Chapter 3
CASSIUS.--Moi, je sais alors où je porterai ce poignard. Cassius affranchira Cassius de l'esclavage. C'est par là, grands dieux, que vous donnez de la force aux faibles; c'est par là, grands dieux, que vous déjouez les tyrans. Ni la tour de pierre, ni les murailles de bronze travaillé, ni le cachot privé d'air, ni les liens de fer massif, ne peuvent enchaîner la force de l'âme; mais la vie fatiguée de ces entraves terrestres ne manque jamais du pouvoir de s'en affranchir. Si je sais cela, que le monde entier le sache: cette part de tyrannie que je porte, je puis à mon gré la rejeter loin de moi.
CASCA.--Je le puis de même, et tout captif porte dans sa main le pouvoir d'anéantir sa servitude.
CASSIUS.--Alors, pourquoi donc César serait-il un tyran? Pauvre homme! Je sais bien, moi, qu'il ne serait pas un loup s'il ne voyait que les Romains sont des brebis; il ne serait pas un lion si les Romains n'étaient pas des biches. Qui veut élever en un instant une flamme puissante commence par l'allumer avec de faibles brins de paille. Quel amas d'ordures, de débris, de pourriture, doit être Rome pour fournir le vil aliment de la lumière qui se réfléchit sur un aussi vil objet que César! Mais, ô douleur! où m'as-tu conduit? Peut-être parlé-je ici à un esclave volontaire, et alors je sais que j'aurai à en répondre; mais je suis armé, et les dangers me sont indifférents.
CASCA.--Vous parlez à Casca, à un homme qui n'est point un impudent faiseur de rapports. Voilà ma main, travaillez à redresser tous ces abus: Casca posera son pied aussi avant que celui qui ira le plus loin.
CASSIUS.--C'est un traité conclu. Apprenez maintenant, Casca, que j'ai disposé un certain nombre des plus généreux Romains à entrer avec moi dans une entreprise honorable et dangereuse par son importance: dans ce moment, je le sais, ils m'attendent sous le portique de Pompée, car, dans cette effroyable nuit, il n'y a pas moyen de se tenir dehors ni de se promener dans les rues; et la face des éléments, comme l'oeuvre qui repose dans nos mains, est sanglante, enflammée et terrible.
(Entre Cinna.)
CASCA.--Mettons-nous un moment à l'écart; quelqu'un s'avance à grands pas.
CASSIUS.--C'est Cinna, je le reconnais à sa démarche: c'est un ami.--Cinna, où courez-vous ainsi?
CINNA.--Vous chercher.--Qui est-là? Métellus Cimber?
CASSIUS.--Non, c'est Casca, un Romain qui fait corps avec nous pour nos entreprises. Ne suis-je pas attendu, Cinna?
CINNA.--J'en suis bien aise. Quelle terrible nuit que celle-ci! Quelques-uns d'entre nous ont vu d'étranges phénomènes.
CASSIUS.--Ne suis-je pas attendu? dites-le moi.
CINNA.--Oui, vous l'êtes. O Cassius! si vous pouviez gagner à notre parti le noble Brutus!
CASSIUS.--Vous serez content. Cher Cinna, prenez ce papier, ayez soin de le placer dans la chaire du préteur, de façon que Brutus puisse l'y trouver. Jetez celui-ci sur sa fenêtre; fixez ce dernier avec de la cire sur la statue de Brutus l'ancien. Cela fait, revenez au portique de Pompée, où vous nous trouverez. Décius Brutus et Trébonius y sont-ils?
CINNA.--Tous y sont, excepté Métellus Cimber qui est allé vous chercher à votre demeure. Moi, je vais me hâter et distribuer ces papiers comme vous me l'avez prescrit.
CASSIUS.--Après cela revenez au théâtre de Pompée. (_Cinna sort_.) Venez, Casca; vous et moi nous irons avant le jour voir Brutus à son logis: il est aux trois quarts à nous, et à la première rencontre l'homme tout entier nous appartiendra.
CASCA.--Oh! Brutus est placé bien haut dans le coeur du peuple; et ce qui paraîtrait en nous un attentat, l'autorité de son nom, comme la plus puissante alchimie, le transformera en mérite et en vertu.
CASSIUS.--Vous vous êtes formé une juste idée de lui, de son prix, et de l'extrême besoin que nous avons de lui.--Marchons, car il est plus de minuit, et avant le jour nous irons l'éveiller et nous assurer de lui.
(Ils sortent.)
FIN DU PREMIER ACTE.
ACTE DEUXIÈME
SCÈNE I
Toujours à Rome.--Les vergers de Brutus.
_Entre_ BRUTUS.
BRUTUS.--Holà, Lucius, viens!--Je ne puis, par l'élévation des étoiles, juger si le jour est loin encore.--Lucius? Eh bien!--Je voudrais que mon défaut fût de dormir aussi profondément.--Allons, Lucius, allons! Éveille-toi, te dis-je! Viens donc, Lucius!
(Entre Lucius.)
LUCIUS.--M'avez-vous appelé, seigneur?
BRUTUS.--Lucius, porte un flambeau dans ma bibliothèque; dès qu'il sera allumé, reviens m'avertir ici.
LUCIUS.--J'y vais, seigneur.
(Il sort.)
BRUTUS.--Sa mort est le seul moyen, et pour ma part, je ne me connais aucun motif personnel de le rejeter que la cause générale. Il voudrait être couronné: à quel point cela peut changer sa nature, voilà la question. C'est l'éclat du jour qui fait éclore le serpent, et nous contraint ainsi de marcher avec précaution. Le couronner! c'est précisément cela.... C'est, je ne saurais le nier, l'armer d'un dard avec lequel il pourra, à sa volonté, créer le danger. Le mal de la grandeur, c'est quand du pouvoir elle sépare la conscience[20]; et pour rendre justice à César, je n'ai point vu que ses passions aient jamais eu plus de pouvoir que sa raison: mais c'est une vérité d'expérience que, pour la jeune ambition[21], la modestie est une échelle vers laquelle celui qui s'élève tourne son visage; mais une fois parvenu à l'échelon le plus haut, il tourne le dos à l'échelle, porte son regard dans les nues, dédaignant les humbles degrés par lesquels il est monté. Ainsi pourrait faire César: de peur qu'il ne le puisse faire, prévenons-le, et puisque ce qu'il est ne suffit pas pour qualifier l'attaque, considérons-le sous cette face: ce qu'il est, en augmentant, le conduirait à tels et tels excès. Regardons-le comme l'oeuf d'un serpent qui une fois éclos, deviendrait malfaisant par la loi de son espèce, et tuons-le dans sa coquille.
[Note 20: _Remorse._ On ne conçoit pas pourquoi Warburton a voulu que _remorse_ signifiât ici _miséricorde, pitié, sensibilité_.]
[Note 21: Traduction de Voltaire:
...On sait assez quelle est l'ambition. L'échelle des grandeurs à ses yeux se présente, Elle y monte en cachant son front aux spectateurs.]
(Rentre Lucius.)
LUCIUS.--Le flambeau brûle dans votre cabinet, seigneur.--En cherchant une pierre à feu sur la fenêtre, j'ai trouvé ce billet ainsi scellé; je suis sûr qu'il n'y était pas quand je suis allé me coucher.
BRUTUS.--Retourne à ton lit, il n'est pas jour encore. Mon garçon, n'avons-nous pas demain les ides de mars?
LUCIUS.--Je ne sais pas, seigneur.
(Il sort.)
BRUTUS.--Regarde dans le calendrier, et reviens me le dire.
LUCIUS.--J'y vais, seigneur.
BRUTUS.--Ces exhalaisons qui sifflent à travers les airs jettent tant de clarté, que je puis lire à leur lumière.
