Jours d'épreuve: Moeurs bourgeoises

Chapter 6

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Et presque aussitôt elle se leva et disparut pour vaquer au dîner.

Crescent causait avec le père, André l'examina. Chauve, gras et blême, parlant d'une voix blanche et sans ressort, il ouvrait de gros yeux bleus fixes, et laissait pendre sa lèvre inférieure. Il ne répondait à une question qu'une minute après, comme si un travail difficile se fût opéré dans son cerveau. On le disait ordinairement fort absorbé, surchargé de besogne. Très borné, en réalité, il n'imposait que par sa tenue soignée, et le masque de sa figure figée. Quand sa femme était là, il ne la quittait pas du regard, comme un enfant qui a peur d'être puni. La présence d'un étranger l'intimidant toujours, il affectait de ne pas voir André, et presque entièrement tourné vers Crescent, il l'entretenait avec obstination.

Mme Berthe entra, soutenant son grand-père.

--Serviteur!--fit-il, avec un brusque salut, et il s'assit, courbant son grand corps maigre.

--Ma soeur arrive,--dit la veuve en regardant André.

Les yeux du vieillard allèrent dans la même direction, se fixèrent sur le visage du jeune homme, et le toisèrent de la tête aux pieds, sans curiosité apparente, avec un sourire mince; puis il baissa la tête, et muet s'enfonça dans une immobile rêverie.

Il avait un grand nez courbe, de petits yeux brillants, le menton relevé, l'air goguenard. Son fils le craignait, sa bru s'en méfiait, seules ses petites-filles l'aimaient, et il ne parlait guère qu'à elles. Il regardait peu M. Rosin, avait pour Mme Rosin de brefs regards qui réduisaient l'altière femme à des silences enragés; quant à son petit-fils, il ne pouvait le sentir.

Celui-ci justement poussa la porte et entra.

C'était un laid gros petit homme, à paupières bouffies, à mauvaise bouche, et bedonnant déjà. Il s'avança, poussé par Mme Rosin, qui s'écriait avec orgueil:

--Guigui! voilà Guigui!

Il salua d'un air maussade et déplut à André. Par bonheur, aussitôt Antoinette entrait.

Elle offrit son front au vieillard qui la retint, la regarda dans les yeux, puis la laissa aller avec un sourire éteint.

Le coeur d'André se mit à battre. Les beaux yeux de Toinette venaient, subitement, de le rendre tout joyeux; mais quand elle fut près de lui, troublé, il ne sut rien lui dire, balbutia et adressa la parole, non à elle, mais à sa soeur.

Pendant cinq minutes, ils parlèrent de choses banales, de riens, mais un sourire, un mot leur prêtait un charme infini; André souriait, ravi; il cherchait le regard de l'enfant, et quand il l'avait rencontré, il étouffait avec peine le brusque, le jaillissant aveu de ses lèvres.

Le dîner fut servi.

Un étalage extraordinaire de plats surprit André; il remarqua que profitant de la bonne aubaine, Rosin et son fils se gorgeaient.

Le grand-père s'abstenait: Mme Rosin, ses hôtes servis, réservait de bons morceaux, et elle les empilait sur l'assiette de son fils.

On parla des voisins avec des allusions perfides; les deux jeunes femmes écoutaient attentivement. Mme Berthe, d'un air paisible, Toinette avec une curiosité enfantine; peut-être cachait-elle ainsi le malaise que lui causaient les yeux d'André, constamment fixés sur elle.

Il était d'autant plus frappé par le milieu où il se trouvait, qu'il l'observait pour la première fois. Ses inductions étaient assez justes, comme il arrive, lorsque pénétrant soudain parmi des étrangers, on prend garde à des menus faits, des intonations, des gestes que l'on ne remarquerait pas, huit jours après. À examiner tous les visages, l'intuition qu'il eut de la manière dont tous ces êtres vivaient, et de leurs rapports entre eux, l'effraya bien un peu.

Seule, livrée à elle-même, ayant vécu éloignée dans un couvent, voyant à la maison tous les soins et égards aller à son frère, et imprégnée du plus pur esprit de province, Toinette ne devait-elle pas avoir des défauts ou des préjugés invétérés, qui rendraient la communion d'idées difficile, impossible peut-être, entre mari et femme?--Puis sa jeunesse et son ingénuité plaidaient pour elle; le transplantement brusque ne lui ferait-il pas du bien? Ne s'assimilerait-elle pas des idées nouvelles?--Si! pensa-t-il.

Et il la regardait toujours, songeant:

«M'aimera-t-elle? M'aime-t-elle? Comment serait-ce possible, depuis hier? J'en aurai le coeur net!--puis avec hésitation: «Il me semble que moi je l'aime, oui, certainement!...»

Et comme s'il en doutait, il murmura mentalement avec force: «Mais oui, je l'aime! mais oui!»

Et il se dit:

«Je vais la regarder, si nos yeux se rencontrent, c'est qu'elle m'aimera aussi!»

Il se tourna vers elle: le nez baissé, elle mangeait des cerises, avec un petit air sérieux.

André se dit:

«Elle ne m'aime pas.»--Et il se sentit à la fois triste et absurde.

Mais pendant la soirée, il se rapprocha, et s'assit près d'elle. Toinette fut troublée. Le pied du jeune homme frôlait le sien. Elle n'osa le retirer. Elle rougissait, n'ayant plus sa sérénité coutumière. La visite de la veille l'avait laissée indifférente. Aujourd'hui, prise par un obscur et indéfinissable intérêt, elle faisait, inconsciemment, plus attention à lui, à ses paroles, à ses regards. Des choses qu'il avait dites lui revenaient, et ce qu'elle n'en comprenait pas sollicitait sa curiosité.

Elle entra un peu dans l'âme d'André: il paraissait, malgré sa gaieté apparente triste au fond pourquoi? Il ne ressemblait guère aux jeunes gens qu'elle connaissait. Il paraissait d'une autre race, plus délicat, mieux élevé. Mais n'était-il pas ironique? Peut-être se moquait-il d'eux, et d'elle-même? Elle ne le trouvait pas beau, mais aimable.

Tout cela, elle le pensait à mesure et confusément, sans rien prévoir, émue, souffrant d'un doux malaise. Il la regardait depuis deux heures, obstinément; pourquoi? Lui plaisait-elle, à lui? était-ce cela? Oui! elle le sentit.

«Quelle folie!» pensait-elle.

Et le soir, les impressions plus fortes qu'elle ressentait, s'élargissaient dans son esprit dormant, que la venue d'André avait frappé, comme ces grands cercles dans l'eau où une pierre est tombée.

La soirée cependant s'avançait, et André ne lui avait encore rien dit de net et de clair. Une insurmontable peur l'oppressait. Enfin, voyant que Crescent lui faisait un signe de départ, il s'efforça et dit à la jeune fille, avec une angoisse puérile:

--Vous vous plaisez beaucoup ici? mademoiselle?

--Oui!--dit-elle en rougissant, parce qu'elle n'avait pas le courage et le droit de dire «non» à un étranger.

--Et,--continua-t-il déconcerté,--vous auriez beaucoup de peine à quitter cette ville? Vous auriez horreur d'habiter Paris, par exemple?

--Mais non!--dit-elle vivement.--Paris me plairait beaucoup...--Mais subitement elle se tut, confuse. Un rapprochement se faisait dans son esprit. Crescent, la surveille, lui avait fait la même question. Et le malaise de la jeune fille s'accrut, son coeur commença de battre, elle s'attendit à quelque révélation grave, qu'elle eût voulu retarder et que, cependant, elle était aise d'entendre; voici qu'André, très pâle, lui disait:

--Je vous connais depuis longtemps, mademoiselle, je vous ai vue à Paris?

--Moi?--fit-elle avec surprise,--je n'y suis jamais allée.

--Et cependant je vous ai vue, regardée et admirée bien souvent. Vous ne devinez pas? Chez les Crescent.

--Comment donc?--demanda-t-elle, inquiète.

--Dans leur album... votre portrait!...--et il baissa la voix, en la regardant dans les yeux.

Elle devint toute rose.

--Je l'ai aimé tout de suite; il m'a semblé que celle qu'il représentait devait être bonne, charmante, et que je ne pourrais la voir sans l'aimer!...

Toinette se taisait, ne sachant que répondre; elle avait jeté un regard de détresse à sa soeur, assise à l'autre bout de la salle; maintenant, elle baissait les yeux, et délicieusement troublée, la bouche mi-close, elle gardait un sourire d'enfant, tandis que ses seins, lentement, soulevaient son corsage étroit.

André se méprit, se crut dédaigné, et la voix tremblante, malgré son air enjoué:

--Je ne sais pas,--dit-il,--la sympathie (il n'osa dire: l'amour) vient peut-être plus vite aux garçons qu'aux filles?

Elle lui jeta un vif regard, et il lui échappa:

--Vous pourriez vous tromper!

Elle vit la joie de ses yeux et, confuse, s'éloigna de lui.

On parlait fort; ils écoutèrent: Crescent conviait les Rosin à un déjeuner à la campagne, le lendemain. Son ami partirait le soir même, dans la nuit. Les Rosin hésitaient, parce qu'Alphonse ne serait pas libre.

Mais Crescent insista; tous promirent de venir, sauf le grand-père, trop fatigué.

Crescent et André s'en allaient; on les accompagna dans la cour. La nuit était pleine d'étoiles. André serra fortement les mains des deux soeurs; en se retournant encore, il vit les doux et lumineux yeux de Toinette, et sans savoir pourquoi il s'éloigna mélancolique. Un doute le tourmentait. Les Rosin se doutaient-ils de quelque chose? jouaient-ils une comédie d'amabilités? Toinette elle-même?...

«Non! non!--se disait-il, avec un petit sentiment de vanité,--elle ne sait rien.»

Par une association d'idées involontaire, une réminiscence absurde de collège lui vint, le mot de César, qui s'implanta, comme une obsession ironique dans son cerveau:

«Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu!»

Et il ne pouvait chasser cette phrase bête.

X

Un beau soleil se leva sur la troisième journée. En homme avisé, Crescent avait commandé deux voitures. Ses parents et lui montèrent dans l'une, on combla les vides avec le grand-père Rosin, qui au dernier moment, ragaillardi par le beau temps, voulut venir. On mit Alphonse près de lui.

Dans l'autre voiture s'empilèrent M. Rosin, sa femme, ses filles et André. Les cochers firent claquer leurs fouets, et l'on partit.

André était maussade; il avait pour vis-à-vis Mme Rosin, qui lui emboîtait les genoux avec une force terrible. Tout le long du trajet elle s'inquiéta:

--Mon Dieu! pourvu que Guigui ne tombe pas! Il doit être bien mal, le pauvre enfant!

Et pas un regard pour ses filles ni son mari qui, indisposé par le mouvement de la voiture, laissait pendre tristement sa lèvre inférieure et gardait un silence de carpe.

La campagne où l'on allait déjeuner appartenait aux parents de Crescent. C'était un pavillon d'été, fort simple, à un étage; une immense cuisine à l'âtre énorme occupait le rez-de-chaussée. Autour, un clos herbeux, entouré de grands arbres.

Dès l'arrivée, Crescent courut ouvrir les portes et les fenêtres de la maisonnette. Son père, courbant sa taille voûtée, ramassa du bois mort, près d'un hangar; alerte et vigoureuse, sa mère, avec une grâce de petite vieille, allumait le feu, brandissait les poêles. Chacun se multiplia.

On tira les paniers de provisions entassés dans les voitures. Et le grand-père Rosin, avec précaution, transportait les bouteilles de vin et les trempait dans un seau d'eau de la citerne, tiré de mauvaise grâce par Alphonse.

Plus d'une fois, les mains de Toinette et d'André se rencontrèrent. Ils se regardaient en dessous, avec des yeux tendres et parlants; ils riaient sans cause, avec un air qu'ils s'efforçaient de rendre naturel, et regardaient autour d'eux, craignant d'être devinés.

Ils trouvèrent le déjeuner bien long. Elle allait être à eux, cette moitié de journée, puis André partirait. Quand reviendrait-il? Si tout allait à son gré, toutefois il faudrait le temps...

On ne se levait pas de table; grisés par le grand air, les vins, le repas, les Rosin s'appesantissaient, les yeux las. Déjà, prestement, la mère Crescent rinçait les couverts et desservait, aidée de son fils. Mme Rosin, prétextant une migraine, accepta de dormir à l'étage au-dessus, sur un vieux lit à ramages. Son mari et Alphonse se couchèrent dans l'herbe. Les deux grands-pères allèrent sur un banc fumer lentement leurs pipes, côte à côte, au soleil, tandis que les cochers s'empiffraient, près des chevaux.

Les deux jeunes femmes et André se sauvèrent au fond du clos; Mme Berthe, en arrière, cueillait des violettes. Toinette et André poussèrent la clôture et se trouvèrent sur un chemin de mousse, qui s'enfonçait en se rétrécissant, sous un dôme de verdure inondé de soleil, jusqu'à un lointain arceau de jour bleu.

Des insectes d'or voletaient, avec un bruissement d'ailes de gaze, des papillons blancs s'envolaient des fleurs en grappe, et une odeur d'herbes chaudes parfumait la sente.

Ils gardèrent assez longtemps le silence; leurs bras pendaient, leurs fronts s'inclinaient comme alourdis par un secret; puis, si brusquement qu'il en fut étonné, André dit:

--Prenez mon bras?

Elle s'appuya sur lui.

Il la regarda dans les yeux. Elle, ne cilla point, mais son bras, légèrement, tremblait.

--Je vous aime bien! dit-il.

Après une pause, il reprit avec émotion:

--Je ne suis pas riche, je vis seul, il faudra beaucoup de courage à la femme qui consentira à m'épouser. Je suis triste et malheureux; il faudra qu'elle soit gaie et consolante. Il me semble que si vous m'aimiez un peu, cela irait facilement?

Il sentit le bras d'Antoinette presser le sien instinctivement.

--Voulez-vous être ma femme?--dit-il avec douceur.

Elle baissa la tête et d'une voix indistincte:--Je veux bien.

Leur bonheur était si rapide, si facile, qu'ils en furent étonnés.

Doucement il lui passa les bras à la taille et l'embrassa.

Aussitôt, comme s'il craignait que leurs paroles se fussent envolées, il répéta comme un enfant:

--Vous m'aimez? bien vrai?

--Et vous?

--Moi, je vous aime.

Rapprochant leurs têtes, ils mêlèrent leurs regards, et leurs lèvres s'unirent mollement.

--Oui! je vous aime, répétait André.

Et il sentit que ces mots, si souvent profanés, à cette heure étaient sacramentels, absolus. Alors, toutes les femmes, dont il avait eu le désir ou la possession, les Mariette, les Germaine du passé, devinrent vagues et s'évanouirent, puériles, à côté de la douce et fraîche vierge, dont l'âme, ingénue encore, serait toute à lui, en même temps que la beauté neuve de son corps. Ce qu'il éprouvait était sans nom, la joie d'un arrêt dans le cours des événements, d'une halte brève coupant l'aride route, d'une ivresse unique qui jamais plus ne reviendrait.

Il s'abandonna à ces sensations ailées, fugitives, délicieuses.

Son coeur se dilata, sa poitrine aspira l'air pur, et son âme s'ouvrit à un bonheur parfait.

Il se sentait jeune, il se sentait fort. Ses anciens chagrins, la monotonie du bureau, la pauvreté quotidienne, la vie, tantôt aigre, tantôt douce, auprès de sa mère, son suicide manqué, tout cela était vieux, se perdait dans le passé, comme un cauchemar presque oublié.

Alors il éprouva un furieux besoin de vivre. Il dit à Toinette ses rêves, son espoir, comment leur existence pouvait être gaie, bonne. Il entra dans les détails, parla de Mme de Mercy, dit, imprudemment, qu'elle l'avait fait souffrir, et aussitôt il ajouta qu'elle était tendre, si dévouée. Il supplia la jeune fille de l'aimer, d'être douce pour elle. Ensuite il parla de lui-même, de souvenirs d'enfance, du bureau. Il mêla tout, embrouilla tout, et crut qu'elle avait compris, parce qu'elle acquiesçait à tout.

Mais, tandis qu'il croyait à une communion de leurs âmes, ses pensées à elle étaient bien loin. Les phrases de son amoureux, murmurées avec tendresse, la berçaient comme une musique, mais elle n'en comprenait le sens que peu et mal. Son passé flottait dans son esprit: des souvenirs de petite fille, la mort de la grand'mère Rosin, une vieille acariâtre, le temps du pensionnat, les soeurs qui l'instruisaient, sa grande amie, soeur Flore, et les parloirs, les sorties, puis le mariage de sa soeur et comme elle venait souvent pleurer à la maison, les folies d'Alphonse, des dettes stupides, payées par la dot des filles, la mort du mari de Berthe et, depuis, leur vie commune, promenades du dimanche sur le cours, visites cancanières, jours monotones coulés sans trop d'ennui, dans l'attente de l'avenir, jusqu'à hier, où l'inconnu avait surgi. Et elle regardait André, l'examinant, dans l'ingénuité de son jeune coeur, avec une inquiète curiosité.

Il pensait:

«C'est la femme qu'il me faut, dévouée, résignée.

Toinette n'y songeait guère. Peut-être serait-elle tout cela si la vie l'exigeait, mais en attendant, elle rêvait un avenir chimérique, fait de surprises agréables, et où se mêlaient le plaisir de porter des chapeaux de dame, de sortir seule, et d'avoir un appartement à soi.

André rêvait de beaux enfants, il n'osa en parler. Toinette pensait à une amie de couvent, mariée l'an passé, et qui avait reçu de beaux bijoux. Elle n'osa en parler.

Si loin l'un de l'autre par leurs pensées, leur éducation, leur caractère, leurs habitudes, leurs qualités et leurs défauts, cependant ils étaient près, et se touchaient en un point: ils s'aimaient.

Mme Berthe, qui les surveillait de loin, les rappela. Sa soeur l'embrassa; elles se comprirent.

Ils regagnèrent les voitures, attristés de rentrer sous la surveillance indifférente des parents. Mais la mère exigea qu'Alphonse montât dans la même voiture qu'elle. Toinette et André grimpèrent vite dans l'autre, et le grand-père Rosin aussi.

C'était une joie inattendue. Ils se regardèrent malicieusement. Au bout de quelques minutes, le vieillard parut s'assoupir; aussitôt, ils entrelacèrent leurs mains; leurs genoux se frôlaient. Ils parlaient bas. Le soir fraîchissait, le vent rougissait leurs joues. Ils ne souhaitaient rien, sinon que le trajet durât longtemps, ainsi. Mais bientôt parurent les premières maisons de la ville.

Comme on arrivait, le grand-père leva la tête, et regarda les mains unies des deux enfants. Ils tressaillirent et dégagèrent leurs doigts, mais déjà il avait refermé les yeux, et ils préférèrent croire qu'il n'avait rien vu, quoiqu'un bon sourire errât sur ses vieilles lèvres.

En descendant de voiture, les Rosin, à leur tour, insistèrent pour garder Crescent et André à dîner; c'était impossible, les préparatifs du départ n'étant point faits. Ils offrirent alors de conduire à dix heures, à la gare, André, qui accepta.

Rentré chez les Crescent, il les remercia de leur affectueuse hospitalité, il bouscula ses effets, boucla sa valise, dîna mal et attendit l'heure. On sonna à la porte.

Mme Berthe et sa soeur entrèrent, suivies du père. Mme Rosin était restée à la maison.

Sur le quai de la gare, dans la nuit très sombre, tandis qu'appuyé sur le bras de sa fille aînée, M. Rosin, habitué à se coucher tôt, marchait d'un pas lourd et endormi, en profilant sur le mur l'ombre d'un nez et d'une lèvre démesurés, Toinette et André se tenant par le bras, se promenaient lentement, le coeur serré. Crescent à l'écart, pensif, regardait les rails lumineux se prolonger sur la voie.

André eut un remords. Si ce mariage se faisait, ne le devrait-il pas à Crescent? Il se rappela leur maison de Paris, et qu'il y avait dîné, tant de fois triste. En le voyant si discret, si peu gênant, se retirant presque, sa promesse accomplie, il s'approcha vivement, et lui montrant Toinette:

--Je vous devrai mon bonheur, dit-il.

Crescent eut un geste de modestie; et il y avait dans son sourire quelque regret peut-être. Si ces jeunes gens n'étaient pas heureux, plus tard?... Ce sentiment lui étant une souffrance, il répondit, là où André attendait toute autre parole:

--Avez-vous pris votre billet? je crois qu'il est temps!

André y courut.

En l'attendant, Crescent et Toinette, côte à côte, se taisaient, par une gêne inconsciente. La nuit était fraîche, des rumeurs confuses couraient dans la campagne. Pénétrés par la mélancolie de cette séparation, ils éprouvèrent la même inquiétude, sans se l'avouer. André reviendrait-il? N'était-ce pas un caprice? un engoûment de sa part? Personne ne l'influencerait-il?

Il reparut, avec un bon sourire.

Un quart d'heure après, le train gronda, siffla, s'arrêta brusquement.

André serra des mains tendues, embrassa Toinette en l'étreignant bien fort, puis il sauta dans un compartiment; le train, à un appel de cloche, siffla, s'ébranla lentement, accéléra sa marche. On ne vit plus que les lanternes rouges du dernier wagon, puis elles s'éteignirent, tout bruit mourut, André était loin.

XI

Après les premiers entretiens avec Mme de Mercy qui, résignée, reculait devant un voyage, mais se décida à écrire, et à faire remettre par Crescent la demande en mariage, André alla rendre visite aux Damours; ne le devait-il pas à l'avocat, si bon pour lui?

Il le trouva soucieux; la santé de sa femme empirait, et Germaine était souffrante. Il craignait pour elle l'hérédité d'une maladie de coeur, transmise par la mère. Dès qu'André parla mariage, il se mit à rire.

--Pourquoi riez-vous?

--Parce que j'en sais plus que vous, mon ami, Vous avez été à Châteaulus, chez les Rosin, une famille assez mal composée, pas plus d'ailleurs que beaucoup d'autres...

Et il lui dépeignit les membres de la famille, avec assez d'exactitude.

--Vous les connaissez donc?

--N'est-ce pas mon métier d'avocat de tout savoir?--fit-il en riant. Et il ajouta:--Pensez-vous que Mme de Mercy vous eût laissé marier sans prendre de renseignements?

Damours au reste n'en avait que d'une façon vague, par un ami.

--Alors vous la connaissez, elle?

--Oui, André, je crois que vous auriez pu plus mal choisir, peut-être mieux aussi, C'est une enfant, et vous êtes presque aussi jeune qu'elle. Enfin! le sort en est jeté.--Et lui mettant sa grosse main sur l'épaule, il ajouta avec tristesse:--L'expérience, voyez-vous, ne sert qu'à celui qui l'acquiert à ses dépens, jamais aux autres. Mariez-vous donc, et tâchez d'être heureux. Souvenez-vous que vous avez en moi un ami sûr, et...

«Allons voir Germaine!--dit-il en se levant brusquement.

Ils la trouvèrent sur une chaise longue, dans une jolie chambre, pleine de bibelots. Elle sourit à André, qui fut ému.

En écoutant son babil d'oiseau, il l'admirait, frêle, avec ses grands yeux à la fois précoces et ignorants, tout son petit être troublant, et il faisait une comparaison égoïste entre elle et Toinette, autrement vigoureuse et fraîche.

Tout à coup, sans motif, un des éclats de rire de Germaine se brisa en sanglots. André fut confondu. Mais déjà Germaine s'essuyait les yeux, souriait. Il prit congé et, dans l'antichambre, il interrogea l'avocat, qui eut un geste rude et hésitant:

--Est-ce qu'on sait? Elle est si sensible! De vous avoir vu peut-être?...

Dans la rue, André pensa que cela pouvait être vrai; enfin, il l'avait aimée, autrefois!

«Et Mariette? pensa-t-il. Qu'est-elle devenue? voyage-t-elle toujours? ou de retour à Paris, a-t-elle pour protecteur quelque triste individu, qui la bat?»--Puis cette curiosité tomba.

Huit jours après arriva une lettre de Crescent. Les Rosin consentaient au mariage.

À partir de ce jour, il se fit de grands préparatifs: l'achat du trousseau, la publication des bans.

Accompagnant sa mère, chargée d'acheter le mobilier et les robes, André mêlait, dans ses lettres à Toinette, aux protestations d'amour, des explications détaillées sur la couleur d'un tapis ou les galons d'un corsage.

Le temps, toutefois, lui semblait long, surtout au bureau; il y travaillait de façon distraite et inconsciente.

Un jour, las de regarder le mur et d'en compter les moellons, il fut pris d'une joie égoïste et d'un besoin de la crier. Il regarda son compagnon, Malurus, qui, le teint jaune de bile et les yeux gonflés, ouvrait des cartons poudreux et toussait d'une toux fêlée.--«Pauvre diable!» pensa-t-il, et il lui cria:

--Je vais me marier, Malurus!

L'employé tourna vers lui sa figure usée, et lugubre dans ses haillons noirs, cocasse comme un huissier des pauvres, il regarda son collègue, en faisant une grimace triste:

--Je vous félicite, monsieur de Mercy.

Et une grande minute après:

--Moi aussi, j'ai été marié.

Il dit cela d'un ton si étrange, que l'autre sentit un frisson de malaise. Que savait-il au juste sur ce pauvre diable? Rien. Avait-il une famille, des enfants? Sa femme l'avait-elle planté là? On ne savait lire sur cette face morne. André regretta de lui avoir annoncé son mariage.