Jours d'épreuve: Moeurs bourgeoises

Chapter 2

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Comme il gravissait l'escalier, tout le besoin de tendresse qui sommeillait en lui s'éveilla, et sa pensée courut vers la jeune femme. André était encore enfant, bien qu'il se crût blasé. C'était toujours avec trouble qu'il abordait Mariette; un curieux désir, mêlé de crainte, l'agitait, de pénétrer ce mystère, cette apparence d'énigme, sous laquelle toute créature aimée se replie. Ses tristesses lui pesaient sur le coeur; et il avait besoin qu'on l'aimât, qu'on le comprît surtout.

La sonnette tinta longuement; personne n'étant venu, il sonna encore.

Au lieu de la bonne, ce fut Mariette, les cheveux emmêlés, les pieds nus dans des savates, qui lui ouvrit, maussade.

--Tiens, c'est toi?

--Oui, c'est moi.

Et il se sentit gêné, comme un intrus, oubliant qu'on l'attendait; mais la conscience de sa pauvreté ne le quittait pas, l'empêchait d'être heureux; et un rien, un regard, un mot, ravivaient son malaise, dans cet appartement qu'un autre avait meublé, devant cette femme qu'un autre entretenait.

--Je ne t'attendais plus, dit-elle, pourquoi n'es-tu pas venu me mener dîner au restaurant? J'ai chassé la bonne, j'ai mangé toute seule, du pain et des sardines.

Elle manquait d'argent; André rougit, comme s'il eut été coupable. Quand Mariette babillait, avenante, il croyait l'aimer; mais dès qu'elle s'exprimait d'une certaine façon aigre, toute sa tendresse tombait, et dépaysé comme chez une étrangère, il se taisait, à l'affût d'un prétexte pour se retirer.

--Je ne t'en veux pas,--continua-t-elle, en le regardant en face, de ses grands yeux verts brillant dans une figure pâle; et assez grande, elle se cambrait, étirant ses bras, faisant pointer sa gorge et onduler sa taille. Tu n'avais pas le sou, n'est-ce pas, mon ami?

Et aussitôt, elle se coula dans les bras du jeune homme avec une grâce de chatte:

--Pauvre Réré, ce n'est pas ta faute, mais crois-tu que mon imbécile d'amant m'a fait une scène? Comme ça tombait!

Et elle éclata en doléances rageuses qui atteignant André, l'énervaient ce soir, plus que jamais.

Toute son affection, les baisers qu'il apportait, son besoin d'aveux, avaient fui, s'étaient taris, et il ne tenait plus Mariette sur ses genoux, demi-nue sous son peignoir, qu'avec une indifférence et presque une stupeur, de se trouver là.

Elle lui dit:

--Embrasse-moi donc, Réré.

Il lui baisa la joue, machinalement. Où étaient les fièvres de la veille? les caresses emportées qu'il lui faisait? Pourquoi son coeur, battant hier avec violence, semblait-il arrêté, ce soir?

«Comment ai-je pu penser à mêler ma vie à la sienne?--se disait-il--me suis-je leurré à ce point? N'est-il pas clair qu'elle n'aime rien, que l'argent?»

Et presque aussitôt il se trouva absurde; pouvait-elle être autrement?

La regardant, et pris d'une soudaine pitié pour sa beauté, il lui caressa les cheveux. Au milieu de ses mépris, un lent désir lui venait d'aimer encore cette fille. Que son coeur lui semblait étrange et compliqué! Parce qu'il la désirait, il se donnait le change, oubliait le décor qui l'humiliait et n'entendait plus les paroles dont la niaiserie l'irritait. Une vague tendresse lui noyait le coeur. Il ne raisonna point, n'analysa plus. Ses mains, frémissantes, se resserrèrent sur le corps de femme, qu'un prestige vivifia, ennoblit.

--André, dit-elle, si je te disais que je t'aime!...

Comme s'ils sonnaient légèrement faux, ces mots le refroidirent.

«Mensonge!» pensa-t-il.

Et il répondit pourtant avec un sourire hésitant:

--C'est moi qui t'aime!

Mais aussitôt, un âpre retour d'injustice et d'oubli crispa ses nerfs; et il baissa le front sous les lèvres de Mariette, afin que le, baiser tombât dans ses cheveux.

«Je ne l'aime pas! pensait-il. Mais alors pourquoi viens-je de lui dire le contraire?»

