Jours d'épreuve: Moeurs bourgeoises

Chapter 18

Chapter 183,847 wordsPublic domain

Il rentra dans la chambre. Le temps s'écoula. L'état de prostration de la moribonde la tenait blême, rigide et cadavérique; le drap dessinait sur elle des plis mortuaires, et dans les orbites caves étaient deux taches d'ombre, comme les trous d'une tête de mort. Des plaintes d'enfant montaient de cette bouche fermée, des râles sortaient de ce pauvre corps en détresse; et André jugeait son impuissance lamentable et grotesque. Parfois, les paupières s'ouvraient lentement, un oeil perdu, aux rayons vagues, apparaissait sans voir, puis les paupières s'abaissaient lourdement, et il semblait qu'à chaque fois, un peu d'elle s'en allât, pris par la mort.

Vers quatre heures, André entendit un bruit de voix étouffées dans la pièce voisine. Il y courut: sa femme était là avec les enfants; timides, ils levèrent sur lui leurs yeux inquiets; il les embrassa, le coeur bien gros.

--Eh bien!--fit Toinette d'un air d'angoisse.

Il ouvrit les bras et les laissa retomber.

--Pauvre André!--dit-elle, et des larmes faciles lui vinrent aux yeux.

Elle attendait, prête à entrer, s'il le demandait; il bredouilla.

--Elle n'a pas sa connaissance, elle est bien bas!... bien bas... Je vais passer la nuit, toi tu vas retourner avec...

Il s'interrompit, le médecin entrait; il salua.

--Rien de nouveau?

--Rien, docteur!

--Allons!

Et il passa dans la chambre; André le suivit, laissant Toinette et les enfants. La jeune femme était pâle; elle s'assit dépaysée, prêta l'oreille, n'entendit aucun bruit. Derrière elle parut Odile. Toutes deux se dévisagèrent, elles ne s'aimaient pas; mais la vieille servante baissa les yeux, toute remuée par la vue des petits.

Elle les embrassa, et de ses mains tremblantes chercha dans un placard des gâteaux secs. Le silence des enfants l'attendrissait.

--Pauvres petits! on dirait qu'ils comprennent.

Voyant le visage de Toinette tout changé, elle eut pitié et dit:

--Madame ne devrait pas quitter Monsieur cette nuit.

--Oh! oui, Odile, n'est-ce pas. Il est malade de chagrin. Comment faire?

--Je vais bâtir un lit pour les mignons, ils coucheront ici. Madame dormira bien sur le canapé? pour une fois?...

--Oh! je ne dormirai pas!--dit-elle avec vivacité. Et elle se sentait heureuse et soulagée.

André rentra seul; le docteur était sorti par l'autre porte. Il avait constaté un léger mieux, avant-coureur de la mort.

--Nous restons, dit Toinette, je ne te quitterai pas.

--Ah!...--dit André, qui d'un coup d'oeil vit les préparatifs. Cela le touchait et le gênait à la fois; il eût voulu être seul, et que sa famille ne l'envahît point au moment où sa mère allait mourir. Il ne répondit pas et s'assit près de la fenêtre, regardant sans voir les maisons voisines; son accablement était extrême.

Une heure après, Odile, qui venait de garder sa maîtresse, fit signe à André: il s'empressa.

--Elle reprend connaissance.

Il se précipita dans la chambre, vint au lit; une vie blême semblait remonter au visage de Mme de Mercy. Ses yeux éteints s'animèrent; ses bras s'agitèrent faiblement.

--André, c'est toi?

--Oui, mère, je suis là...

Elle se laissa baiser le front, inerte; une expression étrange passa sur ses traits, et d'une voix brisée, sourdement:

--Je ne croyais pas revenir... j'étais morte, André... Dieu allait me juger... Quelle angoisse!

Epuisée, elle soupira tout bas, comme en rêve;

--L'heure n'est pas encore venue...

Il y eut un silence. Puis d'une voix forte:

--Qu'on aille chercher M. l'Aumônier!

Odile y courut.

--Mère, souffrez-vous?

--Beaucoup... mais pas trop...--Et son oeil égaré ajoutait au mystère de sa parole.

--Mère, vos petits-enfants sont là!

Il n'osa nommer sa femme.

--Voulez-vous embrasser Marthe et Jacques?

--Ah! plus tard!--dit-elle; et tout d'un coup des larmes commencèrent de couler une à une, lentement, sur ses joues maigres.

--Mère, ne pleure pas! mère, ne pleure pas!--cria André en suffoquant.

Mais les larmes tombaient toujours, sans qu'elle parlât; et à chacune les sanglots d'André redoublaient. Elles lui semblaient, ces larmes d'agonie, protester contre toute une vie de souffrances, et aussi contre cette mort abandonnée. Elles étaient terribles, ainsi inexpliquées.

On toussa discrètement à la porte; le prêtre entra. C'était un vieil homme au visage dur et triste. Il s'approcha lentement; son regard, aussi expert que celui du médecin, jugeait l'état de l'agonisante:

--Ma soeur,--dit-il d'une voix affectueuse et étouffée,--je suis prêt à vous entendre...

Elle s'agita à cette voix, ses larmes tarirent, et d'une bouche articulant avec peine, elle dit le mot: «Confession».

Le prêtre regarda André, qui s'éloigna lentement. Il trouva les enfants assis autour de la table; Odile leur avait noué de grandes serviettes autour du cou; ils dînaient. Toinette ne prit presque rien, André ne put manger. Il se mit la tête dans les mains, et s'absorba dans la contemplation des petits. Dépaysés, condamnés au silence, pâlots, ils avaient, entre deux cuillerées, des tours de tête effarés, des espiègleries qui faisaient place à une gravité subite; et cette parodie inconsciente du chagrin sur ces petits visages était comiquement lugubre. Les yeux de Jacques étaient pleins de sommeil; il se laissa pencher en avant et s'endormit dans ses grands cheveux, la joue sur la table.

Marthe vint instinctivement rôder près de son père, guettant un sourire; dès qu'elle en vit un, elle sauta dans ses bras, s'installa sur ses genoux, et lui tout doucement lui fit faire à cheval, tandis que Toinette discrète, ajoutait des points à une broderie, qu'elle avait toujours dans sa poche.

André, parmi les siens, dans ce calme cercle de famille, étouffait, pensant à l'_autre_, qui, à côté, solitaire, agonisait. Impatient, il attendait que le prêtre se retirât. Celui-ci, introduit par Odile, s'inclina devant la jeune femme, sourit aux enfants et s'adressant à André:

--Du courage, monsieur. Dieu vous éprouve cruellement, mais votre mère est une sainte, et la miséricorde éternelle lui rend justice en l'appelant au ciel!--Il changea de ton et plus bas:

Je vais revenir administrer les derniers sacrements!

André le suivit dans le corridor, il aperçut des robes de religieuses attirées par la mort, il ne trouva rien à dire au prêtre, qui s'en alla à grands pas, comme si l'heure pressait.

Il rentra chez sa mère; elle avait un air de beauté calme, de repos et de méditation. Il n'osait la troubler; ce fut elle qui, sans bouger la tête, dirigeant seulement son regard vers lui, murmura:

--André!

Il s'agenouilla, elle sourit lentement.

--Courage, André! ce n'est qu'une séparation. Je dirai à Lucy que tu l'aimes toujours. Je sais que tu m'aimes moi, et je m'en vais tranquille. Tu es un bon mari, sois un bon père... allons, enfant, ne pleure pas... Qu'est-ce qu'un voyage? quelques années à peine?

Et calme, comme pour un départ ordinaire, elle ajouta d'une voix très simple:

--Tous mes papiers sont dans le portefeuille à ferrure. Pas d'invitations, aucune cérémonie...--et accentuant les mots:

--Ceci est ma dernière volonté!

--Après,--dit-elle, ses derniers sentiments mondains reprenant le dessus,--envoie des lettres de faire-part à tout le monde, la liste est faite.

Elle ferma les yeux, épuisée; après un long instant:

--Ta femme est là?

Il fit un signe affirmatif.

--Venez tous,--dit-elle.

Alors Toinette entra, tenant Jacques endormi; André portait Marthe éveillée.

À la vue de sa belle-mère, Toinette devint affreusement pâle; une pitié lui mordit le coeur, et peut-être connut-elle le remords d'avoir été légère, injuste et sans bonté, pour sa bienfaitrice.

Le regard de l'agonisante, son sourire, remuèrent plus cruellement la jeune femme que des paroles. Longtemps elle devait revoir, avec un malaise indicible, l'énigmatique regard et le sourire de la mourante.

Cependant elle s'approcha.

Mme de Mercy lui dit:

--Embrassons-nous!

Et les deux femmes se baisèrent sur les lèvres, comme pour un grand pardon.

--Marthe!--appela la grand'mère.

L'enfant pencha sa tête, ses grands yeux remplis de terreur; cramponnée au bras de son père, elle palpita tout entière, comme un oiseau effrayé, au contact des lèvres froides.

--Jacques!--soupira la grand'mère.

Toinette inclina l'enfant; il ouvrit deux yeux effarés, ivres de sommeil, sourit, et se rendormit.

--André!--dit sa mère.

C'était le dernier appel, il se pencha sur elle, convulsivement secoué et l'embrassa pour la dernière fois.

Alors retentirent des pas, une clochette tintait, la porte s'ouvrit, on vit deux enfants de choeur portant des cierges, une odeur d'encens se répandit, et le prêtre en habit d'officiant parut. Les enfants furent emportés par leur mère, dans la chambre à côté; la petite Marthe sanglotait tout bas comme une femme. Toinette revint près de son mari. Le prêtre se hâtait, la vie quittait rapidement le visage de la moribonde; elle parut revivre un quart de minute pour recevoir dans l'hostie, le corps divin de Jésus-Christ. Puis les enfants de choeur retirés, les cierges disparus, le prêtre dépouillé de ses vêtements sacerdotaux et récitant des prières tandis que la nuit entrait peu à peu dans la chambre, l'agonie se précipita, et Mme de Mercy mourut vers trois heures du matin.

XI

Ce dont André se souvint toujours avec reconnaissance, fut la façon discrète, à la fois grave et tendre, dont sa femme soigna le profond chagrin qui le dévorait.

Elle ne le plaignait pas, et n'eut point d'apitoiement, d'expansions familières, de rappels maladroits du passé, toutes ces évocations charitables, qui font momentanément revivre la mort. Mais, sérieuse, elle le forçait en quelque sorte à vivre, et n'appelant point l'attention sur elle-même, elle lui jetait dans les bras ses enfants, le prenant ainsi par sa plus intime tendresse; et lui, sans voir le piège, les caressait, prenait chaque jour plus d'intérêt à leurs jeux. Alors, il en vint à regarder sa femme, il la vit pâlie, et comme désormais plus grave, maîtresse d'elle-même, menant la maison avec ordre. Il sentit les soins délicats dont elle l'entourait; et il en fut touché.

C'était surtout seul, au bureau, qu'il souffrait. Souvent il était forcé de n'y point paraître. Car après l'épreuve des cérémonies mortuaires, il avait l'odieux tracas des affaires, de signatures à donner, une vente de meubles en perspective, le renvoi dans son pays de la vieille Odile, à qui Mme de Mercy léguait une petite rente.

Mais quand il était livré à lui-même, que personne près de lui ne distrayait sa douleur, il la ressentait, âpre et cuisante. À ces moments, le regret de la morte était si fort, qu'André ne trouvait de prix à rien, souhaitait de ne plus vivre, ou que quelque chose d'inconnu adoucît son amertume. De quoi lui servaient les trois mille francs de rente dont il héritait? Cette somme, dont il lui fallait toucher les semestres, l'indignait, comme un bien ayant appartenu à un autre et auquel il n'avait aucun droit.

Six mois s'écoulèrent, très lents, très sombres; puis un matin il s'étonna de se lever moins triste. Des oiseaux becquetaient le gazon. Le chat et le chien se poursuivaient dans les allées. Les enfants, assis près de Félicie, lui faisaient raconter une histoire; alors, cessant de regarder à la fenêtre, André se retourna, surprit sa femme qui, derrière lui, l'épiait, avec un visage inquiet et suppliant.

Ils s'embrassèrent. André, les jours suivants, se montra un peu plus gai.

De nouvelles lettres de Damours venaient de loin en loin, tomber dans la boîte fixée à la porte du jardin, où le facteur les annonçait par un double coup de sonnette. L'avocat avait été très affligé de la mort de Mme de Mercy. Crescent serait venu, sans une chute douloureuse où il s'était démis le pied et qui exigeait du repos.

«Pourquoi, insistait affectueusement Damours, André ne quitterait-il pas la France avec sa famille, ne viendrait-il pas s'installer en Algérie, habiter lui-même sa propriété? Qui l'empêcherait d'en tirer quatre ou cinq mille livres de rente, d'avoir de bons travailleurs sous la main, au besoin de garder un an encore le fermier, afin de s'instruire par la pratique?»

André resta songeur, puis au bout d'un mois, l'idée prit corps en lui; il sentit se réaliser ce trouble et confus désir d'une vie nouvelle, d'un pays plus heureux, d'un labeur différent. S'en aller!... Ce rêve lui souriait, comme une chose improbable, longtemps souhaitée.

Il fallut qu'il s'en entretînt avec sa femme, dont le sens pratique s'effraya de l'incertain. La contradiction affermit le désir d'André; il réfléchit, chercha, trouva de bonnes raisons d'agir:

--Que faire ici? n'es-tu pas lasse de la vie que nous menons. Veux-tu qu'à soixante ans, je sois un vieux scribe hébété? L'avenir nous attend là-bas. Au moins, nous vivrons chez nous, sous un beau ciel.

Toinette peu à peu se laissait convaincre. Mais André n'osait croire qu'il allait bientôt rompre ses chaînes. Quand la certitude l'en frappait, il était tout ému.

«Quoi! pensait-il, ce rêve que j'avais fait, il faut que ce soit elle, la pauvre morte, qui le réalise, encore, comme par un suprême sacrifice!»

Il songea qu'il allait la laisser. Reviendrait-il jamais avec Toinette au cimetière. Où était son père? Dans un cimetière de province. Où l'enterrerait-on, lui, sa femme et ses enfants?

«Qu'importe, se disait-il, il faut vivre.»

Et les années qu'il avait vécues, si abominablement lentes, il les trouva courtes, en se retournant vers le passé. Tant d'épreuves, de rares plaisirs, des semaines, des mois, des années, des siècles où il avait pensé, senti, souffert, tout cela lui paraissait tenir dans le creux de sa main.

«J'ai trente ans, se disait-il, nous voilà, ma femme et moi, arrivés au milieu de notre vie. Que ce passé nous serve et nous enseigne l'avenir. Nous avons, avant d'arriver à la vieillesse inactive, si la santé ne vous fait défaut, une trentaine d'années encore devant nous: marchons!»

Un an après la mort de sa mère, André, ayant longuement pesé le pour et le contre, était résolu à partir.

Il donna sa démission.

Quand il sortit pour la dernière fois du ministère, il éprouva peu de joie, et presque une involontaire mélancolie. Il avait pâli, étouffé dans sa cellule, mais au dehors, quand il se dit; «Je ne rentrerai jamais plus ici, jamais plus», il fut triste.

Au tournant de la rue, il se consola et en rentrant chez lui, il prit Toinette par la taille et l'embrassa. Aussitôt lui revint, comme une douleur perçante, le souvenir de sa mère. Il l'avait donc oubliée un instant. On pouvait donc ne plus penser aux morts qu'à travers une rêverie et un souvenir résignés? Cette épreuve lui fut utile. Sa douleur se transforma peu à peu en une tendresse pure, un culte grave.

Le départ fut fixé au 1er septembre.

Il fallut penser aux préparatifs. Alors, sur la réserve des quatre mille francs du grand-père Rosin, on prit quelques cents francs pour les achats.

Plusieurs fois de suite, Toinette alla dans les grands magasins où l'on vend pêle-mêle lingerie, mercerie, papeterie, vêtements, joyaux, chaussures, robes, etc. Jamais elle n'y terminait ses emplettes, elle revenait le lendemain. Plus d'une fois André l'accompagna.

Étouffant vite dans l'air chaud, poussé, pressé par une foule compacte et moutonnante, les yeux aveuglés par les couleurs, le pêle-mêle des objets, il suivait sa femme avec une curiosité effarée. Il avait remarqué l'effet produit sur elle par les tentations perpétuelles de ces bazars monstres. Il voyait lui monter aux yeux une lueur de désir fixe, comme il en vient au visage des femmes enceintes. Il l'appelait, elle ne se retournait pas; il lui parlait, les mots ne lui entraient pas dans l'oreille; et par de brusques écarts elle s'éloignait de lui, palpant une étoffe, remuant un objet de luxe, caressant un chapeau, avec des sourires d'enfant, des regards humides, une expression de tristesse et de convoitise.

--Oh! ce n'est pas cher! André, regarde, c'est pour rien!

Tout autour de lui, il entendait des exclamations pareilles; les femmes, de tout rang et de toute condition, se bousculaient, rouges et affolées: le même désir ardent, imprécis, l'envie de tout prendre, de tout emporter, passaient dans tous les yeux, ceux la modeste petite femme à voilette baissée, des demi-mondaines empanachées, et des cuisinières en cheveux.

André suivait Toinette patiemment; elle le promenait, de-ci de-là, par mille détours, dépensant une heure pour un achat de quelques francs.

Et quand, enfin, son mari l'arrachait de là, elle était nerveuse, distraite; l'affolement subit qui lui était monté au cerveau était long à disparaître.

Il fut heureux que ces impressions malsaines prissent fin; le jour du départ approchait.

Après quelques réflexions les de Mercy convinrent de ne rien laisser derrière eux. Ils vendirent leur mobilier, trop vieux pour être emporté. Ce ne fut pas sans tristesse; beaucoup de leur vie intime tenait là; ce fut une grande pitié de voir ces meubles amis s'en aller aux mains des étrangers. Ils gardèrent la table à ouvrage de Toinette, un grand fauteuil rouge où chacun à son tour s'était reposé, et les petits lits d'enfant.

Mais ils ne purent se résigner à quitter aussi les êtres qui avaient vécu avec eux; Plume était morte d'un refroidissement; on convint d'emmener le chat son petit-fils, et le chien. Quant à Félicie, elle n'hésitait point et eût été en Amérique; par son dévoûment elle entrait dans la famille.

Pendant les derniers jours on logea à l'hôtel.

André, avant de quitter leur petite maison, y revint, en parcourut les pièces vides: trois années de leur vie s'étaient écoulées là. Il monta au second, longtemps regarda entre les deux collines l'horizon de Paris: la ville s'étalait au loin, sous un dôme de nuages violets que frangeait l'or du soleil couchant. André sentit combien il est difficile de se détacher du passé, même quand il a été cruel: cependant, pourquoi tarder? La résolution prise, il fallait agir. Alors, d'un mouvement brusque, il ferma les volets, redescendit.

En bas, Toinette, accompagnée des petits, tenait un gros bouquet de soucis et d'anémones; elle le fit sentir à André, avec un sourire d'intelligence: il lui sembla respirer l'âme du jardin où ses enfants avaient grandi.

XII

Trois jours après ils couraient en chemin de fer.

Jamais Marthe et Jacques n'avaient été si heureux; agenouillés devant les vitres ils regardaient, avec des cris de joie, défiler le paysage, ou bien ils s'enquéraient du chat que Félicie gardait dans un grand panier, sur ses genoux. L'animal était fort mécontent de voyager ainsi; un peu de mou frais, offert à propos, l'apaisa. Le pauvre Tob s'ennuyait dans un compartiment de chiens.

On arriva à Châteaulus à neuf heures du matin. Bien que les Rosin fussent prévenus, personne n'attendait à la gare. On mit les bagages à la consigne, on rendit sa liberté à Tob, et Félicie suivit ses maîtres, tenant toujours le chat dans son panier.

Ce fut seulement à cet instant, boitant sur les pavés pointus de la petite ville, traînant ses enfants entre les maisons, que Toinette se reconnut différente d'elle-même, du temps où elle avait quitté Châteaulus, jeune fille, femme de la veille. Elle se sentait bien changée, tout autre, mûrie.

Châteaulus, dont elle avait souvent rêvé, et que, pleine de souvenirs d'enfance, elle croyait plus beau, plus grand dans son imagination, elle le vit alors petit, vulgaire et laid. Aussi marchait-elle sans parler. André, qui n'avait jamais eu d'illusions sur cette triste ville, s'étonnait de la trouver pareille, immuable, tandis que lui ressemblait si peu à l'André d'autrefois. Il s'irritait un peu que les Rosin ne vinssent pas à sa rencontre.

«Peut-être ne se soucient-ils pas de nous voir? Toinette elle-même n'y tient que par convenance, afin de leur montrer les petits et de leur dire adieu avant un lointain voyage. Ouf!--pensait-il, en trouvant lourd un sac de nuit qu'il tenait à la main--je voudrais bien être chez les Crescent.»

On arriva devant la maison, une femme les regardait venir: Mme Rosin. Elle était toute grise de cheveux, blêmie, très vieille. Sa robe, d'une couleur sombre, était usée.

--Vous voilà, bonjour ma fille,--et elle l'embrassa.--Bonjour... (et elle fit un effort de mémoire) André! Ah! voilà vos enfants, bonjour petit, et toi, Madeleine?

--Elle s'appelle Marthe, maman.

Mme Rosin, sans répondre, hochait la tête.

--Ah!--dit-elle enfin--je n'ai envoyé personne, je n'ai pas été non plus à la gare, il vaut mieux laisser les gens se débrouiller tout seuls. Restez-vous longtemps ici?

--Mais non, maman, dans ma lettre...--fit Toinette, très étonnée.

--Ah! je vous dis ça... Vous savez que Guigui n'est pas là, il voyage!

On trouva dans un fauteuil le père Rosin étendu, goutteux, faible de tête. Sa lèvre inférieure pendait, presque morte. La paralysie héréditaire le menaçait. Il dodelina de la tête, se laissa embrasser, et sa main, une main molle, d'un blanc de cire, caressa les cheveux des enfants.

Tandis que Mme Rosin, avec un air distrait installait les arrivants, Toinette et son mari se regardaient, pleins de stupeur.

La maison était froide, les murs nus. On servit le déjeuner, maigre, et le pain, à la fin, manqua. Cependant la mère, comme un robinet d'eau ouvert, laissait tomber les faits et dires d'Alphonse, mais son regard était fuyant, et elle n'exaltait plus son fils: c'était un bavardage puéril, la répétition monotone de pensées, de tours de phrases qui revenaient d'eux-mêmes; elle subissait l'obsession de l'idée fixe, les premières atteintes de la monomanie.

Le père Rosin était de plus en plus vague; sa femme lui mesurant le pain et le vin, le surveillait d'un air renfrogné.

Du départ de leurs enfants, les Rosin en parlèrent à peine, comme si cela ne les intéressait point. Et cette sécheresse faisait grandir dans le coeur d'André et de Toinette, le malaise dont ils souffraient depuis leur arrivée, tant ils étaient dépaysés, incapables de communiquer avec les deux vieillards. La pendule avait de si longs tic-tac emplissant la maison vide, il tombait un tel spleen des murs, que les jeunes gens avaient l'envie irrésistible de se lever et de se sauver, leurs enfants entre les bras.

Si indifférents, si égoïstes qu'eussent été les Rosin pour eux, au moment où le jeune ménage restait en détresse, pourtant c'étaient le père et la mère de la femme, les grands-parents des enfants; et en les voyant si desséchés, si racornis, si rétrécis d'idées et pauvres de sentiment, Toinette et André éprouvaient pour eux une pitié découragée, triste comme les choses qui les entouraient.

André se leva.

--Eh bien!--dit Toinette,--à tout à l'heure, nous allons visiter ma soeur, puis nous reviendrons vous dire adieu. Les Crescent nous ont fait promettre de dîner avec eux. Est-ce loin d'ici, la Meulière?

Personne ne répondit, les Rosin étaient devenus lugubres. La femme dit:

--Crescent! bien mal pour Guigui!--puis elle fit demi-tour et sortit. Rosin dodelinait de la tête d'un air d'acquiescement.

--À tout à l'heure, papa,--cria Toinette.

--Ou-i,--prononça difficilement le père.

Dehors, devant les enfants, ils n'osèrent, par pudeur, échanger leurs impressions. André serra le bras à sa femme; elle essuya une larme, et à voix basse:

--Si changés,--dit-elle,--oh! je suis sûre que c'est Alphonse qui les rend comme ça. As-tu vu ma mère, elle ne paraît plus avoir sa tête à elle. Et la maison, on dirait qu'on a vendu la moitié des meubles.

«C'est le châtiment de leur faiblesse», pensa André. Il dit évasivement:

--Ils ont vieilli, en effet.

Ils arrivèrent devant la porte des Chabanne, qu'on leur indiqua. Leur maison grande et neuve donnait sur la promenade. Ils sonnèrent.

On les introduisit près d'un gros petit vieillard, aux joues pendantes, si grosses qu'on ne voyait plus ses yeux. Il se mit à grogner, et commença de tourner ses pouces en les regardant d'un air profond; à la fin, après beaucoup d'efforts, il parvint à dire, en appuyant sur le premier mot.

--_Elle_ va venir.

Enchanté de sa phrase, il répéta: