Jours d'épreuve: Moeurs bourgeoises
Chapter 16
Mais quand la froide raison avait dit cela à André, une révolte lui faisait souhaiter que Toinette, coûte que coûte, fût mère. Elle ne devait pas l'être; alors, tel est le coeur humain, il s'en réjouit avec elle, tristement.
Les Crescent avaient quitté Paris depuis six mois, réglé toutes leurs affaires, accordé une pension honorable à la marâtre, malgré ses torts. Séduits par la grande maison du mort, la Meulière, et le bois et les terres environnants, ils s'y installèrent, satisfaisant là le rêve de repos de toute leur vie. Lui, à cinquante ans passés, était las de se lever le matin à cinq heures, de partager sa vie entre le ministère et les leçons. Ils se reposèrent. Crescent écrivait souvent; c'est par lui qu'André était tenu au courant des faits et gestes de la famille Rosin.
Le mariage de Berthe était presque conclu: il se fit. Crescent fut témoin, il écrivit les détails, mais avec une réserve qui forçait André de lire entre les lignes. Berthe engraissée était devenue très provinciale. Le triste vieillard, son mari, était au comble du bonheur, mais maladif, soufflé de graisse. Un jour ou l'autre elle serait riche. _Amen_!
«Je vois de temps à autre le grand'père Rosin, écrivait Crescent dans une dernière lettre, et je lui parle de Toinette, de vous. Il paraît comprendre. Ses yeux, dans sa figure paralysée, ont gardé une expression lucide. On ne me laisse jamais seul avec lui. J'ai à ce sujet des choses bien singulières à vous dire de vive voix.
Nous allons bien, cependant depuis que je me repose, il me semble que je suis plus fatigué et que, le croiriez-vous, je m'ennuie même un peu? Je vais m'occuper de gérer nos biens, afin d'occuper utilement mon esprit. Quand donc viendrez-vous nous voir? Ma femme serait si heureuse. La fortune ne l'a pas changée: elle ne s'habille pas de la journée, et en simple robe de chambre, elle soigne son jardin, qui est une bien petite partie du jardin, et fait elle-même ses confitures. Nous en envoyons sept à huit pots à Marthe et à Jacques.»
VI
André, sur la fin de l'été, se sentait de plus en plus fatigué. Les soucis, gros ou petits, l'énervaient, l'irritaient davantage. Résigné et patient à l'ordinaire, il manquait de courage, souffrait des variations du temps, passait des nuits mauvaises. Et Toinette semblait traverser, moralement, une crise analogue. Si elle ne rêvait plus sur la terrasse, et si elle lisait moins de romans, elle avait l'humeur plus inégale, et elle en fit souffrir ses enfants et son mari. Elle se plaignait plus fort de leur vie close et s'insurgeait contre les privations.
Elle eût voulu des robes, des plaisirs de coquetterie, d'amour-propre. Une lassitude des petites corvées quotidiennes la rendait plaintive ou agressive. Et comme une protestation sourde, des regrets de jeune fille lui venaient aux lèvres, injustes, inutiles. Elle tendait les bras désespérément, disant:
«Oh! je m'ennuie! je m'ennuie!...»
... Tandis que Marthe, déjà maligne, l'entendait et semblait comprendre.
Cela irritait André. De ce côté, les préoccupations ne finiraient-elles donc jamais? Il s'était bien résigné, lui; pourquoi sa femme n'en ferait-elle pas de même? Quel meilleur sort eût-elle eu, vieille fille en province? Au lieu de lui, porteur d'un nom et d'une pauvreté sans reproche, quel cuistre eût-elle épousée? Mais, il se l'avouait, les provinciales se détachent difficilement de la crotte des rues natales. À quoi servait-il à Toinette de s'appeler Mme de Mercy? qui le savait? que lui en valait-il? tandis qu'à Châteaulus, elle était quelqu'un; passait-elle le dimanche sur le Cours, on disait: «Ah! voilà mademoiselle Rosin. Elle a mis sa robe bleue, etc.»--«À cela, pensait-il, je ne peux rien.
Mais pourquoi ne pas accepter notre vie, puisqu'elle est fatale, inévitable?»
Oui, lui, l'homme, qui avait du jugement et quelque expérience, pouvait raisonner ainsi, mais elle, encore presque enfant, ignorante de tout, loin de trouver les choses à son gré, les jugeait au contraire par trop différentes du vague idéal qu'elle s'en était fait.
Des souvenirs de couvent lui revenaient, et elle les disait à André, avec excès. À la longue cela l'agaçait. Il n'osait répondre:
«Oui, mais pendant ce temps-là, vous n'aviez rien à faire qu'a savoir vos petites leçons, pianoter, et caqueter avec vos amies, sans devoir ni responsabilité. Vous en avez aujourd'hui.»
Ou bien elle disait:
--Ah! quelle fatigue, il m'a fallu changer deux fois de pantalon à Jacques; j'ai recousu trois paires de bas, j'en ai mal à la tête.
«Parbleu! pensait-il, moi aussi j'ai mal à la tête!»
Dans ces dispositions mutuelles, Toinette et André s'aigrirent, un mauvais vent souffla sur eux. Elle surtout était agressive, méchante. Dans les discussions elle répondait à côté, blessante souvent. Jamais elle ne revenait la première. André, las, cessa d'être faible, commanda. Elle dut se taire, céder; mais lui, épiant les regards hargneux et sournois de sa femme, se disait:
«Je suis peut-être trop dur? Et non! il faut être le maître.»
Et en même temps il trouvait cette idée prudhommesque, ridicule.
Le maître! Et il pensa à tous les compromis, à toutes les lâchetés de l'homme, aux surprises du coeur et des sens, aux raccommodements sur l'oreiller...
Un jour, au bureau, il se sentit la tête lourde; un peu de fièvre le prit. Il se disait, portant la main à son front:
«Pourquoi donc ai-je si mal?»
Et par moments, il s'arrêtait dans son travail, plein de stupeur, hébété.
Le lendemain, il dormait encore, d'un sommeil lourd de cauchemar, que les rideaux étaient tirés, Toinette debout, et les enfants habillés.
--Eh bien André!--cria-t-elle, et elle le secoua légèrement.
Il ouvrit des yeux effarés, dont l'expression vague était douloureuse et suppliante.
--Qu'est-ce que tu as?
--Mais rien, rien.--Et il fit effort pour se lever.
--Tu es malade?--Toinette lui prit les mains.
--Mais non, un peu fatigué, tout au plus.
La nuit, il eut une fièvre ardente, dont Toinette, presque hors du lit, sentait la chaleur, comme près d'un brasier. Au matin elle ne voulut pas le laisser se lever, et envoya chercher un médecin.
André avait la fièvre typhoïde.
Toinette le soigna, négligeant par accaparement jaloux, de prévenir sa belle-mère, «pour ne pas l'inquiéter inutilement.» Elle avait relégué les enfants dans une chambre, au second. Et redevenue calme, après le bouleversement causé par la déclaration du médecin, elle s'installa au chevet d'André et ne le quitta plus. Leur bonne, Félicie, la secondait. Sa mère gardait les petits.
Les deux ou trois premières nuits laissèrent peu de repos à Toinette. Elle sommeillait sur un fauteuil, par instants.
Ses griefs contre son mari n'étaient plus si nets; elle se disait encore:
«Comme il était devenu grondeur.» Mais elle ajoutait: «C'est que la maladie couvait en lui.» Puis elle reconnaissait presque ses propres torts.
André eut le délire. Une nuit que Toinette relayait la bonne, elle eut horriblement peur; il jetait des mots sans suite; elle entendit son nom et des reproches incohérents, l'appel de ses enfants jetés d'une voix brève et sans timbre, qui l'épouvantait, dans le silence de la petite maison. Elle n'osait s'approcher de lui, craignant qu'il ne la frappât.
--Toinette!... répétait-il dans le délire.
Elle crut qu'il l'appelait; alors avec la même intonation que certains jours:
--Tu me fais mal!--disait-il,--tu as tort!... Tu as bien tort!
Elle le regarda encore et, vaincue par la pitié, honteuse jusqu'au fond d'elle-même, elle s'approcha, et de son mouchoir essuya la sueur qui coulait sur cette figure décomposée.
Il se tut, devint plus calme.
«Quoi, même dans le délire, il criait ces mots qu'il avait dits déjà, autrefois, quand elle était dure ou injuste pour lui. Il fallait donc qu'il souffrît bien! Oh oui! elle avait tort, elle le sentait violemment. Il était si bon, si dévoué, si laborieux. Elle, était injuste, demandait trop.»--Et soudain ces mots d'André: «Tu as tort!... tu me fais mal!...» tintèrent à son oreille, lui parurent avoir un sens terrible. Mon Dieu! si André était très malade? le médecin avait l'air bien grave; se faisait-elle illusion? s'il allait mourir!...
--André! André! cria-t-elle.
Il ne répondit pas, immobile et rigide.
--André! réponds-moi! mon André!
Il y eut un silence.
Alors l'idée terrible lui entra dans le coeur. André pouvait mourir! Et ce serait de sa faute à elle, peut-être! mais seule au monde, que deviendrait-elle, avec ses deux enfants? Ce n'est pas ses parents qui la nourriraient; mendierait-elle aux Crescent l'aumône? À cette idée Toinette souffrit mille morts, elle se précipita sur le lit de son mari, mit la tête sur sa poitrine, épia son souffle; des larmes jaillissaient de ses yeux, coulaient sur son visage, l'aveuglaient.
--Mon Dieu! mon Dieu!--répétait-elle et elle ne savait dire que cela. Soudain elle se jeta à genoux, balbutiant à voix basse des prières rapides, avec de grands soupirs. Reprise aux superstitions de son enfance, elle invoquait Jésus, Marie et les Saints, leur promettait des cierges. Elle se releva soulagée, sans oser croire à l'efficacité de ses prières.
Ce ne fut que trois jours après que le médecin répondit d'André. Ensuite vint la convalescence, longue. La première fois que son mari, après le temps d'un régime sévère, put sucer une côtelette, Toinette pleura de joie. Les enfants étaient sur le lit, à côté de leur père, étonnés. Car il lui était poussé une barbe brune et drue, et ses yeux, cerclés de bleu dans une figure jaune, avaient le regard d'un homme qui revient d'un long voyage, en des pays mortels.
Toinette, malgré ses bons sentiments, ne lui demanda point pardon. Son dévoûment avait parlé pour elle. À son tour, elle tomba malade, de fatigue. Des soins la remirent.
La vie reprit son cours; en apparence rien n'était changé. Mais leurs âmes avaient supporté une épreuve salutaire. Toinette pensait: «Dire qu'il aurait pu mourir, pauvre André; que serions-nous devenus!» Et comme le médecin et le pharmacien purent être payés sans trop de peine, elle eut une petite joie d'orgueil, comme ménagère, et ne trouva plus la vie si rude.
André se disait:
«Si pourtant j'étais mort, que seraient-ils devenus?» Et la vie, le travail, à cette idée, lui semblèrent doux.
Un des derniers beaux jours d'octobre, il se promenait avec Toinette, dans le parc. Les feuilles séchées criaient sous leurs pas, l'automne épandait autour d'eux une froide mélancolie.
--Te souviens-tu, demanda André, de notre première promenade, ensemble, aux portes de Châteaulus, à la campagne des Crescent?--Nous étions gais et heureux alors.
--Nous étions jeunes,--dit Toinette; et elle crut avoir dit une niaiserie, mais le sentiment qu'elle exprimait était juste.
--Oui, dit André, et maintenant nous sommes plus sérieux, n'est-ce pas?
--Oui,--fit elle, rêveuse.
De nouveau ils se regardèrent: ils avaient changé.
Sa barbe vieillissait André, mais lui donnait l'air plus mâle, plus fort; il avait un regard bon, comme autrefois, mais plus grave.
Elle plus faite, plus forte, avait un charme de jeune femme, de jeune mère.
Ils se sourirent, car ils étaient jeunes encore, après sept ans de mariage, et ils éprouvaient un obscur désir, un besoin irréfléchi d'action, de lutte et d'énergie. En eux-mêmes, ils sentaient que leurs belles forces ne pouvaient être perdues, que quelque chose arriverait, ils ne savaient quoi, qu'une vie nouvelle occuperait leur volonté, leurs efforts. C'était en eux le mystérieux pressentiment d'un inconnu certain.
Et Toinette murmura:
--Nous nous souviendrons de cette promenade.
Ils n'eurent pas besoin d'en dire plus, car les rêves qu'ils eussent formulés en ce moment eussent été impossibles ou risibles, tandis que dans le silence, de vagues espérances les flattaient.
--Voici bientôt l'hiver,--dit Toinette en montrant de sombres nuages.
--Le printemps reviendra, dit André.
Et l'espoir qui les berçait, était presque aussi net que cette certitude, qu'après les jours de gel et de boue, apparaîtraient les jours de soleil.
Un soir, au retour du bureau, voyant sa femme ranger des papiers, il eut envie d'en faire autant; les tiroirs de son secrétaire étaient bourrés, et il n'attendait qu'une occasion.
Entre beaucoup de lettres qu'il brûla, certaines lui parurent intéressante, elles étaient de Damours.
Successivement, l'avocat y annonçait que son voyage à Alger s'était bien effectué, que les distractions, les excursions avaient fait grand bien à Germaine.
Puis venait une interruption, une ou deux lettres perdues.
Celle-ci, très longue, annonçait l'intention de se fixer à Alger, d'y vivre. La réputation de Damours lui garantissait une grande clientèle, très vite, une des premières places. André se rappelait même avoir dit à Toinette:
--C'est une bonne idée.
À quoi elle avait répondu:
--Vous ne regrettez pas de ne pas avoir épousé Germaine?
--Pourquoi donc?
Elle n'avait pas osé répondre: «Parce qu'elle est riche!» sentant bien que ce serait une méchanceté injuste.
Dans une autre lettre, venaient, selon la promesse donnée, des appréciations sur la propriété des de Mercy, sise dans la plaine du Chélif. L'avocat y constatait en substance, la beauté des terres, le bon état de la ferme, mais aussi la mauvaise foi du fermier, le peu de contrôle exercé par l'intendant d'une grande propriété, appartenant à une ancienne amie de Mme de Mercy. Cet homme, ne dépendant pas d'elle, acceptait des pots-de-vin, sa surveillance était nulle. «Il est malheureux, écrivait Damours, que vous ne puissiez gérer votre terre vous même, elle rapporterait le double.»
Ces lignes, André s'en souvenait, l'avaient frappé alors, comme émeuvent certains rêves, avant que le réveil n'en montre l'inanité.
Et pourtant, ce mot d'Alger, et l'évocation de ce pays, le troublaient de loin en loin, mystérieusement.
André, resté songeur pendant quelques jours, écrivit confidentiellement à Damours, qui ne répondit pas directement, «mais pourquoi André, jeune encore, ne s'intéresserait-il pas à l'agronomie, ne s'assimilerait-il pas des connaissances dont il ne pourrait que profiter, cette petite propriété devant, par la force des choses, lui revenir un jour?»
André eut alors un intérêt dans sa vie, mais il n'osa s'en ouvrir à sa femme.
VII
Sur la fin de l'hiver, on apprit la mort du grand-père Rosin.
Toinette pleura beaucoup. Il avait toujours été bon pour elle.
Ses parents héritaient d'une quinzaine de mille francs. Toinette, elle, de quatre mille, comme legs particulier. Crescent, qui tint André au courant de tout, lui transmit des détails à la fois répugnants et grotesques. «Les Rosin avaient été plus désolés par les quatre mille francs de leur fille; que réjouis par leurs quinze mille. Berthe, horriblement vexée, s'était renfermée dans sa maison.» Et Crescent disait toute l'âpreté de ces provinciaux, leur joie cupide, leurs colères honteuses, tout ce qui s'agitait de sordide dans leur âme.
Quand ils touchèrent l'argent, les de Mercy eurent la sagesse de le placer. André avait offert à sa femme des robes, des chapeaux, des futilités tant convoitées jadis; elle le remercia.
Les mois de nouveau passèrent.
Toinette ne sortait point, s'occupait de Marthe et de Jacques, si absorbants déjà.
Le petit garçon s'était emparé à son tour du vocabulaire de sa soeur; mais elle, déjà n'estropiait plus les mots, les prononçait avec des inflexions mignardes qui ravissaient André. Puis elle faisait des questions auxquelles il devait répondre. Ses quatre ans étaient curieux, précoces et charmants. Câline déjà comme une femme, souvent boudeuse ou rebelle envers sa mère, elle réservait à son père des baisers mignons, des frôlements de tête contre son épaule.
Bien des fois, il rentrait du bureau exténué, et rien ne le ranimait mieux que de bercer Marthe sur ses genoux ou de faire sauter Jacques en l'air. Toinette, dans la journée, apprenait à sa fille à lire, et le soir, André écoutait avec bonheur l'enfant redisant les lettres d'une voix hésitante, et que le sommeil éteignait; puis la leçon finie, elle se renversait en arrière, les cheveux au vent, réveillée avec un petit éclat de rire triomphant.
