Jours d'épreuve: Moeurs bourgeoises
Chapter 8
Et il cria:
--Eh bien, Marie, et cette eau chaude?
--Voilà, monsieur.
L'eau était froide.
--Sapristi!
Toinette se mit à rire; ils se regardèrent, un peu penauds.
--Il faudra la dresser, dit-il avec conviction.
--Comptez sur moi!
Le congé d'André touchait à sa fin. Il employa les quelques jours qui lui restaient à promener sa femme dans Paris. Elle s'arrêtait devant tous les magasins; des étoffes, des bijoux la tentaient. Il les lui promettait pour plus tard, dès qu'ils seraient riches.
Ce mot n'avait aucun sens pour elle. N'étaient-ils pas riches, puisqu'ils dépensaient de l'argent, prenaient des voitures, allaient au théâtre. Elle trouvait cela tout simple. Dans sa facile vie de province, n'ayant pas de besoins, elle n'avait manqué ni souffert de rien. Pourquoi n'en serait-il pas de même à Paris?
Mme de Mercy avait écrit plusieurs fois, souhaité de loin la bienvenue à sa belle-fille. Son retour ne pouvait tarder.
André, à la veille de rentrer au bureau, fit ses comptes.
--Il est temps que ma mère revienne, je n'ai plus un sou!
--Ah! mon Dieu!
--Elle a encore cinq mille francs à moi, elle me les garde, je lui parlerai.
Le lendemain, il alla à son ministère. Les jours d'après furent pénibles.
André fut malheureux. Avant son mariage, la nécessité de griffonner des paperasses lui pesait. Maintenant, au contraire, il eût voulu plus de besogne, et gagner bravement sa vie. N'était-ce pas absurde qu'il fût là, rivé à son pupitre, astreint à une exactitude niaise, n'ayant qu'une besogne inutile de copiste? Il eût travaillé gaîment du matin au soir, pour gagner davantage que ses cent soixante francs de salaire. Comment vivre, avec cette somme dérisoire?
Le bureau, que jusqu'à présent André avait supporté avec ennui, redevint pour lui une préoccupation irritante, pénible.
Encore, s'il avait pu se retirer et gagner sa vie autrement. Mais comment? L'Administration donnait le gagne-pain incomplet, mais immédiat. À l'âge d'André, entré dans une carrière, on n'en sort point, quand on est pauvre. Rigide sur certains points et fier, il ne voulait demander ni devoir rien à personne. D'ailleurs qu'eût-il su faire? Avec cet enseignement classique, qui fait tout au plus des hommes de lettres ou des ratés, à quoi eût-il été bon?
Il n'y avait donc rien à faire qu'à attendre, continuer sa vie puérile et vide, sortir râpé, et manger peu.
Mais, auraient-ils de quoi vivre?
Deux ou trois années étaient presque assurées, grâce à la moitié restant des dix mille francs donnés par sa mère. Ensuite l'on verrait, quitte à vivre en province, délégué dans quelque emploi. André se disait cela pour se donner espoir, mais cette perspective lui faisait horreur; en effet, la liberté de Paris serait loin. Ici il avait, en dehors de l'Administration, une indépendance réelle. Que deviendrait-elle, ailleurs?
Toinette s'accoutumait.
Prise dans des liens d'habitude douce, elle vivait d'une vie tendre, facile et calme. Les heures, l'après-midi, lui paraissaient longues. Elle n'avait pas l'habitude de lire, n'aimait ni coudre ni broder; André tâcha de lui inspirer ces goûts. Il n'aimait pas que l'esprit des femmes se perdît en rêvasseries inutiles. Il voulait que Toinette sentît toujours l'obligation, l'utilité d'un travail, si petit fût-il.
Leurs rapports étaient bons, leurs caractères ne s'étaient pas encore heurtés. Ils se cédaient toujours.
Au lieu de s'approfondir, ils reculaient l'un devant l'autre. À tout ce que sa femme disait, André répondait _amen_; et il se croyait sincère. Ils se faisaient ces concessions mutuelles, où la raison n'est pour rien, toutes de sentiment et qui cessent, dès que l'esprit et le caractère, tôt ou tard, revendiquent leur indépendance. Alors naissent les petits heurts, les raisonnements stériles, les abdications sans conviction, les entêtements bêtes, les bouderies cruelles sans le savoir, les mots brutaux sans le vouloir, mille discussions où la femme, vaincue, est humiliée, où vainqueur, l'homme est amoindri.
Car tout se combat, dans les deux êtres que la vie a associés: les origines, l'éducation et l'instruction, tout, jusqu'aux préjugés et aux manies.
Chez les êtres les mieux doués d'intelligence et de coeur, ce n'est qu'au contact journalier, après des mois et des années, que les caractères s'assouplissent, se conforment l'un à l'autre; la tâche est rude, quotidienne, fastidieuse.
Souvent l'amour y sombre. Et ce jeu cruel et irritant, où parfois aux mauvaises heures, mari et femme semblent se complaire, met en cause le bonheur de toute la vie, et l'avenir des enfants.
Toinette et André n'en étaient point là encore; cependant ils n'étaient pas tellement enivrés, endormis par leur tendresse, qu'ils ne pressentissent pas déjà, l'un chez l'autre, des malentendus, peut-être éternels.
André était si affectueux, si prévenant qu'elle le trouvait trop bon et lui baisait la main de force, avec une tendresse reconnaissante; il lui semblait supérieur aux hommes, aux parents qu'elle avait connus.
André jugeait Toinette assez intelligente, peu instruite, et fine; car elle avait ce tact féminin d'écouter sans comprendre, et de sourire à propos.
Ils s'admiraient, se flattaient l'un l'autre, car la vie leur était douce. L'intérêt, ni le sacrifice, ni la pauvreté mesquine n'avaient encore ouvert leurs yeux, ni réveillé leur égoïsme endormi.
Ils perdaient la conscience de leur moi. André était Toinette, et Toinette était André. Ils vivaient l'un par l'autre, mais c'était l'homme qui s'abandonnait le plus, car ayant vécu et souffert, il avait besoin d'effusions. Ignorante, expectante, Toinette se livrait moins.
André l'étonnait par ses phrases sérieuses, son désir d'être câliné, sa tendresse nerveuse. Elle l'aimait tout uniment parce qu'il était jeune et aimant. Elle ne comprenait guère ce qu'il lui disait, ou souvent l'interprétait à côté, peu perspicace d'ailleurs, ou peu curieuse de deviner l'esprit de son mari. Elle ne pensait point, elle sentait.
Quand elle le regardait avec de beaux yeux tendres, et qu'elle lui caressait les cheveux, il lui confiait souvent d'amers chagrins, ou des projets d'avenir, et lui demandait si elle pensait comme lui; elle répondait:
--Oui!
... d'une voix doucement grave; et André se sentait le coeur réchauffé; mais Toinette, le plus souvent, avait parlé d'instinct, sans comprendre.
Qu'importait? puisque leurs yeux se cherchaient, puisque leurs lèvres se souriaient, puisque l'ardeur de la jeunesse les jetait aux bras l'un de l'autre, puisqu'ils s'aimaient.
Leurs nuits étaient douces et longues. Une veilleuse emplissait la chambre d'une faible clarté amie. Leurs sommeils amoureux s'éveillaient en un sourire, tandis que Mme Ouflon, tirant gravement les rideaux, leur présentait le chocolat, devenu meilleur.
Ils paressaient encore, n'avaient pas besoin de parler: se regarder et se sourire suffisait. Ils lisaient le journal, distraits; elle pensant à des emplettes, car bien que rien ne manquât, chaque jour elle s'avisait d'un bibelot nouveau; lui, inquiet et parlant d'économie, car il ne restait presque rien du traitement du premier du mois.
Ils se levaient, s'habillaient lentement, et André partait pour le bureau. Toinette s'occupait du déjeuner, envoyait Mme Ouflon plusieurs fois dehors, car la vieille n'avait pas plus de mémoire que la jeune. Vers onze heures on entendait un pas dans l'escalier. Toinette se jetait sur la nappe, mettait en hâte le couvert.
--Un petit moment, mon ami! criait-elle.
Les premiers jours, le repas avait tant tardé, qu'André, en retard à son bureau, avait été admonesté. Toinette désolée pressait le service, Mme Ouflon cassait des assiettes, et le repas était à peine cuit, peu mangeable. Puis une réaction vint. Toinette se levait tôt, bousculait la vieille dame, et quand André arrivait, on lui servait des viandes calcinées, des sauces gélatineuses. L'équilibre fut long à se faire.
