Jours de famine et de détresse: roman
Part 4
En effet, trois hommes arrivèrent: un huissier et deux aides. Ils commencèrent à déposer nos frusques dans l'impasse. Mon père, qu'on avait prévenu, accourut; il obtint de pouvoir, par une fenêtre, évacuer le tout dans une cour voisine. Sur l'impasse, donnait la porte de derrière d'une maison du Nieuwendyk: on l'ouvrit, et on nous permit de déposer dans un couloir quelques objets et les enfants.
La chambre vidée, l'huissier la ferma. Nous étions sans demeure en plein hiver, avec neuf enfants, dont un à la mamelle, et cela pour une dette de quatre florins.
Quand le berceau fut dans le couloir avec tout ce qu'on pouvait y remiser, ma mère me dit de garder les petits, qu'elle irait chercher un gîte pour la nuit. J'ai perdu le souvenir de ce que fit mon père. Ma mère resta très longtemps absente. Il commençait à faire noir dans ce couloir, où on nous laissait sans lumière, par crainte d'incendie. Quelques-uns des enfants pleuraient de faim et de froid; d'autres s'endormirent dans des coins, sur le carreau. Moi, je berçais le bébé dans mes bras, mourant de frayeur et d'inquiétude. Je sanglotais; de temps en temps, j'appelais à haute voix ma mère, puis n'osais plus bouger de peur des revenants, dont elle nous avait conté les exploits. Enfin elle arriva: tous les enfants se mirent à crier à la fois. Aidée par une des servantes de la maison, ma mère nous emmitoufla le mieux qu'elle put. Mon frère Hein dormait si profondément qu'on ne parvint pas à le réveiller. Que faire? on ne pouvait pas le porter. Nous le mîmes dans le berceau, où il dormit toute la nuit. S'il s'était réveillé, il serait mort de peur de se trouver seul, enfermé dans ce couloir; mais il ne se réveilla pas.
Ma mère nous conduisit à un logement pour pêcheurs. Dans une grande chambre à cinq lits, trois nous étaient réservés: un lit pour père et mère avec le bébé, le deuxième pour les quatre garçons, et le dernier pour les quatre filles.
Ma mère descendit un instant. Pendant son absence, entra un homme qui devait occuper un des autres lits. Il me sembla vieux; je devinais quelqu'un pas de notre monde: quoique en guenilles, il avait l'air d'un monsieur. Il s'arrêta interdit, nous regarda tous, puis vint à moi, me mit la main sur les cheveux, les caressa, me renversa la tête, et me regardant minutieusement:
--Hé! hé! dans quelques années! dans quelques années!
Je ne m'étais pas trompée: c'était un monsieur. Il prononçait les mots tels qu'ils étaient écrits dans les livres que j'avais lus: j'avais remarqué que les gens riches parlent comme dans les livres.
--Quel âge as-tu?
--Douze ans.
--As-tu un pantalon?
--Non.
--Alors lève ta robe, et montre-moi tes jambes.
Je n'étais plus assez petite pour ne pas sentir un danger: j'appelai ma mère, qui me cria du bas de l'escalier de ne pas faire tant de bruit, que nous n'étions pas chez nous. L'homme ne se déconcerta point. Il dit à ma mère, quand elle rentra:
--Madame, vous avez de beaux enfants, et cette fillette, dans quelques années, sera très jolie.
--Oui, mes enfants sont très jolis, fit-elle avec orgueil. Nous sommes venus de la campagne; notre appartement n'est pas prêt: voilà pourquoi nous logeons ici.
L'homme alla se mettre au lit. S'il était sorti, j'aurais raconté la chose à ma mère, mais maintenant je n'osais pas.
Nous couchâmes les enfants. Arriva un pêcheur pour le dernier lit. Il nous regarda ahuri, puis bougonna:
--Ça va être gai avec cette marmaille!
Heureusement un paravent nous isolait quelque peu. Je me couchai. Ah! par exemple! jamais je ne m'étais trouvée dans pareil lit: on enfonçait là-dedans. Il y avait des taies et des draps, à petits carreaux rouges et blancs très propres, et, au milieu, un creux exquis dans lequel je roulai. C'était du vrai capoque pour le moins, et pas de la balle d'avoine réduite en poussière, comme chez nous. Tous les enfants étaient si agréablement surpris, qu'un moment ce furent des rires trillés et des pépiements, comme dans une volière en ébat. Le pêcheur jura. Ma mère nous fit taire, en mettant ses deux mains sur sa bouche. Puis entrèrent mon père et ma soeur aînée: ils se mirent au lit et exprimèrent leur satisfaction d'être aussi bien couchés.
De temps à autre, un des enfants devait faire pipi, ou le bébé criait. Alors le pêcheur grognait et jurait. A la fin, mon père, furieux, se leva et, en pans volants, au milieu de la chambre, l'invita à se mesurer avec lui; mais l'homme ne bougea pas. Le vieux monsieur disait:
--Allons, camarade, couchez-vous; du calme: vous avez de beaux enfants.
--Oui, j'ai de beaux enfants. Voulez-vous les nourrir? C'est une calamité! Mais qu'y faire? il faut bien les prendre quand ils viennent.
--Ah! cette candeur! Allons, camarade, couchez-vous.
Et nous nous endormîmes tous.
Le lendemain, à notre réveil, les hommes étaient partis.
Ma mère nous conduisit dans une chambre qu'elle avait louée la veille; elle mit les petits par terre, me recommanda d'en avoir soin, et sortit chercher nos meubles. Nous fîmes un tel vacarme qu'à son retour, tous les locataires étaient en révolte, parce qu'on avait accepté dans la maison un ménage avec tant d'enfants.
Le fait est que ma mère avait, comme toujours, menti sur le nombre.
MA ROBE DE PREMIÈRE COMMUNION
La faim, c'était l'éternelle rengaine chez nous. Comment allons-nous faire pour trouver à manger? Quel expédient inventer? nulle part du crédit, et rien, rien, à mettre au clou.
--A moins, dit ma mère, que nous y mettions, pour quelques jours, ta robe de première communion.
--Ma robe de première communion! mais...
--Mais... nous ne pouvons pas rester indéfiniment sans manger.
Ma mère avait toujours dit que j'aurais été habillée de bleu à ma première communion, et voilà que nous avions acheté cette robe gris-de-perle, garnie de ruches, d'une pauvre étoffe raide et rêche. Je la pris dans le placard: elle était bien sale, surtout sur les hanches, d'y avoir frotté mes mains, et toute décolorée. Je la pliai respectueusement et très légèrement pour ne pas la chiffonner, et, la portant à bras tendus, je m'acheminai, émue et frissonnante, vers le Mont-de-piété le plus proche.
«Au moins vais-je demander un gros prêt», me disais-je. Ma robe de communion avait, pour moi, une bien autre valeur que les trois florins et demi qu'elle avait coûtés. «Je vais exiger quatre florins: ce n'est pas trop.»
C'était un samedi soir; il y avait beaucoup de monde: les uns venaient dégager les vêtements de dimanche, les autres engager les objets les plus disparates, afin d'avoir un peu d'argent le lendemain. Les Juifs rengageaient leurs frusques du sabbat dégagées la veille, pour pouvoir acheter leur fonds de commerce de la semaine, et protestaient quand l'employé voulait réduire le prêt, sous prétexte que les vêtements avaient été portés tout un jour.
Mon tour arriva.
--Combien?
--Quatre florins.
L'employé défit le paquet, examina ma robe en la tenant devant lui, à bras écartés. Il répondit tranquillement:
--Dix-huit sous.
Je restai un moment saisie, puis murmurai:
--C'est bien.
Il réduisit ma robe de première communion en un petit rouleau, ce qui me fit presque pleurer.
En sortant, je rencontrai dans le corridor une femme, avec une paire d'immenses bottes de dragueur en mains, qu'elle me demanda de vouloir engager pour elle: elle n'osait pas, étant honteuse.
--Oui, je veux bien; que faut-il demander?
--Vingt-quatre sous.
Je retourne au guichet. Ayant bien inspecté les bottes, l'employé me répond:
--Dix-huit sous.
J'ouvre la porte et souffle à la femme:
--Dix-huit sous.
--C'est bien, chuchote-t-elle.
--C'est bien, dis-je à l'employé.
La femme me donna deux «cents» pour ma peine.
Je me précipitai vers une boutique où, avec les dix-huit sous, j'achetai du pain, de la margarine et du café moulu; puis, pour mes deux «cents»: une image de la Belle au bois dormant, deux poires, et deux crottes de sucre.
Et je rentrai chez moi bien heureuse.
JOURS DE FÊTE
Je me rappelle surtout les transes de la faim, les jours de fête. Mon père, qui s'était mis à boire, s'enivrait alors dès le matin avec les premiers pourboires qu'on lui donnait, et était, le reste du jour, incapable de conduire son fiacre. Or, c'étaient ces pourboires qui nous faisaient végéter. Il y avait donc, ces jours-là, un redoublement de misère.
Ma mère cependant nous attifait le mieux qu'elle pouvait pour la fête, et, avec le plus petit enfant sur ses bras, nous allions faire un tour, humer les bonnes odeurs de la mangeaille.
Les femmes, sur le seuil des portes, attendaient la famille et les invités. Ma mère s'arrêtait à causer là où cela sentait bon le café et les tartines beurrées, dans le vague espoir d'une invitation, ou seulement de l'offre d'une tasse de café ou de n'importe quoi; mais non, jamais on ne nous invitait.
Puis nous rentrions. Les plus grands refouillaient les armoires, espérant trouver une croûte égarée; les petits pleuraient et réclamaient à manger; ma mère, pâle, les mains sur les genoux, ne disait rien; mon père ronflait, empestant l'atmosphère de son haleine d'ivrogne.
Alors ma mère sortait précipitamment, et revenait peu après avec du pain pas assez cuit, de la margarine et du café moulu. Elle était allée taper un des nombreux petits boutiquiers dont tout le fonds valait bien dix florins, et que nous avons conduits de la sorte à la faillite.
NOUS VIVONS DE CHARITÉ
C'était en 1870. Mon père s'était laissé monter la tête par un déserteur allemand, qui lui avait fait accroire que, tous les hommes étant à la guerre ou ayant été tués, l'Allemagne manquait de bras. Quand il s'agissait de voyager, mon père perdait tout discernement. Il nous annonça donc qu'il allait partir pour l'Allemagne, où certainement il trouverait vite du travail bien rémunéré, et qu'il nous ferait venir: il s'était engagé dans un cirque allemand pour faire le voyage gratis. Il mit ses hardes dans un sac et, les larmes aux yeux, nous quitta.
Nous étions tous plus morts que vifs de cette fugue que rien ne justifiait, car mon père avait du travail, et il était à peine parti que le déserteur allemand occupa sa place. Mon père nous abandonnait en plein hiver, laissant ma mère avec neuf enfants, sans ressources aucunes.
Ma mère s'en fut trouver le curé, qui bientôt intéressa plusieurs dames à notre sort; elles furent tout de suite d'accord pour me mettre, jusqu'à ma majorité, dans un établissement de bienfaisance. Notre ahurissement fut intense. Ma mère s'étant rendue à cet établissement pour les arrangements à prendre, et ayant vu des petites filles qu'on y élevait, vint nous dire que ces enfants avaient l'air si matées et s'inclinaient si profondément devant la supérieure, et ceci... et cela... Bref, l'idée seule de savoir sa petite Keetje ainsi aplatie lui serrait la gorge, et, quand elle dut signer un acte par lequel elle renonçait à tout droit sur moi, elle refusa. Zut! elle aimait mieux que j'eusse faim avec elle: en somme, nous en avions vu bien d'autres! Ce nous fut un grand soulagement de nous être décidés à crever de faim ensemble.
Nous fîmes, à cette époque, la connaissance de tous les établissements de charité d'Amsterdam. Un d'eux nous donnait trois pains noirs par semaine; un autre, tous les quinze jours, un florin en pièces d'un _cent_: il y avait bien pour cinq _cents_ de mauvaise monnaie, mais enfin! sans cette charité par miettes, nous serions morts de faim et de froid. Ce n'est pas qu'elle ne comptât quelque peu sur le rétrécissement que produit la faim. Ainsi quand on donnait une chemise pour un enfant, elle était si étroite qu'elle le gaînait comme une seconde peau: on pouvait compter ses côtes à travers, et malgré le froid, il y étouffait. Ou, si on n'avait pas votre pointure pour des sabots, on vous en passait de plus petits.
Nous recevions aussi des cartes pour des briquettes de tourbe: Hein et moi, nous allions les chercher à l'autre extrémité d'Amsterdam, sur un traîneau auquel lui était attelé, et que, moi, je poussais, nous frayant un chemin à travers la neige qui nous montait aux mollets. On nous donnait des bons de soupe aux pois, dont parfois nous vendions quelques-uns afin d'acheter du savon et du sel de soude pour pouvoir faire une lessive.
