Jours de famine et de détresse: roman

Part 8

Chapter 83,994 wordsPublic domain

Hein et Naatje discutaient le truc à employer pour se rassasier d'une seule petite tartine. Naatje prétendait qu'il fallait la grignoter en rond, garder en bouche le dernier morceau, grand comme un «cent», et l'y laisser dissoudre.

--Non, répliqua Hein, tu n'y es pas. Manger lentement donne plus faim; moi, quand je veux me rassasier d'une tranche de pain, j'avale les morceaux presque sans les mâcher: on a bien mal à la tête après, mais on a moins faim.

Dirk entra en coup de vent; il laissa la porte grande ouverte, alla droit fouiller dans les armoires, les tiroirs, le poêle et jusque sous les meubles, à la recherche de quelque chose à se mettre sous la dent. Sa figure avait une expression de maniaque. N'ayant rien trouvé, il repartit sans dire un mot.

Ma mère, pensant soulager sa migraine, était sortie humer aux fenêtres des cuisines le parfum des mets qu'on y préparait; mais elle rentra plus malade encore de s'être exacerbé l'appétit.

--Qu'est-ce que cela peut bien être, cette nourriture des riches? L'odeur seule vous réveillerait un mort; mais ainsi à vide, cela vous fait haleter. Qu'allons-nous faire? Qu'allons-nous faire?

Comme j'avais le vertige et que les tempes me battaient, je me dirigeai vers la fenêtre pour l'ouvrir, et je vis, à la devanture du charcutier d'en face, Kees léchant la vitrine à la place contre laquelle s'étalaient, à l'intérieur, les jambons et les langues de boeuf. Je tressautai, comme piquée par un taon.

--Mère! mère! criai-je, cours vendre mes livres et fais monter Kees, ou je le tue!

Folle de lecture, et désespérée de ne savoir lire le français et de ne pouvoir trouver des livres hollandais, j'avais racolé de droite et de gauche quelques livres flamands. Il en était qu'à défaut d'autres, j'avais lus dix à douze fois, comme «La Tombe de Fer» de Henri Conscience. Je m'étais ainsi composé une petite bibliothèque, que je dévorais sans relâche. A plusieurs reprises, j'en avais âprement défendu la vente; mais ce jour-là, j'empilai tous mes bouquins dans un panier, et j'envoyai ma mère les vendre à la Galerie Bortier. Je croyais, comme pour ma robe de première communion, que nous allions avoir un gros prix de ces vieux livres, qui étaient tout pour moi.

Pendant que ma mère était partie les brocanter, la locataire principale monta chez nous, essoufflée.

--Mademoiselle, dites à votre mère que je lui ouvre un nouveau crédit. Je sais que vous êtes, depuis plusieurs jours, sans manger. Eh bien, j'ai offert une tartine à votre petit Klaasje, et il l'a refusée en disant: «Merci, Madame, je viens de manger.» Je sais que cela n'est pas, et il est si petit!

Klaasje avait huit ans. J'eus des spasmes d'émotion. Il s'en trouvait donc encore parmi nous qui n'étaient pas vaincus!

Ma mère revint bientôt. Elle avait, avec grande difficulté, obtenu un franc et 75 centimes pour tous mes livres.

KLAASJE CONDAMNÉ

La porte s'ouvre avec fracas; un homme entre, tenant Klaasje par le bras.

--C'est votre garçon? Il a cassé ma vitrine. Si vous voulez payer vingt-quatre francs, c'est bien; sinon je porte plainte.

--Vingt-quatre francs? dit ma mère, d'un ton indolent. Impossible, homme, je ne peux pas les payer.

--Comme il vous plaira, fit-il.

Et il sortit.

--Comment est-ce arrivé? demandâmes-nous à Klaasje.

--Nous jouions orchestre de la garde civique, sur la vitrine d'une maison vide. Moi, je tenais la grosse caisse; comme je faisais: «Boum! boum! boum!,» mon poing passa à travers la vitre. Nous nous sommes sauvés; mais mon pied nu a buté contre un pavé, et ainsi l'homme a pu me rattraper.

Ma mère pensait que cela n'aurait pas de suite:

--On ne peut pas condamner un enfant de neuf ans!

--Évidemment, ajoutais-je, s'il y a une poursuite, cela retombera sur père.

Nous ne songions plus à cette affaire, quand nous reçûmes une citation: Klaasje Oldema devait comparaître en justice.