Un soir que Mme Ouflon était montée se coucher, Toinette qui furetait dans les armoires, poussa un cri, André accourut. Dans un petit buffet de cuisine, comme un gros chat qui a trop mangé, l'indicible manchon à poils jaunes de Mme Ouflon reposait sur une montagne de croûtes de pain. Il y en avait pour plusieurs livres, en fragments secs, en blocs de mie, en croûtons fantastiques.
Le lendemain Toinette constatait le désordre, l'excès des dépenses, elle eut une sévère explication avec la bonne, et l'accompagna dans ses achats. Elle fut vite édifiée.
Mme Ouflon ne pouvait se passer d'un bonnet neuf, elle marchait, dans la rue, à petits pas, d'un air indifférent, comme une vieille dame sortie en coiffure du matin.
Très digne, elle achetait ce qu'il y avait de meilleur, comme pour elle, sans marchander; les fournisseurs la prenaient pour une rentière.
Toinette s'apercevant du manège, bouscula Mme Ouflon, mais celle-ci se mit à sangloter dans la rue, disant qu'elle n'avait pas été toujours en condition, et que quand Polyte serait sous-chef de gare, elle partirait avec lui dans un fiacre à deux chevaux.
Toinette ne la gronda plus.
Mais c'était elle-même qu'André reprenait doucement. Il sentait leur petit ménage aller à la dérive, les dépenses s'accumuler; beaucoup de provisions étaient perdues, on laissait la bonne les revendre. Elle troquait ainsi au marché, des portions de viande, de poisson, contre des assiettes de moules, qu'elle dégustait avec ravissement, en essuyant ses yeux rouges, et en soupirant après un avenir meilleur.
Malgré leur tendresse, Toinette et André sentaient bien que les choses allaient de travers, et qu'il fallait enrayer. Ils avaient été souvent au théâtre; maintenant que l'argent manquait, ils passaient leurs soirées ensemble. Il lisait tout haut, elle n'écoutait pas. Rarement ils parlaient du désarroi de leur petit ménage, mais ils y songeaient. Une fois André s'écria, en pensant au besoin d'argent:
--Ouf! il est temps que ma mère revienne!
Toinette lui jeta un regard vif comme un éclair, et s'enferma dans un silence têtu. Avait-elle cru à une arrière-pensée d'André, et qu'il souhaitait que sa mère dirigeât leurs affaires? Les jeunes femmes ont de ces défiances. D'ailleurs c'était avec appréhension qu'elle attendait de connaître Mme de Mercy. Que seraient-elles, l'une pour l'autre? Et sans savoir, d'avance, elle aimait peu sa belle-mère inconnue.
André murmura, pensif:
--Elle a été souffrante, sans cela elle eût été à Paris, pour nous voir, au premier jour. Avec cela, tu sais, très fière, très réservée. Elle a trop peur de paraître gênante, de s'imposer à nous. Elle a l'âme très haute, vois-tu, et dès qu'elle te connaîtra, vous vous entendrez si bien; n'est-il pas vrai, ma chérie?
Toinette ne répondit point, et baissa le capuchon de la lampe, car le regard franc d'André gênait le sien. Elle avait presque envie de pleurer; pourquoi donc?
Il continua:
--Si tu savais comme elle est bonne, et affectueuse. Elle a toutes les politesses du temps passé, elle est très délicate sur les convenances; un rien lui fait de la peine, mais un rien lui fait plaisir. Tu seras bonne pour elle?
Elle se leva, cherchant la laine de sa tapisserie, qui était tombée.
André parlait toujours; la mélancolie qui passait parfois sur son front, Toinette l'attribua à l'absence de Mme de Mercy. Elle faillit répliquer:
«--Elle vous manque, avouez-le? elle a été toute votre vie; et moi que suis-je, si peu de chose encore?»
Elle aurait dit cela avec dépit, mais André l'aurait rassurée tendrement; elle l'aurait cru.
Elle ne parla point, c'était le tort de son caractère fermé; les malentendus commencent ainsi. Pour se soustraire à la conversation, elle bâilla:
--Tu as sommeil?
--Non,--dit-elle par contradiction.
Et cependant, quelques minutes après, elle était couchée.
Quand André fut seul, il passa la main sur son front, chercha un livre, le lut mal, respira une ou deux fois, comme oppressé, puis pensant aux tendresses, à la jeunesse d'Antoinette, il sourit et passa dans chambre à coucher.
Elle avait les yeux ouverts; à la vue de son mari, elle les ferma, puis les rouvrit, silencieuse.
--À quoi penses-tu? dit-il.
Et il pressentit qu'elle allait répondre:
«À rien!»--Et effectivement:
--À rien! dit-elle.
--Tu n'as pas de chagrin?
--Pourquoi en aurais-je?--et sa voix était sèche.
Ce ton déplut à André, qui se contint et dit:
--Embrasse-moi!
Elle se laissa embrasser, passivement, immobile comme une souche.
--Bonsoir! dit-il.
--Bonsoir!--dit-elle, avec une imperceptible rancune.
Il y eut un long silence, ni l'un ni l'autre ne dormaient; ils n'avaient pas de cause à rupture, et cependant, comme dans un ciel bleu, d'invisibles souffles d'orage passaient.
--Voyons!--fit-il brusquement,--qu'as-tu? parle-moi! qu'est-ce qui te peine?
Elle ne répondit pas.
--Parle! fit-il vivement, je t'aime, explique-toi, pas de malentendu, parle!
Muette, elle se mit à pleurer, étendue sans bouger, et de grosses larmes lui coulaient le long de la figure.
--Voyons! fit André tendrement, voyons! je ne t'ai jamais grondée, qu'est-ce que tu as? est-ce que tu me crois fâché, parce que nous dépensons trop?
Elle pleurait toujours.
--Est-ce que tu as peur que ma mère ne nous gronde, qu'elle ne s'en prenne à toi? tu n'as pas à le craindre!
Les larmes de Toinette coulèrent plus fort.
--Est-ce que tu n'as pas confiance en moi? tu ne sais donc pas combien je t'aime? Tu ne m'aimes donc plus? Es-tu jalouse de ma mère? la pauvre femme!...
À toutes ces questions, Toinette ne pouvait répondre, elle eût voulu crier:
--«Ce n'est rien, tu as raison, j'ai confiance, dirige-moi, protège-moi.»
Mais un cadenas fermait sa bouche; c'était plus fort qu'elle; et elle eut le triste courage de se taire, de voir André souffrir, s'irriter, pâlir; ce ne fut qu'à la fin, très tard, qu'elle finit par sourire, calmée.
Alors il dit, pour tout reproche:
--Ah! folle, pauvre petite folle!
Il l'embrassa, et l'endormit comme une enfant. Elle reposait, soulagée, paisible, elle ne souffrait pas. Mais lui avait reçu un coup cruel, car alors qu'elle ne pensait plus à rien, la peine qu'elle lui avait faite, volontairement ou non, s'agrandissait dans ce coeur d'homme. Inquiet, il soupira.
Toinette était jalouse, injustement jalouse; serait-il, entre elle et sa mère, comme le fer battu et pétri, entre le marteau et l'enclume? Ces deux êtres qu'il aimait meurtriraient-ils son coeur?
Peut-être, ce soir de la première scène, eut-il l'intuition de tous les chagrins, de tous les malentendus à venir; peut-être osa-t-il aller au fond de sa pensée, et reconnaître l'inintelligence cruelle de sa femme; mais écartant ses pressentiments, il se dit avec un soupir:
«C'est là le mariage!»
Et il ne désira plus tant que sa mère revint.
* * * * *
Les jours suivants il se sentit accaparé.
Il n'était plus lui. La nécessité de toujours penser, sourire, parler à sa femme, avait comme rapetissé son esprit. Sans vouloir se l'avouer, il respirait plus largement dehors, dans les rues; il se reprenait, avec la peur vague que le mariage ne l'absorbât, ne confisquât l'indépendance de ses idées.
Toutefois il n'entendait pas l'appel de sa vie passée, n'étant pas de ceux que le bonheur rassasie, et qui retournent à des amours vulgaires ou à des camaraderies banales; il n'avait aucun regret du célibat, qui avait été pour lui solitaire, spleenétique et pauvre; mais il s'étirait, la tête lourde, comme quelqu'un qui a dormi un peu trop longtemps dans un lit de plume.
Et ne pas penser de la journée à Toinette, le soulageait.
Puis, le soir, reposé d'âme et fatigué de corps, c'est presque gaîment qu'il rentrait chez lui; avant qu'il n'eût sonné, il devinait que sa femme était derrière la porte, l'entendant, l'attendant; la porte s'ouvrait, et les soucis du jour s'en allaient entre deux baisers.
III
Ils étaient mariés depuis cinq semaines, lorsque Mme de Mercy parut et entra dans leur vie.
