Julia de Trécoeur

Chapter 4

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Il avait été, au reste, agréablement surpris de la beauté de madame de Moras, qui était en effet saisissante. La pureté sévère de ses traits, l'éclat profond de son regard bleu frangé de longs cils noirs, l'exquise harmonie de ses formes, n'étaient pas ses seules, ni même ses principales séductions: elle devait son attrait rare et personnel à une sorte de grâce étrange, mêlée de souplesse et de force, qui enchantait ses moindres mouvements. Elle avait dans ses jeux de physionomie, dans sa démarche, dans ses gestes, l'aisance souveraine d'une femme qui ne sent pas un seul point faible dans sa beauté, et qui se meut, se développe et s'épanouit avec toute la liberté d'un enfant dans son berceau ou d'un fauve dans les bois. Faite comme elle l'était, elle n'avait pas de peine à se bien mettre: les plus simples toilettes s'ajustaient sur sa personne avec une précision élégante qui faisait dire à la baronne de Pers, dans son langage inexact, mais expressif:

-- On l'habillerait avec un gant de Suède!

Dans la même journée et dans les jours qui suivirent, Julia s'assura de nouveaux titres aux bonnes grâces de M. de Lucan en se prenant d'un goût vif pour le château de Vastville et pour les sites environnants. Le château lui plut par son style romantique, son jardin à la vieille mode orné de charmilles et d'ifs taillés, les allées solitaires du parc et ses bois mélancoliques semés de ruines. Elle eut des extases devant les grandes plaines de bruyères fouettées par les vents de l'Océan, les arbres aux cimes tordues et convulsives, les hautes falaises de granit creusées par les vagues éternelles. -- Tout cela, disait-elle en riant, avait beaucoup de caractère, et, comme elle en avait beaucoup aussi, elle se sentait dans son élément. Elle avait trouvé sa patrie, elle était heureuse; sa mère, à qui elle payait en effusions passionnées tout son arriéré de tendresse, l'était encore davantage.

La plupart des journées se passaient en cavalcades. Après le dîner, Julia, dans cette humeur joyeuse et un peu fiévreuse qui l'animait, racontait ses voyages en parodiant d'une manière plaisante ses exaltations et la froideur relative de son mari devant les chefs-d'oeuvre de l'art antique. Elle illustrait ces souvenirs par des scènes de mimique où elle déployait une adresse de fée, une verve d'artiste, et parfois une drôlerie de rapin. En un tour de main, avec une fleur, un chiffon, une feuille de papier, elle se faisait une coiffure napolitaine, romaine, sicilienne. Elle jouait des scènes de ballet ou d'opéra en repoussant la queue de sa robe d'un coup de pied tragique, et en accentuant fortement les exclamations banales du lyrisme italien: -- _O ciel! crudel! perfido! O dio! perdona!_ Puis, s'agenouillant sur un fauteuil, elle imitait la voix et les gestes d'un prédicateur qu'elle avait entendu à Rome, et qui ne paraissait pas l'avoir suffisamment édifiée. Dans toutes ces attitudes diverses, elle ne perdait pas un atome de sa grâce, et ses poses les plus comiques gardaient de l'élégance. À la suite de ces folies, elle reprenait son air de reine ennuyée.

Sous le charme du mouvement et des prestiges de cette brillante nature, M. de Lucan pardonnait volontiers à Julia les caprices et les singularités dont elle était prodigue, surtout à l'égard de son beau-père. Elle se montrait en général avec lui ce qu'elle avait été dès le début, amicale et polie, avec une nuance d'ironie altière; mais elle avait de fortes inégalités. Lucan surprenait parfois son regard attaché sur lui avec une expression pénible et comme farouche. Un jour, elle repoussait avec un brusque maussaderie la main qu'il lui offrait pour l'aider à descendre de cheval ou à escalader une barrière. Elle semblait fuir les occasions de se trouver seule avec lui, et, quand elle ne pouvait échapper à quelques moments de tête à tête, elle laissait voir tantôt un malaise irrité, tantôt une impertinence railleuse. Lucan pensait qu'elle se reprochait parfois de trop démentir ses anciens sentiments, et qu'elle croyait se devoir à elle-même de leur donner de temps en temps un gage de fidélité. Il lui savait gré au surplus de réserver pour lui seul ces signes équivoques et de n'en pas troubler sa mère. En somme, il n'attachait à ces symptômes qu'une faible importance. S'il y avait encore dans les dispositions affectueuses de sa belle-fille un peu de lutte et d'effort, c'était de la part de ce caractère hautain un trait excusable, une dernière défense qu'il se flattait de faire bientôt disparaître en redoublant de délicates attentions.

Deux semaines environ après l'arrivée de Julia, il y eut un bal chez la marquise de Boisfresnay, en son château de Boisfresnay qui est situé à deux ou trois lieues de Vastville. Monsieur et madame de Lucan entretenaient des relations de voisinage avec la marquise. Ils allèrent à ce bal avec Julia et son mari, les hommes dans le coupé, les deux femmes à cause de leur toilette, seules dans la calèche. Vers minuit, Clodilde prit son mari à part, et, lui montrant sa fille qui valsait dans le salon voisin avec un officier de marine:

-- Chut! mon ami, lui dit-elle; j'ai une migraine affreuse, et Pierre s'ennuie à mourir; mais nous n'avons pas le courage d'emmener Julia de si bonne heure... Voulez-vous être aimable? Vous la ramènerez, et nous allons partir, Pierre et moi; nous vous laisserons la calèche.

-- Très-bien, ma chère, dit Lucan, sauvez-vous.

Clodilde et M. de Moras s'esquivèrent aussitôt.

Un instant plus tard, Julia, fendant dédaigneusement la foule qui s'écartait devant elle comme devant un ange de lumière, souleva son front superbe et fit un signe à Lucan.

-- Je ne vois plus ma mère? lui dit-elle.

Lucan l'informa en deux mots de la combinaison qui venait d'être arrêtée. Un éclair soudain jaillit des yeux de la jeune femme, ses sourcils se plissèrent; elle haussa légèrement les épaules sans répondre, et rentra dans le bal en se frayant passage avec la même insolence tranquille. Elle s'abandonna de nouveau au bras d'un officier de marine, et parut prendre plaisir à tourbillonner dans sa splendeur. Sa toilette de bal donnait, en effet, à sa beauté un étrange éclat. Son sein et ses épaules, sortant de son corsage avec une sorte d'insouciance chaste, gardaient dans l'animation de la danse la pureté froide et lustrée du marbre.

Lucan lui proposa de valser avec elle; elle hésita, mais, ayant consulté sa mémoire, elle découvrit qu'elle n'avait pas encore épuisé la liste des officiers de marine qui s'étaient précipités par escadres sur cette riche proie. Au bout d'une heure, elle se lassa d'être admirée, et demanda la voiture. Comme elle s'enveloppait de ses draperies dans le vestibule, son beau-père lui offrit ses services.

-- Non! je vous en prie, dit-elle avec impatience; les hommes ne savent pas... pas du tout!

Puis elle se jeta dans la voiture d'un air ennuyé. Cependant, comme les chevaux se mettaient en marche:

-- Fumez, monsieur, reprit-elle avec plus de bonne grâce.

Lucan la remercia de la permission sans en profiter; puis, tout en faisant ses petits arrangements de voisinage:

-- Vous étiez bien belle ce soir, ma chère enfant! lui dit-il.

-- Monsieur, dit Julia d'un ton nonchalant mais affirmatif, je vous défends de me trouver belle, et je vous défends de m'appeler "ma chère enfant"!

-- Soit, dit Lucan. Eh bien, vous n'êtes pas belle, vous ne m'êtes pas chère, et vous n'êtes pas une enfant.

-- Pour enfant! non, dit-elle énergiquement.

Elle s'encapuchonna de son voile, croisa les bras sur son sein, et s'accommoda dans son coin, où des clartés de lune venaient de temps à autre se jouer dans ses blancheurs.

-- Peut-on dormir? demanda-t-elle.

-- Comment donc! Très-certainement. Voulez-vous que je ferme la glace?

-- S'il vous plaît. Mes fleurs ne vous feront pas mal?

-- Pas du tout.

Après un silence:

-- M. de Lucan? reprit Julia.

-- Chère madame?

-- Expliquez-moi donc les usages, car il y a des choses que je ne comprends pas bien... Est-ce qu'il est admis,... est-ce qu'il est convenable qu'on laisse revenir du bal, en tête-à-tête, à deux heures du matin, une femme de mon âge et un monsieur du vôtre?

-- Mais, dit Lucan, non sans une certaine gravité, je ne suis pas un monsieur,... je suis le mari de votre mère.