--Voyons, il est impossible que cela soit pour le petit: c'est pour père. Où peut-il être, père? on ne le voit plus.

--Que sais-je? il erre; il s'accommode mieux de cette vie que de travailler pour femme et enfants.

--Enfin, nous devons le trouver: il faut qu'il aille avec Klaasje.

Ma mère hocha la tête.

--Mais cela n'a pas l'air de vous émouvoir! Trouvez-vous si simple que ce petit doive aller au tribunal?

--Que veux-tu que j'y fasse? du reste on ne condamne pas les enfants.

C'était notre conviction.

Le jour de la comparution, comme nous n'avions pas trouvé mon père, je dis à ma mère d'accompagner le petit; mais son air indifférent m'inquiéta.

--Écoutez, mère, si vous ne voulez pas, j'irai, moi, avec lui. Tant pis si je perds mon travail!

J'avais, depuis deux mois, trouvé, chez un antiquaire, un travail exquis: il consistait à réappliquer d'anciennes broderies sur de nouveaux fonds. J'adorais ce joli ouvrage, et l'antiquaire avait même une fois choisi le fond qui me semblait le plus beau.

On devait réappliquer des tulipes roses et des iris mauves; l'antiquaire et sa femme voulaient les mettre sur du velours vert bouteille. Comme je regardais une moire jaune soufre, il me demanda:

--Et toi, petite, quel fond prendrais-tu?

Je montrai la moire. Il posa les fleurs dessus et dit:

--Elle a raison, c'est plus distingué et plus léger.

J'étais donc très contente de manier ces jolies choses, et j'étais convenablement payée.

--Non! non! protesta ma mère; ne lâche pas ton ouvrage, j'irai.

--Sûrement?

--Sûrement. Je partis donc tranquille au travail. Quand je revins le soir, Klaasje se jeta dans mes bras, en hoquetant:

--Je dois aller en prison, en prison, pour huit jours.

--Comment? en prison! vous n'avez rien pu y faire, mère?

Elle clignota des yeux, mais ne répondait pas.

--Elle n'est pas venue, souffla le petit.

--Ah! hideuse femme, vous êtes notre malheur! Écoutez, allez trouver père et partez ensemble: je prendrai soin des enfants. Vous êtes notre entrave: je ne peux rien faire pour eux, à cause de vous. Quand vous serez partie, j'aurai les mains libres et je les élèverai; allez-vous-en, je vous en supplie.

Elle faisait: «Hun, hun...», avec mépris.

Quelques jours plus tard, Klaasje, ce petit être fin et fragile comme un lézard, dut se rendre à la prison des Petits Carmes. Cette fois, je l'accompagnai. Je croyais pouvoir le recommander, mais le portier me le prit dès la porte, en m'interrompant grossièrement:

--Oui, oui, on connaît ça: la prison n'est peuplée que d'innocents.

Ce fut pour moi une semaine de torture. Je ne décolérais plus contre ma mère, qui ne répondait pas; mais ses battements de paupières trahissaient son agitation.

Quand Klaasje revint, il nous raconta qu'il avait passé ces huit jours parmi des petits condamnés de toute espèce. Il était hâve comme un petit vagabond; ses boucles châtaines grouillaient de vermine.

--Viens, je vais te laver.

Je pris mon morceau de savon privé et mon peigne, et commençai le nettoyage par la tête. Il se laissa docilement faire, mais quand je voulus le déshabiller, il se rebiffa, trouvant que c'était trop long.

--Et puis, dit-il, en me regardant d'un air effronté, tu ne connais pas cela, hein?

Il fit le geste de voler un objet et de le glisser en poche.

--Quoi? demandai-je, étonnée.

Il se dégagea, sauta vers la porte, se tapa alors sur la cuisse, esquissa de sa main retournée un geste indécent, et goguenarda, en se sauvant:

--Voilà pour toi!

--Klaasje, Klaasje! répétais-je. Mère, regardez-le donc: il a déjà pris des manières canailles.

--Aussi tu es là à faire des embarras, comme s'il avait rapporté la gale. Tu nous embêtes tous avec tes éternelles récriminations. Il a des poux: et puis? Les enfants doivent avoir des poux: c'est la santé.

A quelque temps de là, n'ayant plus de travail, j'étais seule à la maison, accroupie sur mon canapé et rêvassant tristement, quand la porte s'ouvrit en coup de vent. Klaasje entra, se jeta à terre et rampa droit sous le canapé; il était suivi d'une femme furibonde.

--Il a volé la pipe en merisier de mon mari, écumait-elle. Il était venu jouer à la maison avec mes enfants; la pipe, une pipe de six francs, se trouvait sur la cheminée. Et, quand ce vaurien est parti, elle avait disparu; il doit l'avoir sur lui. On vient de me dire qu'il a déjà été en prison; si je l'avais su, je ne l'aurais pas laissé jouer avec mes enfants.

--Il a été condamné pour avoir cassé une vitrine, protestai-je, et non pour vol; il ne vole pas, et vous allez le fouiller vous-même.

Je tirai Klaasje de dessous le meuble, et lui enlevai sa camisole que je jetai à la femme. Elle la fouilla: rien.

Je lui ôtai son pantalon et le lançai vers la femme. En tombant à terre, il rendit un son sourd. Nous sautâmes dessus toutes deux, et le fouillâmes. Dans le fond, que j'avais renforcé d'une doublure, se trouvait la pipe, entre l'étoffe et la doublure: le haut était juste assez décousu pour y glisser un objet.

Klaasje s'était refourré sous le canapé. La femme voulait crier, mais ma figure dut la terrifier, car elle fila au plus vite; au bas de l'escalier, elle se dédommagea en hurlant qu'on devait faire déguerpir des voleurs comme nous.

J'étais hébétée et tout engourdie: des frissons de fièvre me montaient le long du corps; mes genoux s'entrechoquaient. Je ne pouvais que répéter:

--Klaasje! Klaasje! mon petit lézard!

Klaasje ne bougeait pas.

A L'HOPITAL

Mina, étant revenue d'une de ses escapades, devait, la nuit, partager mon canapé. Elle avait tout de suite tiré toute la couverture à elle, et vers le matin elle me fit rouler à terre, où je continuai à dormir: je me réveillai avec une grosse toux.

Depuis quelque temps je me sentais malade et très faible: je souffrais de fièvres intermittentes; et maintenant, ce refroidissement par cet hiver...

Je me traînai encore quelques jours, puis annonçai à ma mère et à ma soeur que j'allais à l'hôpital et, si on voulait me garder, que j'y resterais. Elles se mirent à rire et, comme je partais, elles plaisantèrent:

--Le café sera prêt pour ton retour.

Mais je ne revins pas: on me garda.

Le chef de service, un grand homme de cinquante à cinquante-cinq ans, les cheveux blond roux, partagés au milieu par une raie, la barbiche grisonnante, aux grandes mains semées de taches de rousseur, avait l'air d'un lourd mâtin rôdeur qui va, dans les buissons, croquer les poulets d'autrui.

Il m'ausculta et me retourna en tous sens: il constata une bronchite chronique et des fièvres paludéennes.

--Et elle est très affaiblie par la misère. Quelle jolie sauterelle! fit-il, en riant, à ses élèves.

Il me prescrivit la portion complète de nourriture, du sirop de Vanier, et une petite bouteille de quinine à prendre tous les jours, en une fois.

J'étais entrée un jeudi. Le repos, le bon lit et la saine nourriture me réconfortèrent immédiatement. Aussi, quand ma mère et ma soeur vinrent le dimanche, me trouvèrent-elles fraîche et rose. Puis je riais à en triller: j'avais demandé des livres, et on m'avait donné _Le Pays d'or_ de Henry Conscience; la naïveté outrée de ces paysans flamands, qui étaient allés chercher de l'or en Californie, me faisait me tordre.

--Mais tu n'es pas malade! s'écria ma mère. Je ne comprends pas que tu restes ici pour ton plaisir, quand à la maison on meurt de faim. Et voici une lettre de l'antiquaire, qui te demande de venir réappliquer des broderies.

Je cessai de rire, et comme le docteur arrivait pour la visite, je lui demandai tout de go si j'étais vraiment malade.

--Ma mère prétend que je ne suis à l'hôpital que pour me goberger.

--Non, non, Madame, la maladie de votre fille est très sérieuse; vous devez la laisser ici.

Elles partirent confuses.

Le docteur alors me dénuda, m'ausculta, me traça des ronds sur le corps.

Et, tous les jours, il recommençait.

Quand j'étais levée, il me déshabillait debout, faisait maintenir ma chemise par les élèves, et ainsi me maniait et remaniait à volonté.

Les élèves, la soeur, et moi, ne fûmes pas longtemps dupes de ce manège.

Il régnait alors, à la Maternité, une infection qui mettait en danger les nouvelles accouchées. On fut obligé d'en placer un peu dans toutes les salles: dans ma salle, elles étaient au moins quatre. Plusieurs avaient eu de mauvaises couches et se lamentaient nuit et jour.

La nuit du mardi gras, deux accouchées, qu'on venait d'apporter et qui criaient sans répit, m'empêchèrent de dormir. Cependant la musique du carnaval, à la rue, me donnait une folle envie de danser. Je me mis sur mon séant. La grande salle de 28 lits était éclairée, au milieu, par un seul bec de gaz assourdi. La bonne chaleur du poêle, les rideaux blancs, de jeunes visages sur des oreillers voisins, me faisaient déjà me sentir chez moi.

J'écoutais la joie du dehors avec des frémissements de désir d'en être; j'appelai doucement ma voisine, toute jeune comme moi.

--Toinette! Toinette! écoute: on chante, et la musique joue une valse.

--Une valse? une valse? bredouilla-t-elle.

Elle s'assit sur son lit.

--Oui, j'entends, ils s'amusent ferme.

Je voyais ses yeux noirs flamboyer, et avec son bonnet tuyauté, de travers, elle était jolie, jolie...

Une des accouchées criait:

--Oh! mon ventre, mon ventre!

--Viens regarder par la fenêtre, dit Toinette.

Nous nous levâmes et, pieds nus, courûmes écarter le store; mais le balcon interceptait la vue. Nous ouvrîmes, et du balcon, en chemise, nous aperçûmes des bandes de masques, qui dansaient en rond et hurlaient à tue-tête.

Nous rentrâmes vite à cause du froid. Une accouchée allemande clamait:

--Ich will nicht sterben, ich will nicht sterben!

Elle me donnait la chair de poule.

--Mon Dieu, Toinette, elle souffre tant!

--Si tu veux ne jamais rire, parce qu'on geint ici, tu claqueras toi-même.

Une autre jeune malade s'était levée, et, à nous trois, nous dansâmes une polka.

Dans le corridor, la soeur et la servante venaient pour la ronde; nous n'eûmes que le temps de filer derrière les lits et de gagner le nôtre.

La soeur s'avançait comme en glissant. Sa lanterne répandait devant elle un peu de clarté floue, qui se reflétait, en vacillant, sur sa figure délicieusement douce, ennuagée par la coiffe blanche.

La servante, emmitouflée dans un châle, emboîtait le pas.

La soeur leva sa lanterne devant plusieurs lits. Près de l'accouchée qui haletait: «Mon ventre, mon ventre!» elle s'arrêta, arrangea les couvertures, dit quelques mots sur un ton placide, et passa.

Je n'avais pas eu le temps de bien me couvrir, et faisais semblant de dormir. Elle me recouvrit, borda mon lit et murmura:

--Le chef l'appelle sauterelle. Il a bien raison: elle n'a pas plus d'os que de chair.

Je la sentais bienveillante, et son visage calme m'apaisait.

La servante, une paysanne flamande, répondit:

--Je n'aime pas cette fille: elle n'est pas comme nos autres malades, et le docteur...

--Chut! chut! interrompit la soeur.

--Ich will nicht sterben, ich will nicht sterben! se lamentait l'autre accouchée.

--Celle-là ne passera pas la nuit, fit la religieuse. Je ne peux même pas lui parler de Dieu: c'est une protestante.

Elles s'éloignèrent d'un pas feutré et, après quelques haltes, s'effacèrent dans l'ombre.

Toinette alla se fourrer dans le lit de l'autre jeune fille; ces deux avaient d'étranges familiarités.

Je m'endormis en entendant, comme dans le lointain:

--Oh! mon ventre, mon ventre!

La rue en liesse et la musique me réveillèrent encore. L'Allemande gémissait de plus en plus bas:

--Ich will nicht sterben, ich will nicht sterben!

L'émotion me gagna, je me mis à pleurer. Je savais un peu d'allemand; j'allai à son lit et lui demandai si je ne pouvais rien pour elle. Elle me saisit la main, comme affolée; la langue déjà alourdie, elle répétait:

--Ich will nicht sterben: der Kleine lebt, ich muss leben für ihn.