Il releva les yeux et vit dans les siens une expression froide et distraite; ses pensées étaient ailleurs.

Il se sentit trop loin d'elle pour la désirer. Il devint maussade. Elle bouda. Et ils se quittèrent mal.

III

N'étant resté chez Mariette que quelques instants, il avait encore toute sa soirée devant lui.

L'esprit rassis, il s'étonnait, en arpentant le boulevard, d'avoir été remué ainsi, alors qu'il se sentait maintenant, si indifférent. L'air frais de mars lui rafraîchissait les tempes, et il s'interrogeait, ne s'expliquant pas ce dédoublement singulier, qui fait qu'une moitié de nous agit, tandis que l'autre moitié la juge, la blâme ou l'encourage.

Ainsi, il se rendait résolument chez les Damours, il y serait dans un quart d'heure, et sa conscience lui disait: «C'est mal, au sortir de chez ta maîtresse, d'aller voir ton innocente fiancée.--Bah! ripostait l'amour-propre, cela se fait tous les jours!» Et la volonté, engourdie, abdiquait tout effort, tandis qu'un mauvais petit sentiment perçait, mêlé de honte et d'orgueil.

En hâtant le pas il fit, devant la possibilité d'un mariage avec Germaine, un rapide examen de conscience. Il l'avait retardé jusqu'à présent, étouffant ses doutes, ses scrupules, mais cette fois, prêt d'agir, s'étant lui-même mis au pied du mur, il s'analysa avec sincérité.

«Est-ce que je l'aime vraiment? En laissant de côté ce qu'elle peut valoir, comme femme et comme mère, en la supposant, ce qui est douteux, vaillante, économe, prête à supporter la pauvreté, et m'aimant, non d'un caprice d'enfant, mais pour toute la vie, et en mettant les choses au mieux, moi, oui, moi, est-ce que je l'aime?

«Depuis quand cette affection soudaine? Depuis un mois, à peine. Qui l'a provoquée? Un accès de jalousie. Jadis, j'allais chez les Damours, sans ennui ni plaisir. Germaine, je ne la considérais que comme une enfant qu'elle était, hum! qu'elle est encore et... qu'elle sera toujours! Un jeune homme frisé, qu'elle recevait, me parut familier avec elle et, sans raison, absurde comme tous les hommes, moi, qui n'aimais point Germaine, je devins subitement furieux et jaloux.

«Elle n'aime pas le jeune frisé, c'est entendu. Elle me préfère, et depuis un mois, nous nous promettons le mariage...

«Mon Dieu! s'écria mentalement André, est-ce que tout cela ne serait qu'un enfantillage?

«Est-ce que, trompé par mon désir de prendre femme, je me serais mis, naïvement, à courtiser la première venue? Mais raisonnons! Germaine m'a troublé par ses grands yeux d'enfant précoce, le charme de sa taille mince. Est-ce que je ressentirais, sans m'en douter, une affection dépravée? Peut-être que je la désire, seulement? Alors, c'est mal. Et quant à l'épouser, ne serais-je pas bien imprudent? Elle-même, sait-elle à quoi elle s'engage, connaît-elle la valeur des paroles, le danger des aveux? C'est une enfant, je le vois bien. Mais pourquoi en ai-je seulement conscience, _aujourd'hui_?

«Est-ce parce que la nécessité d'agir me dégrise? ou que je sors, l'esprit rassis, de chez une autre? Ah! ce qui est misérable, c'est que nous prenions pour de l'amour vrai, passionné, éternel, ces sollicitations troubles de la chair, ces vagues ardeurs de l'âme, tout ce qui s'agite en nous de vain et de tumultueux!»

Cinq minutes après, il entrait chez les Damours plus irrésolu que jamais.--Il salua l'avocat, échangea un regard avec Germaine, souriante. Et cela suffit à le rendre de nouveau amoureux, au point de vouloir pressentir le père, le soir même. Ému, à cette idée, il laissa causer les quelques personnes qui étaient là, et silencieux regarda, à la dérobée, Damours.

C'était un homme lourd, d'encolure plébéienne, à la voix forte, au visage rouge et barbu, que caractérisaient la lèvre inférieure en lippe, d'énormes sourcils, et un regard bon. Impérieux pour les siens, passant pour brutal auprès des autres, il témoignait à André une politesse mêlée de déférence, qui recouvrait beaucoup d'intérêt et d'amitié.

