Jours de famine et de détresse: roman
Part 5
--Ah! c'est vrai... Puis les enfants apprendront le français, à jouer du piano et à danser, et je leur friserai les cheveux à l'anglaise. Nous habiterions, au Canal des Empereurs, une grande maison, où il y aurait des chambres bleues, rouges et vertes.
--Pourquoi toutes ces couleurs? demanda mon père.
--J'ai lu qu'il en est ainsi dans les «maisons riches»: on le voit du reste à travers les fenêtres.
--Ah! et comment serait ta chambre?
--La mienne? rouge, je l'ai toujours dit, rouge. Comme je suis brune...
J'aurais aussi un poêle allumé près de mon lit, et je mangerais quelque chose de bon toutes les heures: des biscottes et du chocolat à huit heures, une pomme cuite à neuf, une tartine avec une anguille fumée et du café à dix, des cornichons et des oeufs durs à onze. Enfin, toutes les heures, quelque chose de bon!
--Et, comme d'habitude, tu ne ferais pas à dîner, même si tu étais riche. Toujours des repas sur le pouce, quoi? Eh bien, moi, il me faudrait un bon pot de pommes de terre au lard et aux boudins, bien fricoté, bien chaud. Tu continuerais, toi, à ne jamais nous donner un repas solide. Si tu crois que les gens riches mangent toutes ces «niaiseries»! La viande qu'on voit chez les bouchers, voilà ce qu'ils mangent, et crue encore, à ce qu'il paraît.
--De la viande crue! non, cela me dégoûterait: jamais je n'en mangerai.
--Ah! mon Dieu! soupira Hein, si nous avions seulement chacun un petit pain de trois «cents»! ils sont très grands chez le boulanger, derrière le coin, n'avez-vous pas vu cela? plus grands qu'ailleurs, et quand on en a mangé un, on a déjà une bonne bouchée dans l'estomac.
Nous ne disions plus rien. Mon père se moucha, puis répondit:
--Oui, Heintje, dors maintenant. Demain, tu auras un petit pain de trois «cents».
Mon père se moucha encore.
JE FAIS PIPI DANS MES JUPES
Un soir, je devais aller au Bureau de bienfaisance chercher un florin. On nous le donnait en rouleaux de pièces d'un «cent», tout en y glissant des pièces étrangères, dont on savait pertinemment que nous ne pouvions rien faire. Plus d'une fois, je fus jetée à la porte par des boutiquiers à qui j'essayais de les passer.
Il neigeait et gelait à pierre fendre; je longeais le Canal des Princes où, chemin faisant, je rencontrai deux garçons et une fille de mon âge, qui se rendaient également au Bureau de bienfaisance.
Nous nous mîmes à courir en nous jetant des boules de neige, et à sonner aux portes en nous sauvant. Mais voilà que je fus prise d'un petit besoin pressant, et impossible de me soulager, à cause des garçons.
Nous arrivâmes à la Westerkerk, autour de laquelle nous jouâmes à cache-cache, en nous couvrant de neige. J'aurais voulu me retirer sous une charrette ou dans un recoin, mais les autres couraient après moi.
J'étais au supplice: je devins tranquille et ne pouvais plus jouer; je dis à mes camarades que le froid me figeait.
Au retour, devant cette même église, l'accident m'arriva. Cela me coula chaud jusque dans les sabots, et à l'instant même, des hanches à la pointe des pieds, mes vêtements se gelèrent sur mon corps: je fus brûlée et lacérée jusqu'au sang. Je me mis à pleurer; la neige tombait drue; elle se collait à mes sabots en une masse compacte et pointue, qui me faisait clopiner péniblement. En arrivant chez nous, j'eus à peine le temps d'ouvrir la porte, et je tombai.
Mon père me déshabilla, essuya doucement le sang, en répétant:
--Ma pauvre petite «Poeske», elle est toute crevassée, ma pauvre petite «Poeske»!
Il m'assit sur une chaise devant le poêle, et me donna une tasse de café aux trois quarts remplie de marc; mais je ne voulais rien dire, car quand l'intention de mon père était bonne, il se fâchait si on ne l'acceptait pas telle quelle. Puis mon père était si beau, me semblait-il, et sa bonté si exquise que, pour rien au monde, je ne l'aurais froissé. Je dis donc:
--C'est bon, père, du café chaud, après avoir eu si froid et si mal.
--N'est-ce pas, «Poeske»? je l'avais gardé pour toi. Je me disais: Keetje va rentrer; elle aura froid, et du café bien chaud lui fera plaisir.
--Oui, père, c'est bon, très bon!
Et j'avalai bravement ce résidu boueux.
LES DEUX GRENADIERS
Ma mère avait déjà brûlé nos joujoux, pour atténuer un peu le froid humide qu'il faisait chez nous. Comme elle n'était accouchée que de dix jours, elle avait peur, disait-elle, d'attraper un frisson.
Nous attendions mon père, qui était cocher chez un loueur: peut-être aurait-il reçu un pourboire, et pourrions-nous acheter des tourbes et du café pour nous réchauffer. De manger, mon Dieu! on se passerait: il fallait d'abord s'ôter cette rigidité des membres.
Mon père rentra, courbé en deux, les mains dans les poches, tremblant sous son bourgeron de coton.
--Brr... il fait encore plus froid ici que dehors.
--Tu n'as rien, Dirk, pour chercher des tourbes et du café?
--Non. J'espérais trouver du feu: je croyais qu'une dame devait venir te voir?
--Elle n'est pas venue, à cause du temps, sans doute.
--Si j'avais su, je me serais couché sous les chevaux. Quel froid! Quel froid! On ne m'a pas laissé faire une seule course aujourd'hui: j'ai dû, toute la journée, nettoyer des voitures à la rue, par cette température. Les cochons! ils savent bien cependant que, quand je ne reçois pas de pourboires, nous sommes sans pain: ce n'est pas avec leurs trois florins par semaine que je puis entretenir un ménage de neuf enfants.
--J'ai un frisson qui me monte le long des jambes, grelotta ma mère, et dans mon état...
--Nom de Dieu! Nom de Dieu! Il nous manquerait qu'il t'arrive du mal. Couche-toi, et vous, les enfants, également: on mangera demain. Il faut absolument du feu.
Il se mit à chercher dans le taudis ce qu'on pourrait bien brûler encore, mais ne trouva que les sabots des enfants. Il les jeta de côté, et recommença à chercher... rien... Il revint aux sabots, les empila dans l'âtre, et y mit le feu; puis il se coucha.
--Je vais m'allonger contre toi pour te réchauffer.
La lampe s'éteignit faute d'huile; les petits sabots brûlaient lentement parce qu'ils étaient mouillés; mais l'atmosphère se réchauffa et une sensation meilleure nous envahit.
Il n'était que six heures du soir: il ne fallait pas songer à dormir. Alors, à propos du froid, mon père raconta l'histoire de son oncle Corneille Oldema, qui fit la guerre de Russie sous Napoléon. Il avait assisté à la débâcle de Moscou, qu'il ne quitta qu'après avoir rempli son havresac de chandeliers, de ciboires, et autres objets en or pris dans les églises. De retour en Frise, la vente de ces objets, qu'un juif avait achetés, lui rapporta de quoi acquérir une ferme et quatre belles vaches. L'oncle avait dit:
--«Il ne faut pas croire que j'aie volé ces choses: tout le monde pillait, les officiers comme les autres. C'est ainsi à la guerre. Mais peu sont rentrés chez eux, comme moi, avec leur butin: presque tous sont morts de froid en route, ou ont été tués par l'ennemi, ou assassinés par leurs compagnons pour être pillés à leur tour. Moi, comme Frison, je supportais bien le froid, mais ces petits hommes bruns, qui parlaient une langue incompréhensible, mouraient comme des hannetons. Le froid les raidissait et leur coupait le caquet; car, pour du caquet, ils en avaient: ils parlaient et riaient dans les situations les plus abominables, et allaient à l'assaut comme pour le plaisir, en vrais démons qu'ils étaient. La nourriture les préoccupait peu: du pain et un oignon et ils avaient bien dîné; mais le froid en faisait des petits garçons. Ils commençaient par traîner la patte, puis se frottaient les yeux, comme pris de vertige, puis lentement ils s'effondraient et s'endormaient. C'était fini: ils ne se réveillaient plus.
«Un d'eux faisait route avec moi. Il lutta contre l'engourdissement: il me parlait, me parlait; je ne comprenais naturellement rien; un peu après, il zézayait; à la fin, ne pouvant plus se traîner, il s'accrocha à moi, en bégayant comme un enfant, et ainsi que les autres, il s'écroula doucement. Je pris deux timbales en or dans son havresac.
«Si en chemin je n'avais pas mendié, le gros orteil ostensiblement hors de la chaussure, il est probable que jamais je ne serais revenu; mais on me prit pour un pauvre diable, sans rien.»
Ma mère, qui s'était réchauffée, conta, à son tour, la campagne de son oncle Hannis en Espagne. L'oncle Hannis était un petit Liégeois, très pieux. Il avait, avec beaucoup d'autres, dû partir pour ce pays. C'était très loin, et, à mesure que l'on marchait, la terre devenait si sèche et les gens si bruns qu'il se disait que certainement on le conduisait au bout du monde: et il avait raison, il a vu le bout du monde, confirmait ma mère. On leur tirait dessus de derrière les buissons; les coups partaient des maisons, des toits, des arbres, mais on ne voyait personne. Alors, après une plaine jaune de sable brûlant, ils arrivèrent au bout du monde, là où le ciel vient rejoindre la terre en une eau bleue, bleue, comme on n'en avait jamais vu. Les camarades s'étaient baignés dans le ciel, mais lui s'était agenouillé; par respect, il y avait seulement trempé les mains, et, de ses doigts mouillés, il avait fait le signe de la croix.
Pour ce qui était de rapporter du butin, l'oncle disait que c'était un pays de meurt-de-faim, où des femmes, noires comme des sorcières, chantaient et dansaient beaucoup, en poussant la croupe et en faisant claquer des petits morceaux de bois entre les doigts. Quant à boire et à manger comme dans notre pays, là-bas les gens riches eux-mêmes ne savaient pas ce que c'était.
--Nous ne le savons pas non plus, conclut mon frère Hein.
Il sonnait dix heures chez les voisins: les petits sabots étaient consumés; le froid redevenait intense; excepté les tout petits, aucun de nous ne parvenait à s'endormir, et la nuit était encore si longue!
LE VILLAGE ROUGE
Mon père, étant ivre, avait, pour quelques «dubbeltjes», vendu un vieux harnais hors d'usage, de connivence avec un palefrenier qui, pour se disculper, s'était empressé de le dénoncer au patron: celui-ci avait tout simplement fait arrêter mon père. La consternation et l'affolement furent intenses chez nous. Nous voulions savoir où mon père avait été arrêté et où on l'avait conduit, mais nous ne songeâmes pas un instant à la prison.
Nous voilà donc, ma mère et moi, lâchant le ménage et tous les petits enfants, à courir les bureaux de police d'Amsterdam. Ce fut une randonnée lamentable. Dans le dernier bureau, où nous arrivâmes exténuées, les agents étaient assis autour du poêle; ma mère, dans son émoi, employa le terme d'agent secret, ce qui la fit rabrouer par l'un d'eux. Un autre le calma, en me montrant:
--Voyons, on les appelle ainsi.
Puis il nous informa qu'on avait conduit mon père au «Village Rouge»: c'est ainsi qu'à Amsterdam on désigne la prison.
Nous rentrâmes chez nous en sanglotant; quand Mina revint de son travail, ce furent de nouveaux sanglots, et toute la nuit se passa en lamentations.
Le lendemain était un dimanche; une nuit d'insomnie et de réflexion m'avait surexcitée, et je fis une sortie violente contre mon père.
--En somme, c'est encore pour boire qu'il nous a conduits à cette honte. Nous n'oserons plus sortir. Moi, je flanque dans le canal le premier qui s'avisera de me regarder de travers. Au moins si c'était pour nous nourrir qu'il avait volé! mais non, c'est pour du genièvre. Je ne pleure plus: c'est très bien fait.
--Tais-toi, Keetje, Dirk a remué toute la nuit; il ne faut pas qu'il t'entende, car il se battra à mort si on l'insulte à ce propos: ne le réveille pas.
--Je ne dors pas, cria Dirk, et il se mit à pleurer.
Mina trouvait qu'il fallait nous ramasser, qu'en somme ce n'était pas nous qui avions fait la chose.
Nous nous claquemurâmes toute cette matinée. L'après-midi, les uns après les autres se risquèrent dehors. Il faisait très beau. Je sortis avec précaution de l'impasse, et filai le long des maisons, en affectant des allures pressées. Au bout du canal, je rencontrai ma meilleure amie, seule également. Je voulais d'abord me cacher, mais son frère aussi se trouvait au «Village Rouge»: il était matelot et, son père lui ayant refusé de l'argent, il avait vendu son uniforme. Nous fûmes donc comme poussées l'une vers l'autre.
--Rika, dis-je, allons nous promener aux «Schansen».
Les «Schansen» étaient des boulevards extérieurs qui menaient à la prison. Nous aboutîmes à celle-ci comme par hasard; nous marchâmes autour du «Village Rouge», en inspectant toutes les fenêtres, nous arrêtant à chaque instant et parlant haut dans l'espoir d'être entendues par les nôtres. Mais non! rien ne bougeait. Puis nos regards se rencontrèrent, et nous tombâmes dans les bras l'une de l'autre en pleurant; nous appelâmes éperdument nos prisonniers, et nos cris:
--Père! Père!
--Fritz! Fritz!
s'entremêlèrent dans nos sanglots.
Nous trouvâmes des excuses en disant que mon père était ivre et ne savait ce qu'il faisait, et que son frère était si jeune!
Après quelque temps, on relâcha mon père, son larcin d'ivrogne ayant été jugé trop insignifiant pour justifier une poursuite; mais le mal était fait, et il ne trouva plus de travail chez aucun loueur de la ville.
MARCHANDE DE RUE
Les jours suivant l'incarcération de mon père, la misère devint atroce chez nous. Les trois florins de salaire qu'il gagnait par semaine, servaient à payer le loyer et les quelques dettes criardes; pour le reste, nous vivions au jour le jour des pourboires qu'il recevait. Et maintenant tout était supprimé du coup.
Nous délibérâmes avec une vieille voisine sur le parti à prendre. Elle et presque tous les habitants de notre impasse étaient des colporteurs allemands, qui vendaient des poteries en terre. Elle mit trois casseroles sous mon tablier d'enfant, m'expliqua combien elles coûtaient, ce qu'elles devaient rapporter, et le boniment que j'avais à faire pour les vendre.
Chez moi, toute émotion se traduit par des tremblements. Je partis donc en tremblotant. Je pris le quartier juif où, de porte en porte, j'offris très timidement mes casseroles. On avait refusé partout, et voilà qu'une juive m'acheta les trois pots à la fois. Ah! par exemple! du coup, de froid que j'avais, je pris la fièvre. Je cours à la maison chercher trois autres casseroles: je les vends. Quelle joie! Le soir, j'avais un gain inespéré d'un demi-florin. J'écrivis tout de suite à mon père de ne pas s'inquiéter de nous: que, moi, je gagnais largement la vie pour tous; que je n'avais plus de semelles à mes souliers, mais que je mettrais des sabots; qu'il devait seulement songer à s'innocenter de son larcin.
Me voilà marchande de rue! En quelques jours, avec un peu de crédit, j'eus une charrette pleine de poteries, qu'en criant je débitais de porte en porte: «Koop! potten en pannen Koop!»[7]
[7] Achetez des pots et des casseroles! Achetez!
Comme les Pâques Juives approchaient, j'allai dans la Joden Breestraat me poster parmi les autres colporteurs, chez qui les juives venaient renouveler leur vaisselle de Pâques. Comme tous les marchands, je devenais fourbe. Quand je pouvais coller une casserole fêlée à un client, je n'y manquais pas; les chrétiens se fâchaient, et j'avais à m'excuser, mais les juifs point. Un jour, une juive me demande un pot; je lui en montre un; au moment de l'acheter, elle le retourne et aperçoit une fêlure: elle ne me dit rien et en prend un autre. Survient une deuxième juive à qui je veux passer le même pot: elle l'avertit simplement:
--Ne prenez pas celui-là: il est fêlé.
Ni l'une ni l'autre ne se fâcha de ce qu'à deux reprises, j'avais essayé de tromper. Mais où tous s'emportèrent et s'ameutèrent presque contre moi, et où je n'eus que juste le temps de filer avec ma charrette, c'est quand ils trouvèrent une tartine beurrée dans une des casseroles qu'ils devaient acheter «Kaucher» pour les Pâques.
Je fis la connaissance de plusieurs petits marchands juifs de mon âge qui vendaient, qui des lacets de souliers, qui des boucles d'oreilles à un «dubbeltje» la paire, épinglées sur un carton, et qu'ils débitaient en criant à tue-tête, en arrêtant les passants, et en vantant leurs marchandises, comme si c'eussent été des perles fines. Ils étaient très attirés vers moi et tournaient toute la journée autour de ma charrette; mais leur yeux guettaient l'acheteur: chaque fois qu'ils croyaient en voir un, ils bondissaient jusqu'au milieu de la rue, en poussant des exclamations comme s'ils apercevaient une vieille connaissance.
--Je suis là. Vous m'achetez toujours. C'est ceci que vous demandez? Voilà! c'est pour rien.
Puis ils revenaient vers moi causer de tout, de notre commerce, de nos goûts, et tout cela honnêtement, avec une logique qui me frappa, et sans jamais un mot déplacé.
Ils avaient aussi une jactance imperturbable, qui m'impressionnait fort. J'exprimais à l'un d'eux mon étonnement de le voir colporter des broches en verroterie alors que, la semaine précédente, il vendait des figues. Il me répondit avec emphase qu'il faisait tous les huit jours un autre négoce, que la vente dans le quartier n'allait pas deux semaines de suite avec le même article, qu'il fallait être de son époque et renouveler toujours. Ah! les adorables intelligences, claires, lucides, logiques, et surtout civilisées! Mais je ne savais pas mettre de mots sur mes sensations, et je ne fus qu'agréablement surprise de ne pas trouver l'infâme Juif de la légende, dont la peur m'avait presque empêché d'offrir ma marchandise dans le quartier. Et voilà que je les trouvais bien supérieurs à moi!
Je crois aussi que mes boucles blondes leur faisaient impression; puis ils se disaient l'un à l'autre, non sans quelque étonnement:
--Elle comprend, et nous pouvons avoir confiance.
Bref, nous étions très à l'aise ensemble et réciproquement charmés.
Après les Pâques Juives, je me répandis par la ville avec mes poteries. J'errais sur les grands canaux d'Amsterdam, qui m'attiraient toujours par leurs hôtels sévères aux majestueux perrons, par leur bordure de vieux arbres aux frondaisons opulentes, par l'eau d'un vert noirâtre où parfois une barque à voile glissait silencieuse, par le grand calme qui s'en dégageait et qui me reposait du bruit et de la pauvreté de chez nous, où les enfants pleuraient toujours de malaise et de faim. Là, il faisait tranquille et exquis: je pouvais m'isoler, et me raconter des histoires ou lire les «Mystères de Paris».
J'étais Fleur-de-Marie, et quand Rodolphe me reconnaissait comme sa fille, je ne faisais que changer de robe pour être une princesse, en avoir les épaules, les mains blanches et le langage. J'aurais grasseyé: les riches grasseyent. Ce n'est pas moi qui aurais embêté mon prince de père pour rentrer à l'impasse, comme Fleur-de-Marie pour retourner à la Cité: non, je l'aurais supplié qu'il en retirât les miens. Etre princesse sans Klaasje et Keesje, m'en enlevait tout le goût. Mère et Mina y retourneraient certainement, les jours où elles mettraient des robes neuves.
Dieu! que la femme Segers va rager! Elle se cachera en les voyant venir. Puis la propriétaire, qui n'a aucune pitié de nous maintenant que père est en prison, sera bien déconfite aussi quand on partira en lui payant l'arriéré, et en laissant tout dans la chambre. On lui dira: «Nous n'emportons pas ces guenilles, donnez-les aux pauvres. Nous sommes des Princes.»
Mes rêves ne me faisaient cependant pas oublier la réalité. Je ne vendais rien sur les grands canaux: les gens riches achètent dans les magasins, et les larbins me claquaient la porte au nez en m'insultant. Alors, je retournais dans les rues populaires, où la vente marchait: «_Koop! potten en pannen, Koop!_»
A midi, j'allais, pour cinq «cents», dîner au «Lokaal». Tous les marchands de rue, les tourneurs d'orgue, les aiguiseurs de ciseaux, enfin tous les gagne-petit de la rue, tous les éclopés, les épileptiques et les aveugles venaient y manger. Les hommes prenaient un plat de fèves avec un morceau de graisse au milieu, en guise de viande; les femmes mangeaient beaucoup de l'orge au sirop; mais les enfants, comme moi, choisissaient tous du riz saupoudré de cassonade: c'était servi très chaud et très propre. On avait aussi du pain et du café pour le même prix: tout, jusqu'au bain, coûtait cinq «cents». On laissait dehors les orgues, les charrettes, et les balles remplies de marchandises, et jamais rien n'était soustrait.
Je rencontrais là mes voisins, les autres marchands de poteries. Un d'eux, Willem, était un garçon de mon âge; quand nous colportions ensemble, il m'aidait à monter, avec ma charrette, les nombreux ponts d'Amsterdam, ce qui était très dur pour moi. Il me dit un jour qu'il me préférait à tous, et me demanda si, moi aussi, je l'aimais un peu. J'avais la tête baissée et je tremblais; je répondis que oui. Alors il m'aidait régulièrement à passer les ponts, et, quand la vente marchait, il achetait quelques friandises dont il me donnait la plus grosse part.
Un matin, Willem se trouvait parmi plusieurs colporteurs de l'impasse, arrêtés au Canal des Lys: c'étaient des grands, presque des hommes. J'arrivais sur la rive opposée et devais, pour les rejoindre, monter un pont très raide. Willem accourait à mon secours, mais les autres, se moquant de mes efforts, lui crièrent de ne pas m'aider. Il était déjà au milieu du pont quand, honteux de leurs quolibets, il rebroussa chemin. La tâche était excessive pour mes forces: comme j'avais pris le tournant trop court, si je reculais, je tombais dans le canal avec ma charrette; je me raidis et, poussant aussi fort que je pouvais, je traversai le pont. Mais, au lieu d'aller vers les camarades, je continuai droit sur l'autre canal, et ne voulus plus jamais ni de l'aide, ni des friandises de Willem. Je l'avais trouvé lâche, et sans explications, c'était fini; mais il était si enfant que son chagrin ne parut guère; il n'était pas assez fin non plus pour comprendre: c'était un bon gros chien, avec un beau rire exubérant.
Comme, les Pâques Juives finies, je ne rapportais plus qu'un gain dérisoire pour les dix bouches qu'il fallait nourrir, nous finîmes par manger le fonds avec le gain, et après un petit temps, tout était consommé.
UNE LEÇON DE VIE PRATIQUE
Pendant sa dernière grossesse, ma mère avait souffert de telles privations, et les transes de deux expulsions en un seul hiver l'avaient si fort déprimée que, pour la première fois, elle mit au monde un enfant débile.
C'était une petite fille blonde, à tête d'ange, toujours un peu penchée de côté. Nous la perdîmes au bout de deux ans.
Ma mère en eut une douleur que rien n'apaisait. Nous l'entendions murmurer à voix basse:
--Ma petite fille! ma petite fille! Elle est morte de misère.
Elle nous rappelait constamment les gestes de son bébé, qui ne savait pas encore parler.
--Te rappelles-tu, Keetje, quand elle était sur mes genoux à table, qu'en voyant le pain, elle me faisait ouvrir le tiroir? Et comme elle savait bien choisir, parmi les couteaux, le couteau à pain qu'elle me tendait alors, triomphante! Et quand, pour lui faire une niche, je lui présentais le sein au lieu d'une tartine, te souviens-tu de sa grimace, parce qu'il lui rappelait le goût de la moutarde que j'y avais mise pour la sevrer?
Et ma mère riait en pleurant.
Puis elle allait prendre dans une petite boîte la mèche de cheveux blonds, auxquels adhéraient encore des lentes, et se plaçant sous la lucarne de notre mansarde, pour pouvoir en distinguer la couleur dorée, elle l'embrassait en sanglotant.
Enfin ma mère était devenue malade, et moins que jamais s'occupait de ses enfants vivants.
Le docteur des pauvres vint la voir. Il nous regarda tous en disant:
--Quels beaux échantillons d'enfants!
«Mais vous êtes tous malades: la fièvre vous ronge. Quant à vous, petite femme, il est temps de vous soigner sérieusement. Je vais prescrire de la quinine, je vous permets d'en donner un peu à vos enfants. Puis vous... que faire? Il faudrait des oeufs, de la viande, du vin. Au mot: vin, nous avions tous levé la tête, stupéfaits.