Jours de famine et de détresse: roman
Part 7
Je me rendis au bureau auprès du contremaître: un petit homme rêche, et lui demandai mon compte; j'ajoutai qu'il m'était impossible de rester au milieu de cette racaille.
--Eh bien! allez-vous-en, mais je ne peux vous payer que le samedi soir à sept heures.
C'était dit sur un ton hargneux, qui m'étonna.
Le samedi, je revins, avec ma petite soeur Naatje, recevoir le salaire de ces quatre jours. Dans la cour de la fabrique, toutes les femmes étaient assemblées pour la paie. En m'apercevant, elles commencèrent à ricaner, à me pousser, et une me tirait ma tresse, quand accourut le petit contremaître. Il empoigna la fille par les deux épaules et, du genou, lui appliqua une volée de coups au bas des reins; puis, me poussant dans le bureau, il me remit neuf francs et me conduisit à la porte, où il cria:
--La première qui bouge, je la fous dehors!
Je détalai avec ma soeurette. A deux cents mètres de la fabrique était une maison de campagne; de dessous les arbres qui la bordaient, surgit le patron. Je lui jetai en hollandais un «Vieux salaud!» sonore, et nous nous sauvâmes dans l'obscurité, en riant aux éclats.
ILS PÈLENT DES OIGNONS
Toute offre de gagner quelques sous était acceptée par nous avec empressement.
Une vieille dame, fabricant de conserves alimentaires, proposa à ma mère de donner du travail à Naatje, qui avait douze ans, et à Kees, qui en avait huit: ils devraient, toute la journée, peler de petits oignons.
Le premier soir qu'ils revinrent de cette besogne, nous fûmes épouvantés. Leurs figures étaient bouffies et barbouillées de se les être frottées de leurs petites mains sales, leurs yeux gonflés, comme si on les avait rossés et s'ils avaient pleuré durant des heures et des heures. Nous demandâmes comment cela s'était passé, et ils nous racontèrent leur journée.
En arrivant le matin, à sept heures, chez la vieille dame, elle les avait installés sur de petits bancs devant un grand panier d'oignons, et leur avait montré comment ils devaient délicatement enlever la pelure sans les entailler, car chaque entaille devenait bleue dans le vinaigre, et les oignons ainsi détériorés ne pouvaient plus servir à des conserves de premier choix. Ils s'étaient mis à l'oeuvre pendant que la dame, assise à côté d'eux, nettoyait des cornichons. Au bout de quelques instants, leurs yeux commencèrent à couler, et ils se les essuyèrent avec leurs mains mouillées de sève d'oignon. Alors Naatje, n'y tenant plus, s'était mise à remuer sur son petit banc, et la vieille dame avait dit.
--Nateke, pour l'amour de Dieu, tenez vos pieds en repos.
Puis était entré un jeune homme, qu'ils prirent d'abord pour son fils, mais quand ils eurent compris que c'était le mari, ils furent pris d'un fou rire, qui avait mis la vieille dame hors de ses gonds, et elle s'était écriée:
--Au nom de la Sainte Trinité, Keeske, cesse de rire comme un petit cochon!
Et leurs rires étaient devenus des cocoricos quand le jeune mari leur avait fait signe de renverser le panier d'oignons, ce qu'ils firent incontinent. La dame s'était lamentée, avait imploré la sainte Vierge et déclaré que les enfants étaient un fléau. Le jeune mari avait répondu:
--Un fléau! grand'mère, parce que tu es trop vieille pour en avoir.
Elle avait alors levé les yeux au ciel, en geignant:
--Seigneur, pardonnez-lui, car il ne sait ce qu'il dit ni ce qu'il fait.
Pendant quinze jours, Naatje et Keesje nous amusèrent le soir des histoires de la vieille dame et de son jeune mari; mais l'inflammation de leurs beaux yeux devenait si grave que nous eûmes peur, et n'osâmes plus les laisser continuer à peler des oignons.
UNE NUIT AU PARC DE BRUXELLES
Nous habitions, au fond d'un faubourg, une maison neuve où l'eau suintait des murs; au rez-de-chaussée, le propriétaire tenait une boutique de comestibles. Nous avions versé d'avance le premier terme, et nous prenions chez lui des vivres à crédit; mais, comme au bout d'un mois nous n'avions pas de quoi payer le nouveau terme ni les denrées, la femme du propriétaire, une paysanne flamande, enceinte de six mois, montait tous les jours réclamer son argent en nous insultant. Nous ne pouvions plus ni monter ni descendre sans être interpellés. Moi surtout, j'avais le don d'exciter sa rage: elle écumait littéralement quand elle me voyait.
--Ah vous! avec vos allures de demoiselle! vous feriez mieux de payer les gens que de vous onduler les cheveux. Ah! mon Dieu, voyez donc ces cheveux: on dirait la sainte Vierge, et cependant ça ne paye personne. Un jour, je vous coifferai, moi!
Elle me terrifiait. Je faisais ce que je pouvais pour trouver de l'ouvrage, mais ignorant le français et ne sachant où m'adresser, je ne trouvais rien.
Enfin, nous devions déménager. Ma mère avait loué deux chambres à l'autre extrémité de la ville, et mon père, qui était devenu camionneur dans une messagerie, devait, en cachette de son patron, faire le déménagement entre deux courses. Il vint donc, un dimanche matin, avec le camion. Je m'étais sauvée, certaine que la propriétaire ameuterait tout le voisinage, lorsqu'elle saurait que nous quittions sans la payer et sans dire où nous allions. En effet, quand le camion partit au grand trot avec nos frusques, et ma mère et les enfants entassés dessus, cette femme enceinte s'accrocha à la voiture, et galopa durant plusieurs minutes jusqu'à ce que, exténuée, elle dut la lâcher; elle continua néanmoins à suivre, de façon à ne pas la perdre de vue.
J'attendais l'arrivée du camion à l'Allée Verte. Ma mère me fit en passant signe de venir, mais je vis de loin accourir la femme, rouge, hagarde, haletante. J'eus le temps de me cacher derrière un arbre, car elle m'aurait écharpée, et quand elle fut passée, je me sauvai. Rejoindre ma famille, il ne fallait pas y songer pour l'instant. Je fis un long détour, et aboutis au pont de Laeken. C'était fête dans ce faubourg: il y avait une foule rigolante. Près du pont, au bord du canal, le camion était arrêté, ma mère et les enfants à côté, mon père, ivre, couché à l'intérieur. Ma mère me mit au courant: la femme les ayant rattrapés, avait prévenu les nouveaux propriétaires que nous ne payions personne, et ceux-ci avaient rendu l'argent du demi-mois de loyer donné en acompte. Et nous voilà dans la rue! Mon père, déjà pris de boisson, s'était enivré complètement, et, comme il ne rentrait pas avec la voiture, il allait sans doute perdre sa place.
La honte et l'angoisse m'affolèrent. Mon frère Hein, qui avait seize ans, se trouvait là, mortifié comme moi. Je lui dis:
--Viens, Hein, nous ne pouvons rester, comme des vagabonds, à côté de ce véhicule et de cet ivrogne. Allons-nous-en, nous trouverons bien un gîte. Je dis à ma mère de venir le lendemain, à neuf heures, dans la grande allée du Parc, et nous partîmes. Hein portait un petit complet de coutil écru, très propre; moi, j'étais assez bien mise. Hein, qui travaillait chez un forgeron, recevait cinquante centimes pour son dimanche, et voulait, comme il faisait toujours, acheter des boules de sureau: il en avait cent pour ses cinquante centimes et en suçait toute la journée; mais cette fois, pour ne pas rester sans manger, je lui conseillai d'acheter des petits pains, ce que nous fîmes. Comme d'habitude, je n'avais pas un sou.
Dans le peuple, les frères et soeurs se connaissent en somme peu, après les années d'enfance: les garçons vont à l'atelier, les filles travaillent de leur côté, et l'on se voit et l'on se parle rarement.
Je fus donc étonnée de trouver mon frère si gentil, de l'entendre rire si naïvement, et faire des réflexions si justes et si fines: je fus vraiment très heureuse de nous sentir aussi bien ensemble.
Nous allâmes au Jardin Botanique manger nos petits pains. Puis je m'en fus chez un brave peintre allemand, à qui je voulais raconter notre mésaventure et demander de nous procurer un logement pour la nuit; mais il était à la campagne jusqu'au lendemain. Je revins vers mon frère, la figure décomposée. Qu'allons-nous faire? Retrouver la famille grouillant à côté de ce camion, comme des saltimbanques auprès de leur roulotte? Ah non! tout notre être se rebiffait à cette seule idée.
--Il ne nous reste, dis-je, qu'à nous promener toute la nuit: il fait chaud, cela ne sera rien.
Nous nous acheminons vers le Parc. Nous y fîmes des tours et des tours, et, comme la température était très douce, je proposai de nous laisser enfermer. A cette époque, le Parc n'était pas éclairé; il y avait concert au Waux-Hall; la foule commençait à s'écouler; un «garde-ville» était posté à chaque sortie. A voir partir le monde, je pris peur, et craignis que les agents ne fissent une ronde, pour s'assurer que personne n'était resté. Nous sortîmes donc avec les autres et nous mîmes à errer par les rues.
Nous commencions à être éreintés et à avoir très faim. Puis la frayeur me vint d'être ramassés par la police.
--Mon Dieu! Hein, si nous demandions asile au commissariat? Cela vaudra mieux que de nous faire arrêter: j'en mourrais de peur et de honte, car on est souillé pour la vie quand on a été appréhendé par des policiers; je t'en supplie, allons plutôt nous mettre entre leurs mains.
Je tremblais tellement que mon frère se mit à pleurer. Nous descendîmes vers la Grand Place. Hein accosta un agent et lui demanda asile; l'agent fit un haut-le-corps, me regarda, regarda Hein, puis nous conduisit vers le commissaire. Mon frère parla. Le commissaire, un vieillard, écoutait en me dévisageant: il entra dans une colère bleue:
--C'est sans doute pour des dettes que vous êtes dans cette situation! Cela ne me regarde pas et vous n'avez qu'à vous tirer d'affaire!
L'agent hasarda un timide:
--Ce sont presque des enfants, monsieur le commissaire.
Mais il se fâcha davantage, et répondit que nous n'avions qu'à retourner dans la commune d'où nous venions. Je lui dis que nous nous étions adressés à la police de peur d'être ramassés.
--Et de peur d'être ramassés, vous venez vous rendre: elle est forte, celle-là. Eh bien, allez-vous-en.
Une fois dans la rue, nous nous mîmes à rire et à gambader, bien que claquant des dents.
--Ah! si c'est ainsi, quel bonheur! Ouf! quelle chance! Allons nous promener, maintenant que nous sommes sûrs de n'être pas arrêtés. En avant! Ah! mon Dieu! quel méchant vieux! En avant!
Et nous voilà remontant vers la rue Royale.
Après avoir encore erré quelque peu, nous nous décidons à passer quand même la nuit dans le Parc, où nous pénétrons en grimpant par dessus la grille.
Les bancs étaient mouillés de rosée. Nous n'osions presque pas marcher de crainte d'être entendus du dehors; nous n'osions aller dans les bas-fonds, à cause des ossements de ceux de 1830. Mon frère grelottait sous son petit costume de coutil. De dormir, il n'était pas question: nous étions trop terrifiés; nous nous assîmes au pied d'un arbre.
Quand le jour commença à poindre, un ouvrier nous vit de la rue Royale. Nous nous sauvâmes dans les hauteurs. Je m'accroupis sur un banc, je relevai ma jupe et fis s'étendre Hein, la tête dans mon giron, ma jupe rabattue sur lui. Nous étions figés de froid. Hein résistait moins bien que moi; mais, ainsi couvert, il s'endormit; moi, je sommeillais, sur le qui-vive. C'est ainsi qu'un homme nous trouva.
--Que faites-vous ici?
--Nous avons été enfermés.
--Quoi? vous vous êtes fait enfermer pour «faire vot'goût»!
Je comprenais déjà un peu le jargon bruxellois.
--Mais c'est mon frère!
--Vot'frère? Oui, je connais ça. Attendez, je vous aurai.
Et il s'en alla. Nous n'attendîmes pas son retour et sautâmes par dessus la grille.
Des paysannes qui passaient, avec leur charrette de lait, ou des paniers de légumes sur la tête, pour aller au marché de la Grand'Place, ricanèrent en parlant de mon amant. Je rougissais de honte: même si Hein n'avait pas été mon frère, c'était un petit garçon.
Au boulevard, nous nous assîmes: nouveaux quolibets d'ouvriers qui se rendaient au travail. Hein ne disait rien, aussi gêné que moi de cette situation équivoque.
Quand le parc s'ouvrit, nous y retournâmes attendre ma mère. Hein n'en pouvait plus. Un agent en uniforme nous demanda ce que nous faisions encore là. J'allais lui répondre quand mon frère me chuchota:
--Tais-toi! c'est l'homme qui nous a réveillés.
Comme nous étions de nouveau affalés sur un banc, un pochard vint s'asseoir à côté de nous, en bougonnant. Il avait en main un paquet ficelé: c'étaient visiblement des tartines. Hein et moi, nous échangeâmes un regard, et nous nous comprîmes. Le paquet tomba; d'un coup d'oeil, je fis lever Hein, qui contourna le banc, ramassa le paquet et s'éloigna lentement; je restai assise. L'homme s'aperçut bientôt de la disparition de ses vivres; en cherchant autour de lui, il bégayait:
--Les cochons! ils me les ont volés! Alors, comme dégoûtée de ce voisinage, je me levai et m'éloignai à mon tour. A l'extrémité du Parc, je rejoignis mon frère. Nous défîmes fiévreusement la ficelle, mais, au lieu des tartines bien beurrées que nous espérions, nous ne trouvâmes que deux tranches de pain très rassis et sans beurre: c'est égal! il nous sembla exquis.
Ma mère arriva à l'heure convenue. Elle nous dit que ma mauvaise tête l'avait fait passer par des transes mortelles; que mon père s'était mis à errer par les rues avec le camion; qu'elle avait vu un appartement à louer et qu'on nous avait acceptés. Elle nous conduisit dans une rue de faubourg, au second étage d'une maison, dont encore une fois une boutique de comestibles occupait le rez-de-chaussée. Un crédit nous était déjà ouvert: nous étions voués à cela.
Hein, tout courbaturé, ne pouvait presque pas monter les escaliers: en haut, il se laissa choir sur un tas de guenilles, et s'endormit. Je bus du café et mangeai une tartine, et une nouvelle étape de misère commença.
LA VARIOLE
Notre habitation se composait d'une cuisine de cave et d'une mansarde; toute la famille couchait dans celle-ci, sur des loques.
Comme j'avais dix-sept ans, je ne voulais plus de cette promiscuité, et dormais dans le sous-sol, sur un vieux canapé. J'étais allée le matin chez une amie qui m'avait promis de me conduire à un théâtre, où l'on demandait des choristes. On ne m'avait point acceptée, parce que je ne connaissais pas le français. Découragée, j'étais restée chez cette amie jusque tard dans la soirée.
Klaasje, mon petit frère de huit ans, souffrait, depuis la veille, de fièvre, accompagnée de taches rouges sur tout le corps; et voilà que, rentrée dans notre sous-sol, je trouve ma couche occupée par l'enfant, chez qui s'était déclarée une variole noire. Sur deux chaises accolées au canapé, mon frère Dirk, qui avait treize ans, était étendu avec le petit, figure contre figure sur le même oreiller: il lui tenait les mains pour l'empêcher de se gratter, et inventait des histoires afin de le distraire.
Klaasje était un enfant d'une rare beauté. Je l'appelais mon petit lézard, pour l'habitude qu'il avait de se cacher sous les meubles, comme un lézard sous une pierre, lorsqu'il avait été méchant. La pensée qu'il pourrait être défiguré, nous affolait tous.
Je me couchai sur le carreau, ne voulant pas monter près des garçons et des parents, et j'entendis Dirk raconter des histoires d'éléphants, qui s'étaient sauvés sur les tours de Sainte-Gudule pour échapper aux puces qui les harcelaient. L'enfant demanda, la langue épaissie par l'inflammation, où les puces pouvaient mordre les éléphants, puisqu'ils ont une grosse peau partout. Dirk était attrapé: il se tut un instant, puis répondit:
--Dans le cul...
Le petit fut pris d'un fou rire si communicatif que nous nous tordîmes tous. Il dit alors, parlant de plus en plus difficilement:
--Je sais bien que ce sont des mensonges, mais raconte encore: c'est si amusant quand même!
Et Dirk inventait, toute la nuit, des histoires.
Pendant toute la durée de la maladie, il resta près de l'enfant, lui tenant les mains pour l'empêcher de se marquer, et lui contant, figure contre figure, des choses abracadabrantes.
LES POMMES DE TERRE
Aucun de nous, excepté Kees, n'a jamais osé mendier. Par les périodes les plus aiguës de la famine, l'idée seule ne nous en venait pas. Mais Kees, lui, avait la faim abominable: même ayant eu sa part, mais n'étant pas rassasié, il suivait les morceaux de la main à la bouche, et de la bouche à la main. Donc Kees osait. Il allait demander aux fenêtres des cuisines de cave, et on lui donnait des restes de pommes de terre. Il en mangeait, mais en rapportait à la maison.
Un jour, rentrant malade et exténuée de faim et de fatigue d'avoir en vain cherché du travail, je trouve les miens tenant chacun, entre les doigts, une pomme de terre froide et déjà gâtée. Je demande d'où elles viennent. On me répond que Kees les a apportées. Kees s'était prudemment retiré vers la porte, pour éviter une taloche.
--Comment, sale bête, dis-je, en me dirigeant vers les pommes de terre, tu oses mendier!
Et j'en pris une entre les doigts: elle était sure, mais délicieuse.
Kees suivait du regard la pomme de terre, de la main à la bouche et de la bouche à la main. Ce regard demandait: «C'est bon, n'est-ce pas? et je n'aurai pas de taloche?»
Comme je lui répétais qu'il ne devait pas mendier, il mit les mains dans les poches de son pantalon, le secoua en le relevant, et ses yeux et un plissement du nez disaient: «Elle est forte, celle-là!»
Plusieurs fois j'en ai mangé, de ces pommes de terre.
UN PAIN POUR DES TIMBRES
J'étais rentrée, très énervée d'une longue pose debout chez un peintre, avec des vêtements mouillés sur moi, et de n'avoir, de toute la journée, mangé qu'un exquis petit sandwich au saumon qu'il m'avait donné. A la maison, rien. Tous m'attendaient, croyant que j'apporterais l'argent de la pose; mais on ne m'avait pas payée, et je n'osais jamais demander.
Nous discutions de quelle façon nous pourrions bien obtenir du pain à crédit, quand je me souvins d'avoir en poche quelques timbres d'un, deux et cinq centimes. Je les avais trouvés à l'atelier, parmi les paperasses dont je débarrassais un plat de Delft, et, comme ils étaient chiffonnés et racornis, le peintre me les avait laissés.
Je savais qu'on pouvait acheter en payant avec des timbres-poste, mais aucun de nous n'osait le faire. Enfin Kees se décida et revint, à notre stupéfaction, chargé d'un pain et d'une chandelle, car nous étions aussi sans lumière. Nous demandâmes comment il s'y était pris, et alors ce petit bout d'homme de dix ans nous expliqua très sobrement: comme quoi la femme avait d'abord refusé de donner un pain pour ces vieux timbres; puis qu'il avait parlementé en expliquant que des timbres, c'était comme de l'argent, qu'elle pouvait les prendre aussi bien à lui qu'à la poste, et qu'elle s'éviterait ainsi une course.
L'intelligence logique et déliée qu'il avait déployée, pour amener cette lourde flamande à lui donner ce pain en échange des timbres, était adorable et rare. Malgré mon ignorance, je le compris et j'en fus fière.
KEES ACROBATE
Je retournais à la maison, éreintée jusqu'à l'épuisement de mes éternelles randonnées à travers la ville, à la recherche d'un travail quelconque. Je vis un rassemblement de cinq à six personnes; je croyais à un accident. En m'approchant, j'aperçus Kees, les jambes écartées, se courbant lentement en arrière pour ramasser, avec la bouche, une pièce de cinquante centimes, placée entre ses pieds.
Ma première pensée fut de l'empoigner et de l'envoyer à la maison à coups de pied; mais, un faux mouvement, et il se brisait l'épine dorsale. J'attendis donc. Il se remit droit avec grande précaution, la pièce de cinquante centimes entre les dents. La première personne qu'il aperçut, fut moi, blême de honte; il me regarda, cracha sa pièce, et se sauva à toutes jambes, en retournant la tête pour voir si je le suivais.
Voilà donc où nous en sommes dans ce pays étranger, où nous mourons littéralement de faim! Je rentrai chez nous, décomposée. Mon premier mot à ma mère fut:
--Pourquoi Kees n'est-il pas à l'école? je l'ai trouvé dans la rue, faisant des tours de saltimbanque, pour de l'argent. C'est votre faute, si les enfants croulent tous: quand il faut chercher un petit seau de charbon, ou garder le linge sur la prairie, vous les tenez hors de l'école. Et Dirk? Avez-vous cherché un atelier, pour le mettre en apprentissage?
--Non, je ne suis pas allée: il est trop petit.
--Mais il a quinze ans: les petits doivent vivre comme les grands. Faites-en un cordonnier ou un tailleur. Ce n'est pas là un lourd travail, comme celui de notre Hein chez son forgeron.
--Fiche-moi la paix! tu es comme ton père: tu veux faire travailler les petits enfants pour garder ton argent, quand tu en gagnes.
--Je suis à la même enseigne qu'eux: je ne sais pas de métier. Vous nous avez flanqués dans le monde pour nous laisser pousser comme de mauvaises herbes, et crever de misère. Moi, je n'aurai pas d'enfants!
--Quel est ce langage malpropre? d'où sors-tu?
--Voyons, j'ai dix-huit ans; c'est abominable de nous avoir jetés dans la vie pour faire de nous ce que vous faites!
--Tu parles selon ton intelligence: il faut bien prendre les enfants quand ils viennent.
--Ah zut! c'est sans doute moi qui aurais dû vous apprendre à ne pas en avoir.
La porte s'ouvrit. Kees s'arrêta sur le seuil, n'osant entrer. Je ne le regardai pas.
--N'y a-t-il rien à manger? demandai-je à ma mère.
--Non, je croyais que tu aurais rapporté quelque chose.
Kees entra; il fit le tour de la chambre, en m'observant. Nos regards se rencontrèrent. Le sien disait:
--Tu vois, j'aurais pu te donner du pain, mais tu es montée sur tes grands chevaux, et voilà!
Ah! ce petit être adorable! il avait cherché à utiliser sa souplesse, son adresse, dont il se prévalait auprès des autres gamins. Ce jeu, où librement on l'avait laissé se développer, il voulait s'en servir pour nous nourrir. Je me pris à sangloter frénétiquement.
--Que vont-ils devenir? Que vont-ils devenir?
--En voilà des histoires! Qu'est-ce que cela peut bien te faire, ce qu'ils deviennent, pourvu que tu t'en tires? Du moment où tu as des livres à lire, tu te moques bien du reste. Si tu aimais tant les enfants, tu ne les cognerais pas, comme tu fais.
Je bondis devant ma mère, en rugissant:
--Mais je veux qu'ils apprennent, qu'ils apprennent! Ne voyez-vous pas qu'ils deviennent des vagabonds? qu'ils finiront en prison? Ne comprenez-vous donc pas où nous allons, maintenant qu'ils grandissent?
Elle haussa les épaules. Rien à faire. C'était cependant la même mère qui ne voulait pas, quand ma soeur aînée et moi étions petites, nous envoyer à une école gratuite, et qui avait mis son manteau au clou pour payer l'écolage.
Kees avait à nouveau disparu. Une demi-heure plus tard, il revint avec un grand pain. Ma mère le découpa. Je n'en voulais pas d'abord, mais vaincue par la faim, j'en pris une tranche.
--Kees, dis-je, viens près de moi.
--Pourquoi? demanda-t-il, méfiant.
--Allons, viens.
Mon intention était de l'entourer de mes bras, de l'embrasser, et de le tenir un peu contre moi. Il vint; je le pris par les épaules. Son beau regard limpide, logique, et déjà si averti des choses lamentables de la vie, me remua tellement que je me mis à le secouer, et lui criai dans la figure:
--Tu ne dois pas faire ça! tu ne dois pas faire ça! salaud! salaud!
--Mère! voilà que cette fausse canaille m'attire près d'elle pour me faire du mal!
D'une secousse, il se dégagea et se réfugia auprès de ma mère.
--Oui, elle est fausse et judas, cette créature; elle n'a rien de mes autres enfants.
--Si! si! je ressemble à Kees, mais il ne comprend pas.
Je me remis à sangloter éperdument. J'avais, à cette époque, la force de pleurer plusieurs heures de suite.
SYMPHONIE DE LA FAIM
Nous avions tous des nausées de faim. Je n'étais pas sortie, ne sachant de quel côté me diriger. Mon père était fini, avachi; nous ne le voyions presque plus; il vagabondait à droite et à gauche, incapable de tout travail sérieux.