(Il ouvre le billet et le lit.)
_Brutus tu dors: réveille-toi, vois qui tu es. Faudra-t-il que Rome...? Parle, frappe, rétablis nos droits.--Brutus tu dors, réveille-toi._--J'ai trouvé souvent de pareilles instigations jetées sur mon passage: _Faudra-t-il que Rome...?_ Voici ce que je dois suppléer: _Faudra-t-il que Rome demeure tremblante sous un homme?_ Qui! Rome? Mes ancêtres chassèrent des rues de Rome ce Tarquin qui portait le nom de roi.--_Parle, frappe, rétablis nos droits._ Ainsi donc on me presse de parler et de frapper. O Rome! je t'en fais la promesse: s'il en résulte le rétablissement de tes droits, tu obtiendras de la main de Brutus tout ce que tu demandes.
(Rentre Lucius.)
LUCIUS.--Seigneur, mars a consumé quatorze de ses jours.
BRUTUS.--Il suffit. (_On frappe derrière le théâtre._) Va à la porte, quelqu'un frappe. (_Lucius sort._) Depuis que Cassius a commencé à m'exciter contre César, je n'ai point dormi.--Entre la première pensée d'une entreprise terrible et son exécution, tout l'intervalle est comme une vision fantastique ou un rêve hideux. Le génie de l'homme et les instruments de mort tiennent alors conseil, et l'état de l'homme offre en petit celui d'un royaume où s'agitent tous les éléments de l'insurrection.
(_Rentre Lucius._)
LUCIUS.--Seigneur, c'est votre frère Cassius qui est à la porte; il demande à vous voir.
BRUTUS.--Est-il seul?
LUCIUS.--Non, seigneur, il y a plusieurs personnes avec lui.
BRUTUS.--Les connais-tu?
LUCIUS.--Non, seigneur; leurs chapeaux sont enfoncés jusque sur leurs oreilles, et la moitié de leurs visages est ensevelie dans leurs manteaux, au point que je n'ai pu distinguer leurs traits de façon à les reconnaître[22].
[Note 22: _That by no means I may discover them, By any mark of favour_.
_Favour_ signifie ici _trait, maintien_. Voltaire s'y est trompé et a traduit ainsi:
Et nul à Lucius ne s'est fait reconnaître: Pas la moindre amitié.]
BRUTUS.--Fais-les entrer. (_Lucius sort._) Ce sont les conjurés. O conspiration! as-tu honte de montrer dans la nuit ton front redoutable, à l'heure où le mal est en pleine liberté? Où trouveras-tu donc dans le jour, une caverne assez sombre pour dissimuler ton monstrueux visage? Conspiration, n'en cherche point: qu'il se cache dans les sourires de l'affabilité; car si tu marches portant à découvert tes traits naturels, l'Érèbe même n'est pas assez obscur pour te dérober au soupçon.
SCÈNE II
_Entrent_ CASSIUS, CASCA, DÉCIUS, CINNA, MÉTELLUS CIMBER ET TRÉBONIUS.
CASSIUS.--Je crains que nous n'ayons trop indiscrètement troublé votre repos. Bonjour, Brutus: sommes-nous importuns?
BRUTUS.--Je suis levé depuis une heure; j'ai passé toute la nuit sans dormir. Dites-moi si je connais ceux qui vous accompagnent.
CASSIUS.--Oui, vous les connaissez tous; et pas un ici qui ne vous honore, pas un qui ne désire que vous ayez de vous-même l'opinion qu'a de vous tout noble Romain. Voici Trébonius.
BRUTUS.--Il est le bienvenu.
CASSIUS.--Celui-ci est Décius Brutus.
BRUTUS.--Il est aussi le bienvenu.
CASSIUS.--Celui-ci est Casca; celui-là Cinna; celui-là Métellus Cimber.
BRUTUS.--Tous sont les bienvenus. Quels soucis vigilants sont venus s'interposer entre la nuit et vos paupières[23]?