Je restai près d'elle. Elle mourut au matin.

Au bout de six semaines, je me sentis assez retapée pour partir. Ma mère était encore venue me dire que mon père avait juré de me tirer de là par les cheveux, si je ne rentrais pas; mais le chef de service avait tenu bon.

Le matin de ma sortie, il me manipula longuement, me recommanda de continuer à prendre le sirop de Vanier et la quinine. Je lui répondis que je ne pourrais pas me les procurer.

--Viens chez moi, je te les donnerai.

Je fus chez lui le lendemain. Il me fit attendre que tous les clients fussent partis. Quand j'entrai dans son cabinet, il poussa le verrou et me prit dans ses bras; ses mâchoires claquaient.

Comme je faisais un mouvement de recul, il me lâcha et dit:

--Voyons cette poitrine.

Et il me mit nue.

Il m'assit sur le divan, puis me parla:

--Tu as la poitrine très faible. Cela pourrait tourner mal, si tu ne te soignes; et prends bien les médicaments que tu trouveras toujours ici.

Je le compris parfaitement.

Je mourrai si je ne me soigne pas. Me soigner, c'est prendre ces médecines que je ne peux me payer, et que lui me donnera en échange de ma peau.

Et puis, eux, à la maison, que deviendront-ils, si je meurs? Déjà maintenant je sens tout chavirer; que sera-ce sans moi? Nos enfants, si bons, si intelligents et si beaux sombreront sans merci. Klaasje, mon petit lézard, a déjà été en prison; et ma mère, autant que les enfants, a besoin de mes révoltes pour ne pas laisser tout s'en aller à la dérive.

Je n'aimais plus ma mère, mais j'en avais pitié, maintenant que je jugeais mieux.

N'avait-elle pas mis neuf enfants au monde, dans le plus affreux dénuement? Elle serait morte de faim dans ses couches, si les voisines ne lui avaient apporté parfois une tasse de café et une tartine. Et nous tous, affamés, étions encore autour d'elle pour nous en faire donner la plus grande part.

Et pour Dirk, quand il était devenu transparent de faim et de fièvre, n'était-elle pas allée demander des reliefs de table, dans une maison où elle avait vu des enfants à la fenêtre, croyant qu'une mère ne refuserait pas cela à une mère? Et comme elle sanglotait en rentrant, parce qu'on l'avait éconduite!

Je commençais à comprendre ses haussements d'épaules.

Le vieux parlait:

--Tu ne peux rester ainsi; il ne faut pas prendre à la légère ces affections de la poitrine: tu ne te sens peut-être pas malade, mais tu l'es.

--Oui, il ne s'agit pas de rire, me disais-je.

--En te soignant, tu deviendras encore plus jolie, et tu es déjà délicieuse.

Il vit que je pensais à tout autre chose, et me renversa sur le divan.

Une fois dehors, je fus prise de désespoir; mais que faire?

Je ne veux pas mourir poitrinaire, comme celles que j'ai vues mourir là-bas: je ne le peux pas, je ne le dois pas!

J'avais vu agoniser, pendant des heures, une jeune femme qui, depuis cinq ans, venait de temps à autre se faire retaper à l'hôpital; ses hoquets s'entendaient deux salles plus loin. Au dernier moment, une religieuse lui tenait une bougie allumée dans la main; la servante, de l'autre côté du lit, racontait le plaisir qu'elle venait d'avoir à la kermesse de son village; la soeur écoutait, amusée; toutes deux se penchaient au-dessus du lit en riant, sans se préoccuper de la mourante, dont le regard intelligent allait de l'une à l'autre. La cire de la bougie coulait sur la main de la jeune femme et la brûlait. Ses hoquets se précipitaient; elle fit une grimace ridicule en se mordant la langue, et ce fut tout. La soeur enleva la bougie, regarda négligemment la morte, et s'éloigna avec la servante, en poursuivant la conversation.

Une couturière tuberculeuse avait accouché en agonisant, sans pousser un gémissement; mais, quand elle fut délivrée et qu'on emporta l'enfant pour le laver, elle s'efforça de lever les bras et bégaya:

--Je ne le verrai pas.

Elle devint livide, sa tête ballotta de droite et de gauche: elle était morte.

J'irai mourir ainsi, moi! jamais!!

