Jours d'épreuve: Moeurs bourgeoises

Chapter 17

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«Je pourrais mourir là, après avoir remis ma besogne et personne ne s'en apercevrait avant le lendemain. Je mourrais inutile. Un autre eût aussi bien griffonné les montagnes de paperasses que j'ai amoncelées depuis que je suis ici. Dans le temps j'avais Crescent, maintenant je n'ai plus personne.»

Alors il ressentait un triste et furieux besoin de vivre.

Il croupissait, agonisait: ah! de l'air, du mouvement, une vie autre, si l'on ne voulait pas qu'il devînt fou, enragé. Il pensait à sa jeunesse, à son essai de suicide, et regrettait qu'il eût manqué.

Puis au dehors, l'heure du départ sonnée, il rentrait dans le cruel bon sens qui fait se résigner, lâchement.

C'est qu'alors il pensait au pain quotidien, aux enfants, à la femme.

Cependant, pour anormale qu'elle parût, la suggestion de Damours n'avait pas été perdue. Bien souvent l'idée d'aller en Algérie, d'émigrer, revenait à André. Tout à coup, il se mit résolument à apprendre l'agronomie, à s'en assimiler les théories. Dans un cabinet de lecture spécial, il trouva les livres nécessaires. Puis il s'en allait dans les champs de grand matin, il s'intéressait à la valeur du sol, aux promesses du blé et aux époques où il pousse vert clair, puis tout d'or. Les semailles et la moisson, la fenaison, les labours, tous les grands travaux des saisons l'occupèrent. C'était bien sans application immédiate; peut-être cela ne lui servirait-il jamais? du moins était-ce une occupation, un intérêt. Il apprit ainsi peu à peu à distinguer les graines, les racines, les herbes, les arbres. Puis, il connut les méthodes d'irrigation, de boisement, etc., et il s'intéressait à ses progrès, il en avait un faible orgueil. À trente et un ans pouvait-il se laisser enterrer vivant? Non! Par la pensée et le travail, sinon par l'action, il combattrait la torpeur qui l'envahissait et qui l'eût enfin amoindri, éteint.

Il exerçait ses bras, trompant ainsi son désir d'agir. Il bêchait son jardin et il y récolta des pommes de terre, des haricots et des pois. Toinette, bonne ménagère, s'intéressa à la récolte. Elle s'agitait en peignoir ou en robe de maison, faisait la récolte des fruits, les comptait, les mettait dans le cellier. Elle avait un livre à cet effet; puis elle se mit résolument aux confitures. Elle resta trois mois sans aller à Paris, qui jadis à l'horizon l'attirait, la fascinait. Elle sortait tous les jours avec les enfants, aguerrissait leurs petites jambes. André faisait de grandes marches. C'était une vie saine; ils s'en trouvèrent bien, et leur santé devint forte.

Le parc de Saint-Cloud, solitaire, semblait leur appartenir, et aussi, à l'entour les grandes plaines de blé et d'orge, de sarrazin, de trèfle. Et André parfois, par l'illusion d'un esprit simple et imaginatif, se disait:

«Mais n'est-ce pas à moi tout cela, pourquoi désirer autre chose? qui m'empêche de croire que c'est pour moi que ces paysans labourent, que ces vaches paissent, que dans la forêt, les gardes-chasse battent les taillis?» Mais cette façon trop sommaire de raisonner, ne le contentait pas. Il rêvait quelque coin où il pût vivre, libre chez soi, travaillant sans devoir rien à personne.

Un peu de ses préoccupations à l'égard de Toinette cessait; elle lui donnait plus de joie, et même quelque fierté. En tout ce qui ne touchait pas ses sentiments froids pour sa belle-mère, la jeune femme peu à peu avait changé. Le séjour à la campagne lui faisait du bien. Elle semblait, avec ses caprices, son injustices, l'enfantillage de ses raisonnements, comme ces malades envers qui les remèdes semblent impuissants; puis un beau jour la campagne, la nature opèrent une guérison sourde, et c'est à vue d'oeil que leur santé refleurit.

De même, pour Toinette, la santé morale semblait lui venir.

Elle-même n'eût su dire ce qu'elle éprouvait. Sans doute, elle avait encore bien des accès d'impatience, bien des mouvements irréfléchis, mais elle les sentait plus rares. Son esprit, presque fermé à l'heure de son mariage, s'ouvrait un peu; elle voulait comprendre des livres et des choses, qui, il y a trois ans, restaient clos pour elle. Elle s'étonnait de ne plus voir son mari du même oeil, de ne plus le traiter avec une familiarité d'enfant tour à tour câline, gâtée, colère; sa tendresse pour lui prenait racine profondément. La maladie d'André l'avait éclairée; elle l'aimait davantage, et mieux, comme le père des enfants, le maître du foyer, son maître à elle.

Aussi la question de prédominance s'était enfin résolue, sans affirmations despotiques, sans récriminations insultantes, par la force et la raison des choses. S'intéressant davantage à son ménage et à ses enfants, Toinette comprenait quel vide ce lui serait, si tout cela lui manquait soudain. Son rôle d'honnête femme et de bonne mère commença à lui suffire, dès qu'elle l'eût reconnu assez beau par lui-même.

Elle n'avait plus ces aspirations vagues, ce rêve d'un bonheur infini et romanesque. Des livres d'amour et d'aventures qu'elle avait lus avec rage, il ne lui restait qu'une fatigue. Peu à peu sous l'influence des paroles d'André, de ses actes, l'esprit de Toinette, sorti du chaos, s'ordonnait. Déjà des pensées fortes mûrissaient en elle: la conscience du devoir et l'esprit de famille; sentiments neufs pour elle, et qui prendraient sans doute la vigueur des plantes vierges.

De gros soucis, des chagrins puérils, des choses qui l'énervaient autrefois, la laissaient froide; des partis pris dont elle avait souffert s'évanouissaient, comme des fantômes au soleil.

Elle pensait, raisonnait par elle-même davantage.

C'était une initiation mystérieuse, une vie d'âme nouvelle.

Déjà elle acceptait tacitement la vie, elle savait le prix de sa jeunesse, et vivait au jour le jour, sans déplorer le passé, indifférente à l'avenir.

Enfin dans ce cerveau d'enfant, débarrassé peu à peu des empreintes provinciales, se développait, comme en une terre sarclée et fécondée, assez d'intelligence pour subir la vie, assez de tendresse pour en jouir, assez d'esprit pour en faire, jouir les autres.

Toutes ces impressions, Toinette eût été incapable de les formuler, d'en analyser la millième partie, mais elles se traduisaient, significativement, dans sa façon d'être, plus courageuse et plus tendre, plus résignée, plus gaie, plus saine.

André la regardant, pensait:

--Ah! elle n'est plus la même; pourquoi donc? m'étais-je trompé sur elle? est-elle arrivée à un moment de crise, à une puberté de l'esprit? Je ne puis croire que ce soit moi qui aie eu quelque influence sur elle?

Il était devenu modeste, c'était beaucoup; et son esprit aussi avait donc mûri et gagné; mais il se trompait, car peu à peu, de concert avec les événements, il avait modifié sa femme, moins par ses paroles que par sa façon d'être et d'agir. Son calme, sa bonté, son travail avaient à la longue plus fait sur elle que les raisonnements et les supplications.

«Mais, pensait-il, ces bonnes dispositions continueront-elles?... Oui! car maintenant c'est à moi de les entretenir...»--Un triste sourire passa sur ses lèvres:

«Mieux vaut tard que jamais! mais c'est bien tard, non pour moi ni les enfants qui avons la vie devant nous, mais pour ma mère, elle avait le droit d'être heureuse, pourtant! Ah! j'ai été trop faible!»

Et André songea, avec amertume, que le bonheur des uns s'achète avec le malheur des autres, et qu'il avait fallu que Toinette fût susceptible, sotte et injuste, afin de l'être moins aujourd'hui, et de ne l'être plus demain.

IX

Les animaux donnaient à André, un jour, l'impression qu'il vieillissait.

Plume était grand'mère. Elle avait des airs posés, des mouvements alourdis; sa fourrure lustrée revêtait des formes grasses. De tous les chats et chattes qu'elle avait engendrés, il restait un petit-fils, un souple et comique animal, couleur de lait, charmant à voir batifoler, blanc, avec sa grand'mère noire.

Tob était un bon chien: ses yeux bruns avaient une expression humaine; vif et joueur avec ses maîtres, il se laissait tyranniser parles enfants et, sans se plaindre, léchait leurs petites mains.