-- Ah! sans doute, vous êtes le mari de ma mère! dit-elle en scandant ces mots d'une voix vibrante, qui fit craindre à Lucan quelque explosion.

Mais, paraissant dominer une violente émotion, elle poursuivit d'un ton presque enjoué:

-- Oui, vous êtes le mari de ma mère, et vous êtes même, suivant moi, un très-mauvais mari pour ma mère.

-- Suivant vous, dit tranquillement Lucan. Et pourquoi cela?

-- Parce que vous ne lui convenez pas du tout.

-- Avez-vous consulté votre mère à ce sujet, ma chère dame? Il me semble qu'elle en est meilleur juge que vous.

-- Je n'ai pas besoin de la consulter. Il n'y a qu'à vous voir tous les deux. Ma mère est une créature angélique,... et vous, non.

-- Qu'est-ce que je suis donc?

-- Un romanesque, un tourmenté,... tout le contraire enfin. -- Un jour ou l'autre, vous la trahirez.

-- Jamais! dit Lucan, avec un peu de sévérité.

-- En êtes-vous bien sûr, monsieur? dit Julia en dirigeant son regard sur lui du fond de son capuchon.

-- Chère madame, répondit M. de Lucan, vous me demandiez tout à l'heure de vouloir bien vous apprendre ce qui est convenable et ce qui ne l'est pas; eh bien, il n'est pas convenable que nous prenions, vous votre mère, et moi ma femme, pour texte d'une plaisanterie de ce genre, et, par conséquent, il est convenable de nous taire.

Elle se tut, resta immobile et ferma les yeux. Après un moment, Lucan vit une larme se détacher de ses longs cils, et glisser sur sa joue.

-- Mon Dieu, mon enfant, dit-il, je vous ai blessée,... je vous fais sincèrement mes excuses.

-- Gardez vos excuses! dit-elle d'une voix sourde en ouvrant brusquement ses grands yeux. Je ne veux pas plus de vos excuses que de vos leçons!... Vos leçons! comment en ai-je mérité l'humiliation?... Je ne comprends pas. Quoi de plus innocent que mes paroles, et que voulez-vous donc que je vous dise? Est-ce ma faute si je suis là seule avec vous,... si je suis obligée de vous parler,... si je ne sais que vous dire? Comment m'expose-t-on à cela? Pourquoi m'en demander plus que je n'en puis faire? On présume trop de mes forces! C'est assez,... c'est mille fois trop déjà de la comédie que je joue chaque jour... Dieu sait si j'en suis lasse!

Lucan eut peine à surmonter l'étonnement douloureux qui l'avait saisi.

-- Julia, dit-il enfin, vous avez bien voulu me dire que nous étions amis; je le croyais... Ce n'est donc pas vrai?

-- Non.

Après avoir lancé ce mot avec une sombre énergie, elle s'enveloppa la tête et le visage dans ses voiles, et demeura pendant le reste du chemin plongée dans un silence que M. de Lucan ne troubla pas.

VI

Après quelques heures d'un sommeil pénible, M. de Lucan se leva le lendemain le front chargé de soucis. La reprise d'hostilités qui lui avait été si clairement signifiée présageait sûrement pour son repos de nouveaux troubles, pour le bonheur de Clodilde de nouveaux déchirements. Il allait donc rentrer dans ces odieuses agitations qui avaient si longtemps désolé sa vie, et, cette fois, sans aucune espérance d'en sortir. Comment, en effet, ne pas désespérer à jamais de ce caractère indomptable que l'âge et la raison, que tant d'égards et de tendresse avaient laissé impassible dans ses préventions et ses haines? Comment comprendre et surtout comment vaincre jamais le sentiment chimérique ou plutôt la manie qui avait pris possession de cette âme concentrée, et qui s'y perpétuait sourdement, toujours près d'éclater en violences furieuses?

Clodilde et Julia n'avaient pas encore paru. Lucan alla faire un tour dans le jardin pour respirer encore une fois la paix de sa chère solitude, en attendant les orages prévus. A l'extrémité d'un berceau de charmille, il aperçut le comte de Moras, le bras appuyé sur le piédestal d'une vieille statue et les yeux fixés sur le sol. M. de Moras n'avait jamais été un rêveur; mais, depuis son arrivée au château, il avait, dans plus d'une occasion déjà, laissé voir à Lucan des dispositions mélancoliques très-étrangères à son naturel. Lucan s'en inquiétait; cependant, comme il n'aimait pas lui même qu'on forçât sa confidence, il s'était abstenu de l'interroger.

Ils prirent la main en s'abordant.

-- Vous êtes revenus tard cette nuit? demanda le comte.

-- Vers trois heures.

-- Oh! _povero!_... A propos, merci de votre complaisance pour Julia... Comment a-t-elle été pour vous?

-- Mais... bien, dit Lucan. -- Un peu singulière, comme toujours.

-- Oh! singulière... va de soi!

Il sourit assez tristement, prit le bras de Lucan, et, l'entraînant dans les dédales de charmille:

-- Voyons, mon cher, lui dit-il d'une voix contenue, entre nous deux, qu'est-ce que c'est que Julia?

-- Comment, mon ami?

-- Oui, quelle femme est-ce que ma femme? Si vous le savez, je vous en prie, dites-le-moi.

-- Pardon,... mais c'est à vous que je le demanderai.

-- A moi? dit le comte; mais je l'ignore absolument. C'est une énigme dont le mot m'échappe. Elle me charme et m'épouvante... Elle est singulière, disiez-vous? Elle est plus que cela,... elle est fantastique. Elle n'est pas de ce monde. Je ne sais qui j'ai épousé... Vous vous rappelez cette belle et froide créature des contes arabes qui se relevait la nuit pour aller faire des orgies dans les cimetières... C'est absurde, mais elle m'y fait songer!

L'oeil troublé du comte, le rire contraint dont il accompagnait ses paroles, émurent vivement Lucan.

-- Ainsi, lui dit-il, vous êtes malheureux?

-- On ne peut davantage, répondit le comte en lui serrant la main avec force. Je l'adore, et je suis jaloux,... sans savoir de qui ni de quoi! Elle ne m'aime pas,... et cependant, elle aime,... elle doit aimer! Comment en douter? Vous la voyez, c'est l'image même de la passion;... le feu de la passion déborde dans ses paroles, dans ses regards, dans le sang de ses veines!... Et, près de moi, c'est la statue glacée d'un tombeau!

-- Franchement, mon cher, dit Lucan, vous me semblez exagérer beaucoup vos désastres. En réalité, ils me paraissent se réduire à très-peu de chose. D'abord, vous êtes sérieusement amoureux pour la première fois de votre vie, je crois; vous aviez beaucoup entendu parler de l'amour, de la passion, et peut-être en attendiez-vous des merveilles excessives. En second lieu, je vous ferai observer que les très-jeunes femmes sont rarement très-passionnées. L'espèce de froideur dont vous semblez vous plaindre est donc très-explicable sans l'intervention du surnaturel. Les jeunes femmes, je vous le répète, sont en général idéalistes; leurs amours n'ont pas de corps... Vous demandez de qui ou de quoi vous devez être jaloux? Soyez-le donc de tout ce romanesque vague qui tourmente les jeunes imaginations, du vent, de la tempête, des plaines désertes, des falaises sauvages, de mon vieux manoir, de mes bois et de mes ruines, car Julia adore tout cela! Soyez-le surtout de ce culte ardent qu'elle conserve à la mémoire de son père, et qui absorbe encore -- j'en ai la preuve récente -- le plus vif de sa passion.

-- Vous me faites du bien, reprit Pierre de Moras en respirant avec allégement, et cependant je m'étais dit tout cela... Mais, si elle n'aime pas,... elle aimera,... elle aimera un jour,... et si ce n'était pas moi! Si elle donnait à un autre tout ce qu'elle me refuse!... mon ami, ajouta le comte, dont les beaux traits pâlirent, -- je la tuerais de ma main!

-- Amoureux! dit Lucan; et moi, je ne suis plus rien, alors?

-- Vous, mon ami? dit Moras avec émotion,... vous voyez ma confiance! Je vous livre des faiblesses honteuses... Ah! pourquoi ai-je jamais connu un autre sentiment que celui de l'amitié! Elle seule rend tout ce qu'on lui donne, elle fortifie au lieu d'énerver; c'est la seule passion digne d'un homme... Ne m'abandonnez jamais, mon ami; vous me consolerez de tout.