J'en ai pour cinq ans, si je ne guéris pas: j'aurais alors vingt-quatre ans, Klaasje seulement quatorze, et je ne serais plus là! Ah! non, non! je ne veux pas. Il me faut ces médicaments qui me guériront. Le docteur se les fait donner à la pharmacie de l'hôpital: j'en aurai donc toujours.

Quand mes bouteilles étaient vides, j'allais chez le chef de service qui, chaque fois, poussait le verrou.

PROSTITUÉE

«Ma fille a le billet jaune».

DOSTOÏEVSKY.

Encore une fois, nous étions sans manger. Hein frappait depuis deux jours sur l'enclume, avec les lourds marteaux de son métier de forgeron, sans avoir pris aucune nourriture; il était affalé sur une chaise, pâle, la tête baissée, les bras pendants, engourdis le long du corps, et répétait:

--Je ne peux plus, je ne peux plus. Les petites jambes de Klaasje s'étaient dérobées sous lui, et il gisait à terre, contre le mur; les autres enfants étaient dispersés, ici et là, dans la chambre, tous malades de faim. Ma mère avait le visage enfiévré, et des clignotements d'yeux précipités qui accusaient son affolement; moi, des vertiges me faisaient chanceler.

Ma soeur aînée nous avait quittés, et nous attendions mon père, parti dès le matin à la recherche de quelque chose à gagner. Il rentra ivre et demanda à manger.

Je regardais autour de moi, sentant qu'un malheur allait arriver, si on ne trouvait immédiatement une issue. Ma décision fut prise. J'allongeai ma jupe en traîne; je tirai mes cheveux sur le front; je m'ajustai le mieux que je pus, en regrettant de n'avoir pas de fard, comme j'en avais vu aux prostituées, et dis à ma mère que j'allais sortir. Elle voulut m'accompagner, pour rapporter plus vite les victuailles.

Une fois au centre de la ville, je lui recommandai de rester à distance. Bientôt un homme me fit signe de le suivre, et m'emmena dans une maison de rendez-vous. Quand, après, je lui réclamai mon salaire, il me demanda si je me moquais de lui.

--Pour cinq francs, je puis avoir une femme chic, et tu es fichue comme une mendiante et sale en proportion. Ouste! laisse-moi passer.

En bas, il refusa de payer la chambre. La tenancière nous menaça de la police, et il finit par régler. A la sortie, la femme me cria:

--Sale guenille, je te ferai «carter», si tu oses revenir.

Ma mère m'attendait au boulevard; quand je lui racontai la chose, elle resta pétrifiée.

--Que pouvais-je faire? Que pouvais-je faire? J'ai risqué d'être enceinte d'un inconnu, d'attraper la sale maladie, on m'a insultée, et pour rien, pour rien! et les enfants, mon Dieu, les enfants!

--Si nous ne rapportons rien, ils mourront, dit ma mère.

Je pleurais, la figure contre un arbre. Mais la vision de nos enfants qui nous attendaient, me rendit toute mon énergie.

--Je vais continuer, dis-je; mais tenez-vous donc plus loin: vous me suivez sur les talons.

Je n'avais pas de mouchoir et, en essuyant mes larmes de mes mains, je me barbouillais la figure.

J'entendis bientôt murmurer derrière moi:

--Petite, petite...

Je me retournai et vis un géant qui me suivait.

--Petite, viens avec moi.

Je le suivis.

Il me conduisit dans une autre maison, et me donna quelques francs d'avance.

Il me mania avec grande précaution: il avait manifestement peur de me casser. Il riait de ma figure noire, il riait de ma maigreur, tout mon être minime le mettait en joie, et il répétait sans cesse:

--Petite, petite!

Après quelque temps, on vint frapper à la porte en criant:

--Dites donc, vous autres, le temps est passé; du monde attend; il nous faut la chambre.

Croyant que c'était la police, je m'étais jetée, terrifiée, contre le géant, ce qui le mit encore en joie. Il m'entoura de ses bras, et riant doucement, murmura:

--Allons, petite! Allons, petite!

Comme j'étais bien sur cette immense poitrine! pour la première fois de ma vie, je me sentis protégée. Tous les sbires de la ville n'auraient pu dénouer les bras qui m'enserraient: il leur aurait dit, amusé:

--Voyons, c'est une petite, une petite.

Une fois à la rue, je galopai vers ma mère. Nous achetâmes de pauvres vivres, et, dès le bas de l'escalier, nous criâmes aux enfants:

--Nous avons du pain! nous avons du pain!