Jours de famine et de détresse: roman
Part 6
Du vin à des pauvres!
Ce monsieur nous semblait dire des bêtises, tant chez nous, l'idée de vin, se confondait avec l'idée de gens riches et de ripaille.
Il se rendit compte de notre ébahissement, nous embrassa d'un regard circulaire, haussa les épaules et sortit.
Nous considérions notre mère presque avec respect, d'avoir une maladie qu'une boisson aussi distinguée que le vin devait guérir. La viande, les oeufs nous avaient moins frappés: nous voyions, autour de nous, des gens qui en prenaient le dimanche; mais du vin!... jamais! Cela nous effarait. Mon premier mouvement fut d'aller, la tête en feu, raconter la chose chez les voisins.
Quand mes parents voulaient causer, ils devaient attendre qu'ils fussent couchés, et les enfants endormis. Comme j'avais des insomnies, j'entendais souvent leurs réflexions et leurs propos: j'apprenais ainsi leurs projets et je partageais leurs inquiétudes.
Ce soir-là, quand la lumière fut éteinte et que mon père nous crut endormis, il appela doucement:
--Mina!
--Oui, père, répondit-elle.
--Est-ce que Keetje dort? Cette gamine passe ses nuits à s'agiter.
Elle me poussa du coude et, comme je ne bougeais pas, elle fit:
--Oui.
--Écoute: on t'envoie souvent, dans ton service, chercher du vin à la cave?
--Oui, la vieille ne sait pas bien descendre, et le fils ne veut pas: alors on m'envoie.
--Eh bien! tu devrais prendre quelques bouteilles de vin pour mère.
--Non, Dirk! Non, Dirk! ne lui dis pas ça, protesta ma mère.
--Laisse donc!
--Je n'ose pas, père. Le fils descend de temps en temps pour en prendre du très bon, et il s'apercevrait qu'il manque des bouteilles. Il y en a juste deux sur un tas de rangées de six: si j'en ôte, il pourrait le voir.
--Aussi ne faut-il pas enlever ces deux bouteilles, mais toute une rangée, et remettre les deux sur le tas: de la sorte, cela ne se remarquera pas.
--Et comment faire sortir ces six bouteilles?
--Tu les placeras sous la provision de charbon, et chaque matin tu en cacheras deux dans le bac aux ordures, au moment de le mettre à la porte; je me charge du reste.
--Oui, ainsi cela pourrait se faire, fit Mina, après un moment de réflexion.
--Tu devrais bien aussi m'apporter un des pantalons du vieux monsieur, puisqu'il est paralysé et ne s'en sert plus.
--Un pantalon! de quelle façon l'emporter? la vieille me remet, tous les soirs, mes deux tartines au moment de mon départ.
--En faire un paquet serait maladroit, c'est évident. Il faut le mettre, et replier les jambes jusqu'aux genoux: en les attachant avec une épingle, cela tiendra, et personne ne verra rien.
--Ah non! le vieux a la peau qui pèle, et il se gratte continuellement jusqu'au sang. Je ne veux pas mettre sur moi un objet qui a touché sa peau.
Je la sentais, à côté de moi, frissonner de dégoût. Elle me donna des coups de pieds et des coups de coude, de révolte, qui m'auraient éveillée dix fois si je n'avais été tout oreilles.
Mon père ne se fâcha pas, mais se fit persuasif.
--Voyons, nous sommes sains: je n'ai jamais rien attrapé. C'est une blague, la contagion; je n'ai plus de fond dans mon pantalon: un de ces jours, je ne pourrai plus sortir.
Le lendemain, mon père rentra avec deux bouteilles de vin: on en déboucha tout de suite une. C'était du vin couleur... jus de choux rouge... Il en versa une demi-tasse à ma mère, qui le but en contractant la bouche, comme si elle avait mordu dans une baie sauvage. Puis, avec une cuillère, il nous en donna à goûter, mais nous fîmes tous d'affreuses grimaces. Il but alors à même la bouteille, la vida aux trois quarts, et claquant de la langue, il déclara:
--Cela n'a pas de goût: je préfère un «bittertje»[8].
[8] Amer.
Ma mère devint écarlate et eut des nausées: il fallut la soigner toute la journée.
Le vin ne put jamais s'acclimater chez nous.
Mina, en rentrant le soir, fit un signe à mon père; il la suivit dans le petit couloir obscur qui précédait notre chambre. Quand ils revinrent, elle courut se frotter les jambes avec un torchon, en répétant:
--Hou! hou... sa peau pèle, sa peau pèle!
Le lendemain, mon père mit un bon gros pantalon, dont ma mère, en clignotant fiévreusement des yeux et en tressautant à chaque bruit, avait changé les boutons.
JE QUITTE MA PLACE
Dès mon entrée dans l'impasse, j'entendis les jolies voix des miens, qui chantaient des psaumes en choeur. Un bien-être m'envahissait. Je précipitai le pas, et entrai chez nous en coup de vent. Les voix se turent dans un couac.
--Comment! c'est toi?
--Oui.
--Tu as quitté ta place?
--Oui.
--Bientje! zézaya un de mes petits frères, en étendant ses menottes vers moi.
Je le pris sur mes bras.
--Klaasje, Klaasje, je suis revenue.
--Mais je te croyais si bien nourrie dans ton service, dit mon père. Quand on est bien nourrie, on doit supporter beaucoup. Nous chantions pour oublier la faim, et tu vois, la lampe va s'éteindre, faute d'huile.
--Je savais tout cela, et je suis revenue quand même. Les premiers jours, étant affamée, je torchais tous les plats avec ma langue, j'étais insatiable. Mais quoi! je ne suis pas une mendiante: je ne veux donc pas être nourrie de leurs restes. Je les ai vus remettre des pommes de terre de leurs assiettes sur le plat: c'était pour nous, et ils nous donnaient des tartines dans lesquelles ils avaient mordu. Eh bien! quand je travaille, je prétends ne pas être traitée ainsi.
«Je comprendrais qu'ils ne donnent pas de leur pain d'épice, ou de leur bon boudin de foie, et autres «délicatesses» qu'ils mangent devant vous sans jamais rien vous en passer. Soit! mais je ne veux pas que mes tartines aient traîné sur leurs assiettes.
--Tu oubliais la faim que tu as eue ici.
--Non, père, seulement quand on travaille, ce n'est pas comme si on recevait une charité.
--Tu es ingrate, petite: tu mangeais le pain de tes maîtres et tu n'étais pas contente.
--Ah! non! Je mangeais le pain de mon travail, et non le leur. C'est comme la femme de journée, qui geignait de devoir travailler pour les autres. Je lui ai dit: «Tu travailles pour les autres? Moi pas: je travaille pour gagner ma vie. Crois-tu que je mettrais un seau d'ici là pour cette usurière qu'est notre patronne, si elle ne me payait pas? plus souvent!» Donc, je travaille pour gagner ma vie; mieux je travaille, mieux je dois être traitée, et je travaille de mon mieux.
«J'avais prévenu la patronne, et comme, ce soir encore, elle nous a donné des pommes de terre visiblement tripotées, je suis partie sans vouloir manger.
--Eh bien! tu pourras te coucher sans souper, et te lever sans déjeuner. C'est incroyable, quand on a à manger, de demander davantage.
--Mon Dieu! père, je n'irai pourtant pas vider les vases de cette ignoble vieille, et encore être son obligée! Je travaille, elle me paye: nous sommes quittes; mais je ne veux pas être payée avec des reliefs.
--Voilà, c'est la nouvelle souche qui parle ainsi: nous ne pensions pas à tout cela.
Je haussai les épaules et j'allai m'asseoir avec le petit. Le chat me sauta sur la nuque et s'y installa; le bébé s'endormit. Au bout d'une demi-heure, j'avais le sang à la tête de respirer l'air empesté de notre taudis; j'étais néanmoins frémissante de bonheur de me trouver parmi les miens.
Je grandissais, et commençais à échapper complètement à mes parents. J'étais sans aucune instruction; mais depuis l'âge de sept ans, auquel j'avais appris à lire, je dévorais avidement n'importe quel écrit qui me tombait sous la main. En 1870, j'allais, en me rendant à l'école, lire, depuis le premier mot jusqu'au dernier, les dépêches de la guerre affichées aux devantures des magasins, et ces massacres me hantaient au point que je ne parvenais plus à m'appliquer aux leçons. J'avais suivi toute l'affaire Tropmann dans les journaux collés au recto et au verso sur les murs à affiches d'Amsterdam; j'ai lu ainsi des feuilletons entiers.
Mais mon impressionnabilité avait surtout été mûrie par la misère, qui nous obligeait à ruser pour avoir du crédit, qui nous faisait passer par toutes les transes du loyer qu'on ne pouvait payer, et la honte des créanciers qui venaient nous insulter et ameuter les voisins. Des infamies s'étaient incrustées dans ma mémoire, comme celle de l'usurière qui avait gardé l'argent épargné sur la faim de nos enfants, et ne nous avait pas rendu les vêtements que nous étions venus dégager.
Tout cela m'avait composé une nature étrange, où une grande candeur naturelle s'alliait à une sensibilité et à une compréhension au-dessus de mon âge. J'étais prête à toutes les besognes, mais intraitable devant ce qui me semblait une injustice. J'étais souple et en même temps peu maniable, comme le prouvait ma fugue de ce soir.
La lampe continuait à baisser; nous nous couchâmes, mes parents dans l'unique alcôve, les neuf enfants sur des paillasses par terre.
Quand je m'y étendis à mon tour, j'eus ce léger vertige qui me prenait chaque fois que je me couchais à terre. J'ajustai les petites fesses de Klaasje dans mon giron, et m'endormis dans le ravissement de sentir contre moi ce petit être adoré.
MA FILLE, MONSIEUR CABANEL
(Félicien Rops).
Mina s'était prostituée par paresse et veulerie. Elle était chue dans une maison discrète, à l'air respectable et effacé, où, le soir, se glissaient des messieurs du meilleur monde. Les femmes n'y allaient qu'à la nuit. Elles appelaient la tenancière: «Mère», et devaient, après avoir reçu un client, remettre leurs chapeaux et leurs gants, comme si elles ne venaient que d'arriver.
Quand ma soeur eut fait le tour des habitués, qui ne reprenaient jamais la même femme, elle ne gagnait plus rien. Tous ses beaux vêtements étaient au mont-de-piété, et ce fut, chez nous, la famine comme avant, car mon père, usé par les privations et par l'alcool, ne travaillait plus.
Ma soeur m'avait, une fois, conduite dans cet endroit. J'avais quinze ans. J'étais blonde et fraîche, un vrai poulet de grain. Je n'avais guère de chair, mais une fine peau gaînait une charpente des plus flexibles, une petite croupe haute et étroite, deux tetons menus comme de gros bourgeons, où la sève montait lancinante et que je protégeais d'instinct de mes deux mains.
La tenancière avait insinué que des petites comme ça étaient fort demandées. Oh! rien que pour montrer leurs jambes à de vieux messieurs tout à fait respectables. Rien, rien à craindre! J'avais été très indignée quand j'eus compris ce que ma soeur était devenue et où elle m'avait conduite, et je l'avais traitée de putain.
J'étais, à cette époque, en service chez des diamantaires juifs, qui, pendant une longue crise de l'industrie du diamant, s'étaient faits marchands de vieux habits. Le ménage se composait d'une dizaine de personnes: tout cela grouillait dans une grande chambre et un réduit; on faisait, le soir, les lits par terre. L'argent qu'ils gagnaient, passait à la nourriture, de préférence des douceurs, et à des toilettes voyantes. J'étais chez eux comme un enfant de la maison, et dormais avec les deux fillettes de mes patrons. Tous me témoignaient beaucoup de sympathie, parce que j'étais douce et vaillante: une grande bonhomie régnait dans nos rapports. Nos poux même sympathisaient. Les juifs avaient des poux noirs, moi des blonds, et au bout de quelques jours, nous avions fait des trocs. Nous eûmes tous des poux noirs, blonds, et des métis châtains, mais aucun de nous ne s'offensait de ce libre échange; nous les tuions, avec le pouce, sur le coin de la table, et éprouvions un plaisir féroce à les entendre craquer sous l'ongle.
Un soir de sabbat, j'allais me déshabiller pour me mettre au travail, quand ma mère vint. Elle demanda à la juive si je ne pouvais sortir pendant quelques heures, ajoutant que mon oncle d'Allemagne était arrivé et voulait me voir avant de partir. Je devinais le mensonge. Au bas de l'escalier, attendait Mina habillée en traînée, les cheveux coupés court et frisés au fer comme ceux d'un acrobate, le visage camard grossièrement fardé de blanc et de rouge. Je me fâchai, disant que je ne voulais pas qu'on vînt me faire honte chez mes patrons. Elle me répondit que je devais être plutôt flattée qu'une soeur si bien mise venait me voir.
--Oui, mais ton air de grue, et la gueule de clown que tu t'es faite, en disent long sur ta belle toilette. Voyons, qu'y a-t-il? Quelle est cette blague d'un oncle qui désire me voir?
--Écoute, fit ma mère, Mina ne gagne plus rien: tous ses vêtements sont au clou. Nous mourons de faim. Il y a un vieux monsieur qui veut voir tes jambes.
--Ah non! je ne veux pas!
--Je te l'avais bien dit: il n'y a rien à faire avec cette créature enfantine! Allons! les petits sont malades de faim.
On me mit une épaisse voilette pour cacher ma figure d'enfant, et ma soeur m'emmena. Je portais une robe de coton clair, toute sale de l'avoir traînée sur les perrons, en jouant avec les enfants durant ce long jour de sabbat, et un vieux chapeau de dame, mise-bas de ma patronne. Ce chapeau chiffonna la tenancière: elle craignait que son client ne pensât que j'avais déjà cascadé. Elle ne cessait de répéter:
--Mais quel beau chapeau! tu l'as emprunté pour venir ici?
Elle insistait tellement que le client, agacé, finit par dire:
--Mais non, cette guenille est bien à elle!
C'était un homme de cinquante à soixante ans, maigre, de grande allure. Il me mania fiévreusement, en s'exclamant:
--Jolie, jolie!
Mon petit corps jamais lavé, mes cheveux bouclés remplis de poux, semblaient lui faire beaucoup plus d'impression que si j'eusse été imprégnée de parfums et enveloppée de dentelles; mais la plus grande attraction pour lui, fut certes la douleur que je ressentais.
Avant de partir, il me donna des florins, en répétant:
--Jolie! Jolie!
Ma soeur m'attendait; quand je lui dis ce qui s'était passé, elle me répondit:
--Je le savais. Maintenant tu ne pourras plus me traiter de putain.
Nous rencontrâmes ma mère sur le pont de notre canal; elle avait des plaques rouges sur les pommettes, et clignotait anxieusement des yeux. Je lui donnai les florins; elle me jeta un regard éploré, que j'évitai.
Rentrée chez les Juifs, je me mis à relaver la vaisselle du sabbat.
TROISIÈME EXODE
Après plusieurs années effroyablement remplies de jours de famine, il nous fallut également quitter Amsterdam. Cette fois, ce fut pour la Belgique. La Ville paya notre émigration. Nous fûmes de nouveau embarqués le soir, sur un bateau. L'état morbide de mes quinze ans avait donné à mon esprit une acuité qui me faisait comprendre toute l'étendue de notre misère, et j'aimais Amsterdam. Quand nous passâmes sous le pont de la Haute-Écluse de l'Amstel et que la ville resta derrière nous, je devins pâle et grelottai, comme prise de fièvre.
Il y avait sur ce bateau un monde interlope. Un homme et une femme se disputaient et furent débarqués, en pleine nuit, sur le quai d'une écluse, d'où ils invectivèrent le capitaine. Dans la cabine commune, plusieurs passagers jouaient aux cartes et aux dés: tous avaient trop bu; le tabac, l'alcool, et une odeur fade, indéfinissable, empuantissaient l'atmosphère. Un ivrogne avait accaparé tout un banc, s'y était étalé sur le dos, et divaguait à haute voix, en se donnant de grands coups de poing sur la tête; son haleine d'alcoolique semait la nausée. Nos enfants dormaient sur des coins de banc; Mina se faisait peloter par un des chauffeurs; ma mère et moi étions accroupies dans un coin à terre, serrées l'une contre l'autre, très apeurées et n'osant dormir.
Nous arrivâmes le matin à Rotterdam, où des agents de police nous attendaient; ils interpellèrent ma mère, en demandant «si c'était elle, cette femme». Je fus si humiliée qu'en traversant la passerelle, je dis tout haut à l'un d'eux:
--Mais on va croire que nous sommes des malfaiteurs!
--Non, mon enfant, répondit-il, nous ne les traitons pas ainsi.
Ah! cela me soulageait. Ils nous conduisirent très aimablement jusqu'à un bateau en partance pour Anvers.
Ma mère avait emporté une provision de petits pains rassis qu'on vendait au rabais. Hein vint me dire, tout joyeux, qu'il aimait beaucoup voyager, qu'au moins on mangeait bien, qu'il avait eu quatre petits pains. Moi, je n'avais rien pris: j'avais la gorge serrée et l'estomac fermé, et chez nous, on ne demandait jamais si on voulait manger: on ne donnait qu'à celui qui réclamait.
Dans les écluses de Hansweert, des Zélandaises descendirent sur le bateau pour vendre des cerises. J'en aurais bien mangé, des cerises, si seulement j'avais eu quelques «cents» pour en acheter. Je n'avais jamais vu le costume zélandais, et fus tout à fait séduite par le beau bonnet de dentelle, à larges ailes, et les ornements d'or attachés de chaque côté des tempes. Le riche collier en corail et le corsage à fleurs brodées, entouré aux épaules d'un fichu de velours, m'attiraient spécialement. J'aurais voulu être paysanne zélandaise pour pouvoir m'habiller ainsi; même l'amoncellement des jupes, qui les faisait rondes comme des cloches, me plut. En remontant l'échelle, une des Zélandaises eut sa jupe soulevée par le vent, et l'on vit qu'elle ne portait pas de pantalon. Ah! la joie que cela provoqua! Je fus surtout écoeurée des rires des femmes, parmi lesquelles ma soeur Mina qui s'était fait offrir des cerises; je lui jetai entre les dents: «Salope!»
A Anvers, mon père nous attendait sur le quai. Cette ville, très morte à cette époque, me déplut. Le flamand qu'on parlait autour de moi me semblait ce que j'avais, de ma vie, entendu de plus grossier. Une dame bien mise disait à un enfant: «Marche, marche, ou je te donne sur ton cul.» Je vis de grandes fillettes s'accroupir, en se découvrant plus haut qu'il n'était nécessaire, sans la moindre retenue. Ah! si c'était là le Belge! Je demandai où se trouvaient les canaux. Je ne me figurais pas de ville sans canaux.
--Il n'y en a, dit mon père, que dans le quartier des prostituées, et encore!
Pas de canaux! Je pris tout en aversion dans cette ville.
Nous mîmes nos frusques sur une charrette à bras, que Hein et moi poussâmes jusqu'au fond d'un faubourg.
Cette fois, mon père ne s'était même pas avisé de chercher une demeure quelconque. De braves cabaretiers chez qui il logeait, nous permirent de coucher dans leur grenier.
--Il n'y a que le cordonnier du premier qui y travaille, nous dit la femme. Nous mîmes de la paille par terre, et nous voilà couchés, ayant tous la migraine, à proximité de ce cordonnier, qui nous reluquait, ma soeur et moi, et qui, dès cinq heures du matin, tapait dur sur le cuir.
FABRIQUE DE CHAPEAUX
J'avais dix-sept ans. Nous habitions à Bruxelles un quartier ouvrier. Nous ne savions pas un mot de français, et même le «marollien» nous était inintelligible: cela nous empêchait tous, mon père le premier, de trouver un travail convenable.
Une jeune femme du voisinage m'emmena à la fabrique de chapeaux où elle était employée; je fus embauchée. On me conduisit dans un grand atelier rempli de vapeur, où des femmes, presque toutes jeunes, besognaient, les manches retroussées, devant de longs bacs remplis d'eau chaude, additionnée de vitriol, me dit-on. Elles s'arrêtèrent un instant pour me dévisager; puis les têtes se penchèrent, les bras s'abattirent, et le travail reprit, fiévreux. Je trouvais très jolie, en entrant dans la salle, la buée argentée, où ces jeunes bras nus et ces chevelures de toutes nuances se démenaient dans une grande activité; mais quand il me fallut respirer les émanations qui s'en dégageaient, cette impression presque inconsciente de beauté se dissipa bientôt.
On me conduisit vers une jeune femme qui devait me mettre au courant: elle me reçut assez mal, car, comme on travaillait à la pièce, s'occuper de moi était pour elle une perte de temps.
Le travail consistait à tremper dans l'eau vitriolée de longs bonnets en laine, et à les enrouler en les frottant sur une tablette attenante aux bacs. On répétait l'opération jusqu'à ce que les bonnets fussent assez rétrécis pour en façonner des chapeaux de feutre. On suait abominablement à cette besogne, et, par cet hiver glacé, toutes presque toussaient. L'eau était très chaude, l'acide corrosif: mes ongles se ramollirent en quelques heures, et se cassèrent, en laissant dépasser un gros bourrelet de chair au bout de chaque doigt. A l'heure du déjeûner, mes mains étaient si gonflées et si douloureuses que je ne pus presque tenir ma tartine. Pendant ce repas, mon interrogatoire commença:
--Comment je m'appelais?
--Keetje Oldema.
--Quoi? ce n'est pas un nom!
--D'où je venais?
--De la Hollande.
--Ah! et c'est là qu'on parle cette langue que vous babillez? Eh bien! non, je ne voudrais pas parler ainsi. Et vos cheveux, vous les frisez la nuit pour les avoir ainsi ondulés le matin?
--Non, ils sont ondulés, disais-je, en caressant mes bandeaux.
--Oui, on connaît ça.
Elles ne m'aimaient pas. Pourquoi encore une fois? Partout je produisais la même impression. Je sentais que pour un rien, comme à l'école, elles m'auraient mise en charpie. Enfin! Une fille, au nez retroussé, me demanda si je savais chanter.
--Oui.
--Alors, chantez-nous quelque chose.
J'entonnai l'air national hollandais. Elles me regardèrent, ébahies.
--Ah bien! c'est comme à l'église. Vous allez à la procession?
J'étais très humiliée de cette demande.
--A la procession, moi? Ah non! je ne crois pas à ces bêtises.
--Et à la messe?
--Non plus.
--Vrai! vous en êtes, une pratique. Nous y allons, nous, à la messe.
J'entendais chuchoter: «C'est une juive.» Celle qui m'avait fait chanter n'en revenait pas, tant elle était écoeurée de mon chant.
--Ça, chanter! Zut! écoutez: moi, je sais chanter.
Elle se campa, les deux poings sur les hanches, la tête relevée de façon que la lumière jouait jusqu'au fond de ses narines dilatées, et, la bouche démesurément ouverte, elle gueula d'une voix de poitrine, poussée en pointe:
--«Ah! haha! men lief is no den Euss», etc.
Des «Ça est bien!» accueillirent son chant et ses gestes.
--Voilà comme on chante chez nous. Tout le monde comprend cela, tandis que ce que vous avez miaulé...
Une moue acheva sa pensée. Inutile! elles me détestaient d'instinct. On m'avait envoyée, dans un autre atelier, chercher des sacs de laine. En traversant la cour, je croisai un vieux monsieur qui me dévisagea, puis me suivit. Dans l'escalier, il me parla en français, mais je ne comprenais pas. Il me fit alors signe de le suivre aux greniers. Cette fois, je compris et fis non de la tête. Quand je redescendis, il était encore là. Il continua sa mimique, moi la mienne, et je rentrai à l'atelier.
--Ah! ha! le patron! chuchotèrent-elles.
Et toutes de l'observer d'un regard oblique. Quand il eut quitté, une vieille déclara:
--Cela ne pouvait manquer: c'est tout à fait son genre.
L'après-midi, on avait fini par me laisser tranquille. Je m'appliquais le mieux que je pouvais, de mes mains endolories qui ne s'habituaient pas à ce liquide corrosif, quand un homme entra.
--On parle au bureau d'une nouvelle, qui doit être un oiseau rare. Où est-elle?
On me montra.
--Ça? Ah non!
Il tourna sur lui-même, en se tapant les cuisses et s'esclaffant:
--Ah! la la! ils en ont du goût, ces messieurs! mais c'est une sauterelle: regardez donc ses bras!!
Le fait est que mes bras de fillette maigre et mes longues mains m'avaient plus d'une fois attiré des quolibets; aussi les montrais-je le moins possible, mais, ici, il avait bien fallu retrousser mes manches. Je pleurais presque de honte, surtout que la joie de toutes ces femmes, vieilles et jeunes, était réelle.
Cela dura ainsi quatre jours. Le quatrième, au goûter, je ne pus manger mes tartines: elles les avaient trempées dans cette immonde eau vitriolée.
--Je m'en vais, leur dis-je. J'en ai assez: un être humain ne peut pas vivre parmi vous.
Elles demeurèrent quelque peu baba.
Une des plus âgées déclara:
--Quand j'ai vu entrer cette petite, j'ai senti qu'elle ne resterait pas: elle n'a rien à faire ici. Regardez-la donc avec son médaillon, et ce ruban dans les cheveux!