[Note 23: Voltaire s'est trompé. Il traduit:
Quels projets importants Les mènent en ces lieux entre vous et la nuit?]
CASSIUS.--Pourrai-je dire un mot?
(Ils se parlent bas.)
DÉCIUS.--C'est ici l'orient: n'est-ce pas là le jour qui commence à poindre de ce côté?
CASCA.--Non.
CINNA.--Oh! pardon, seigneur, c'est le jour; et ces lignes grisâtres qui prennent sur les nuages sont les messagers du jour.
CASCA.--Vous allez m'avouer que vous vous trompez tous deux. C'est là, à l'endroit même où je pointe mon épée, que se lève le soleil, beaucoup plus vers le midi, en raison de la jeune saison de l'année. Dans deux mois environ, plus élevé vers le nord, il lancera de ce point ses premiers feux; et l'orient proprement dit est vers le Capitole, dans cette direction-là.
BRUTUS.--Donnez-moi tous la main, l'un après l'autre.
CASSIUS.--Et jurons d'accomplir notre résolution.
BRUTUS.--Non, point de serment. Si notre figure d'hommes[24], la souffrance de nos âmes, les iniquités du temps sont des motifs impuissants, rompons sans délai: que chacun de nous retourne à son lit oisif; laissons la tyrannie à l'oeil hautain se promener à son gré, jusqu'à ce que chacun de nous tombe désigné par le sort. Mais si, comme j'en suis certain, ces motifs portent avec eux assez de feu pour enflammer les lâches, et pour donner une trempe valeureuse à l'esprit mollissant des femmes; alors, compatriotes, quel autre aiguillon nous faut-il que notre propre cause pour nous exciter au redressement de nos droits? Quel autre lien que ce secret gardé par des Romains qui ont dit le mot et ne biaiseront point? et quel autre serment que l'honnêteté engagée envers l'honnêteté à ce que cela soit ou que nous périssions. Laissons jurer les prêtres, les lâches, les hommes craintifs, ces vieillards qu'affaiblit un corps décomposé, et ces âmes patientes de qui l'injustice reçoit un accueil serein. Qu'elles jurent au profit de la cause injuste, les créatures dont on peut douter: mais nous, ne faisons pas à l'immuable sainteté de notre entreprise, ni à l'insurmontable constance de nos âmes, l'affront de penser que notre cause ou notre action eurent besoin d'un serment, tandis que chaque Romain doit savoir que chaque goutte du sang qu'il porte dans ses nobles veines s'entache d'une multiple bâtardise, du moment où il manque à la plus petite particule de la moindre promesse sortie de sa bouche.
[Note 24: _The face of men._ Les commentateurs ont cherché à expliquer ce passage de différentes manières, dont aucune n'a paru aussi satisfaisante que celle-ci. Voltaire ne l'a pas traduit. En tout, ce discours de Brutus est l'un des morceaux les plus défigurés dans sa traduction.]
CASSIUS.--Mais que pensez-vous de Cicéron? êtes-vous d'avis de le sonder? je crois qu'il entrerait fortement dans notre projet.
CASCA.--Il ne faut pas le laisser de côté.
CINNA.--Non, gardons-nous-en bien.
MÉTELLUS CIMBER.--Oh! ayons pour nous Cicéron: ses cheveux d'argent nous gagneront la bonne opinion des hommes, et nous achèteront des voix qui célébreront notre action: on dira que sa sagesse a dirigé nos bras; il ne sera plus question de notre jeunesse, de notre témérité; tout sera enveloppé dans sa gravité.
BRUTUS.--Oh! ne m'en parlez pas; ne nous ouvrons point à lui; jamais il n'entrera dans ce que d'autres auront commencé.
CASSIUS.--Laissons-le donc à l'écart.
CASCA.--En effet, il ne nous convient pas.
DÉCIUS.--Ne frappera-t-on aucun autre que César?