La cloche qui annonçait l'heure du déjeuner les rappela au château. Julia se disait fatiguée et souffrante. À l'abri de ce prétexte, son humeur silencieuse, ses réponses plus que sèches aux questions polies de Lucan, passèrent d'abord sans éveiller l'attention de sa mère et de son mari; mais, pendant le reste de la journée, et parmi les divers incidents de la vie de famille, le ton agressif de Julia et ses façons maussades à l'égard de Lucan s'accentuèrent trop fortement pour n'être pas remarqués. Toutefois, comme Lucan avait la patience et le bon goût de ne pas sembler s'en apercevoir, chacun garda pour soi ses impressions. Le dîner fut, ce jour-là, plus sérieux qu'à l'ordinaire. La conversation tomba vers la fin du repas sur un terrain brûlant, et ce fut Julia qui l'y amena, sans d'ailleurs penser à mal. Elle épuisait sa verve railleuse sur un bambin de huit à dix ans, fils de la marquise de Boisfresnay, lequel l'avait fort agacée la veille en promenant dans le bal sa suffisante petite personne, et en se lançant agréablement comme une toupie dans les jambes des danseurs et dans les robes des danseuses. La marquise se pâmait de joie devant ces délicieuses espiègleries. Clodilde la défendit doucement en alléguant que cet enfant était son fils unique.

-- Ce n'est pas une raison pour faire cadeau à la société d'un drôle de plus, dit Lucan.

-- Au reste, reprit Julia, qui s'empressa de n'être plus de son propre avis dès que son beau-père en était, il est parfaitement reconnu que les enfants gâtés sont ceux qui tournent le mieux.

-- Il y a bien au moins quelques exceptions, dit froidement Lucan.

-- Je n'en connais pas, dit Julia.

-- Mon Dieu, dit le comte de Moras sur un ton de conciliation, à tort ou à raison, c'est fort à la mode aujourd'hui de gâter les enfants.

-- C'est une mode criminelle, dit Lucan. Autrefois on les fouettait, et on en faisait des hommes.

-- Quand on a ces dispositions-là, dit Julia, on ne mérite pas d'avoir des enfants... et on n'en a pas! ajouta-t-elle avec un regard direct qui aggravait encore l'intention désobligeante et même cruelle de ses paroles.

M. de Lucan devint très-pâle. Les yeux de Clodilde s'emplirent de larmes. Julia, embarrassée de son triomphe, sortit de la salle. Sa mère, après être restée quelques minutes le visage caché dans ses mains, se leva et alla la rejoindre.

-- Ah çà! mon cher, dit M. de Moras dès qu'il se trouva seul avec Lucan, que s'est-il donc passé entre vous, la nuit dernière?... Vous m'aviez bien dit quelque chose de cela tantôt,... mais j'étais si absorbé dans mes préoccupations égoïstes, que je n'y ai pas pris garde... Enfin, que s'est-il passé?

-- Rien de grave. Seulement, j'ai pu me convaincre qu'elle ne pardonnait pas de tenir une place qui, suivant elle, n'aurait jamais dû être remplie.

-- Que me conseillez-vous, George? reprit M. de Moras. Je ferai ce que vous voudrez.

-- Mon ami, dit Lucan en lui posant doucement les mains sur les épaules, ne vous offensez pas, mais la vie commune dans ces conditions devient difficile. N'attendons pas quelque scène irréparable. A Paris, nous pourrons nous voir sans inconvénient. Je vous conseille de l'emmener.

-- Si elle ne veut pas?

-- Je parlerais ferme, dit Lucan en le regardant dans les yeux; -- j'ai à travailler ce soir, cela se trouve bien. A bientôt, mon ami.

M. de Lucan s'enferma dans sa bibliothèque. Une heure plus tard, Clodilde vint l'y trouver. Il put voir qu'elle avait beaucoup pleuré; mais elle lui tendit son front avec son plus doux sourire. Pendant qu'il l'embrassait, elle murmura simplement à voix basse:

-- Pardon pour elle!

Et la charmante créature se retira à la hâte en dissimulant son émotion.

Le lendemain, M. de Lucan, levé comme de coutume d'assez grand matin, travaillait depuis quelque temps près de la fenêtre de la bibliothèque, qui s'ouvrait à une faible hauteur sur le jardin. Il ne fut pas médiocrement surpris de voir apparaître le visage de sa belle-fille entre les lianes de chèvrefeuille qui s'enlaçaient au feuillage de fer du balcon.

-- Monsieur, dit-elle de sa voix chantante, êtes-vous bien occupé?

-- Mon Dieu, non! répondit-il en se levant.

