Jours de famine et de détresse: roman

Part 2

Chapter 23,992 wordsPublic domain

Quelquefois la porte de la maison s'ouvrait, laissant passer une vieille dame à crinoline, au chapeau à bavolet, à la figure placide encadrée de bandeaux pommadés et de repentirs gris. Ou bien c'était une jeune femme habillée, à la dernière mode, d'un paletot sac sur la jupe grise, collante du haut et s'évasant dans le bas en une traîne qui balayait le pavé; elle était coiffée d'un gros chignon à bouclettes et d'un tout petit chapeau rond piqué sur le devant; de grandes boucles d'oreilles en jais se balançaient au bout des lobes allongés; elle avait en main une minuscule ombrelle de soie verte, bordée d'une frange, et dont le manche en ivoire était replié.

Les dames me laissaient ordinairement sur le perron, en disant un aimable:

--Tu joues, petite fille?

Et le son de leurs voix et leur manière de prononcer les mots me charmaient.

D'autres fois, de dessous le perron, par la porte de service, sortait une servante à robe d'indienne claire, au tablier blanc, et en pantoufles de tapisserie à fleurs; le bonnet de tulle tuyauté était posé sur le sommet de la coiffure à houppe; elle portait un petit panier plat en osier blanc pour les emplettes, et passait rarement sans me faire déguerpir ou me dire:

--Méchante fille, tu fais l'école buissonnière!

Si je me rêvais compagne des belles dames qui habitaient ces somptueuses demeures, ces apostrophes me rejetaient dans la réalité, et, à défaut de mieux, j'aurais bien accepté d'être une de ces jolies soubrettes. Ma robe de Pâques n'était jamais aussi immaculée que leurs robes de travail; et puis ces beaux bras nus, énormes et rouges, m'attiraient. Ma mère, ma soeur aînée et nous tous avions des bras très minces, avec des poignets de rien du tout, qui déplaisaient fort aux femmes de l'impasse. Jusqu'aux nichons menus et haut plantés de Mina faisaient l'objet de leurs quolibets, et elles lui souhaitaient, de bonne foi, une poitrine basse et allongée, qui ballotterait dans le corsage.

Une fois que j'étais installée sur un perron du Canal des Seigneurs, une jeune dame sortit de la maison, accompagnée d'une fillette de mon âge: à peu près dix ans. La petite fille s'arrêta pour regarder mes joujoux; puis elle chercha dans sa poche, y prit une pièce de monnaie et voulut me la donner. Je fermai mes deux mains et les mis derrière mon dos, en regardant la petite demoiselle. Elle rougit jusque dans le cou et se sauva près de la dame; elle lui entoura le corps de ses bras et, cachant sa figure dans les vêtements, pleura en lui parlant. La dame la conduisit vers moi et m'offrit des bonbons que j'acceptai; puis elle s'adressa à la fillette en une langue étrangère. La petite répondit dans cette langue:

--Non! Non!

en trépignant et en cachant ses mains. La dame parlementait et, lui prenant une main, la mit dans la mienne.

Nous nous regardâmes. Elle avait les yeux bleus et les cheveux blonds bouclés, comme moi. Je la comprenais mieux en ce moment que je n'avais jamais compris les gens de ma classe; mais pourquoi, étant si semblables, était-elle si autre? Je l'aurais griffée, je l'aurais piétinée pour cette différence, que je ne pouvais comprendre et qui me semblait hostile.

Quand elles furent parties, je me demandai quelle était cette différence, d'où elle provenait, et de bonne foi, dès ce jour, je fus persuadée que les riches étaient faits d'une matière plus précieuse que nous, les pauvres. J'en étais convaincue quand ils parlaient, quand ils riaient surtout, et qu'ils savaient exprimer ce que, moi, je sentais seulement.

Mais autre chose m'était encore resté. Ces «Non! Non!» dits d'une voix énergique, mais délicieuse, par la petite demoiselle, m'avaient paru les mots les plus beaux, les plus aristocratiques que j'eusse jamais entendus. J'ignorais ce qu'ils voulaient dire, mais je me les étais incrustés dans la mémoire, et la première fois que je les prononçai fut quand Mina voulut m'envoyer faire une course, au lieu de me laisser mettre des papillotes dans les cheveux de Naatje. Je lui répliquai, en trépignant comme la petite fille et en imitant sa voix, par des: «Non! Non!» qui la firent s'arrêter de nettoyer, et ma mère de ravauder.