CASSIUS.--C'est une question bonne à élever, Décius. Moi, je pense qu'il n'est pas à propos que Marc-Antoine, si chéri de César, survive à César. Nous trouverons en lui un dangereux machinateur; et, vous le savez, ses ressources, s'il les met en oeuvre, pourraient s'étendre assez loin pour nous susciter à tous de grands embarras. Il faut, pour les prévenir, qu'Antoine et César tombent ensemble.
BRUTUS.--Nos procédés[25] paraîtront bien sanguinaires, Caïus Cassius, si après avoir abattu la tête nous mettons ensuite les membres en pièces, comme le fait la colère en donnant la mort, et la haine après l'avoir donnée; car Antoine n'est qu'un membre de César. Soyons des sacrificateurs et non des bouchers, Cassius. C'est contre l'esprit de César que nous nous élevons tous: dans l'esprit de l'homme il n'y a point de sang. Oh! si nous pouvions atteindre à l'esprit de César sans déchirer César! Mais, hélas! pour cela il faut que le sang de César coule; mes bons amis, tuons-le hardiment, mais non avec rage: dépeçons la victime comme un mets propre aux dieux, ne la mettons pas en lambeaux comme une carcasse bonne à être jetée aux chiens. Que nos coeurs soient semblables à ces maîtres habiles qui commandent à leurs serviteurs un acte de violence, et semblent ensuite les en réprimander. Alors notre action semblera naître de la nécessité, et non de la haine; et lorsqu'elle paraîtra telle aux yeux du peuple, nous serons nommés des purificateurs, non des assassins. Quant à Marc-Antoine, ne songez point à lui: il ne peut rien de plus que ne pourra le bras de César, quand la tête de César sera tombée.
[Note 25: En anglais, _course_. Voltaire l'a traduit par le mot _course_, et fait une note pour l'expliquer dans un sens tout à fait bizarre, ce qui était parfaitement inutile. _Course_ peut se traduire littéralement par les mots _procédé, marche, carrière_, etc., et n'a rien de plus extraordinaire qu'aucun de ces mots et une foule d'autres que nous employons continuellement dans un sens figuré.]
CASSIUS.--Cependant je le redoute, car cette tendresse qui s'est enracinée dans son coeur pour César....
BRUTUS.--Hélas! bon Cassius, ne songez point à lui. S'il aime César, tout ce qu'il pourra faire n'agira que sur lui-même; il pourra se laisser aller au chagrin, et mourir pour César; et ce serait beaucoup pour lui, livré comme il l'est aux plaisirs, à la dissipation et aux sociétés nombreuses.
TRÉBONIUS.--Il n'est point à craindre: qu'il ne meure point par nous, car nous le verrons vivre et rire ensuite de tout cela.
(L'horloge sonne.)
BRUTUS.--Silence, comptons les heures.
CASSIUS.--L'horloge a frappé trois coups.
TRÉBONIUS.--Il est temps de nous séparer.
CASSIUS.--Mais il est encore incertain si César voudra ou non sortir aujourd'hui, car il est depuis peu devenu superstitieux, et s'éloigne tout à fait de l'opinion générale qu'il s'était autrefois formée sur les visions, les songes et les présages tirés des sacrifices[26]. Il se pourrait que ces prodiges si marquants, les terreurs inaccoutumées de cette nuit, et les sollicitations de ses augures le retinssent aujourd'hui loin du Capitole.
[Note 26: Dans l'anglais, _ceremonies_. Voltaire a traduit:
Et l'on dirait qu'il croit à la religion.]
DÉCIUS.--Ne le craignez pas. Si telle est sa résolution, je me charge de la surmonter; car il aime à entendre répéter qu'on prend les licornes avec des arbres[27], les ours avec des miroirs, les éléphants dans des fosses, les lions avec des filets, et les hommes avec des flatteries: mais quand je lui dis que lui il hait les flatteurs, il me répond que cela est vrai; et c'est alors qu'il est le plus flatté. Laissez-moi faire; je sais tourner son humeur comme il me convient, et je le mènerai au Capitole.
[Note 27: En se plaçant devant un arbre derrière lequel on se retire au moment où l'animal veut vous percer de sa corne, qui de cette manière s'enfonce dans l'arbre, et laisse la licorne à la merci du chasseur. Spencer, en plusieurs endroits, fait allusion à cette fable.]
CASSIUS.--Nous irons tous chez lui le chercher.
BRUTUS.--À la huitième heure. Est-ce là notre dernier mot?
CINNA.--Que ce soit le dernier mot, et n'y manquons pas.
MÉTELLUS CIMBER.--Caïus Ligarius veut du mal à César, qui l'a maltraité pour avoir bien parlé de Pompée. Je m'étonne qu'aucun de vous n'ait songé à lui.
BRUTUS.--Allez donc, cher Métellus, allez le trouver. Il m'aime beaucoup, et je lui en ai donné sujet: envoyez-le-moi seulement, et j'en ferai ce que je voudrai.
CASSIUS.--Le jour va nous atteindre. Nous allons vous quitter, Brutus; et vous, amis, dispersez-vous: mais souvenez-vous tous de ce que vous avez dit, et montrez-vous de vrais Romains.
BRUTUS.--Mes bons amis[28], prenez un visage riant et serein. Que nos regards ne manifestent pas nos desseins; mais qu'ils portent le secret, comme nos acteurs romains, sans apparence d'abattement et d'un air imperturbable. Maintenant je vous souhaite à tous le bonjour.
[Note 28: _Good gentlemen._ Voltaire traduit _mes braves gentilshommes_, et met en note qu'il a traduit fidèlement: il se trompe. Tout le monde sait aujourd'hui que _gentleman_ ne peut presque dans aucun cas se rendre par notre mot _gentilhomme_. Dans son sens le plus ordinaire, _gentleman_ n'a pas de correspondant en français.]
(Tous sortent excepté Brutus.)
BRUTUS _appelle Lucius_.--Garçon! Lucius! Il dort de toutes ses forces. À la bonne heure, goûte le bienfait de la douce rosée que le sommeil appesantit sur toi; tu n'as point de ces images, de ces fantômes que l'active inquiétude trace dans le cerveau des hommes. Aussi dors-tu bien profondément.
(Entre Porcia.)
PORCIA.--Brutus, mon seigneur!
BRUTUS.--Porcia, quel est votre dessein? pourquoi vous lever à cette heure? Il n'est pas bon pour votre santé d'exposer ainsi votre complexion délicate au froid humide du matin.
PORCIA.--Cela n'est pas bon non plus pour la vôtre. Vous vous êtes brusquement dérobé de mon lit, Brutus; et hier au soir, à souper, vous vous êtes levé tout à coup, vous avez commencé à vous promener les bras croisés, pensif, et poussant des soupirs; et quand je vous ai demandé ce qui vous occupait, vous avez fixé sur moi des regards troublés et mécontents. Je vous ai pressé de nouveau: alors vous grattant le front, vous avez frappé du pied avec impatience. Cependant j'ai insisté encore; mais d'un geste irrité de votre main, vous m'avez fait signe de vous laisser. Je vous ai laissé, dans la crainte d'irriter cette impatience qui déjà ne paraissait que trop allumée, espérant d'ailleurs que ce n'était là qu'un des accès de cette humeur qui de temps à autre trouve son moment près de tout homme quel qu'il soit[29]. Ce chagrin ne vous laisse ni manger, ni parler, ni dormir; et s'il agissait autant sur votre figure qu'il a déjà altéré votre manière d'être, je ne vous reconnaîtrais plus, Brutus. Mon cher époux, faites-moi connaître la cause de votre chagrin.
[Note 29: Voltaire traduit:
Et je pris ce moment pour un moment d'humeur Que souvent les maris font sentir à leur femmes.
