Jusqu'à la fin du monde

Part 12

Chapter 121,401 wordsPublic domain

A présent, ils nous affirment que, l’idée de Dieu étant expulsée des intelligences capables de raisonnement, l’humanité se chérira bientôt en chacun de ses membres et posera ainsi les fondements du temple sublime où elle s’adorera elle-même. Afin que cette prophétie se réalise ils se sont réunis en un aréopage sur les bords d’un lac qui n’a rien de commun--et pour cause--avec le lac de Génézareth. Là, ils ont déclaré qu’ils avaient pour but d’établir la paix perpétuelle dans le monde.

--Ils aboutiront, s’écrient les Loges maçonniques de toute langue, car, se gardant bien d’invoquer la bénédiction divine sur leurs travaux, ils en ont écarté le personnage qui porte ce titre à jamais périmé: Vicaire de Jésus-Christ. Nous ne sommes plus au Moyen-Age, époque de ténèbres, comme n’en ignore quiconque reçut le bienfait d’une éducation sainement laïque. Aujourd’hui, les Droits de l’Homme ont remplacé les Commandements de Dieu. Par conséquent: silence au Pape!...

Or, tandis que les sectateurs du Progrès dégrossissent leurs matériaux pour reconstruire la Tour de Babel, sur cime où rayonne la Croix, le Pape n’a pas gardé le silence. Commentant le psaume: _Nisi dominus custodierit civitatem, frustra vigilat qui custodit eam_, Pie XI a dit: _Nulle institution humaine n’existe qui soit capable d’imposer à l’ensemble des nations un code de législation commune. On y parvint au Moyen-Age, dans cette véritable société des nations que fut la communauté des peuples chrétiens. Sans doute, et en fait, le droit y subissait des violations graves. L’inviolabilité du droit demeurait néanmoins intacte en son principe grâce à une règle tutélaire d’après laquelle étaient jugées les nations elles-mêmes. Or, il existe une institution divine qui est en mesure de sauvegarder l’inviolabilité du droit des gens, une institution qui appartient à toutes les nations. Elle possède l’autorité la plus haute, elle s’impose à la vénération par la plénitude de sa mission enseignante: c’est l’Église du Christ. Elle seule apparaît capable d’accomplir cette tâche._

Mais les diplomates se sont bouché les oreilles; les socialistes, pour étouffer cette voix importune, ont entonné l’_Internationale_; et la Maçonnerie a fait retentir des claquettes de dérision.

Aussi, savez-vous ce qui arrivera? On peut l’annoncer presque à coup sûr: la seconde Tour de Babel s’écroulera avant d’être bâtie plus haut que le rez-de-chaussée. Les dissensions humaines iront s’aggravant, c’est-à-dire que les hommes, de plus en plus réfractaires aux volontés d’En-Haut, se jetteront les uns sur les autres en des conflits auprès de quoi la guerre atroce dont nous saignons encore n’aura été qu’une pâle idylle. Parque indifférente, la science découvrira des engins de destruction si effroyables qu’en un clin d’œil, des villes seront pulvérisées. Peut-être aussi que la menace asiatique prendra corps: les hordes mongoles envahiront l’Europe sous les enseignes de la juiverie bolchevique et, comme du temps d’Attila, où elles auront passé «l’herbe ne poussera plus». A supposer qu’on les refoule, la société sera régie par cette Finance qui, de nos jours, affirme déjà son pouvoir souverain sur les relations de peuple à peuple et qui promulguera l’idolâtrie de l’Or et le pontificat brutal de la Banque. Ou, s’il y a révolte, après avoir répandu des fleuves de sang, la tyrannie socialiste animalisera les hommes sous le niveau égalitaire et leur fera trouver délectable de brouter à quatre pattes sans jamais plus lever les yeux vers le Ciel.

Dès longtemps, l’Église a prévu ces suites obligées du culte de la matière tel que l’ont préconisé de soi-disant philosophies qui, niant Dieu, mirent leur confiance dans la raison humaine et dans une foi imbécile aux vertus de Caliban. Constatant les effets destructeurs de la folie démocratique, elle a remonté aux causes et elle les a dénoncées. Au XIXe siècle, un grand pape, Pie IX, dans le _Syllabus_, énuméra les principes de décomposition que répandent les sophismes chers aux héritiers de la Révolution et repoussa le pacte que ces catholiques sans vigueur, les libéraux insinuaient d’établir entre la vérité de Jésus-Christ et les mensonges du démon. Au XXe siècle, un grand saint, Pie X écrase la tête de la vipère moderniste dont la bave amalgame toutes les hérésies qu’elles procèdent d’un rationalisme arrogant ou qu’elles s’inspirent d’une fausse mystique soufflée par l’enfer. Et voici que Pie XI, attestant le Christ roi des Nations, rappelle, selon l’Évangile, ce que doit être son royaume: Il dit:

_Ce royaume s’oppose à celui de Satan: il demande à ses sujets non-seulement de renoncer aux richesses et aux biens terrestres mais encore de renoncer à soi-même et de porter sa croix._

Chaque fois que des membres de l’Église militante transgressent ce précepte, Dieu frappe l’ensemble des fidèles et, par le mérite des innocents, maints coupables sont ramenés dans la voie étroite. C’est en se pénétrant de cette évidence que les catholiques pourront affronter les fléaux qui montent à l’horizon. Certes, il y aura des apostasies--et de plus en plus nombreuses. Les précurseurs de l’Antéchrist s’en autoriseront pour proclamer, de jour en jour, la mort de l’Église. Mais l’Église, qu’illumine une Révélation constamment renouvelée, sait que Jésus souffre en elle et c’est pourquoi, sous le signe de la Croix, elle vivra--jusqu’à la fin du monde.

ÉPILOGUE

Enfant-Jésus, je ne suis pas un Mage versé dans toute sorte de sciences et je ne puis te présenter des cadeaux somptueux. Berger hirsute, traînant mon corps maladif, je t’amène quelques brebis boiteuses et dont la toison s’est arrachée aux ronces de la lande où, lorsque je les rassemblai, elles grelottaient sous le vent glacé que souffle le démon.

Je t’apporte aussi une gerbe des fleurs de la forêt où mon âme est née à ta Lumière, où tu l’as détachée des choses périssables, où elle voudrait bien retourner pour y attendre que tu lui fasses franchir le seuil de la Vie éternelle. Voici l’or des genêts, voici l’encens des aubépines, voici, pour figurer les souffrances bienheureuses subies à ton service et le sang que je me réjouirais de verser pour toi, les baies rouges d’une touffe de houx cueillie au bord du sentier qui mène aux clairières de l’oraison.

Maintenant, Roi des pauvres, des affligés et des méprisés, puisque ta Mère me fait signe d’approcher, permets que je me blottisse au fond de l’étable, entre mon frère l’âne et mon frère le bœuf. Comme je suis très las, je m’assiérai sur la paille et je tirerai de mon pipeau les notes assourdies d’un cantique de Noël pour bercer ton sommeil.

Quand la grande paix, annoncée par tes anges aux vagabonds des routes de la terre, m’aura rendu un peu de force, j’irai mendier pour la Sainte-Famille. Ce ne sont point des monnaies que je solliciterai. Je dirai aux gens de la ville:

--Donnez-moi vos âmes; je les porterai à la Vierge miséricordieuse afin qu’après les avoir blanchies, elle en fasse les langes dont elle enveloppera l’Enfant-Jésus.

Je sais que beaucoup me chasseront en me chargeant d’injures. D’autres s’écrieront:--C’est un fou qu’il ne faut, sous aucun prétexte, recevoir dans notre maison. D’autres:--Les affaires sont les affaires et les intérêts de notre commerce sont incompatibles avec ces fadaises. D’autres:--Nous irons, nous-mêmes, trouver l’Enfant-Jésus, dimanche prochain, si nous avons le temps. Et des scribes chuchoteront:--Nous l’avons fréquenté jadis ce galvaudeux et nous gardons contre lui le grief qu’il ne nous ressemble pas. S’il s’adresse à nous, faisons mine de ne plus le connaître.

Mais je sais également que, dans des ruelles perdues, aux bâtisses sordides, comme sous les balcons de palais tout scintillants des fêtes de la Chimère, je découvrirai plusieurs âmes en détresse pour avoir oublié Dieu. Celles-là entendront ma requête et m’accompagneront jusqu’à la crèche où tu les appelles, Enfant né de nos fautes et de nos larmes pour le salut du monde.

Alors, peut-être le privilège me sera-t-il concédé de chanter à mi-voix: _Domine, quinque talenta tradidisti mihi; ecce enim quinque alia superlucratus sum._

Ensuite, je m’agenouillerai à tes pieds, je poserai ma tête douloureuse sur la pierre de ton berceau, je me recueillerai dans la contemplation de ta divine splendeur et je te demanderai une grâce: non pas celle de guérir, non pas celle de mourir mais celle de veiller sur toi, en silence, avec ta Mère immaculée et ton Père nourricier. Exauce-moi, petit Enfant de Bethléem, mon maître aimé, mon maître adoré Seigneur Jésus-Christ!...

Prière conçue devant l’autel de l’Enfant-Jésus, dans la chapelle des Carmélites de Beaune, le Mercredi des Cendres 1926.

FIN

TABLE DES MATIÈRES

Pages Préambule 9 Dans la forêt de l’Oraison 19 Reflets des Évangiles 33 Les deux récits du curé 137 Au jardin de la Souffrance 205 Épilogue 235

SAINT-AMAND (CHER).--IMP. R. BUSSIÈRE