Jours de famine et de détresse: roman

Part 3

Chapter 33,929 wordsPublic domain

J'allai vers la Haute Digue qui avançait dans l'Y. La Haute Digue était ma promenade favorite; j'y faisais souvent l'école buissonnière avec ma petite soeur Naatje. Des deux côtés, l'Y clapotait contre les berges; on y trouvait des coquillages; plus loin était une oasis d'arbres et d'herbe fleurie. Quand j'arrivai à la digue, l'air frais du large et la brise matinale me causèrent un tel soulagement qu'en jubilant je happais l'air: je levais les bras, en écartant les doigts, pour mieux sentir jouer le vent sur ma peau irritée. Je restai ainsi longtemps à me griser, puis continuai ma promenade pour chercher des fleurs. Arrivée sous les arbres, je fus surprise de voir dans l'herbe les pissenlits et les pâquerettes fermées. Je n'avais jamais vu de fleurs la nuit et ne connaissais pas ce phénomène; je fus si étonnée que je n'en cueillis aucune, comme prise de méfiance, et j'allai m'asseoir sur un banc.

Il y avait à cet endroit un chantier où des hommes travaillaient; un d'eux vint se mettre à côté de moi et dit:

--Ah! la grande fille qui est déjà dehors! et où vas-tu?

Je lui répondis que, ne pouvant dormir, j'étais sortie, mais je n'eus garde de parler des puces. Puis je lui demandai pourquoi les pissenlits et les pâquerettes étaient fermées.

--Ah! mon Dieu, quel ange! mais elles dorment, ma chérie, elles dorment.

Ce disant, il me souleva et me mit à cheval sur ses genoux. J'y étais à peine que je me sentis empoignée, flanquée dans l'herbe, et qu'un homme sauta à la gorge de l'individu, lui hurlant à la face:

--Ignoble Sodomite[3]! tu as été en prison pour avoir abusé des petites filles et, à peine sorti, voilà que tu recommences! Et toi, que fais-tu dehors à cette heure? Décampe!

[3] En Hollande, l'appellation de «Sodomite» est, par extension, couramment usitée parmi le peuple, comme terme d'injure et de mépris, sans signification précise.

Je ne me le fis pas répéter. Je m'encourus et arrivai hors d'haleine chez nous, où j'entrai en coup de vent. Ma mère se réveilla en sursaut.

--Qu'y a-t-il? qu'y a-t-il? s'écria-t-elle.

J'avais eu grand'peur, mais ne me rendais pas compte du danger auquel je venais d'échapper: aussi, au lieu de raconter ce qui m'était arrivé, je lui dis:

--Mère, sais-tu pourquoi les pissenlits et les pâquerettes sont fermées la nuit? Eh bien! elles dorment comme nous.

--Quoi? Que racontes-tu? Tu es sortie?

--Oui, je suis allée à la Haute Digue pour me rafraîchir et chercher des fleurs, mais elles dorment.

--Ah! cette créature enfantine! Tantôt elle entendait les puces marcher, maintenant les pissenlits dorment! Mais, avec tout cela, tu me réveilles à chaque instant, et je suis éreintée, éreintée. Allons, va dans ton lit et dors.

Je n'y songeais pas, et quand ma pauvre mère s'assoupit à nouveau, je sortis doucement dans l'impasse, où je me mis à jouer aux osselets sur la pierre de la citerne.

DÉCEPTION

J'étais invitée à une fête de charité pour enfants. Il était expressément dit que les mères devaient les conduire et venir les reprendre, et, comme il n'y avait pas de vestiaire, emporter les chapeaux et les manteaux. Vous voyez d'ici que ma mère allait lâcher tous ses mioches pour me conduire à une fête! Si je voulais m'y rendre, je pouvais aller seule. Ce qui m'inquiétait le plus, était mon chapeau: je m'étais mis dans la tête que je serais chassée si on découvrait que ma mère n'était pas là pour l'emporter. Or, je voulais absolument assister à cette fête: il y avait une tombola; si j'allais gagner une boîte à coudre, le rêve de toute ma vie! car, depuis l'âge de six ans, je confectionnais les robes et les coiffures de mes poupées, et le fameux chapeau, sujet de mes transes, je l'avais fait moi-même.