Depuis trois jours elle était à Paris, où personne ne soupçonnait sa présence. Elle voulut, le premier soir, courir embrasser ses enfants, mais elle se retint. Une pudeur singulière, presque invincible, l'empêchait de pénétrer brusquement chez le jeune ménage, de s'annoncer en disant: «C'est moi!» Il lui semblait être devenue une étrangère pour son fils, depuis qu'il lui avait préféré une autre femme.
Deux journées s'écoulèrent pour elle en réflexions douloureuses. Son âme était dévorée par le scrupule; dans son esprit, pour la moindre chose, que de tergiversations, de doutes: elle s'était rendue ainsi longtemps malheureuse. Seuls, les événements graves, les nécessités violentes, lui rendaient une énergie subite, une volonté robuste et entêtée.
Elle se disait, aux cours des heures intolérablement longues:
«Ai-je tort? je devrais être dans leurs bras! Pourquoi ai-je passé en deuil un temps précieux, qui aurait dû être fête pour moi?...»
Le regard surpris de sa vieille servante, Odile, la gênait alors.
«Si elle leur écrivait son retour? ou qu'André eût l'esprit de le deviner? Il accourrait, la serrerait dans ses bras, lui confierait bien des choses. Elle avait tant besoin de le voir seul, de l'entendre, de le retrouver!»
Alors elle se levait, prête à courir chez lui, mais une mélancolie poignante l'arrêtait:
«Il n'est plus seul, mon grand garçon!... Mon Dieu!--s'écria-t-elle avec ferveur,--faites qu'il soit heureux!»
La précipitation de ce mariage l'avait assombrie. Quelles tristes journées passées chez Mme d'Ayral! Là-bas, le jour où son fils se mariait, elle n'avait fait que pleurer. Elle regrettait de n'avoir pas assisté aux cérémonies; quels vains scrupules, quelle gêne mauvaise l'en avaient donc empêchée? n'était-ce pas mal d'avoir ainsi voulu dégager sa responsabilité? Mais non, celle-ci lui restait entière. Alors à quoi bon cette abstention? Elle savait trop bien à quelles suggestions d'orgueil elle avait obéi; et ses préjugés incurables, reprenant le dessus, elle s'écria:
--Mon Dieu, pourvu que cette personne soit bien élevée, qu'elle fasse honneur à André dans le monde!
Le monde; André ne comptait pas y aller.
Le troisième jour, Mme de Mercy n'y tint plus; ayant communié le matin, afin que son âme, lavée de toute pensée trouble ou injuste, fût ouverte à toutes les tendresses et à tous les pardons, elle rassembla son courage, et se rendit chez ses enfants.
Le coeur lui battait fort, quand elle demanda à Mme Ouflon:
--Madame de Mercy?
Elle fut étonnée, ces paroles dites, d'avoir prononcé son propre nom. Il existait donc, maintenant, une seconde Mme de Mercy?
Elle attendit dans le cabinet de travail d'André, regardant les murs avec curiosité, comme si elle ne reconnaissait pas cet appartement, qu'elle avait loué, meublé, orné avec lui, pour lui.
La portière se souleva, Toinette parut, interdite, devina l'étrangère en deuil, puis après cinq ou six secondes de silence, les deux femmes s'embrassèrent, trop émues pour parler.
--André qui n'est pas là!--balbutiait Toinette, le coeur gros, comme si c'eût été sa faute.
--Je le sais, ma chère. Je ne suis pas venue pour lui, c'est vous que je veux connaître et aimer.
Et les yeux de Mme de Mercy, fanés et fatigués, s'animèrent d'un beau reflet, en regardant la jeune femme, dont elle tenait les mains dans les siennes.
--Mais asseyez-vous,--murmura Toinette, toute gauche.
--Mon Dieu! que vous êtes fraîche et jolie!--dit la mère.
Toinette rougit, puis sourit, gagnée par la bienveillance empreinte sur le visage, encadré de cheveux gris, de la vieille femme.
--Voulez-vous m'aimer?--dit celle-ci en l'attirant.
Toinette l'embrassa:
--Êtes-vous guérie au moins, vous avez été malade?
--Oui,--dit Mme de Mercy qui hésita, avec la confusion de ne pas dire vrai,--oui! mais maintenant je vais mieux, très bien même; regardez-moi encore: vos yeux sont bons, ils sont francs, vos lèvres sont belles; vous avez une blancheur de peau qu'envierait la comtesse de Suzy, une beauté blonde, pourtant. Allons, ma chère, vous êtes parfaite, et la vraie femme d'André! il sera heureux!
Toinette sourit.
--Ah! maligne, vous me jugez égoïste pour mon fils, comme toutes les mères; hélas! mon pauvre André n'est pas parfait, lui mais tel qu'il est, il vous aime bien...--Et vous?
Toinette n'osant répondre, baissa les yeux, toute rose; l'idée qu'elle rougissait la fit rougir plus fort, et toute éperdue, elle jeta son visage, empourpré jusqu'aux épaules, contre le sein de Mme de Mercy. C'est dans les bras l'une de l'autre, causant, les mains unies, mais l'esprit en éveil, et s'observant déjà mutuellement, qu'André les trouva, en rentrant, une heure après.
Il exigea que sa mère dînât avec eux. Et Toinette discrètement sortit, les laissant seuls.
Souvent, au sortir d'un dîner d'apparat, André avait vu le visage de commande et le sourire mondain de sa mère, faire place à une expression d'amertume et de vieillesse; il eut la même impression quand, d'un mouvement spontané, elle lui prit la main, lui jetant, avec un éclair dans les yeux, ce seul mot âpre:
--Eh bien?
Tout un monde de questions tenait là.
--Eh bien,--répondit-il doucement,--tu as vu ma femme? (Ce mot faisait mal à l'oreille de sa mère.) Tu vois comme elle est tendre, bonne, jeune de coeur et d'esprit; elle t'adore déjà, sois-en sûre.
Mme de Mercy eut un fin mouvement de lèvres, et son regard impatient sembla dire:
--Ensuite?
--Je suis heureux,--dit André, mais tu nous as bien manqué; un mois et demi sans venir! Vite, parle-moi de toi?
Mme de Mercy se leva, et tirant avec soin des écrins d'un petit sac en cuir de Russie:
--Tiens, André, tu donneras ces bijoux à ta femme. Une vieille femme comme moi n'en a plus besoin, cache-les,--dit-elle en les mettant dans un tiroir.
--Maman!...
--Je te les aurais donnés plus tôt, mais je n'étais pas là; puis tiens! je voulais avoir vu ta femme. Ces bijoux-là,--dit-elle avec un indéfinissable orgueil de caste,--n'iraient pas à tout le monde. Tu vas dire que je suis folle, André, car je me sens toute triste.
--Pourquoi, bonne mère?
--Vous êtes, nous sommes si pauvres, mon enfant. Aurez-vous la sagesse, l'économie? Il vous faudra presque vivre comme des ouvriers. Soyez donc un de Mercy, pour mener une vie semblable!
--Ah!--dit-il gaîment, mais son sourire n'était pas très net,--tu parles à propos, je n'ai plus d'argent, veux-tu m'en donner?
--Plus d'argent, André?...
Et l'angoisse s'empreignit sur le pâle visage maternel.
--Oui, fit-il avec embarras; pardonne-moi, les premiers jours, le ménage, un peu de théâtre...
--De théâtre,--dit Mme de Mercy qui venait de faire un long trajet dans un compartiment de secondes.--Bien!
Et après avoir repris un visage calme, et s'efforçant de sourire:
--Veux-tu tout ton argent demain!
--Oh non!--dit André, qu'une si grosse somme effraya, cent francs suffiront.
--Je serai donc votre caissière,--dit-elle avec un sourire forcé, et voyant son fils attristé:
--Cet argent est à vous,--dit-elle,--puisque je vous l'ai donné; et tu es assez grand pour savoir ce que tu dois en faire, mon bon ami.
Après le dîner, où tout le monde se força à être gai et expansif, André fit à sa femme, affolée de trouble et de joie, la surprise des bijoux donnés; et il ramena sa mère chez elle. Elle eut la délicatesse de ne pas lui reparler d'argent; pensive, elle dit seulement quand ils se séparèrent:
--Rien encore?
--Ce serait trop tôt, mère, laisse-nous nous aimer un peu auparavant..
Mais les enfants naissent, en dépit des désirs ou des non-vouloirs; et chaque mois qui s'écoulait, devait donner aux deux jeunes mariés l'espoir d'une maternité future: sentiment mêlé de peur et de naïve fierté.
André sut se résigner à quelques visites. Mais il ne satisfit point sa mère; elle eût voulu qu'il promenât sa femme dans le salon des d'Aiguebère et chez beaucoup d'autres. Il refusa, mais vit les Damours.