Habitué aux chats, il jouait avec eux avec condescendance ou, fatigué, regardait avec fixité des canaris en cage, suspendus à la fenêtre de Toinette. Heureuse de jouir d'un plaisir sans en avoir la peine, elle laissait l'entretien des oiseaux à Félicie qui, ravie d'avoir bêtes et gens à soigner, disait:

--Ici, c'est la maison du bon Dieu.

Un soir d'été, une fraîcheur commençait à sortir du gazon; Toinette appela la bonne pour qu'elle passât aux enfants des vêtements plus chauds.

Félicie accourut. Elle les prit avec tendresse et les emporta comme s'ils ne pesaient rien; ils riaient dans ses bras, heureux d'être aimés.

--Brave fille! dit André.

Toinette en convint; depuis plus de deux ans qu'elle était à leur service, elle s'était attachée à eux de plus en plus. Pendant la maladie d'André, elle s'était multipliée. On n'avait jamais de reproches à lui faire.

Nature peuple, à la fois rude et bonne, de corps trapu, de figure forte et sans beauté, où une bonté de chien s'exprimait par les yeux, humides, elle se tuait de travail, afin de s'en porter mieux. Tendre pour les animaux, l'hiver, dans sa chambre, elle laissait dormir Plume sous l'édredon, et Tob sur une natte. Elle les épuçait dans ses moments de loisir, ou lisait un vieil almanach de Liège, qui composait toute sa bibliothèque.

Elle aimait les enfants, Jacques surtout, d'une passion sourde, qui dominait en elle toutes les autres; elle servait madame avec des soins touchants; pour monsieur, elle brossait délicatement ses vêtements, cirait frénétiquement ses souliers. Sans le savoir, elle aimait son maître.

André pressentait en elle un secret de jeunesse, une liaison avec un bourgeois aisé, qui l'avait ensuite honteusement abandonnée. Il estimait surtout sa probité.

Toinette avait été longue à se rendre, à convenir des rares qualités de Félicie; mais ce qui, à la fin, l'avait conquise, c'est que la servante, vivant de café au lait et d'un peu de légumes, ne touchait jamais à la viande ni au vin.

Sa seule gourmandise était des galettes en pâte levée, et toute la maison aimait tant ces gâteaux qu'il en restait à peine à Félicie; être ainsi privée faisait sa joie.

Ses gages étaient exigus, et elle ne demandait rien; avec cela, elle économisait.

Ses maîtres l'admiraient presque, souhaitaient qu'elle ne les quittât point, qu'elle fût et devînt pour eux une de ces servantes du vieux temps qui voyaient naître les enfants, les servaient devenus hommes, et morts leur fermaient les yeux.

Après le dîner, quand Marthe et Jacques furent couchés, Toinette et André ne purent se résigner à remonter si tôt. Il avait fait pendant le jour une chaleur étouffante; ils respiraient seulement à cette heure la fraîcheur nocturne. La lune, toute ronde, éclairait le jardin de ses rayons bleus, les allées luisaient, blanches.

Le silence planait sur le village et la campagne. L'horizon de Paris était piqué de points de feu, comme une illumination lointaine. Des vers luisants brillaient dans l'herbe, de grosses phalènes voletaient.

Depuis longtemps Toinette et André n'avaient eu une soirée pareille, ils en goûtaient le charme tendre et vivifiant.

Ils se taisaient; André avait passé son bras autour de la taille de Toinette. Un nuage, comme un crêpe noir, passa devant la lune; tout fut sombre. Il chercha la joue de la jeune femme, et celle-ci ne détourna point les lèvres. Ils sentaient dans le renouveau de cette belle nuit, parmi les roses en fleur, qu'ils s'aimaient encore et toujours, quand même, hélas! et malgré tout!

Les chagrins, les méprises inévitables qu'ils traînaient à leur suite, n'empêchaient pas leur tendresse, lui donnaient, au contraire, une saveur plus grande, un peu amère. Quand la lune reparut versant sa lumière, il leur sembla que ses rayons entraient dans leur coeur.

De la terre, ils avaient peu à peu levé leurs yeux vers le ciel d'un azur sombre, où la Voie lactée jetait un voile de gaze; tous les astres tremblotaient dans la clarté lunaire.

--Que d'étoiles, mon Dieu!--murmura la jeune femme,--alors ce sont des mondes?

--Oui, dit André, des mondes.

--Sont-elles habitées?

--On peut le croire pour certaines.

--Les a-t-on comptées?

--Elles sont innombrables.

--Mais le ciel finit bien quelque part?

--Non, c'est l'infini, il n'a ni commencement ni fin, ni haut, ni bas.

--Mais enfin, un Dieu a créé cela?

--Oui, une force inconnue a vivifié la matière, mais la matière peut aussi bien avoir existé de toute éternité.

--Qui donc a créé la religion?

--Ce sont les hommes, il y a autant de religions que d'époques, que de peuples.

--Crois-tu que Dieu nous entende, qu'il exauce nos prières, qu'il fasse des miracles?

--Non,--dit André,--les lois de la nature sont immuables.

--Mais alors, pourquoi vivons-nous?

--Nous vivons, c'est assez: le mot du mystère nous échappe, mais une intelligence moyenne, mise en présence de la nature et des hommes, peut comprendre que nous avons un devoir à remplir.

--Lequel André? celui de vivre?

--Tout simplement, de vivre selon les idées de bien et de justice qui sont innées en nous, et que l'éducation développe.

--Mais André, après la mort?...

--Eh bien?

--Tout sera donc fini?

--Pourquoi serait-ce fini? Rien ne meurt, tout se compose et se décompose.

--Mais notre âme, notre conscience, meurt-elle ou nous survit-elle?

--Je ne peux pas te répondre, chacun peut suivre l'espoir qui le flatte le plus.

--Et toi, que voudrais-tu, André?

--Me reposer, ce doit être si bon, après la vie.

--Et une récompense ou un châtiment?

--La conscience nous la donne de notre vivant.

--Mais les pauvres gens, André, ceux qui n'ont jamais eu de joie?

Il soupira et dit:

--Regarde une forêt, les grands arbres étouffent les petits; regarde les animaux, les gros mangent les petits. Le mal est nécessaire, il est la condition de la vie.

--André, est-ce que tu ne penses jamais à la mort?--Et Toinette eut un frisson léger.

--Souvent!--dit-il.

--Et elle ne t'effraye pas?

--Non, chère femme, je ne la souhaite pas, tant que les miens auront besoin de moi, ni même tant que je pourrai être utile à quelqu'un; mais vieux, la tâche finie, sans gros remords, ayant fait de ses enfants des êtres vigoureux et honnêtes, ne crois-tu pas que ce soit un grand soulagement que de s'éteindre?

--On doit bien souffrir?

--C'est un moment; il n'est terrible que pour notre imagination.

--Nous mourrons ensemble, André?

--Espérons-le, ma chère!...

La nuit devenait fraîche; ils rentrèrent, pensifs.

Les enfants dormaient, d'un gros sommeil, en souriant. Penchés aux chevets de Marthe et de Jacques, premiers-nés de leur tendresse, chair de leur chair, ils ne purent s'en éloigner.

--Comme ils nous ressemblent?--disait-elle.

--Ils sont nous!--répondait-il.

C'était vrai; tout le jour dans leurs jeux, leurs impatiences, leurs fougues, Marthe et Jacques, en plus des ressemblances physiques accusaient déjà l'hérédité du geste, de la voix, de l'âme.

X

Un matin André dormait encore, quand un employé du télégraphe apporta une dépêche. Félicie remit l'insolite papier bleu à Madame qui le prit, le retourna et le jeta sur la table.

Cependant la curiosité l'emportant, elle releva le rideau afin qu'un rayon de soleil tombât dans le visage d'André, dont les paupières troublées s'ouvrirent.

--Il y a là un télégramme.

--Ah! donne!

Et dans le court instant qui s'écoula, il sentit battre son coeur et eut l'intuition d'un malheur; toute dépêche arrivant brusquement l'étonnait ou l'inquiétait; mais jamais il n'avait éprouvé une telle crainte. Il ouvrit, et une expression de douleur, comme une grimace effarée, passa sur son visage; on l'appelait en hâte au couvent.

--Tiens, lis...

... Et précipitamment, il s'habilla.

Toinette restait muette, la mauvaise nouvelle dans les mains.

--Pauvre femme! répétait André, pauvre femme!

--André, veux-tu que j'aille avec toi?

--Non, merci! où est ma cravate? vite, mes bottines! Et il répétait:

Ah! pauvre femme!--d'une voix tremblante qui bouleversa Toinette.

--Ne t'effraye pas, la dépêche ne dit pas que ta mère...

--Sans doute! oui!...--Et fébrilement il se vêtait, tournant dans la chambre avec une angoisse indicible.

«Non, la dépêche ne disait rien, mais il devinait, elle était bien malade, elle allait mourir. Mon Dieu! pourvu qu'il arrivât à temps.»

--André, prends quelque chose, ne t'en va pas à jeun!

--Oui, oui!...--En même temps il descendait l'escalier quatre à quatre.

--Félicie, ayez bien soin de Madame, ma mère va peut-être mourir!

--Jésus!--murmura la pauvre créature. Et le coeur subitement retourné, elle regarda André fuir vers le chemin de fer.

Il courut comme un fou, sauta dans un wagon. Ses oreilles bourdonnaient. Il se répétait: «Elle va mourir!» et le bruit des roues sur les rails, comme un refrain obsédant et monotone, ronronnait:

«Elle va mourir, mourir, mourir!»

Et ce mot funèbre se répétait de plus en plus vite, torturant comme un cauchemar. André s'enfonça la tête dans les mains, se boucha les oreilles. Il était seul.

Quand il releva les yeux, une vallée creuse était pleine de soleil, des maisons blanches se détachaient entre les arbres, la Seine, au loin, brillait comme un ruban d'argent, les jardins étaient en fleur. Était-ce possible, la mort?

Et de répugnants détails préoccupaient, hantaient André: les déclarations officielles, le choix des tentures funèbres, l'enterrement; il se voyait tête nue, suivant le cercueil. Cette pensée l'étouffait.

Et tout à coup il se moqua de lui-même. Il relut la dépêche, elle n'était pas signée: «Votre mère très malade, venez vite.» Très malade? lui aussi avait été près de mourir! Elle vivrait. Pourquoi s'effrayait-il tant? Il n'avait qu'à rejeter ce poids écrasant qui lui pesait sur le coeur.

Il n'y parvint pas.

Hors du train, il sauta dans une voiture.

«Elle ne marche pas», pensait-il! Et il grinçait des dents. Puis il eut peur qu'elle n'arrivât trop tôt, car il se sentait lâche devant le spectacle qui l'attendait. Il écarta les visions mortuaires. «Tout ceci est un rêve», murmurait-il. La rapidité de l'événement le confondait. «Quel stupide cauchemar!»

Mais depuis huit jours il ne l'avait pas vue. Elle était bien pâlie alors, il s'en souvenait! Comment eût-il pu se douter, pourtant!...

La voiture s'arrêta devant la porte à linteau de pierre ornée d'une croix.

«C'est vrai! c'est vrai!» murmura André et, pour payer le cocher, sa main tremblait.

Il sonna. La soeur tourière, qui l'introduisit, avait une mine grave. Elle parla de la miséricorde de Dieu, puis d'un ton très simple:

--Oh! elle est tout à fait mal! dit-elle.

André s'élança dans l'escalier, la précédant. Au fond du corridor il vit la porte entrebâillée; une odeur d'éther traînait. Et devant cette porte presque ouverte, il n'osa entrer, se jeta dans le petit salon à côté, cherchant Odile.

Elle parut, les yeux rouges. À la vue d'André, elle faillit laisser tomber la tasse qu'elle portait et hocha la tête avec reproche:

--Ah bien! il est grand temps! elle mourrait toute seule, comme un chien!

Ce mot injuste le bouleversa.

--Odile, je n'ai la dépêche que de tout à l'heure!

Et il s'accusait tout bas: «C'est vrai, depuis huit jours; ah! égoïste, mauvais coeur!»

--Peut-on la voir?

Elle eut pitié de son état et s'effaça devant lui. Il entra dans la grande pièce sombre, à l'air raréfié. Tout au fond, dans la blancheur des draps, Mme de Mercy reposait, livide.

Il s'avança; le sol manquait sous ses pieds. Il vit le docteur de la famille assis près d'elle.

Ils échangèrent un signe de tête. André, tout près du lit, vit que sa mère reposait. Son nez s'était pincé, ses yeux cavés, une sueur perlait sur son visage ossifié.

Il eut presque un soulagement de voir qu'elle, dormait.

Le docteur s'était levé, il s'approchait de la fenêtre.

--Eh bien!--dit André avec anxiété, mais n'espérant déjà plus.

--Elle meurt d'une maladie de coeur. Depuis un an qu'elle souffrait beaucoup, elle ne m'a pas fait demander une seule fois. Voilà trois jours qu'elle est au plus mal; on ne m'a fait prévenir qu'hier soir!