Je m'en fus donc seule, un soir, par une pluie battante. J'entrai avec mon invitation. En ôtant mon chapeau, je le dissimulai, comme une voleuse, sous mon tablier. J'ai le souvenir d'une joie de commande. On nous donna du lait d'anis et des petits pains beurrés; on nous fit chanter de nombreux _Wien Neerlandsch Bloed_ et des _Wilhelmus Van Nassauwen_, et dans la cour qu'éclairaient quelques lampions, nous dûmes, par une pluie chaude qui nous faisait fumer comme dans un bain turc, jouer des _Patertje, Patertje, langs den kant_ et des _Colin-Maillard_.

Enfin la tombola!

--Y a-t-il des boîtes à coudre?

On regardait par les carreaux.

--Oui, là, plusieurs même.

--Ah! je les vois; si je pouvais en gagner une!

Et je me tins ce langage: «J'ai douze ans; il est temps que j'aie une boîte à coudre à moi, pour ne plus recevoir de torgnioles quand j'ai gâché le fil de ma mère. Puis, dans une boîte, il y a tout: un dé, des ciseaux et autres outils.» Ah! mon tour. Je prends un billet: un Monsieur l'ouvre et dit:

--Trois images.

Et il me cherche trois images, représentant des batailles.

Je ne m'intéressais plus à la fête: pour moi, c'était encore une fois et toujours une déception. Aussitôt la porte ouverte, je filai; je remis mon chapeau dehors, et je repris mon chemin sous la pluie, seule, à dix heures du soir, par les ponts et les canaux. Arrivée à la maison, je donnai mes images de bataille à un de mes frères, et je me couchai en pleurant.

MON PÈRE PROPOSE DE NOUS ABANDONNER

La propriétaire était venue nous insulter pour les deux semaines de loyer que nous lui devions.

On s'était couché après cela, tout agités.

Sur les paillasses, à terre, les enfants s'endormirent vite. Moi, je ne pouvais.

Les parents, dans l'alcôve, causèrent. Mon père proposa à ma mère d'abandonner tous les enfants, disant que la Ville prendrait certainement soin d'eux et qu'ils auraient moins souvent faim et froid que maintenant; que lui était à bout de forces, qu'il n'avait que trente-huit ans, qu'elle sans doute n'aurait plus d'enfants, et qu'ils pourraient se refaire une vie à deux. Ma mère répondit:

--Non, non, abandonner les enfants, jamais!

J'entendais tout cela de mon lit. Je fus prise d'une folle terreur. Je voulais éveiller mes frères et soeurs pour les prévenir, ou aller supplier mes parents de ne pas nous quitter, mais je n'osais, de crainte des coups. Je rampai sur le ventre jusqu'à la porte, et me couchai en travers afin de les empêcher de partir.

Mes parents, ayant perçu quelque bruit, se turent. Ma mère dit:

--C'est Keetje; elle aura entendu: après des scènes comme ce soir, elle ne dort jamais.

--Mais non, fit mon père, ce sont les rats.

Puis il appela:

--Keetje, Keetje!

Je ne bougeai pas.

--Ils dorment tous, reprit-il. Si tu veux, tu viendras me rejoindre demain à midi à l'écurie, et nous partirons. Comme c'est jour de paie, nous aurons un peu d'argent pour prendre le bateau et aller loin d'ici.

--Non, non, jamais je n'abandonnerai mes petits.

Ils se turent.

Je m'endormis vers le matin, étendue devant la porte. Quand ma mère se leva pour préparer le café de mon père, elle me trouva là.

--Tu vois, j'en étais sûre, elle a entendu et voulait nous empêcher de partir.

Mon père se leva d'un bond, s'habilla en quatre mouvements, et se sauva sans attendre le café.

Vers midi, en «jouant école» avec les enfants, je les avais tous assis sur le seuil; mais ma mère ne sortit pas.

Puis j'attendis anxieusement le soir. Quand mon père rentra enfin, je me jetai avec un grand cri dans ses bras. Il me souleva silencieusement, me garda pendant le souper sur ses genoux, puis en me caressant les cheveux, et la voix rauque, il parla:

--Keetje, je suis souvent si fatigué, et, quand on vient alors nous injurier comme hier, je ne sais plus ce que je fais.

--Père, dis-je, laisse-moi dormir cette nuit entre mère et toi; j'aimerais tant, puis-je?

--Oui, ma Keetje, oui, ma «Poeske», et avec ta poupée, n'est-ce pas?

--Non, père, murmurai-je, avec vous deux seuls.

J'étais indéfinissablement heureuse.

JE FAIS DES VISITES

Un matin, ma mère me dit:

--Keetje, tu ne dois pas aller à l'école aujourd'hui: il faut faire ta visite chez Mademoiselle Smeders, puis tu iras, avec mes compliments, voir Mademoiselle Rendel[4].

[4] En Hollande les femmes mariées du peuple et de la petite bourgeoisie sont appelées Mademoiselle.

--Mais, mère, elles n'aiment pas que je vienne chez elles.

--Nous n'avons pas le choix, ma Keetje. Elles nous donnent chaque fois un pain: nous ne pouvons laisser d'y aller.

Les Smeders et les Rendel étaient d'anciens voisins. Je m'acheminai, à travers la neige, vers l'autre extrémité d'Amsterdam, où ils habitaient.

Je me rendis d'abord chez les Smeders. Ceux-ci étaient des ouvriers comme nous, même d'un cran inférieurs. Le mari, manoeuvre aux docks, ne savait pas de métier, tandis que mon père était un cocher très capable, employé chez un grand loueur: il avait un beau fouet bagué d'or, et portait une cravate blanche sur le siège, aux enterrements et aux mariages. Mais les Smeders n'avaient qu'un enfant, élevé presque entièrement par sa grand'mère; chez nous, il y en avait huit que mon père était seul à faire vivre. Ce nous était une grande mortification de devoir accepter la charité de nos égaux.

C'est avec appréhension que j'ôtai mes sabots au bas de l'escalier presque perpendiculaire et soigneusement récuré à l'eau de craie, et que je montai en me tenant au câble qui servait de rampe. Arrivée en haut, je frappai craintivement à la porte: après qu'on m'eut répondu, j'ouvris et pénétrai dans la chambre. Mademoiselle Smeders me regarda assez froidement:

--C'est toi, Keetje, par ce temps? Prends garde, tu salis la natte. Va t'asseoir là,--elle m'indiqua une chaise près de la porte,--et tiens tes jambes suspendues, pour ne pas salir les barreaux.

--Oui, Mademoiselle. Mes bas sont mouillés parce qu'il y a des trous dans mes sabots.

Elle continua de passer à l'amidon ses bonnets blancs, et le devant de chemise que son mari portait le dimanche. Ses mouvements étaient mous, mais sûrs. Elle était vêtue, comme toujours, d'un jupon de mérinos noir, large de six aunes, et d'un caraco en indienne lilas, dont le corsage aux épaules tombantes et les basques descendant jusqu'aux genoux, se fronçaient autour de la taille. Comme chaussure, des bas blancs et des pantoufles en tapisserie verte, à fleurs rouges. Autour du cou dégagé, elle portait un collier de quatre rangées de coraux, à fermoir en filigrane d'or; aux oreilles, de longs pendants en corail. Elle était coiffée de bandeaux blond sable, luisants de pommade, qui lui couvraient les oreilles, et d'un bonnet blanc tuyauté dont les brides pendaient sur le dos. Le frémissement continu de ses narines dilatées et son regard bleu qui vous jaugeait, me causaient toujours un malaise: je n'aurais pas aimé la fâcher.

La bonne chaleur du poêle me tapa légèrement à la tête: tout me semblait voilé. Je regardais avec étonnement, à chacune de mes visites, cette chambre, au plafond bas à poutres couleur orange, dont l'ordre et la propreté m'intimidaient. Au milieu du plancher, passé à l'eau de craie, était étendue une grande toile à voile peinte en jaune avec bord orange, que la femme repeignait tous les ans; tout autour des nattes; devant et sous la table, placée entre les deux fenêtres et couverte d'une toile cirée jaune, des morceaux de tapis de toute couleur. Aux fenêtres à guillotine, des pots de géraniums qui, l'été, étaient à l'extérieur, des rideaux en mousseline à carreaux maintenus par des rubans jaunes, et au milieu un écran en étamine bleue, pour que «les voisins ne pussent vous compter les morceaux dans la bouche». Hors des fenêtres, des séchoirs où, par les temps secs, pendaient les chemises en laine rouge du mari.

Des chaises peintes en acajou étaient rangées le long des murs ornés d'images. Dans un angle, se trouvait une commode en acajou, garnie de grands cuivres aux serrures et surmontée d'une barque à voile, oeuvre du mari, ancien marin. Sur la table, un bocal avec un poisson doré et, près de la place du mari, un crachoir en faïence bleue; sous la table, deux chaufferettes en bois.