Et une note placée au bas de la page paraît destinée à faire remarquer comme ridicule le sens qui n'est pas dans l'original. Les deux suivants présentent un contre-sens:
Non, je ne puis Brutus, ni vous laisser parler, Ni vous laisser manger, ni vous laisser dormir.]
BRUTUS.--Je ne me porte pas bien; voilà tout.
PORCIA.--Brutus est sage, et s'il ne se portait pas bien, il emploierait les moyens nécessaires pour recouvrer sa santé.
BRUTUS.--Et c'est ce que je fais. Ma bonne Porcia, retournez à votre lit.
PORCIA.--Brutus est malade! Est-ce donc un régime salutaire que de se promener à demi vêtu, et de respirer les humides exhalaisons du matin? Quoi! Brutus est malade, et il se dérobe au repos bienfaisant de son lit pour affronter les malignes influences de la nuit, et l'air impur et brumeux qui ne peut qu'aggraver son mal! Non, non, cher Brutus; c'est dans votre âme qu'est le mal dont vous souffrez; et en vertu de mes droits, de mon titre auprès de vous, je dois en être instruite; et à deux genoux je vous supplie, au nom de ma beauté autrefois vantée, au nom de tous vos serments d'amour, et de ce serment solennel qui a réuni nos personnes en une seule, de me découvrir, à moi cet autre vous-même, à moi votre moitié, ce qui pèse sur votre âme; dites-moi aussi quels étaient ceux qui sont venus vous trouver cette nuit? car il est entré ici six ou sept hommes qui cachaient leurs visages à l'obscurité même.
BRUTUS.--Ne vous mettez pas ainsi à genoux, ma bonne Porcia.
PORCIA.--Je n'en aurais pas besoin si vous étiez mon bon Brutus. Dites-moi, Brutus, est-il fait pour nous cette exception aux liens de mariage, que je ne participe point aux secrets qui vous appartiennent? ne suis-je une autre vous-même que jusqu'à un certain point, et avec de certaines réserves? pour vous tenir compagnie à table, faire la douceur de votre couche, et vous adresser quelquefois la parole? N'occupé-je donc que les avenues de votre affection? Ah! si je n'ai rien de plus, Porcia est la concubine[30] de Brutus, et non pas sa femme.
[Note 30: _Harlot._ Voltaire, avec une étrange légèreté, fait ici une note pour nous apprendre que le mot de l'original est _whore_; le sens de ce mot serait plus grossier encore que celui de _harlot_.]
BRUTUS.--Vous êtes ma femme fidèle et honorée, aussi précieuse pour moi que les gouttes rougeâtres qui arrivent à mon triste coeur.
PORCIA.--Si cela était vrai, je saurais déjà ce secret. Je suis une femme, j'en conviens, mais une femme que le grand Brutus a prise pour épouse. Je suis une femme, j'en conviens, mais une femme de bon renom, la fille de Caton. Pensez-vous que je ne sois pas plus forte que mon sexe, fille d'un tel père et femme d'un tel époux? Dites-moi ce que vous méditez, je ne le révélerai point. J'ai voulu fortement éprouver ma constance; je me suis fait une blessure ici à la cuisse: capable de soutenir ceci avec patience, pourrais-je ne pas l'être de porter les secrets de mon mari?
BRUTUS.--O vous, dieux, rendez-moi digne de cette noble épouse. (_On frappe derrière le théâtre._) Écoutez, écoutez, on frappe.--Porcia, rentre un moment, et bientôt ton sein va partager tous les secrets de mon coeur; je te développerai tous mes engagements et tout ce qui est écrit sur mon triste front[31]. Retire-toi promptement. (_Porcia sort._)--Lucius, qui est-ce qui frappe?
[Note 31: _All the charactery of my sad brows._ Voltaire traduit:
Va, mes sourcils froncés prennent un air plus doux.]
LUCIUS.--Il y a là un homme malade qui voudrait vous entretenir.