Où elle était belle aussi, c'était le soir, déshabillée, tendant, hors de sa longue chemise flottante, ses bras nus aux baisers. Toute endormie, elle répétait une enfantine prière, aux rimes naïvement absurdes:
Petit Jésus, mon Sauveur, Venez naître dans mon coeur, Ne tardez pas tant Parce que la petite Marthe vous attend. Mon Dieu, donnez la santé à papa, à maman Et à tous mes parents, Faites-moi grande et sage, Comme une image. Au nom du Père et du fils et du Saint-Esprit,
Ainsi-soit-il.
André obtint qu'on y substitua _Notre Père qui êtes aux Cieux_. Peu à peu ses idées avaient perdu de leur absolu. Avait-il eu lieu de regretter que Toinette ne fût pas plus fervente? Peut-être. Souvent la religion, par sa règle rigide, l'espoir du Paradis, la crainte de l'Enfer, maintenait dans le bien ceux qui manquaient d'intelligence ou de courage pour marcher droit, seuls.
Et n'était-ce pas beaucoup aussi que tant d'âmes meurtries trouvassent là un dernier refuge, un baume à la souffrance de vivre, un grand courage pour mourir?
«Que deviendraient sans la foi, des âmes comme celle de sa mère? Trop mondaines jadis, et restées trop vaines pour se résigner à la vie telle qu'elle est et se contenter de la satisfaction austère du devoir accompli, incapables de renoncer à une sanction après leur mort, avides d'idéal et de justice, n'était-il pas heureux que la religion leur fit une existence tolérable, une agonie presque douce?
Ces impressions, la dernière visite qu'André avait faite à sa mère avec la petite Marthe, les avait renforcées.
Il l'avait trouvée très affaiblie; les rideaux à demi fermés au jour d'hiver, ne laissaient passer que peu de clarté. Elle se tenait assise, droite, comme elle s'était tenue toute sa vie, avec des regards perdus vers un coin de la chambre, où, sur le mur, un christ d'ivoire tordait ses bras.
--C'est toi, André,--dit-elle d'une voix sans timbre,--bonjour, mon enfant.
La petite Marthe, à qui, s'il était seul, son père parlait fréquemment de sa grand'mère, s'avança les bras tendus.
Mme de Mercy l'embrassa sur le front.
--Ta fille a grandi,--et elle tendit la main vers une vieille bonbonnière d'où elle tira quelques anis.
--Plume va bien?--demanda-t-elle, avec intérêt,--son fils est en bonne santé;--et elle appela son chat, donné jadis tout petit par André; il sortit de l'obscurité, miaula et sauta sur les genoux de la vieille dame qui le caressait.
--Et l'autre, le petit Jacques, on ne me l'a pas amené?
--Il est enrhumé!
Elle ne répondit pas, comme si elle n'eût pas entendu, et sans voir André ni Marthe, elle caressait le chat, une bête émasculée, soyeuse, aux yeux verts; elle lui passait la main sur le dos avec tendresse, sans se lasser, comme si le dernier besoin d'amour dont son coeur de mère et d'aïeule était plein, se reportait sur cet animal.
--L'aumônier est bien excellent, dit-elle, le connais-tu? il n'est pas encore veau me voir aujourd'hui. Il dirige ma conscience. Je m'en trouve bien. Reste-là, mon pauvre chéri,--dit-elle au chat qui voulait s'en aller.
Un malaise oppressait le coeur d'André, dans cette grande chambre sombre, près de sa mère si vieille, si jaunie, et dont les regards n'avaient plus d'expression pour lui, pour la petite fille; il en souffrait, et Marthe ouvrait de grands yeux étonnés. André sentit qu'on ne l'aimait plus; c'était le châtiment.
--Ma mère, dit-il, en lui prenant la main, je t'aime bien!
Elle abaissa sur lui ses yeux errants, et son visage, à cette voix chère, parut se souvenir.
--Je le sais, moi aussi, je vous aime, mon pauvre enfant!
André pâlit, ému par ce mot, où il y avait bien de la pitié; il était donc à plaindre; il serra plus fort la main de sa mère.