-- C'est qu'il fait un temps divin, reprit-elle. Voulez-vous venir vous promener avec moi?

-- Mon Dieu, oui.

-- Eh bien, venez... Dieu! ça sent bon, ce chèvrefeuille!

Et elle en arracha quelques fleurs qu'elle jeta par la fenêtre à Lucan avec un éclat de rire. Il les fixa dans sa boutonnière, en faisant le geste d'un homme qui ne comprend rien à ce qui se passe, mais qui n'en est pas fâché.

Il la trouva en fraîche toilette du matin, piaffant sur le sable de son pied léger et impatient.

-- Monsieur de Lucan, lui dit-elle gaiement, ma mère veut que je sois aimable pour vous, mon mari le veut, le Ciel aussi, je suppose; c'est pourquoi je le veux également, et je vous assure que je suis très-aimable quand je m'en donne la peine,... vous verrez ça!

-- Est-il possible? dit Lucan.

-- Vous verrez, monsieur! répondit-elle en lui faisant avec toutes ses grâces une révérence théâtrale.

-- Et où allons-nous, madame?

-- Où il vous plaira,... dans les bois, à l'aventure, si vous voulez.

Les collines boisées étaient si rapprochées du château, qu'elles bordaient d'une frange d'ombre un des côtés de la cour. M. de Lucan et Julia s'engagèrent dans le premier sentier qui se présenta devant eux; mais Julia ne tarda pas à quitter les chemins frayés pour marcher au hasard d'un arbre à l'autre, s'égarant à plaisir, battant les fourrés de sa canne, cueillant des fleurs ou des feuillages, s'arrêtant en extase devant des bandes lumineuses qui rayaient çà et là les tapis de mousse, franchement enivrée de mouvement, de plein air, de soleil et de jeunesse. Elle jetait à son compagnon tout en marchant des mots de gracieuse camaraderie, des interpellations folles, des moqueries d'enfant, et faisait retentir les bois de la mélodie de son rire.

Dans son admiration pour la flore sauvage, elle avait peu à peu récolté un véritable fagot dont M. de Lucan acceptait la charge avec résignation: s'apercevant qu'il succombait sous le poids, elle s'assit sur les racines d'un vieux chêne pour faire, dit-elle, un triage dans tout ce pêle-mêle. Elle prit alors sur ses genoux le paquet d'herbes et de fleurs, et se mit à rejeter tout ce qui lui parut d'une qualité inférieure. Elle passait à Lucan, assis à quelques pas d'elle, ce qu'elle croyait devoir réserver pour le bouquet définitif, motivant gravement

ses arrêts à chacune des plantes qu'elle examinait.

-- Toi, ma chère, trop maigre!... toi, gentille, mais trop courte!... toi, tu sens mauvais!... toi, tu as l'air bête!...

Puis, venant brusquement à un autre ordre idées qui ne laissa pas d'inquiéter d'abord M. de Lucan:

-- C'est vous, n'est-ce pas, lui dit-elle, qui avez conseillé à Pierre de me parler avec fermeté?

-- Moi? dit Lucan; quelle idée!

-- Ça doit être vous. -- Toi, poursuivit-elle en continuant de s'adresser à ses fleurs, tu as l'air malade, bonsoir!... -- Oui, ça doit être vous... On vous croirait doux, à vous voir, et vous êtes très-dur, très-tyrannique...

-- Féroce, dit Lucan.

-- Au reste, je ne vous en veux pas. Vous avez eu raison, ce pauvre Pierre est trop faible avec moi. J'aime qu'un homme soit un homme... Il est pourtant très-brave, n'est-ce pas?

-- Infiniment, dit Lucan. Il est capable de la plus extrême énergie.

-- Il en a l'air, et cependant avec moi... c'est un ange.

-- C'est qu'il vous aime.

-- Très-probable!... -- Il y a de ces fleurs qui sont curieuses... On dirait une petite dame, celle-ci!

-- J'espère bien que vous l'aimez aussi, mon brave Pierre?

-- Très-probable, encore.

Après une pause, elle secoua la tête:

-- Et pourquoi l'aimerais-je?

-- Belle question! dit Lucan; mais parce qu'il est parfaitement digne d'être aimé, parce qu'il a tous les mérites, l'intelligence, le coeur et même la beauté,... enfin, parce que vous l'avez épousé.

-- Monsieur de Lucan, voulez-vous que je vous fasse une confidence?

-- Je vous en prie.