Un doux engourdissement m'envahissait. Ce confort, si loin de notre vie, me faisait rêver. Ce bon fauteuil en paille, si père l'avait le soir pour se reposer, comme il y serait bien, appuyé contre le dossier, une chaufferette aux pieds pour sécher ses bas! Car il souffre beaucoup, père, quand, par ce temps, il doit nettoyer les voitures en plein air: ses mains sont gonflées comme des pelotes, et de grandes crevasses le torturent la nuit, au point de l'empêcher de dormir. Il pourrait me tenir sur ses genoux en fumant sa pipe. Le crachoir serait inutile, puisqu'il ne chique pas.

Mes regards, continuant à errer, rencontraient l'alcôve cloisonnée, orange comme le plafond, garnie de rideaux en indienne lilas, écartés au moyen de rubans: on voyait les literies recouvertes de taies et de draps, à petits carreaux rouges et blancs. Sous le haut manteau de cheminée, bordé d'un volant rose à fleurs, avançait un long poêle orné de cuivre, portant une bouilloire en bronze; tout à côté, le seau à braise en cuivre jaune et rouge.

Mademoiselle Smeders passait sa vie à frotter, astiquer, et faire reluire tout cela à outrance. L'odeur de la térébenthine et de l'alcool, qui lui servaient à délayer la cire et autres ingrédients à faire briller, imprégnait la chambre. Tout cela m'intimidait; j'aurais néanmoins voulu vivre dans cette joliesse et dans cet ordre, mais alors il faudrait changer de mère, et ne plus avoir Dirkje, ni Naatje, ni Keesje. Ah non! Ah non! pour rien, pour rien, je ne voudrais ne pas les avoir. Ma gorge se serrait, je m'agitais sur ma chaise.

--Mais ne remue donc pas ainsi, Keetje, tu vas trouer la natte avec les pieds de la chaise.

Je me tins coite un instant. Les voyez-vous lâchés ici? Dirk qui se traîne sur son derrière et n'est pas encore propre! Quel dégât! Je riais en dedans, mais n'osais plus manifester mes sensations.

--Et ta mère, Keetje? elle ne t'a pas dit quand elle va acheter un bébé?

--Vous pensez, Mademoiselle, que ma mère achète les enfants? Je crois plutôt qu'on nous les donne de force! nous n'avons même pas d'argent pour aller chercher de l'huile de lampe. Je comprendrais que vous en achetiez, mais nous! Et mes parents disent toujours que c'est une calamité, mais qu'il n'y a rien à faire.

Mademoiselle Smeders me regarda bouche bée et ne répondit pas. Elle choisit une poêle, la plaça sur le feu, y versa de l'huile, puis alla vers l'alcôve, souleva l'édredon sous lequel elle prit le bassin rempli de la pâte à crêpes qu'elle y avait mis lever, et commença à faire des crêpes pour le dîner. Elle laissa brunir l'huile, y versa la pâte avec une louche, fit bien rissoler des deux côtés, glissa les crêpes sur un plat, y étala du sirop doux, et les déposa, couvertes d'une assiette, entre le matelas et l'édredon, afin de les tenir chaudes. Après s'être léché les doigts, elle plaça sur la table deux assiettes, deux couverts en étain bien luisants, et, pour être mangés avec les pommes de terre, un plat d'éperlans froids délicieusement croustillants.

Ah! si elle voulait me donner un éperlan ou une crêpe! Je laverais bien sa vaisselle et resterais jusqu'au soir pour faire toute sa besogne. Mais elle se dirigea vers l'armoire, y prit un pain noir, me le donna sans l'envelopper, et dit:

--Maintenant, va-t'en! Mon homme va revenir manger: il n'aime pas trouver des étrangers. Et bien des compliments à ta mère.

--Merci, Mademoiselle, et bien les compliments à votre homme.

Je repris mes sabots à la porte, redescendis en me tenant au câble, et, par la neige fondue qui pénétrait à nouveau dans mes sabots, je traversai la rue pour me rendre chez l'autre ancienne voisine.