Le comte de Mercy avait patronné l'étudiant en droit à ses débuts, l'avait aidé de sa bourse. De père en fils, les de Mercy, dans leurs terres, avaient protégé les Damours, paysans et fermiers. L'avocat ne reniait pas cette espèce de vasselage; il avait plaidé dans plusieurs procès pour le père d'André, et reporté en affection sur le fils la reconnaissance qu'il gardait au père.

Gagnant largement sa vie, grâce à son énergie, son labeur rude, il pensait, avec malaise et timidité, à la pauvreté des de Mercy; il eût voulu les obliger, leur être utile, mais comment? Il avait songé à ce qu'André fit son droit, travaillât près de lui; il lui céderait un jour sa clientèle: projet irréalisable. La fierté de Mme de Mercy ne se serait jamais accommodée de ce que son fils fût avocat, même riche et considéré.

L'idée qu'André épousât Germaine ne lui était pas venue. Marié à une femme de chétive santé, souvent alitée, il ne pouvait croire que sa fille le quitterait. Il l'aimait passionnément; c'était le seul égoïsme de cet homme de travail et de sacrifice. Puis il ne se croyait pas assez riche, il rêvait une fortune pour son enfant. Enfin, il la jugeait avec raison trop jeune; la marier déjà lui eût semblé un crime.

Germaine et André s'étaient isolés, dans le salon. Trois ou quatre personnes graves jouaient à l'écarté, l'adolescent frisé était au piano, deux jeunes filles causaient, avec des petits rires étouffés, et Damours passa dans la chambre de sa femme, souffrante.

En face l'un de l'autre, noyant leurs yeux et leurs pensées, André et Germaine se regardaient, sans s'être encore dit un mot: lui, heureux et ne songeant plus qu'à plaire à cette mignonne fille; elle, troublée sans doute, indéfinissablement, mais surtout étonnée, et ne ressentant rien encore que le vague et lent éveil de ses premières sensations de vierge.

--Germaine, balbutia-t-il, m'aimez-vous?

Elle baissa la tête, et si bas qu'il se demanda s'il ne rêvait pas la réponse:

--Oui.

--Voulez-vous que je parle à votre père ce soir même?

Elle releva vivement le front, lui jeta un joli regard effrayé, et avertie par son instinct:

--Non! Laissez-moi faire...

--Mais bientôt, n'est-ce pas?

Elle hésita; sans doute son coeur n'avait pas encore parlé; et pourtant avec une assurance de femme, lui mentant et se mentant à elle-même:

--Oui! bientôt!

--Vous me le promettez?

--Je vous le promets.

--Je suis pauvre, vous le savez, je vis avec ma mère; il vous faudra de la bonté, du courage, et...--Il n'osa parler des enfants; Germaine rougissait. La réalité de ces choses l'effarait, elle aimait mieux l'entendre parler câlinement; elle sentait bien qu'elle ne saurait encore être femme ni mère: une petite amoureuse oui, c'était si charmant. Et comme André continuait, elle eut un air d'ennui, de crainte, et prestement:

--Chut! papa!--et elle s'esquiva.

André pensa, regrettant son aveu: «J'ai fait une sottise, n'avais-je pas deviné ses craintes, ses doutes? nous ne nous aimons pas!» Et cependant il disait à Damours, à tout hasard:

--Je veux me marier, la solitude me pèse, ma vie d'employé me harasse; la nécessité de soutenir un ménage me donnera le ressort nécessaire, me fera faire des efforts vigoureux; je sortirai de mon atonie; il est grand temps: c'est devenu pour moi une question de vie et de mort.

L'avocat devint grave, et passant son bras sous celui d'André:

--Mon cher enfant, dit-il, les événements n'ont pas marché selon notre désir. Vous avez aujourd'hui une position faite, mais fausse. Un peu, beaucoup par votre faute. On arrive dans les administrations par la faveur: ah! le mot vous irrite! mais en somme, vos parents ont rendu des services à l'État, cette faveur n'est que de la justice. Trois fois j'ai voulu vous faire mieux placer, vous avez refusé. Si vous êtes dans les mêmes intentions, et je le crois,--fit-il avec un sourire,--car je vous sais entêté comme votre père...--Bonjour, mon ami!... et Damours s'interrompit pour serrer la main à son neveu, jeune officier d'artillerie qui venait d'entrer;--je vous approuve donc, continua-t-il, de vous marier; à une condition: c'est que vous fassiez un mariage digne de votre nom et de votre position sociale.

--Un mariage riche! s'écria André avec répulsion.

--Permettez! je ne vous conseille ni un marché ni une mésalliance. Mais un de Mercy se doit d'épouser qui le vaut. Il vous faut quinze mille livres de rentes. Vous le devez à votre mère, à vous-même. Vous vous êtes mal embarqué dans la vie, voilà le moyen d'en sortir.

--Non! non!--répéta André, avec des coups de tête résolus.

--Croyez-vous donc que vous serez l'obligé de votre femme? Estimez-vous plus haut! D'ailleurs, un seul mot, pesez-le. Riche, ayant épousé une fiancée jeune et digne de vous, vous êtes maître de votre existence. Qui vous empêche de rendre votre femme heureuse? Sera-t-elle moins aimable pour quelques misérables sacs d'écus? Pauvre, mari d'une pauvresse, vous mènerez une vie lamentable, sans noblesse, sans dignité, et sans amour. Autant vous mettre une pierre au cou, et vous jeter à l'eau!

Pendant ce temps, l'officier d'artillerie causait familièrement, galamment avec Germaine, et celle-ci, intimidée, émue, rougissait, comme prise par des sentiments soudains, nouveaux. André sans répondre, les observait.

--Allons,--dit Damours, le croyant ébranlé parce qu'il se taisait,--voulez-vous que je vous cherche femme? ce sera avec une joie sincère.

Germaine souriait, les yeux troubles. Elle ne regardait personne, que le jeune officier. Elle avait un air de chatte, alléchée par un bol de lait chaud, et qui en même temps reste défiante, comme si elle avait peur de se brûler. Était-il sincère, ce beau garçon, qui lui laissait entendre, depuis plusieurs jours, qu'elle était jolie, charmante, et qui cavalièrement, la regardait dans les yeux?

--Voulez-vous? répéta Damours.

--Non!--et André pour atténuer ce que sa voix avait de dur, ajouta:--Je ne peux vous expliquer ça, c'est plus fort que moi; je me mépriserais, d'épouser une femme d'argent!

--Eh! mon cher!...--et l'avocat, avec un regard de confesseur et un sourire sceptique, pensait: «Ce ne serait pourtant pas une si mauvaise affaire!»

André se méprit et répliqua avec chaleur:

--Croiriez-vous donc que je cède à une arrière-pensée égoïste? qu'en préférant une femme sans fortune, je spécule sur sa reconnaissance? que je veuille en faire mon obligée, ma servante? Ce serait une faiblesse bien pire! Je ne l'ai pas.

--Mais!... Tant mieux!

Et l'avocat rougit un peu, parce qu'il ne pensait pas à cela, et qu'on interprétait mal son sourire, frappé par l'idée émise, il répéta:

--Tant mieux!

--D'ailleurs, je réfléchirai.

André prit congé, salua Germaine qui parut interdite à sa vue, comme si elle reconnaissait ses torts et sa légèreté, mais il lui sourit, ainsi qu'à l'officier.

Sa belle passion était tombée.

«Hier le frisé, moi aujourd'hui, demain le lieutenant, ces petites filles, pensa-t-il, n'aiment personne; seulement d'instinct elles aiment l'amour.»

Il rentra se coucher, et ne put dormir. Il se sentit horriblement fatigué; outre ces grands projets qu'il agitait, ces doutes cruels d'où devait dépendre le bonheur ou le malheur de sa vie, que de sensations, d'impressions variées, complexes, contradictoires, avait-il, dans ce seul jour, éprouvées!

À deux femmes qu'il n'aimait pas, il avait dit qu'il les aimait. Et pourquoi? Tout se brouillait dans sa tête. Que devait-il faire? où étaient la vérité, le bien, le juste? Qui pouvait le conseiller?

Il se promit de s'entretenir, longuement, avec sa mère. Pourquoi, malgré les termes de froideur et de réserve où il se tenait avec eux, ne demanderait-il pas leur appui à l'abbé Lurel et à Mme d'Ayral.

Dans son insomnie, il se représenta dans la matinée du lendemain, assis près du chevet de Mme de Mercy. Il évoqua le petit salon glacial du prêtre, homme souple, grave et intrigant, puis le boudoir tendu de vieilles soies, de Mme d'Ayral, bienveillante sous ses bandeaux blancs. D'avance, il les écouta, imaginairement.

Tous parlaient comme Damours.

Seulement sa mère le suppliait de ne se point marier si jeune. Le prêtre lui conseillait de demander à Dieu d'éclairer ses doutes.

Mme d'Ayral le plaignait, avec une légèreté de vieille coquette, d'abdiquer sitôt sa jeunesse et sa liberté.

André se dit alors:

«À quoi bon parler?»

Il ajouta:

--Je ne me marierai point.

Et le lendemain, il retourna à son bureau. Il reprit son travail monotone et vide, écouta les rabâchages de Malurus, et, pendant des semaines et des mois continua à vivre, d'une vie morne et fermée, régulière et cruelle, les yeux écarquillés sur le grand mur qui lui cachait le ciel.

IV

Un jour vint où tout courage lui manqua.

Il eut alors des idées morbides, de maladie et de mort.

Ce n'était pas la première fois qu'il éprouvait cette consomption morale, ce dégoût quotidien, chaque jour plus amers. Déjà, adolescent, après la mort de sa soeur, il avait connu cette lassitude de vivre, ces obsessions funèbres qui hantaient derechef son sommeil et ses veilles. Et il avait été long à guérir.

Aujourd'hui, qu'il était homme, le même mal l'envahissait.

À tort ou à raison, il croyait sa carrière faite, et sans issue.

De quel côté se tournerait-il, en effet?

Le mariage, cet espoir auquel il s'était rattaché, lui semblait désormais impossible, depuis qu'il avait reconnu que Germaine ne lui convenait point. Certes, il était d'autres femmes, mais où les trouver? comment les connaître? Dans la rue? dans un magasin? dans un salon? André n'allait point dans le monde, ne connaissait personne. Ceux qui auraient pu l'aider ne se prêtaient point à un mariage d'amour pauvre. Puis, timide, il se défiait de lui-même. Prêt à se contenter du lot de bonheur que le hasard ou l'amitié lui eût procuré, il n'eût point su se tailler lui-même, à travers les événements, sa part de gloire, de richesse ou d'amour.

Il attendait et, rien ne venant, la patience lui échappait devant l'avenir, les années mortes.

De plus, avec sa mère, il en était arrivé à un état de crise aiguë; ce n'étaient plus entre eux, que contradictions, qu'aigreurs. Parfois, plein de honte, il redevenait bon et tendre, et elle-même dépouillait son ton acerbe; mais bientôt, cessant de s'entendre, ils recommençaient à souffrir.

Le bureau enfin lui parut intolérable.

Quel cauchemar: les rues où l'on passe, l'heure exacte, l'entrée au ministère, l'oeil du concierge, l'escalier, l'antichambre, la poignée de main de Malurus, l'éternel: «Vous allez bien!--Et vous même?», l'installation, la plume dans l'encre, l'annotation de dossiers ou la copie d'expéditions, le départ de midi et chaque fois: «--Je vais déjeuner» et Malurus invariablement:--«Bon appétit!» la sortie, le déjeuner en hâte, la fuite, la rentrée au bureau, copies sur copies, l'échange de lieux communs absurdes, l'odeur des cartons remués, la petite toux sèche de Malurus, les remontrances du chef, le temps qui s'écoule si lentement, la sortie hébétée de cinq heures, le retour à la maison, la lecture d'un livre, le dîner, puis la réclusion dans une chambre, le coucher, le sommeil ou l'insomnie; et le recommencement, le lendemain, d'une existence exactement pareille!...

Dans la rue ou au bureau, certaines figures l'irritaient, des propos, toujours les mêmes, le mettaient hors de lui. Portant l'hérédité, encore faible, d'une maladie de foie, André, condamné à une vie malsaine, devenait taciturne, avait le teint jaune, les yeux plombés. S'il était assis, des afflux de sang au coeur, parfois, le soulevaient brusquement. Il faisait, dans l'étouffant réduit, quelques pas, sortait dans le corridor, rentrait. La congestion le reprenait; et pourpre, le front dans ses mains, il ne pouvait dormir. L'entrée fréquente du sous-chef empêchait de lire. Et les journaux ne l'intéressaient guère. Les yeux fatigués de la pièce où il s'étiolait, il tisonnait dans la cheminée, regardait la face blême du commis, ne souffrait trop que lorsque Malurus ressassait d'interminables lieux communs: injustice des avancements, insuffisance des traitements, et cette loterie du sort qui avait avancé ses camarades, le laissant seul dans un coin, pour y mourir. Sa toux fêlée sonnait alors, fausse à entendre, comme ces grincements qui agacent les dents. Après vingt-cinq ans de services, tant de besogne, et force passe-droits, il devenait monomane. Et une influence malsaine se dégageait de lui et de la pièce même. La peur de devenir fou, par contagion, commença de hanter André.

Dès lors tout l'aigrit, l'exaspéra!

C'est qu'il subissait le contre-coup de quatre ans de vie recluse. Tout en lui se révoltait: la santé compromise, le cerveau fatigué, les nerfs malades et l'âme déprimée; car il avait le sentiment d'une déchéance, et cela surtout l'assombrissait. Mais l'avenir aussi le terrifiait! Demain, après, toujours, végéter dans ce bureau, l'esprit racorni et le corps ratatiné, y vieillir!...--Et l'idée des innombrables jours qu'il traînerait ainsi, lui écrasait l'âme, comme une montagne de pierres.

Il connaissait une autre souffrance, la solitude.

Il oubliait Mariette, voyageant avec un nouvel amant. Il allait rarement chez les Damours, et Germaine et lui ne se parlaient plus qu'en amis, comme si tacitement ils avaient reconnu leur méprise. Mais même lorsqu'il voyait constamment Mariette et Germaine, près d'elles ne s'était-il pas senti seul? l'entendaient-elles, lui? sentaient-elles ce qu'il souffrait?--N'être pas compris, par les êtres qui semblent le mieux faits pour vous deviner, paraît dur.

Physiquement aussi, il dépérissait,

Mariette disparue, il sentait se réveiller en lui, au bout de quelques semaines, troublant l'esprit, perturbant les sens, le vague et inextinguible besoin d'aimer.

Dans la rue, il souffrait de voir marcher, bras dessus bras dessous, les jeunes gens et les jeunes filles. Il enviait les fiancés, les époux et même les adultères. Des visages de femme le rendaient triste, d'autres, joyeux. La laideur le chagrinait, les formes belles lui donnaient une joie mystérieuse. Malade d'amour et de solitude, il ressentait, puis niait le trouble qu'apportent les voix, les parfums, le bruissement d'une robe balancée mollement, l'éclair entrevu d'un bas de soie.

Il suivait des femmes qu'il trouvait élégantes. Combien peu semblaient d'une race d'élite, raffinées, désirables surtout pour leur grâce et leur pureté, comme ces femmes d'Orient, baignées continuellement en des bassins d'eau vive. Les sens d'André contractèrent alors une délicatesse maladive. Des dégoûts le prirent. Il subissait des suggestions grotesques, absurdes, comme ces femmes dont les goûts se dépravent, quand elles sont enceintes.

Et peu à peu, dans cette crise qui menace souvent les vingt-cinq ans des jeunes hommes, logiquement, fatalement, à André persuadé de l'impossibilité de sortir de la vie où il tournait sur lui-même, venait une idée de libération, de salut: mourir.

Le mot de suicide s'enveloppait de préjugés religieux, philosophiques, sociaux, qu'il discuta avec sang-froid.

Sentant profondément et avec passion, comme sa mère, il tenait de son père un esprit de raisonnement et de réflexion.

Si donc il voulait se soustraire à la vie, c'était d'instinct, par l'obsession de sa profonde souffrance, et pour s'y dérober; par réflexion, parce que l'avenir ne lui offrant aucun débouché, il jugeait inutile de prolonger son angoisse secrète.

Il envisagea le suicide, gravement, et comme si, vis-à-vis de lui même, il pesait ses droits, sa liberté, et ne voulait mourir, qu'absous.

Au point de vue religieux, il trancha vite la question: il ne croyait pas.

L'idée qu'il serait lâche l'angoissa bien; cependant il ne le serait que d'une façon abstraite et philosophique, par cela seul qu'il se soustrairait, volontairement, à l'accomplissement de son devoir moral. Car d'être lâche, comme l'entend le vulgaire, il était bien difficile de dire s'il y avait plus de bravoure à supporter les peines de l'existence qu'à s'en affranchir, et si véritablement, du moins pour la foule des hommes, ce n'est point par lâcheté, précisément, qu'ils préfèrent une longue agonie, les misères, et la souffrance, à la libération courageuse, qui dépend d'un bout de corde, ou de la détente d'un pistolet.