Sans parler, André le regardait avec angoisse.

Le médecin haussa les épaules tristement, et ajouta pour dire quelque chose:

--Quand la lampe est usée, que l'huile manque...

Il agita les lèvres, comme s'il soufflait une, lumière.

--Alors... quand?...--Et André n'osa préciser. Le médecin n'osa comprendre; il alla prendre son chapeau disant:

--Quand je reviendrai? Ce soir.

--Que faudra-t-il faire?

«Rien!» pensait le médecin. Il dit évasivement:

--Toutes les deux heures, une cuillerée de la potion alcoolique. La bonne est au courant.

Il hésitait comme s'il avait encore quelque chose à dire, mais il préféra se taire, et avec un geste d'impuissance, il serra correctement la main d'André et sortit.

André le remplaça au chevet du lit.

«Cinq jours, s'il était venu cinq jours plus tôt il l'aurait trouvée alitée, il eût immédiatement fait appeler le docteur, il... mais non, puisqu'elle était condamnée! Pauvre mère!... Il se la rappelait quand il était petit enfant, plus tard jeune homme. Qu'elle était faible! C'est elle qui avait consenti à ce mariage dont elle n'avait retiré que déboires!» Et sa douleur s'avivait par le remords de n'être pas venu la voir. «Maintenant perdue, parlerait-elle, retrouverait-elle quelque force, la lucidité nécessaire? Par sa faute, il avait perdu le meilleur d'elle, ses adieux de tendresse, ses recommandations suprêmes.» Et comme une litanie qu'il ne pouvait étouffer, revenait ce mot:

--Ah! pauvre femme!

Comme les défauts de son caractère paraissaient petits, nuls à cette heure dernière, à côté de ses qualités aimantes de son dévouement. Et André se sentit déchiré de remords. Aurait-il dû la quitter jamais? Elle, veuve, encore jeune, avait repoussé plusieurs partis, afin de se consacrer à ses seuls enfants. Sa fille Lucy, sa chère tendresse, était morte. Puis son fils l'avait quittée, pour une étrangère.

«Telle est la vie,» soufflait une voix à André. Mais il s'indignait de cette réponse bête, trop facile et pourtant vraie.

«Pour sortir de sa torpeur, pour échapper au suicide, André trop jeune avait dû se marier. C'était la vie! Sa femme, enfant elle-même, n'avait su comprendre, ni aimer sa belle-mère: c'était la vie! Et seule, après tant de sacrifices de tendresse et d'argent, la vieille femme devait mourir sans la consolation d'être aimée, sauf par son fils, de la famille nouvelle que son dévouement avait fait subsister: c'était la vie! l'étroite, l'inepte et inexorable vie!...

Cette pensée lui déchira le coeur; il pleura.

Mme de Mercy, au bout d'une heure, sortit de sa prostration; il se pencha sur elle:

--Mère, dit-il doucement, mère, c'est moi, ton fils.

Il rencontra un oeil sans pensée; la bouche livide resta muette. Odile fit prendre à sa maîtresse la potion ordonnée, écarta André du lit, donna quelques soins minutieux.

Quand ce fut fait, il revint et se rassit accablé.

À deux heures, il n'avait encore rien pris. La vieille bonne, qui s'en doutait, le tira par la manche et, dans le salon à côté, lui servit un bouillon.

--Merci, Odile,--dit André, et il ne put manger.

--Allons,--dit-elle bourrue,--dépêchez-vous, ce sera froid!

Il obéit comme un enfant, mais les premières cuillerées l'étouffèrent et il se mit à pleurer. Attendrie, elle le regardait, avec des lèvres balbutiant à vide:

--Ah c'est un grand malheur que Madame soit venue ici, c'était du mauvais air pour elle.

Et avec une cruauté inconsciente qui déchira le coeur d'André, elle racontait les jours de spleen de Mme de Mercy, ses dévotions, ses pénitences, ses longs entretiens avec l'aumônier, sa défense formelle qu'on prévînt son fils.

Maintenant, il comprenait; tant qu'un devoir continu, un service à rendre, un sacrifice à faire avaient raidi sa mère, elle avait vécu. Puis tout lui avait manqué, et depuis son entrée dans le couvent, elle s'était abandonnée au mal, laissée mourir, ne pensant plus qu'à son salut.