--Mon Dieu! où cette créature enfantine a-t-elle cherché ces mots? c'est du français!

--Du français? fit Mina; où voulez-vous qu'elle l'ait pris? Ce sont des mots que cette niaise invente, comme elle en invente toujours.

--Si! Si! c'est du français: je me rappelle fort bien que ma mère, quand j'étais petite, parlait le français avec son frère de Liège, et que «Non, Non» revenait souvent dans la conversation. Où as-tu entendu ces mots?

Je ne voulais rien dire. Mina soutenait mordicus que je les inventais. Je n'inventais jamais rien: les termes inusités dont je me servais, je les avais lus ou entendus, et je les répétais à la grande exaspération de ma famille; mais jamais je ne m'étais servi d'aucun comme de ceux-ci.

Devant une injustice, je criais: «Non! Non!» Quand on voulait me prendre mes joujoux, je trépignais: «Non! Non!» Enfin «Non! Non!» étaient devenus pour moi les mots suprêmes de la protestation, et j'en avais si bien saisi la signification que je suis sûre de ne les avoir jamais dits à contresens.

A L'ÉCOLE CATHOLIQUE

Comme les deux bras de mon père ne pouvaient suffire à nourrir dix bouches, et que ma mère, à cause de ses huit enfants, avait dû abandonner son métier de dentellière, la misère était continue chez nous. Aussi, de temps à autre, ma mère écrivait-elle à quelques dames charitables pour obtenir des secours; parfois, on nous en donnait.

Peu de gens savent être bons sans se mêler de vos affaires. Une de ces dames avait décidé que je ne pouvais continuer à fréquenter l'école communale et que je devais aller à une école catholique. Elle avait, en payant cinq florins pour l'admission, le droit de placer une enfant dans cette école.

La première fois que je m'y rendis, je portais une petite robe en indienne lilas, un tablier blanc propre, et un ruban bleu dans les cheveux. Une soeur novice me conduisit jusqu'à la classe que je devais suivre, et dit à la soeur qui la dirigeait: «C'est la fillette de Madame...», en nommant la dame qui avait versé les cinq florins. Je fus saisie et regardai rapidement les petites filles pour voir si elles avaient entendu. Il y en avait une qui, tout de suite, me dévisagea avec dédain. Les autres me reçurent très bien. Celle qui se trouvait derrière moi me demanda mon nom. Je lui répondis:

--Keetje Oldema.

Elle se mit à me caresser les cheveux et le cou: cela me parcourait des pieds à la tête exquisement, et puis la nouveauté de la chose me charmait. Ici, on n'allait donc pas me traiter en paria. Je devais bientôt déchanter. La petite qui me caressait, avait dû apercevoir mes croûtes et mes poux, sous mes beaux cheveux blonds ondulés. Je l'entendis chuchoter avec sa voisine et dire: «Pouah!» Celle qui avait surpris le nom de la dame l'avait répété aux autres et, à la sortie de l'école, on me traitait déjà avec mépris. Au bout de quelques jours, j'étais, comme partout, la bête noire de tous. Si je m'approchais, on se taisait; si je disais quelque chose, on me tournait en ridicule ou on s'éloignait.

La fille d'un cireur de bottes, mais que sa mère tenait propre, avait inventé que mon père, à moi, était l'aveugle bien connu du béguinage, qui vendait des allumettes, et on ne m'appelait plus que: «Des Rouges Claires, Monsieur», mots dont il se servait pour offrir ses allumettes aux passants. Ma révolte et mon humiliation ne connurent plus de bornes. Ça, mon père! quand mon père était un admirable Frison, haut de six pieds, beau comme une statue, aux yeux bleus limpides et aux cheveux bouclés. Ce vieillard caduque, ignoble, mon père! quand mon père était jeune et souple, et sautait, de la croupe à la tête, par dessus un cheval. J'en hurlais de rage; je trépignais, je leur expliquais, mais ma frénésie augmentait encore leur joie. Elles finirent par me tirer les cheveux: mes croûtes s'ouvrirent et le sang me dégoulina dans le cou.

Mais que devins-je l'hiver? Comme, à cause du froid, on ne laissait pas retourner les enfants chez eux, ils apportaient leur déjeûner. Nous traversions justement une période de famine noire: mon père n'avait pas de travail. Le premier jour, je prétextai que j'avais oublié mon déjeûner, et la soeur me laissa partir. Mais la seconde fois, voyant que je n'avais rien apporté, elle m'appela et je dus avouer notre misère. Cette pieuse fille, mais peu psychologue, s'adressa aux enfants, en disant qu'une de leurs petites camarades n'avait rien à manger, que celles qui avaient trop de tartines devaient lui en donner.

Je me trouvais à côté de la soeur, tremblante de honte et de mortification. Je préférais la faim. La faim, ça me connaissait: la faim est silencieuse et, si vous savez vous taire également, elle vous détruit en douceur. Mais ces petits anges, à qui on faisait appel, me terrifiaient. Je déclarai à la soeur que je n'avais besoin de rien, que ma mère était sortie quand j'avais dû partir pour l'école, et que je mangerais le soir.

Je lui avais confié tout bas notre détresse, mais ceci, je le disais haut pour être entendue des autres.

La soeur ne le prit point ainsi: elle me traita d'orgueilleuse et de menteuse, ajoutant:

--Il n'y a aucune honte à avouer sa pauvreté, et vos petites camarades vont montrer qu'elles sont meilleures que vous.

Il y en eut qui m'apportèrent une croûte rongée. D'autres me donnèrent des morceaux mordus. Je ne voulus de rien, décidée à ne plus venir à l'école plutôt que de subir pareilles humiliations.

A la sortie, toutes m'attendaient et commencèrent à me houspiller. Je me défendis des pieds et des mains, et en mordis cruellement une qui me griffait la figure. Mais elles m'acculèrent à un mur, et ensemble me cognaient, me tiraient par mes boucles et me crachaient au visage, quand un homme, à grands coups de pied dans le tas, vint me délivrer. A la maison, je suppliai ma mère de ne plus m'envoyer en classe, puisque partout on me maltraitait à cause de mes poux et de notre pauvreté.

Elle répondit que je devrais forcément rester à la maison pour garder les enfants: qu'elle allait être obligée de courir les établissements de charité afin d'obtenir des secours, car père, n'ayant pas de travail, était parti en chercher dans une autre ville.

Tous nos pauvres petits ont été traités de la sorte à l'école. Kees et Naatje rentraient ordinairement, la figure tuméfiée, et en pleurs. Kees était si innocent qu'il disait à ceux qui voulaient maltraiter sa soeur:

--Prends garde, si tu oses frapper mon petit frère!

Et il pleurait de grosses larmes, en la protégeant.

LA SOUPE AUX POIS

Ma mère avait reçu quatre cartes pour quatre portions de soupe aux pois. Il fallait aller la chercher. Nous nettoyâmes le mieux possible notre unique petit seau en bois, qui servait à tous usages. Et, avec un plat blanc comme couvercle, cela nous semblait convenable.

Nous n'étions jamais allés chercher de soupe. Ma mère était fort gênée de ce seau, qui indiquait clairement où nous nous rendions. Les gamins criaient après nous: «Snert emmer, Snert emmer!»[2] Aussi, pour éviter une grande artère très fréquentée, fit-elle un long détour par les ruelles à bouges pour matelots.

[2] _Snert_: Soupe aux pois.--_Emmer_: Seau.

En arrivant à l'orphelinat luthérien, où on distribuait la soupe, nous dûmes faire queue. Ma mère n'osait pas: elle me passa le seau et alla m'attendre aux environs.

Je revins, le seau rempli de bonne soupe bien chaude. Il y avait du verglas; j'avais de grands sabots de ma mère aux pieds; je me tenais, de ma main libre, aux chaînes du perron de l'orphelinat. Le verglas me fit glisser sous les chaînes, et je tombai sur le dos en répandant la moitié de la soupe.

Je pleurais. Un homme vint à mon secours: il me ramassa et bougonna que ce n'était pas une charge pour une petite fille. Il se disposait à porter mon seau, quand je lui dis que ma mère était au milieu de la rue.

--Ta mère! Eh bien, alors?

En effet, ma mère nous regardait sans approcher, mortifiée et rougissant de honte et de colère de ce que j'avais signalé sa présence. Quand l'homme me conduisit vers elle et lui manifesta son étonnement, elle ne trouva à répondre que:

--Il n'y a rien à faire avec cette créature enfantine!

J'avais onze ans.

Elle saisit le seau, me jeta un regard furibond, et, en dandinant son corps appesanti par la grossesse et, faisant de ses sandales, «Klots, Klots» dans la boue, elle prit le même détour par les ruelles à prostituées. Je la suivis à distance, et nous rentrâmes chez nous piteusement.

Pour comble de misère, la soupe avait pris le goût du seau qui servait à tous usages.

CATÉCHISME ET PREMIÈRE COMMUNION

Je suivais depuis deux ans le catéchisme de première communion et étais chaque fois renvoyée à l'année suivante, parce que je ne savais jamais ma leçon. Le tapage continuel de huit enfants dans notre unique chambre, me rendait toute étude impossible. Je voulais en finir: non pas que je croyais, la religion n'avait jamais eu aucune prise sur moi, mais je m'apercevais que je commençais à passer pour une bête et, cela, je ne le voulais pas. Puis, pour une fois au moins dans ma vie, je serais habillée de neuf des pieds à la tête.

Je m'étais donc juré de faire ma première communion cette année. Je choisis, pour étudier ma leçon, un perron sur un canal: j'en nettoyai une marche avec mon jupon et me mis à apprendre par coeur les questions et les réponses. Cela allait tout seul: moi qui me croyais incapable d'apprendre, je retenais, en les répétant deux ou trois fois, des réponses de six ou sept lignes; j'étais sauvée.

La première fois que je me représentai au catéchisme, le vieux curé interrogea toutes les petites filles, excepté moi. Je finis par lever timidement le doigt, en disant:

--Vous m'oubliez, Monsieur le Curé.

--Non, mais tu ne sais jamais.

--Aujourd'hui je sais, Monsieur le Curé.

--Eh bien! viens ici.

Je débitai ma leçon d'un trait. Quand j'eus fini, il me leva la tête sous le menton.

--Tu sais même très bien ta leçon, fit-il; comment as-tu fait?

--Je ne pouvais jamais l'apprendre chez nous à cause du bruit, et parce qu'on ne me laissait pas tranquille. Maintenant je vais sur un perron: là, je suis seule et à l'aise.

--Sur un perron? tu apprends ta leçon sur un perron! et quand il pleut?

--Il n'a pas encore plu.

Il hocha la tête.

Quand la pluie vint, et même la neige, je me réfugiais aux latrines qui se trouvaient sous beaucoup des ponts d'Amsterdam.

Je devins bientôt une des premières du catéchisme et, quand le vieux curé voulait en avoir plus vite fini, il me choisissait souvent pour l'aider à interroger. Un jour, il me chargea de faire répéter quatre fillettes. Parmi elles était une métis indienne du grand monde (les jours de pluie, elle arrivait en équipage). Elle me regarda avec une telle aversion que j'en restai tout interloquée. «Comment! parlait son regard, cette pouilleuse va m'interroger, moi!» Mais il fallait bien qu'elle obéît: le curé l'avait ordonné. Elle me répondait à voix si basse que je la comprenais à peine. Cependant, pour me faire bien venir d'elle, je lui dis:

--C'est parfait, jeune Demoiselle, je dirai à Monsieur le Curé que vous savez très bien votre leçon.

Elle retroussa ses lèvres de négresse et fit: «Pheu...», d'un air si dédaigneux que j'en bafouillai pour de bon.

Cet hiver-là, nous fûmes expulsés de notre impasse, et j'aurais dû suivre le catéchisme à l'église de notre nouvelle paroisse. Mais je voulais avoir l'image de Saint qu'on recevait au dixième bon point: j'en avais déjà sept et le vieux curé m'avait promis que mon image serait belle, parce qu'il voyait bien maintenant que j'étais une brave petite fille. Je continuai donc à me rendre à mon ancienne église.

Or, voilà que le jour du dixième point, ce fut le vicaire qui fit le catéchisme et, pour comble de malchance, je tirai la langue à l'Indienne à un moment où le vicaire se retournait. Il se fâcha et dit que c'était manquer de respect à Dieu d'oser tirer la langue dans sa maison. Pour me punir, il me fit m'agenouiller devant le maître-autel, les bras levés au-dessus de la tête et un tabouret dans chaque main. Quand tous furent partis, je déposai un tabouret,--car deux, c'était trop lourd,--et des deux mains, je soutins l'autre aussi haut que je pouvais. Mais vaincue par le chagrin d'avoir perdu mon dixième point, je finis par déposer aussi celui-là, et, pleurant à chaudes larmes et sacrant comme mon père, je me couchai tout du long devant le maître-autel, sans m'inquiéter de Dieu.

Ainsi me trouva une des servantes du curé, qui s'enquit pourquoi je pleurais. Je le lui racontai, en ajoutant que mes dix points étaient irrémédiablement perdus, puisque, pour faire ma première communion, je devais aller à ma nouvelle paroisse. Elle partit sans m'encourager; mais, quelques instants après, le vicaire vint, cachant derrière sa soutane un rouleau de papier blanc. Il me demanda si je regrettais d'avoir manqué de respect à Dieu, et comme je répondais: «Oui», il me donna l'image: un Saint Pierre avec les clés du ciel. J'aurais préféré une Ascension de la Vierge, pour les guirlandes de fleurs qui l'entouraient, mais enfin ceci était un prix que j'avais gagné.

A l'école, je n'en avais jamais eu, parce que j'étais très sale, toujours déchirée, et peu assidue. Nous devions continuellement déménager sous menace d'expulsion, à cause du loyer qu'on ne pouvait payer, et ma mère, négligente, attendait parfois six mois avant de faire la transcription d'une école à l'autre. Aussi étais-je toujours la dernière, comme du reste tous mes frères et soeurs. J'étais cependant capable d'apprendre ce qu'on aurait voulu, et j'avais des dons. Ma voix était si jolie qu'un des instituteurs ne manquait jamais de se mettre de mon côté, la tête penchée vers moi, quand on chantait en choeur. A la gymnastique, on faisait grimper aux échelles filles et garçons; mais moi, qui étais souple comme un chat, je devais descendre dès le troisième échelon: l'instituteur de garde, voyant mes dessous en guenilles, n'osait pas me laisser monter; que n'aurais-je donné cependant pour grimper là-haut!

Et ainsi pour tout!

La première communion approchait. Le curé de notre nouvelle paroisse venait d'être nommé: il était plein de zèle et de délicate bonté, et s'occupait beaucoup de donner un grand éclat à cette cérémonie.

Au lieu de distribuer aux pauvres des uniformes qui les désignaient, il s'arrangea avec les dames patronnesses pour remettre aux mères l'argent des toilettes.

Depuis longtemps, ma mère et moi, nous parlions de cette robe qui allait me stigmatiser; mais elle reçut dix florins, et nous pûmes acheter tout à notre goût. J'eus un chapeau blanc entouré de gaze, une robe grise à ruches effilées, raide comme une planche, qui m'encaissait au lieu de m'habiller, de hautes bottines à lacets de soie blanche avec deux petites floches sur le pied, et des gants de coton blanc.

Une dame me donna du linge de sa fille, si bien lavé et repassé que c'était plus beau que du neuf.

Mes cheveux bouclaient naturellement, mais l'avant-veille de la première communion, on me mit trois étages de papillotes, et, le matin même, on tourna chaque boucle sur un bâton, en la mouillant de café sucré pour la tenir raide: cela me faisait une chevelure toute brune, à moi qui étais blond épi.

Je m'habillai de grand matin et, frissonnante d'être aussi belle, je me rendis à la cure avec ma mère. Je la précédais de deux pas, tenant de la main gauche un petit mouchoir de mousseline déplié devant moi, et de la main droite mon livre de prières.

Toutes les fillettes étaient un peu pâles d'être à jeun; moi, cela ne me faisait rien, j'étais entraînée. Nous nous montrâmes toutes, riches et pauvres, nos robes, nos souliers, jusqu'aux jupons: pour ma part, tout mon orgueil allait aux petites floches de mes bottines, et je relevais continuellement ma robe sur le devant pour qu'on les remarquât.

Le curé était parvenu à m'effrayer très fort. Il avait dit que celles qui n'étaient pas sincères auraient certainement une maladie le jour de la communion, ou tomberaient mortes en s'approchant de la Sainte Table; puis qu'il fallait laisser fondre l'hostie, car si on la mordait, le sang nous sortirait de la bouche.

Je ne pouvais prendre aucun goût à la religion. Comme contes de fées, je préférais Cendrillon et le Petit Poucet à ceux des Saints et des Saintes. J'avais néanmoins très peur. J'étais convaincue, comme malgré mes efforts, je me souciais peu de Dieu, qu'il m'aurait foudroyée, et, en m'approchant de l'autel, je le suppliais de me donner la foi et la sincérité.

--Dieu! faites que je sois sincère quand je dis que je vous aime! Donnez-moi la croyance, je vous en supplie!

Il m'était resté une dent de lait, et derrière celle-ci avait poussé une autre dent, très pointue, avec laquelle je me mordais souvent cruellement la langue. Or, au moment de la communion, je claquais tellement des dents qu'en fermant la bouche, j'incrustai l'hostie dans ma dent pointue: je me mis à chanceler et à zigzaguer, comme ivre.

Je m'attendais à voir le sang jaillir de ma bouche, éclabousser toutes les toilettes des autres, et me gâter ma robe.

Et quel scandale! je sentis littéralement le curé me chasser de l'église, et vis tous les assistants me livrer passage comme à une pestiférée.

Puis, si mon père nous quittait encore, on ne nous aiderait plus. On dirait:

--C'est une des leurs qui a mordu le Bon Dieu: qu'ils meurent de faim! J'eus toute la peine du monde à suivre les autres et à regagner ma place. A la sacristie, on nous offrit des petits pains et du café; une dame me prit dans ses bras, en disant:

--Ah! la pauvre petite! elle va s'évanouir de faim.

Mais non! c'étaient les affres terribles par lesquelles je venais de passer.

Et voilà que rien n'était arrivé!

J'ENTENDS LES PUCES MARCHER

Nous habitions une chambre unique, dans une impasse gluante d'Amsterdam. Le soleil n'y pénétrait jamais et si, en hiver, le froid humide y était glacial, en été la chaleur moite nous anéantissait. Il n'y avait qu'une alcôve à étage, ainsi que dans les barques de pêcheurs, mais cloisonnée: on y était comme dans un placard. Les parents dormaient dans le compartiment du bas; quelques-uns des enfants dans celui du haut, les autres à terre, sur une paillasse. Dans un coin, un petit tonneau servant de chaise percée à la famille; dans d'autres, des langes d'enfant souillés, puis les détritus de tout un ménage miséreux. L'odeur de la pipe de mon père et les émanations de dix pauvres rendaient l'atmosphère irrespirable.

Par une nuit d'effroyable chaleur, j'étais étendue avec trois de nos enfants dans la couchette du haut. Ils dormaient; moi, je ne pouvais pas: je me tournais et retournais en m'agitant. Nous étions couchés sur des sacs en grosse toile, remplis de balle d'avoine qui, réduite en poudre et imbibée d'urine d'enfant, formait une matière immonde et corrosive. La toile m'agaçait et me brûlait la peau; les puces me harcelaient affreusement; j'étouffais; j'avais des bruissements d'oreilles qui me donnaient des hallucinations. J'appelai doucement ma mère et lui dis que je ne pouvais pas dormir, parce que j'entendais les puces marcher.

--Tu entends les puces marcher? Ah! cette créature enfantine! et tu me réveilles pour cela? tu vas te taire, n'est-ce pas? je suis éreintée et veux dormir. Je me tus, mais continuais à m'agiter. N'y tenant plus, je me laissai glisser à terre, en m'aidant de la corde, m'habillai et sortis.

Il pouvait être quatre heures du matin. Il n'y avait dans la rue que les éveilleurs (c'étaient des gens qui, pour cinq «cents» par semaine, éveillaient les ouvriers, en faisant un vacarme qui troublait tout le voisinage). En dehors d'eux, personne; tous les magasins du Nieuwendyk fermés; le calme partout: ah! que j'aimais cela!