A sept heures du matin, nous allions sur les grands canaux faire queue à la porte des «maisons riches». Les larbins manifestaient tout leur dégoût lorsque nous étions sales, disant qu'il y avait cependant assez d'eau dans les canaux pour nous laver, si nous l'avions voulu; et on nous distribuait encore des bons pour des pois, des fèves et de l'orge.
Nous étions livrés à une charité étroitement méthodique, et qui nous classait à jamais parmi les vagabonds et les «outcast».
Mon père ne donna pas signe de vie pendant les six mois que dura son escapade. Un dimanche matin, il ouvrit la porte et rentra, le sac au dos. Hein s'élança vers lui avec un grand cri de joie:
--Oh! père!
L'attitude de ma mère disait: «Vous venez nous ôter le pain de la bouche.»
On sut en effet bientôt que mon père était revenu, et on ne nous donna plus rien. Ma mère avait un mari jeune et vigoureux, n'est-ce pas? très capable de travailler pour les neuf enfants qu'il avait envoyés dans le monde.
AH! VOUS AVIEZ DES «KWARTJES!»[5]
[5] _Kwartje_: un quart de florin.
Nous étions très familiarisés avec la faim, et ma mère avait même appris à la manier de façon assez dangereuse.
Un soir, nous étions assis autour d'un bon feu de tourbes: comme nous avions demandé des secours, on nous avait donné des tourbes. De toute la journée, nous n'avions eu d'autre nourriture qu'un petit pain de dix «cents», que ma mère avait partagé en neuf tranches. Elle avait le bébé au sein, et nous causions de ce que nous aurions acheté à manger si nous avions eu un florin.
On frappe à la porte; je cours ouvrir; un Monsieur s'arrête à l'entrée.
--Restez donc, petite femme, dit-il gentiment à ma mère; vous êtes assise avec tous vos enfants autour du feu? Voici...
Il me remet une pièce d'un florin et part. Je voulais tout de suite chercher ce dont nous avions parlé: du pain, du café, et des harengs saurs, quand ma mère me dit:
--Donne le florin.
Je le lui donnai, et elle me passa trois pièces d'un «kwartje». Je regardais, stupéfaite, ces pièces, et levant le regard vers elle:
--Ah! fis-je, vous aviez des «kwartjes»?
Elle baissait les yeux en rougissant.
--Oui, tu sais, ces six aunes d'indienne que j'ai reçues de Madame... Eh bien, il me manque quatre aunes pour faire une robe. Cela coûte un «kwartje» l'aune: on a le même dessin au Nieuwendyk. J'ai épargné pour les acheter; avec ce florin, j'irai les chercher demain.
Je restais hébétée, en répétant:
--Ah! vous aviez des «kwartjes», des «kwartjes»!
--Allons, morveuse, va chercher du pain.
L'USURIÈRE
Ma mère me fit des signes mystérieux. Je pensais qu'elle voulait, en cachette des autres, me donner une tartine beurrée: comme j'étais faible, on me gâtait un peu. Mais je vis ses yeux clignoter, signe évident, chez elle, d'émotion.
--Écoute, Keetje, chuchota-t-elle, nous allons chez Koks dégager mon manteau, ta robe de première communion, et le pardessus de père.
--Tu as de l'argent, mère? fis-je aussi mystérieusement qu'elle.
--Oui, j'ai épargné.
L'épargne chez nous représentait des jours sans pain. Mais comment faire? Nous ne pouvions aller complètement nus: nous l'étions déjà aux trois quarts.
Koks était un épicier qui donnait des denrées sur gage; tous nos vêtements avaient passé chez lui, et voilà que nous pouvions dégager les principaux.
Ma mère tenait les quelques florins en pièces d'un «cent» et en «dubbeltjes[6]», dans un cornet de papier gris. La femme Koks prit l'argent, et nous dit d'aller à une porte de derrière pour y recevoir les vêtements. Mais une fois là, elle déclara qu'elle nous les donnerait quand nous viendrions dégager les autres loques, sur lesquelles elle avait eu la bonté de nous avancer des denrées.
[6] _Dubbeltje_: Un dixième de florin.
Ma mère pleura, se fâcha, menaça; moi, je sanglotais, en parlant de ma robe de première communion. Rien n'y fit. L'usurière nous chassa, en disant:
--Vous ne pouvez pas prouver que vous m'avez remis de l'argent.
On dut me coucher: l'émotion m'avait donné la fièvre. Ma mère eut, pendant plusieurs jours, des clignotements d'yeux, et des plaques rouges sur les pommettes. Elle marmottait des mots de vengeance, et griffait l'air, comme si c'eût été la figure de l'usurière.
BAATJE
Dirk jouait à la toupie sur la glace de notre canal. Il aurait donné son dîner pour une paire de patins, ou un petit traîneau dans lequel il nous aurait tous entassés et traînés jusqu'au soir. Mais ne pouvant avoir ni l'une ni l'autre, il se contentait de sa toupie, qui tournait merveilleusement sur la glace en décrivant des arabesques.
Les mouvements violents m'ont toujours mise hors de moi et, sur la glace, il fallait s'en donner trop si on voulait ne pas se figer: je suivais donc du quai les ébats de mon frère. Il devint bientôt tout bleu de froid et, las de ce jeu qui ne le réchauffait pas assez, il l'abandonna pour faire des glissades.
Sur l'autre rive, une femme s'approchait du canal, portant quelque chose dans son tablier. Arrivée au bord, elle y prit un objet qu'elle jeta dans une baie pratiquée à travers la glace. Cinq fois, elle plongea sa main dans le tablier, et cinq fois, lança un objet. Dirk, qui s'était approché, attrapa le dernier au vol, et se sauva en le dissimulant sous son chandail. Il remonta sur le quai de notre côté, et me montra un petit chat gris, au ventre blanc, de quelques semaines.
--J'ai sauvé celui-ci, bégayait-il.
Allons vite le réchauffer et lui donner du lait.
A la maison, Dirk prit le pot au lait sur le poêle, et en donna un peu au petit chat. Ma mère réclama:
--Écoute, non: du lait, nous en avons trop rarement nous-mêmes.
--Voyons, mère, pour le remettre de son émotion d'avoir été jeté de si haut!
--C'est bien, si c'est pour l'émotion; mais je ne veux pas de commensal.
--Je lui donnerai de ma tartine, et l'impasse est remplie de souris, et le canal de rats.
Le petit chat but précieusement en montrant une languette rose; puis il se mit sur ses quatre pattes, s'étira, et le dos bombé, la queue dressée, il marcha sur la table en donnant de délicats coups de tête dans la figure de Dirk. Les yeux de celui-ci brillaient d'orgueil.
--Tu vois, il est reconnaissant, il sait que je l'ai sauvé: c'est mon chat!
Il me demanda si c'était un matou ou une chatte. Mais comme l'inspection ne nous révélait rien, nous jugeâmes, d'après la physionomie, que c'était une chatte.
Et Baâtje, comme il l'appela, resta chez nous. Mais elle était à Dirk: elle coucha avec lui, et aussi longtemps qu'elle fut petite, il la porta dans sa casquette; il la nourrissait de petits morceaux mordus de sa tartine, et d'un peu de lait chipé derrière le dos de ma mère.
Il la prenait aussi sous son habit, les samedis après-midi, quand il n'y avait pas classe et que Mina nous chassait de la maison, parce qu'elle ne pouvait faire son nettoyage avec cette marmaille dans les jambes. Alors Dirk m'accompagnait sur les grands canaux où j'aimais à flâner, et nous choisissions une maison, pour «si nous avions été riches», où nous jouions à monter et à descendre les hauts escaliers des perrons jusqu'à ce que les domestiques nous fissent déguerpir.
Dans une de ces pérégrinations, nous fûmes attirés vers une fenêtre derrière laquelle était assis, sur un coussin de velours bleu, un énorme angora roux. Il suivait, d'un regard tranquille, une grosse mouche sur la vitre; puis, se dressant sur les pattes de derrière, de ses pattes de devant, il agrippa l'insecte. Debout ainsi, il nous stupéfia: son ventre fauve clair étincelait au soleil; sa queue, qu'il déployait à droite du corps et dont le bout frétillait, était grosse comme un cabillaud.
Dirk prit Baâtje de dessous son habit, et lui montra ce congénère merveilleux:
--Tu vois, Baâtje, c'est un chat; mais il est trois fois comme toi, et puis tout autre. Toi, tu aurais dévoré la grosse mouche; lui l'a seulement tuée. Il garde sa faim pour les têtes de harengs saurs, dont on le bourre sans doute: pour sûr que, sans cela, il l'aurait bouffée! Toi et moi, nous n'attendons jamais pour escamoter ce qui est devant nous. Sa peau, Baâtje, sa queue, et ses yeux comme deux billes d'or, ne ressemblent pas aux tiens: il est tout autre, tout autre, tu vois. A ce moment, une servante sortit de la maison, portant une assiette de pommes de terre froides, qu'elle déversa contre un arbre pour les pauvres chiens. Quand elle fut rentrée, nous allâmes à l'arbre, pour mettre Baâtje près de ce repas imprévu. Mais, comme les pommes de terre étaient propres, Dirk les mit une à une dans sa casquette, et plus loin, sur un autre perron, à nous trois, nous fîmes un excellent goûter.
Vers le printemps, Baâtje devenait grosse et grasse que c'était un charme. Dirk l'attribuait à nos promenades sur les canaux (depuis les pommes de terre, nous étions à l'affût de ces aubaines).
--Puis tu comprends, les souris, elles lui courent entre les pattes!
Un soir, en se couchant dans l'alcôve, mes parents y trouvèrent Baâtje, commodément installée dans la paille, avec cinq petits. Dirk en devint muet de surprise. Mon père voulait se débarrasser de toute la nichée dans les égouts; Mina, qui n'aimait aucune bête, proposa de les jeter dans le canal. Alors devant les lamentations de Dirk, ma mère dit, en faisant des clignements d'yeux aux autres, qu'il pouvait les garder.
Il fit un nid de ses vêtements dans un coin par terre, et coucha dessus la chatte et ses petits; mais le lendemain, sans que mes parents eussent rien senti, elle se trouvait installée à l'ancienne place.
Quand nous rentrâmes de l'école, Baâtje vint à la rencontre de son maître, et raconta, en un langage net, qu'un grand malheur lui était arrivé:
--Boûbeloûbeloûbeloûû!! Leuëleuëleuëleuëueu!! Mâwâwâwâââw!
Puis elle sauta dans l'alcôve, et Dirk et elle se mirent à fouiller la paille et à mettre tout sens dessus dessous: mais plus de petits chats!
Il bondit à terre, pâle, et les deux poings levés vers Mina, il bégaya:
--C'est c'est toi, Sosododomite, Sososododomite!
Elle l'écarta de la main, en riant sournoisement de sa figure camarde.
En automne, Baâtje engraissa de nouveau. Dirk lui caressait son ventre blanc, ce qu'elle acceptait en ronronnant bruyamment. Un jour, on ne la retrouva pas. Dirk et moi, nous remuâmes toute l'impasse, mais Baâtje avait disparu. Le nez en pied de marmite de Mina frémissait. Alors Dirk ne chercha plus.
--Sosododomite, c'est, c'est toi! Sososododommite, c'est tttoi!!!
Pendant tout un temps, Dirk bégaya péniblement.
SI NOUS ÉTIONS RICHES
Les soirs d'hiver, quand nous n'avions ni feu ni lumière, le ventre vide, nous nous couchions pour avoir plus chaud, et causions de ce que nous aurions fait si nous avions été riches.
Un soir, transportés par la griserie, mes parents se disputèrent presque.
Mon père, ancien cavalier à l'armée, aurait eu des pur sang et m'aurait appris à monter à cheval: j'avais le corps qu'il fallait, disait-il, pour porter l'amazone, car jamais une grosse femme n'est bien à cheval.
Mina souhaitait une robe de satin vert, et des bottines qui lui monteraient aux mollets.
Moi, je voulais une armoire en verre remplie de poupées, habillées de soie et coiffées de perles; puis une très grande poupée, qui eût été la reine des autres. Elle serait vêtue d'une robe faite d'ailes de papillons, que j'aurais assemblées par un point de dentelle.
--Tudieu! s'exclama mon père.
--Cette créature enfantine, dit ma mère, est toujours là avec ses poupées!
--Moi, fit-elle, je porterai des bonnets en chenille, qui feront enrager toute l'impasse.
--C'est cela! tu ferais enrager toute l'impasse, comme si nous allions rester ici, étant riches!