient lui semblèrent douteuses ou d’un revenu trop mince.
Un moment, la pensée lui traversa l’esprit d’une restauration, au moins partielle, de son église presque aussi délabrée que le presbytère. Ou bien pourquoi ne pas remplacer ses chasubles et ses aubes qui ne tenaient plus qu’à force de raccommodages?
Ce ne furent que des velléités sans consistance.
--Ah! non, s’écria-t-il, plein d’une singulière aversion pour cette dépense peu profitable, il vaudrait mieux me donner quelque bien-être... Il y a si longtemps que je me prive!...
Alors, faire bâtir? Quitter la masure où le confinait la lésinerie de la commune, avoir une maison à soi? Aussitôt il se représenta la cherté des matériaux, les exigences de la main d’œuvre. Les prix avaient si fort augmenté depuis la guerre. Il craignit, les quinze mille francs ne couvrant pas les frais, de s’endetter.
Acheter une maison toute construite? Il passa en revue celles qu’il savait à vendre dans le village. Aucune ne lui parut convenable.
Il flottait parmi cent projets disparates lorsque, soudain, sans qu’il réalisât _d’où_ lui venait cette image, se dessina nettement en lui le profil d’un terrible pince-mailles, l’huissier Crochard qui, sous le masque de sa profession, pratiquait l’usure avec autant d’astuce que de froide cruauté. Tapie dans la ruelle la plus sombre d’un faubourg du chef-lieu de canton, cette araignée recherchait les occasions d’étendre sa toile sur les campagnes à la ronde. Force mouches s’y prenaient dont elle suçait le sang à mort. Des gens bien informés rapportaient que Crochard acceptait des commanditaires auxquels il gardait, d’une façon inviolable, le secret sur leur participation à ses trafics. Et il leur servait, disait-on, de leurs fonds des intérêts tels que nulle banque n’en offrit jamais d’aussi plantureux à ses clients.
Une impulsion dont il ne percevait pas la virulence projeta, tout d’abord, le curé vers ce placement si lucratif. Mais aussitôt sa conscience se réveilla de la torpeur où elle s’enlisait depuis le jour de l’héritage pour lui crier les infamies dont il se rendrait le complice s’il traitait avec Crochard. Il crut entendre les victimes de l’usurier en appeler à la justice de Dieu.
A ce tournant décisif, s’il eût prié, son âme s’échappait de la fondrière qui la tenait captive. Or, telle était la séduction du mirage opulent dont il était circonvenu, qu’il n’eut point recours à l’aide d’En-Haut. Et la grâce libératrice s’éclipsa.
Dès lors des ténèbres l’envahirent où il voyait briller, comme un phare aux clartés fauves, un monceau d’écus qui allait toujours s’augmentant. Il se peignit la volupté d’y plonger les mains, d’en goûter longuement la possession sans en rien distraire pour qui que ce soit. Toutefois un petit reste de scrupule subsistait tout au fond de son cœur. Afin de l’étouffer, il se dit qu’il ne s’associerait pas aux crimes de l’usurier et qu’il se bornerait à le consulter sur _un autre_ placement. Mais il sentait bien la fragilité de ce subterfuge et que ce n’était qu’un prétexte qu’il se donnait pour se voiler la gravité de sa faute. Puis même cette vague échappatoire s’effaça de son esprit. Il vit de nouveau le tas d’or rutiler devant lui. Et son âme ne fut plus que convoitise déréglée, soumission à l’iniquité. Il avait hâte de conclure le pacte qui le ferait riche--très riche--encore plus riche.
Déjà il avait pris sa canne et son chapeau pour courir à la ville, quand une idée brusque l’arrêta.
Attention, pensa-t-il, je ne connais pas ce Crochard. Est-il prudent de lui confier mon capital sans avoir étudié les garanties que je suis en droit d’exiger?... On le dit très captieux. Peut-être que si je lui remettais tout de suite la somme, j’aurais bientôt lieu de m’en repentir. Prendre le temps de la réflexion serait sage... Mais alors il ne faut pas emporter les billets... Et qu’en faire tandis que j’irai m’aboucher avec cet homme? Les laisser ici serait absurde puisque rien ne ferme...
Perplexe, il médita un bon quart d’heure, ne sachant à quoi se résoudre. D’aventure, son regard, à travers la fenêtre, se posa sur la porte de l’église entr’ouverte, juste en face du presbytère.
Tout allègre, il s’exclama--J’ai trouvé!... Je vais placer mon argent sous la garde de Notre-Seigneur!
L’acte suivit immédiatement.
Il traverse la place à larges enjambées, s’engouffre dans l’église et gagne l’autel. Puis, esquissant à peine une génuflexion, il ouvre le tabernacle, pose le précieux portefeuille à côté du ciboire où veille la Présence Réelle, referme, glisse la clef dans son gousset, et, sans avoir articulé une syllabe d’oraison, s’élance sur la route qui mène à l’antre de Crochard. Trois minutes plus tard il était hors de vue.
* * * * *
Dans le même temps, un séminariste, du nom de Bercy, appartenant à une famille de cultivateurs aisés, et qui venait de recevoir le diaconat, prenait ses vacances au village.
Fort intelligent, doué, à un degré rare, pour les langues mortes et vivantes, ayant le goût de la dialectique, de la philosophie et de l’exégèse, il faisait preuve d’un esprit si délié que ses maîtres le tenaient pour un sujet de grand avenir et qui, plus tard, marquerait dans l’Église. Peut-être le lui disaient-ils un peu trop. Mais le supérieur du séminaire, homme d’expérience et fort avancé dans l’oraison, l’avait observé de près et il formulait des réserves.
Certes, il ne contestait pas la valeur intellectuelle de l’abbé Bercy il lui reconnaissait du brillant et une extraordinaire facilité d’assimilation. Seulement, il avait remarqué que, chez lui, le cœur était loin de valoir le cerveau. En outre, ce jeune homme, s’infatuant de son mérite, tenait à interpréter les dogmes d’une façon téméraire et à méconnaître la tradition. Enfin, il laissait parfois deviner qu’il se considérait comme très au-dessus de ceux de ses camarades qui, moins aptes que lui aux abstractions, demandaient à la prière ce qu’il demandait trop exclusivement à l’étude, c’est-à-dire les vertus qui font le bon prêtre.
Le supérieur craignait que cette âme ne se desséchât totalement au contact des livres. C’est pourquoi, avec prudence et avec une ferme douceur, il s’efforçait de la mettre en garde contre les excès de la connaissance. Et il l’avertissait que la recherche outrée de la certitude mène à l’orgueil lorsqu’elle ne s’accompagne point du sentiment très humble de notre impuissance à expliquer le mystère de la perfection divine.
Cette année-là, au départ pour les vacances, il avait dit à l’abbé Bercy:--Mon enfant, je vous donne à méditer cette parole de saint Paul: «_La science enfle mais la charité construit. Si quelqu’un présume de sa science, il n’a encore rien connu comme on doit le connaître. Mais si quelqu’un aime Dieu, celui-là est connu de Dieu._»
Et pour tout commentaire, il avait ajouté, d’après saint Augustin: «_Ama scientiam sed antepone caritatem[1]._»
[1] Aimez la science mais faites marcher devant l’amour de Dieu.
L’abbé Bercy s’était incliné respectueusement mais sans émettre la moindre phrase qui pût donner à son supérieur l’espoir qu’il accueillait avec gratitude cette monition si mesurée.
C’est qu’à part soi-même, il avait ressenti une piqûre d’amour-propre. Qu’on semblât rabaisser ses capacités en leur opposant un texte dont la signification profonde lui échappait, cela blessait sa superbe.
--M. le Supérieur, pensait-il, est un Saint mais, vraiment, il ne fait pas assez de cas du savoir. Voudrait-il donc que j’emploie mes vacances à réciter des chapelets?...
Il n’en récita point. Et plutôt que de se recueillir dans la prière, il se complut à lire ardemment une foule de publications d’une doctrine suspecte et dont les auteurs, sous prétexte d’adapter les enseignements de l’Église aux «exigences du progrès», équivoquaient sur les dogmes avec l’arrière-pensée de substituer leur sens propre aux préceptes de la Sagesse révélée.