Mademoiselle Rendel avait été une dame, disait-on, mais avait fait un mariage au-dessous de son rang. Son mari était facteur dans une messagerie. Ils avaient cinq enfants, étaient bien mis et habitaient un rez-de-chaussée. Mademoiselle Rendel faisait le matin son ménage, et sortait invariablement les après-midi, habillée d'une robe de barège gris sur une large crinoline, et d'un châle noir à bordure violette, qu'elle attachait devant par une grande broche à camée, ramenait dans la taille en croisant les mains dessus, et dont la pointe, derrière, rasait terre. Elle portait un chapeau à bavolet en satin gris, avec des brides violettes nouées sous le menton par un noeud à longs bouts pendants; des repentirs poivre et sel sortaient du chapeau, de chaque côté des tempes. Ses bottines trop grandes, sans talon, étaient en lasting et lacées sur le côté; elle avait un sac en drap noir au bras, des gants à un bouton recousus aux extrémités, et un mouchoir blanc déplié en main. Dans cette tenue respectable, Mademoiselle Rendel passait au milieu de la rue, en saluant les voisines avec de jolies inclinations de côté. Elle allait voir ses anciennes amies et revenait le soir, son sac rempli ou avec des paquets dissimulés sous le châle, et elle pouvait, le lendemain, payer ses petites dettes. Elle me reçut très aimablement et me demanda si ma mère avait déjà acheté un bébé.

--Mais non, Mademoiselle, ma mère ne fera pas cette bêtise! Nous sommes dans une panne noire: voyez mes sabots. Elle n'ira donc pas acheter des enfants: nous en avons du reste huit.

--Bon, Keetje, bon. Approche-toi du feu. Quel mauvais temps, n'est-ce pas, mon enfant?

Elle ne craignait pas que je salisse son parquet.

J'étais bien plus à l'aise chez elle, mais je préférais l'autre chambre. Ici, des bottines traînaient sous la table, le châle sur une chaise, des chapeaux sur des meubles, et des joujoux d'enfant dans les coins. Elle-même avait une vieille robe noire tachée, et les cheveux dans des papillotes.

Mais sur le poêle, des pommes de terre bouillaient, et des boulettes de viande rissolaient dans une lèchefrite. Ma bouche se remplissait d'eau. Il y avait neuf boulettes: une par enfant et deux pour chacun des parents. Si Mademoiselle Rendel avait pris un grain de chacune, elle aurait pu en faire une de plus et me l'offrir. Ça doit être bon, d'après l'odeur. C'est étrange! Comment s'arrangent-ils donc tous pour avoir ces bonnes choses? Chez nous, il n'y a jamais rien, même pas à nos anniversaires, ni à la Saint-Nicolas, ni à la Noël, jamais, jamais! et ailleurs il y a tous les jours de tout. Ici, je vois toujours neuf boulettes sur le feu.

Le mari entra pour dîner, ainsi que la fille aînée qui apprenait les modes: tous deux me firent bon accueil. Alors Mademoiselle Rendel alla dans le jardin, se fit donner, par le boulanger d'à côté, un pain noir par-dessus le mur, et me le remit en disant:

--Keetje, tu as encore à aller loin. Va, ma petite, et bien des compliments à ta mère.

Tous me conduisirent aimablement jusqu'à la porte; la fille aînée me chargea encore de compliments, et je m'en retournai à l'autre bout d'Amsterdam, chargée de mes deux kilos de pain noir, pas enveloppés.

La neige tombait drue. Quand j'arrivai dans notre impasse, toutes les femmes étaient en émoi: en rentrant chez nous, je fus surprise par les vagissements d'un nouveau-né.

TOUPIE ET CERF-VOLANT

--Moi, disait Dirk, je voudrais une toupie grande comme la bouilloire, et qui ferait, en tournant, le bruit de mille abeilles.

En effet quand, sur le quai, Dirk jouait à la toupie, il s'agenouillait et, appuyé sur les deux mains, la tête penchée au-dessus d'elle, il l'écoutait ronfler. Sa figure était radieuse; ses yeux bleus devenaient noirs; ses lèvres s'humectaient; tout son être se tendait dans une attention passionnée. Aussi, quand sa toupie était tombée dans le canal, ma mère lui refusait-elle rarement un «cent» pour en acheter une autre. C'était alors un nouvel amour: il la badigeonnait orange avec rayures bleues et vertes, et lui trouvait des qualités que n'avait pas l'ancienne. Sa passion durait jusqu'à la catastrophe prochaine, qu'il accourait, affolé et hors d'haleine, nous annoncer en bégayant.

Kees désirait un cerf-volant acheté au bazar.

--Car ceux que je fais moi-même, disait-il, ne veulent jamais monter: les queues sont trop lourdes. J'aime qu'il souffle dedans et que cela fasse: Houhouououououou...! Alors c'est comme un moulin à vent qui tourne; puis, quand il monte bien, il vous tire, et on a la sensation qu'il va vous enlever. J'ai souvent souhaité être queue de cerf-volant, pour me sentir balancé là-haut dans les airs.

Le dimanche, très tôt, Kees allait au coin de notre canal, à l'échoppe du commissionnaire Barend. Quand il faisait beau et qu'il y avait de la brise, Barend, dès le grand matin, dévidait lentement la corde de son cerf-volant, du bâton auquel elle était enroulée. En manches de chemise propres, le pantalon tiré très haut sur bretelles, la casquette noire garnie de deux petites floches sur le devant, les oreilles percées de menus anneaux d'or, le brûle-gueule en terre de Gouda à la bouche, il avait son air du dimanche: de vieille haridelle étrillée.

Kees tenait le cerf-volant des deux mains, aussi haut qu'il pouvait. Barend faisait un temps de course, puis criait:

--Lâchez!

Et, après plusieurs essais, le cerf-volant montait en tanguant.

Quand il était à une certaine hauteur, Barend passait le peloton de corde à Kees, et d'un saut s'asseyait sur la toiture en zinc de l'échoppe. Kees alors lui rendait la boule qu'il avait dû tenir de toutes ses forces, grimpait à côté de lui, et la déroulant méthodiquement, tous deux suivaient le joujou aérien dans son ascension.

Toute la matinée, l'homme et l'enfant restaient là, la tête levée, à observer gravement les évolutions du cerf-volant qui montait, montait, en balançant élégamment sa longue queue. Quand il avait disparu très haut, ils se regardaient émotionnés, et la satisfaction brillait dans leurs yeux.

De temps en temps, Barend demandait à Kees de rallumer sa pipe en terre, ou il lui faisait tenir le bâton, dévidé maintenant, et il rajustait sa chique, après avoir lancé un long jet de salive brune. Puis l'un et l'autre se taisaient, tout à leur contemplation.

Quelques minutes avant midi, la femme de Barend poussait un cri pour l'avertir que le dîner allait être prêt, et l'homme commençait à enrouler soigneusement la ficelle sur le bâton.

--Keesje, si le vent ne tombe pas, il fera encore bon cet après-midi pour une nouvelle montée. Maintenant je vais manger.

Un jour il ajouta:

--Le dimanche, nous mangeons bien: du hachis. Et toi, que manges-tu le dimanche?

Kees réfléchit un instant, et ne se rappelant d'autre viande que les langues de cheval que mon père achetait pour quelques «cents» à côté de l'écurie de son patron, il répondit hardiment:

--Le dimanche, chez nous, il y a de la langue de cheval bouillie, avec des pommes de terre.

Barend le regarda du coin de l'oeil.

--Dis donc, morveux, fous-toi de ton aïeule, mais pas de moi!

Kees, tout déconfit, le considéra sans répondre. Barend partit vexé, en disant cependant:

--Allons, à tantôt.

Le petit rentra chez nous, où il n'y avait trop souvent rien à se mettre sous la dent, ou tout au plus du pain et du mauvais café, et nous conta la méchante boutade de son ami.

--Comment, bêta, tu lui as dit que nous mangeons de la langue de cheval? mais on va crier après nous!

L'enfant ignorait qu'on se cachait de manger de la viande de cheval.

L'après-midi, Barend et Kees se replaçaient sur l'échoppe, et jusqu'au soir, la tête levée et le regard tendu, ils suivaient le cerf-volant dans sa randonnée aérienne.

UNE EXPULSION

C'était en plein hiver. Depuis quatre semaines, nous n'avions pu payer notre loyer. Nous allions être expulsés de l'unique chambre que nous occupions, moyennant un florin par semaine, dans une impasse immonde d'Amsterdam. Ma mère sortit pour aller chez l'huissier, afin de l'amadouer; mais, arrivée à l'extrémité de l'impasse, elle revint précipitamment, en frôlant les deux murs de sa crinoline.

--Ils sont là! ils sont là! haletait-elle.