--Marthe lit à livre ouvert, crois-tu,--dit-il avec un sourire forcé.
--Ah!--Et comme si seulement elle rentrait en elle-même:--Mais je ne l'ai pas encore bien vue, tire donc les rideaux, André!
Il s'empressa d'obéir.
--Mais,--dit Mme de Mercy en croisant les mains--qu'elle est belle! m'aimes-tu donc aussi, toi, mon petit ange?
--Oui!--cria Marthe, avec un accent indéfinissable, comme si elle comprenait.
--Oh! la mignonne!--s'écria la grand'mère--viens donc m'embrasser?
Et laissant tomber le chat, ses amours, elle étreignit fiévreusement l'enfant, lui baisa coup sur coup les yeux. Elle redevenait elle-même; elle causa et sortit par une fièvre du noir spleen dévot qui l'enveloppait. Elle rajeunissait de dix ans. Elle exigea qu'André envoyât une dépêche à sa femme et acceptât à dîner. Elle bourra l'enfant de confitures, et Marthe, par compensation, bourra le chat de meringues.
Mais il fallait partir.
André, dans le train qui le ramenait à la campagne la nuit, tenant dans ses bras l'enfant endormie, roulait des pensées pénibles. Des visites pareilles tueraient peu à peu sa mère; le lendemain quelle prostration, quel ennui reprendraient la pauvre femme! Et à l'idée de cette solitude, qu'emplissaient les paroles d'un aumônier et l'amour d'une bête, il frémit de pitié. «Ah! pensa-t-il, pour ces âmes désolées et presque mortes, il n'y a plus que Dieu!»
Et regardant aux vitres les étoiles, il se sentit dévoré de tristesse sans pouvoir pleurer; il eût voulu lui aussi espérer et croire.
--Enfin,--s'écria Toinette en les entendant rentrer,--une autre fois tu auras l'obligeance de me prévenir; je le savais bien que tu dînerais à Paris. Ce n'était pas la peine de dépenser une dépêche.
Il haussa les épaules. «Eh quoi! toujours jalouse! de qui donc? mon Dieu! D'une morte bientôt.» Toute la nuit il eut des songes funèbres!
VIII
À mesure que l'année s'écoulait, le ministère semblait plus lourd à André. Ces longs trajets pour y aller, le temps bêtement perdu lui coûtaient. Il avait bien renoncé au bateau peu coûteux, mais trop long, et pris le chemin de fer. Mais c'était une autre monotonie.
Sorti par la porte du haut jardin, péniblement, par des sentes en pente raide, il atteignait la gare. Sur la voie il attendait à la minute fixée sur le cadran, le train. Il se reculait quand la locomotive arrivait sur lui, avec un sourd grondement, un déplacement d'air dont il sentait le souffle. Une fascination lui faisait craindre de tomber sous les roues. Ce serait un suicide si court, presque un accident; et chaque fois, il montait dans un wagon avec l'idée qu'on ne devait pas souffrir de cette mort. Mais un jour, un pauvre diable d'employé qu'il connaissait bien, ayant été surpris, écartelé, jeté en pièces à vingt pas par un express passant à toute vapeur, André n'eut plus qu'une horreur mêlée d'effroi pour les monstrueuses machines. Il s'éloignait des rails; un froid lui courait le long des vertèbres.
Le trajet, coupé d'arrêts fréquents, aux grincements stridents des freins qu'on serre, lui semblait interminable. Il l'occupait en lisant. Puis descendu, il allait à pas pressés vers son bureau.
Il connaissait son chemin, comme un prisonnier connaît tous les pavés de la cour de geôle. À tel endroit coulait une fontaine où les bonnes jacassaient; plus loin, des voitures en plein vent promenaient dans une rue populaire le va et vient, le brouhaha d'un marché. Dans une grande rue triste, il n'était d'autre boutique qu'une boulangerie devant laquelle chaque fois, il se mirait, dans la grande glace de devanture.
Et dès qu'il avait refermé fa porte de sa petite pièce, il sentait le spleen coutumier le reprendre. La solitude lui pesait alors, il éprouvait l'angoisse de la réclusion forcée, ne se souvenait plus des longs et oiseux tête-à-tête avec Malurus. Pendant des heures, nul bruit ne s'entendait, que la toux désespérée d'un vieil asthmatique, enfoui comme lui dans quelque trou perdu. Il pensait: