Jours d'épreuve: Moeurs bourgeoises
Chapter 19
--_Elle_ va venir.
Puis il se mit les doigts sous le nez, les sentit, et parut tout absorbé, comme s'il cherchait à déterminer leur odeur. Toinette et André se regardaient à la dérobée, les lèvres pincées pour ne pas rire; Jacques et Marthe, d'abord hébétés, commençaient à se pousser du coude.
Il y eut un bruissement de robe, et Berthe, majestueuse et empâtée, entra, avec un air de dignité bourgeoise.
André, qui l'avait connue belle, pour qui elle avait été cordiale, au moment du mariage, ne se lassait pas de la regarder. Il espéra la retrouver dans ses paroles, mais après les compliments, les premiers mots de Mme Chabanne lui parurent aussi singuliers, aussi faux et pauvres de ton, que les ronds de laine verte, sur lesquels il posait les pieds, et les horribles gravures qu'il voyait au mur.
--J'espère, dit-elle, que vous accepterez demain à dîner? je pourrai vous montrer ce qu'il y a de mieux dans la bonne société de Châteaulus.
Ils refusèrent, ce qui la mortifia; elle dut se résigner.
--Ah! vous allez en Afrique?--dit-elle;--on dit qu'il y a beaucoup de serpents dans ce pays-là!
Et, d'un regard sévère, elle intimida les enfants que le mari amusait beaucoup. Il faisait maintenant une grimace risible, un sourire élastique qui tendait jusqu'à éclater ses énormes joues.
--Monsieur Chabanne!--s'écria Berthe.
Le vieux redevint sage.
--Il est très malade,--dit-elle avec sang-froid.--Alors vous partez aujourd'hui?
--Oui, les Crescent nous ont fait promettre de passer un jour avec eux.
--Ce sont des personnes très distinguées,--dit-elle avec réserve,--mais à mon sens, ils vivent trop à l'écart; quand on est du monde, on a des devoirs.
André croyait rêver, il avait gardé le souvenir d'une autre femme. Huit ans de province avaient eu raison d'elle. Du moins en épousant le père Chabanne, avait-elle fait une bonne affaire. Gavé de mangeaille, engraissé comme une oie, comblé de tendresses, il n'était plus qu'un gâteux bénévole. Sa femme, maîtresse absolue des biens, enrichissait les prêtres, donnait le pain bénit, et faisait de bons repas.
--Peut-être tes enfants,--dit-elle à Toinette,--accepteraient-ils un peu de friandises?
Elle sonna vigoureusement, fit apporter un service de table en argent: quand tout fut déposé sur la table, elle coupa elle-même deux petites tartines et y mit de la confiture avec ostentation.
Puis elle pressa sa soeur et son beau-frère d'accepter quelque chose. Vers la fin de la visite, sa morgue était tombée, et elle apparaissait peu à peu ce qu'elle était: une femme sans méchanceté, gonflée par sa richesse, égoïste en sa vie étroite, un de ces êtres incomplets que les petites villes élèvent sur le pavois pour leur fortune, et qui subissent alors, par réciproque, toute les tyrannies de la province.
Berthe fut émue au moment de la séparation; mais en songeant que le refus des de Mercy l'avait empêchée de les livrer, le lendemain soir, dans un somptueux dîner, à la curiosité et aux commérages de toute la ville, elle leur en voulut.
Dehors, Toinette et André souffraient d'un malaise inexprimable, comme si tout ce qu'ils voyaient n'était pas assez gai pour les faire rire, ni assez triste pour les faire pleurer. En rentrant chez les Rosin, la vue de Crescent qui les attendait leur causa un grand soulagement, comme la vue d'un homme sain au sortir d'un hôpital ou d'une maison de fous. Les Rosin, indifférents, assistèrent aux effusions d'André et de Crescent; puis les de Mercy embrassèrent leurs parents. Ceux-ci leur rendirent leur étreinte, les yeux secs. Toinette pleurait. Crescent pressa les adieux, fit monter la jeune femme, les enfants, Félicie portant le chat, enfin Tob, dans le breack qui attendait devant la porte. Lui et André grimpèrent sur le siège; le fouet claqua.
--Adieu!--cria Toinette, et jusqu'au détour de la rue, elle vit Mme Rosin debout, qui, avec des yeux sans lucidité, regardait sans voir, comme si elle attendait que son fils rentrât.
En cinq minutes, on fut hors de Châteaulus, en pleine campagne; les de Mercy respirèrent, Tob aboya, les enfants se mirent à rire et à jacasser. André souriait à la brise comme un homme qui échappe à un mauvais rêve, et Crescent tournant sa bonne figure, demandait:
--Êtes-vous bien, madame!... Eh! Jacques, tu as bien grandi, mon garçon!--et il faisait une risette à Marthe, un signe de tête à Félicie, et il disait de Tob:
--C'est un beau chien.
Et quand il vit le chat sortir la tête du panier, il se mit à rire de si bon coeur que tout le monde en fit autant, puis il souffla, toussa et respira lentement: l'asthme le tenait.
--Je suis bien content,--disait-il à André,--vous allez voir quelles mines nous avons. Toute la famille est réunie, cela tombe bien, les enfants sont en vacances... Ma femme? elle va très bien, je vous remercie. Allez! Blanchet!
Le cheval reprit un trot rapide, après une montée.
--Vous resterez bien quelques jours avec nous?
--Non, mon ami, nous partons demain soir.
--Bah! on dit cela... Quelle bonne idée vous avez d'aller en Algérie, beau climat, bonne terre.
--Il faudra venir nous voir?
--Je ne dis pas, eh! eh!
Et leur causerie courait, à bâtons rompus, toute joyeuse.
--Quand nous aurons passé ce bois, vous verrez la Meulière.
--Vous y êtes bien?
--Trop bien, mon ami, nous ne méritons pas cette fortune.
Ce que Crescent ne dit pas, c'est que par leurs soins, il n'y avait pas de pauvres dans le canton, ni dans les cantons immédiatement voisins. Une grande part de leurs revenus passait en charités, en oeuvres utiles.
--On a voulu me nommer maire, j'ai refusé.
--Et vous avez eu tort,--dit André,--vous vous devez à tout le monde.
Crescent baissa la tête, il savait bien qu'il aurait dû accepter; sa bonhomie, le désir du repos l'avaient emporté; il en serait quitte pour accepter dans deux ans.
--Ah! voilà ma femme, les enfants!
Et très vite, le breack s'arrêta.
Mme Crescent simplement mise, avec son air de bonté habituelle, ouvrit ses bras à Toinette, serra vigoureusement la main d'André, embrassa les enfants à tour de bras. Pendant ce temps, André donnait un vigoureux shake-hands aux jeunes filles, à Thomas, le lieutenant du génie; la fille aînée, Marie, était devant lui, rougissante. Il l'embrassa. Elle avait son air sage, son sourire ami. Elle s'empara de Jacques.
Le coeur de Toinette et d'André se dilata, dans cet accueil si franc, si simple. On les mena à leur chambre. Le soir, le repas fut large, mais sans recherche; et d'un bout de la table à l'autre, les Crescent et les de Mercy se regardaient, avec de bons sourires.
Ils se trouvaient tous changés.
Les Crescent avaient pris de l'âge: elle, avait des cheveux blancs sur les tempes; lui, grossissait. Ils admiraient les de Mercy, trouvaient André mûri, élargi, homme fait, et Toinette plus femme, développée d'esprit et de corps. Quant aux enfants, ils les jugeaient charmants, parce que les enfants leur paraissaient toujours charmants.
Après le dîner, André causa avec le fils aîné, son père en était fier. Marie avait cédé à la prière de ses parents, quitté sa place, elle servait d'institutrice à ses soeurs. Elle avait refusé deux partis, se disait heureuse ainsi. Thomas avait eu les prix d'histoire, d'allemand, de mathématiques.
Toinette et Mme Crescent devisaient: près d'elles, Marie, de loin, regardait sans qu'il la vît, André, avec une expression pensive. Elle se sentait toute gaie, ce soir.
Le lendemain, les de Mercy persistèrent dans leur résolution de partir, puis au dernier moment, cédèrent pour un jour encore, puis pour un troisième. L'hospitalité de leurs amis était si peu importune, les laissait si libres d'aller et de venir, de se promener ou de se tenir, à leur gré, dans leur chambre ou au salon.
André eut de grands entretiens avec Crescent. Sa femme apprit à Toinette des recettes inconnues, et insinua plus d'un conseil pratique, dont la finesse et le bon sens frappèrent la jeune femme.
Jacques était le grand ami de Marie, il ressemblait beaucoup à son père. Marthe était la préférée de Mme Crescent, Le chat, trop gâté, eut des indigestions. Tob engraissa. Félicie était heureuse.
Enfin les de Mercy décidèrent qu'il fallait partir, et leurs amis n'insistèrent plus.
Quelque chose tourmentait André et Toinette; les folies d'Alphonse Rosin, et la peur qu'il ne dénuât de tout ses vieux parents.
--Comptez sur moi!--dit Crescent, et il leur serra significativement la main.
Le lendemain matin, toute la famille d'André était à Marseille, prête à prendre le paquebot.
XIII
La vue de la mer leur fit battre le coeur; le mouvement des ports les remplit d'admiration. Ils aimèrent cette vie énergique. Des voiles au loin semblaient l'aile de grands oiseaux; des steamers à panache de fumée emportaient des centaines d'existence.
On entendait, dans cette monstrueuse ville de mer, sur les quais, des mots de toutes les langues; il flottait aux mâts des drapeaux de toutes les couleurs. Les quelques heures que les de Mercy passèrent là, eurent l'allure d'un cauchemar; c'était un entassement de visions, une succession hâtive d'idées et de sensations. Ils hâtèrent leur déjeuner, leurs préparatifs, ils avaient peur de ne pas partir. Ils pensaient à l'heure à laquelle ils arriveraient, à Damours, qui serait là pour les attendre et les piloter.
Vers cinq heures, André, Toinette, les enfants, Félicie et les bêtes, après avoir suivi une jetée en planches, pénétraient dans le bateau, et on leur assignait leur cabine. Elle était assez grande, mais avec ses couchettes superposées, son odeur de vernis et de renfermé, elle leur parut peu agréable.
André remonté sur le pont, assista aux préparatifs du départ. Il trouvait le temps long; une cloche sonna, la vapeur siffla, et lentement avec un gros bruit de machine, le bateau dérapa, prit la mer. Une demi-heure après, le port de la Joliette, les vaisseaux, Marseille, apparaissaient, diminués, dans le décor net du ciel. André s'accouda aux bastingages, il était à l'arrière; près de lui, des passagers fumaient. La mer était légèrement houleuse. À ce moment se tenant à la rampe de cuivre, accompagnée de ses enfants, Toinette parut.
Elle avait un sourire franc, et le coeur d'André s'ouvrit à une émotion virile. Elle vint près de lui, vaillante. Marthe et Jacques, émerveillés, admiraient les nuages. Alors André les embrassa tous du regard, cette famille qu'il avait créée, qui était sienne, dont il était le chef, et qu'il emportait avec lui à travers les aventures, vers l'avenir.
Il fut brave, et son coeur ne faiblit pas.
--Eh bien,--dit-il à sa femme,--es-tu contente?
--Oui, dit-elle.
Et ce oui, ferme, le rasséréna.
Toinette et lui se regardèrent, et pour la première fois peut-être, se comprirent. Ensemble ils regardèrent fuir, diminuer la terre de France. Elle avait été peu tendre pour eux. Dans l'agglomération des hommes, la bataille pour la vie, parmi les efforts égoïstes de chacun, faibles, ils eussent succombé dans ce Paris énorme... Mais pourquoi maudire la mère patrie, puisqu'ils allaient vers une terre nouvelle?
Là aussi l'inconnu les attendait.
Certes, ils auraient encore des soucis d'argent, une vie stricte, des inquiétudes et des déboires; mais du moins leur labeur serait celui de gens libres et forts; ils travailleraient avec leur tête, avec leurs bras; et ce ne serait plus la tâche malpropre d'un copiste recroquevillé.
Entre eux, ils auraient encore des luttes, se peineraient mutuellement, se disputeraient; la paix et la tolérance n'étaient pas encore établies dans leurs âme; il y aurait sans doute entre eux des incompréhensions, de même qu'il y avait et y aurait toujours des incompatibilités, des points où leurs esprits ne se toucheraient jamais; mais qu'importait cela? ou plutôt, qu'y faire? C'est toujours la vie, et puisqu'ils devaient se résigner à ce qu'ils ne pouvaient empêcher, du moins sauraient-ils tirer des choses tout ce qu'elles contiennent de bon.
À cette heure, ils ne regrettaient pas de s'être mariés jeunes et pauvres, car toute une vie robuste, par cela même, s'ouvrait encore devant eux.
Pleins de résignation, mais aussi d'espoir, ils se contemplaient en leurs vêtements de deuil, en leur mélancolie d'émigrants. Fermes de coeur, André et Toinette, ramenant leurs yeux sur les enfants, échangèrent un tendre et mystérieux regard. Là-bas, ils auraient des enfants encore; leur jeunesse en répondait; ils n'auraient point à se dire: «Nourrirons-nous celui qui viendra?» Ils donneraient à Marthe des soeurs et à Jacques des frères. Il sortirait d'eux toute une race, et c'était la vie vraie, naturelle, la vie simple et grande. Ils le voyaient à l'évidence, comme ils voyaient cette mer bleue qui les entourait.
Ils soupirèrent en apercevant de plus en plus indécise et nuageuse la côte de France, la terre d'épreuves. Maintenant, ils en avaient conscience, les, jours d'épreuve étaient finis. Finis, car Toinette et André se reconnaissaient plus forts, plus sages, plus dignes. Ils avaient appris l'ordre et ils aimaient le travail. Toinette obéissait à son mari, et il respectait en elle la mère de ses enfants. S'ils ne s'aimaient plus d'amour, leur sérieuse tendresse n'en valait que mieux. De grands principes moraux s'étaient ancrés en eux; et ils tâcheraient de faire de leurs enfants des gens instruits et honnêtes.
Au milieu du grand voyage, à mi-chemin, avec leur expérience achetée au prix d'une moitié de leur existence, dorénavant, ils pourraient marcher sans doutes ni hésitations, tout droit.
Félicie avait descendu les enfants, car le froid venait.
Mais soudain la terre disparut; André donna une dernière pensée à sa mère et à sa soeur perdues, à sa vie morte d'employé.
Puis mari et femme se serrèrent longuement la main.
Un peu de houle s'éleva. Le mal de mer allait les prendre. Ils sourirent.