Jours d'épreuve: Moeurs bourgeoises
Chapter 15
--Qu'avez-vous donc, Crescent?
Le petit homme le regarda d'un oeil vague, se recueillit et dit:
--Je me moque de moi!
--De vous?
--De moi! en qui je découvre des sentiments bien singuliers. Figurez-vous, le père de ma femme est à la mort, n'est-ce pas! le chagrin de sa fille une fois épuisé, car moi j'en aurai peu, je suis franc, la question sera de savoir si nous hériterons en partie ou si sa seconde femme aura tout détourné. Croyez-vous qu'il y a en moi un tas de mauvais sentiments qui bataillent? l'espoir, puis la peur, la colère d'être évincé, le regret de n'avoir pas été plus politique. Ah! non, le coeur de l'homme est bien curieux!
Et Crescent ricana encore:
--Car enfin je gagne ma vie, mon fils est officier d'artillerie. Marie a deux mille francs d'appointements comme directrice d'école maternelle, mes autres filles travaillent bien, Thomas a eu tous les seconds prix au lycée. Donc je n'ai besoin de rien, et voilà que bêtement je m'émeus, à propos de cette fortune.
--Mais,--dit André,--cela n'a rien que de naturel, puisque cet argent devrait revenir à votre femme; une spoliation n'est jamais agréable.
--Dites ce que vous voudrez,--fit Crescent avec une sévérité comique,--ce que je pense n'est pas bien, non, ce n'est pas bien!
Trois jours après il se précipita dans le bureau d'André. Il semblait partagé entre des sentiments contraires qui donnaient à son visage une expression extraordinaire.
--_Il_ est mort!--dit-il.
--Ah!
Et il y eut un silence.
--Oui, _il_ a peu souffert.
--Ah!
Et le silence recommença.
--Nous héritons!--dit Crescent avec un soupir.
--Ah!--fit André.
--Le croiriez-vous? mon beau-père a tout laissé à sa fille et rien à sa femme. Elle a eu des torts: Dieu lui pardonne! La voilà sur le pavé! Pensez que nous ne l'y laisserons pas! C'est vingt-cinq bonnes mille livres de rente qui nous tombent du ciel. Ma femme est navrée, elle aimait son père quand même. Pour moi, je suis honteux de ce que j'éprouve, car enfin j'ai vécu sans désirs, laborieusement, et croiriez-vous que cet or me donne une joie grossière, immense. Tenez, c'est trop bête!
Il but à même à la carafe et s'essuya le front. Peu à peu la rougeur de son visage, la fièvre de son regard disparurent et sur les traits agités par une émotion trop forte, André, peu à peu, vit revenir la bonne expression paisible, un peu fatiguée, du Crescent qu'il connaissait.
--Vous ne deviez rien comprendre à mon agitation, tous ces jours-ci? Je n'aurais jamais cru que la fortune pût troubler le cerveau à ce point. Sans doute, je peux m'en réjouir pour mes enfants, pour ma femme; mais non, je sens bien que j'en ai une joie égoïste pour moi-même, pour le plaisir d'être riche.
André raisonna Crescent, le rassura. N'était-il pas piquant que ce fût le pauvre qui consolât le riche.
--Mais,--continuait Crescent,--croyez-vous que cela me rende plus heureux? Que me manquait-il?
André se consulta, et envisageant quelle vie plus intelligente, plus libérale, plus utile, la fortune permet, il le fit valoir.
--Oui, peut-être,--dit l'autre, et il se laissait convaincre.
--Tenez,--reprit-il,--je suis comme un homme qui aurait mis en été une pelisse de fourrure. Il est fier, mais il a trop chaud. Cette fortune me gêne! si je la refusais?
--Mais non,--s'écriait André. Et il le sommait en riant d'accepter.
«Que de façons! pensait-il. Ou bien par délicatesse vis-à-vis de moi, ou un peu d'orgueil vis-à-vis de lui-même, veut-il nous prouver qu'il est au-dessus de son bonheur?»
Crescent se résigna à sa fortune et André à sa pauvreté. Il n'avait pas d'envie, mais comment ne pas admirer la loterie du sort, qui distribue aux uns les gros lots, aux autres rien?
«Il le mérite du moins! pensait-il; seul, sans aide, il a su nourrir sa femme et ses enfants. Ce n'est que juste!»
Mais un sentiment amer lui faisait se demander malgré lui, pourquoi les oeuvres ne portaient pas en elles-mêmes leur rétribution, pourquoi la justice n'était pas de ce monde? Toute sa philosophie ne l'empêchait point de se répéter cette phrase concluante: «Cinq cent mille francs font vingt-cinq mille livres de rente. En province, aux environs de Châteaulus, dans le château qu'occupait le mort, c'est plus que l'aisance, c'est l'opulence.--Eh bien! tant mieux, à quoi vais-je penser?»
Mais pendant quelque temps, André imitant à son tour Crescent, s'en voulait furieusement du comique bouleversement de ses idées; plusieurs fois par jour il se prenait à répéter mentalement: «Cinq cent mille francs font vingt-cinq mille livres de rente!»
Cette obsession, il la chassa à la suite d'une sensation singulière. Il déjeunait chez Crescent. Déjà mieux disposé, leur appartement s'emplissait de tapis neufs, de jolis meubles. Comme ils prenaient le café, on présenta une facture, Crescent dut ouvrir son secrétaire. Instinctivement, les yeux d'André s'y portèrent.
Il le connaissait, ce vieux secrétaire. Autrefois le tiroir en était vide ou contenait des papiers d'affaire. André y vit des titres de rente et des rouleaux d'or. Crescent tira d'un portefeuille des billets de banque et en remit un à sa femme. En attendant la monnaie, il laissa le tiroir ouvert et surprit le regard d'André attaché à l'argent.
Aussitôt Crescent devint rouge; sa délicatesse le traita tout bas de parvenu et de butor; il n'osait refermer le tiroir, craignant de blesser André, ni le laisser ouvert, de peur d'étaler sa richesse. Dans ce conflit, il regarda André qui, avec une indifférence voulue, tapotait sur la table légèrement.
André lut, sur la face tourmentée de Crescent et sur ses lèvres, ces mots du coeur: «Ah! si vous vouliez accepter une partie de cette fortune, si je pouvais vous le proposer sans injure! Dites, voulez-vous! cela me ferait tant de plaisir!»
André sourit et le brave homme sourit aussi: son embarras avait disparu.
--Eh bien! et ma monnaie!--cria-t-il gaîment, et il la jeta dans le tiroir qu'il referma en haussant les épaules.
Oui, c'était impossible, tous deux le savaient, l'un ne pouvait offrir ni l'autre accepter. Dans un temps plus reculé, c'eût été tout simple, mais la société avait créé l'amour-propre et faussé l'amitié. Tant pis.
Depuis ce jour, André ne pensa plus qu'avec une joie sincère à l'héritage de ses amis.
IV
Le couvent où Mme de Mercy se retira et prit pension, quelques mois après l'installation de ses enfants à la campagne, était une maison triste, aux murs blafards, proche l'Observatoire. La grand'porte en fer, surmontée d'un linteau de pierre orné d'une croix, était toujours close.
Une soeur tourière introduisait les visiteurs dans le parloir, puis d'escaliers en corridors, les conduisait au petit logement de Mme de Mercy: une grande chambre à coucher et un petit salon. Les fenêtres se fermaient sur la rue silencieuse. Une chambre assez éloignée servait à la vieille Odile.
Des soeurs converses apportaient les plats de la cuisine.
Rien ne troublait le recueillement de la maison, que la cloche sonnant les offices ou tintant des appels pour les soeurs. L'aumônier plut à Mme de Mercy; ancien officier noble, il avait, dans des circonstances cruelles, perdu sa femme et ses enfants. Plus rien ne le rattachant au monde, il s'était donné à Dieu.
Les premiers temps, la tristesse du couvent pesa sur elle. Plus que jamais, elle se sentait seule. Quelques entretiens avec les soeurs, la conversation de l'aumônier, la lecture de quelques livres pieux bornèrent sa vie. Peu à peu la religion prit et absorba son âme délaissée, son coeur meurtri. Elle pensa à son salut. De ce jour elle souffrit moins, s'humilia et, par amour et sacrifice, s'offrit au Seigneur comme elle s'était donnée à son fils, comme elle se serait donnée, mieux comprise, à sa belle-fille aussi.
Elle devint plus calme et regretta moins un passé sur lequel elle ne pouvait rien. Ce qui la tirait de son demi-repos religieux, c'étaient les visites d'André, surtout quand il amenait la petite Marthe.
Alors l'amour maternel la ressaisissait tout entière, et elle avait des heures dont elle gardait des souvenirs de joie ineffables, puérils et attendrissants.
Toinette et André s'accoutumaient à leur nouvelle vie.
L'hiver leur parut dur.
La campagne, si remplie l'été, se dépeuplait l'automne. Le parc, solennel et vide, n'avait plus d'amoureux errant à l'écart, de familles mangeant sur l'herbe. Les maisons, avec leurs volets clos, leurs tonnelles de lattes vertes, inspiraient la tristesse. Vinrent les brouillards, la pluie, enfin la neige.
Calfeutrés dans leur petite maison, les de Mercy essuyaient aux vitres la buée, et regardaient au loin la plaine détrempée d'eau ou toute gelée. La neige épaisse stationnait longtemps sans fondre; à peine y avait-il des sentiers frayés.
C'était une solitude absolue, inconnue encore pour Toinette, qui la subissait en souffrant. Toutefois, elle se plaignait moins. Sa petite maison, les soins du ménage, ses enfants l'occupaient, et André constata qu'elle y prenait goût. Une petite bonne, nommée Félicie, les aidait, secondée le samedi par sa mère; c'étaient alors de grands nettoyages. Toinette se mêlait de cuisine, surveillait tous les apprêts, et le soir, les enfants endormis, elle cousait sous la lampe, enfilant l'aiguille au bout de ses doigts fins.
À quoi pensait-elle, durant ces longs silences? André cherchait à les interpréter et à lire dans l'esprit de sa femme.
Maintenant qu'ils étaient plus seuls encore, livrés à eux-mêmes, il espérait qu'une révolution se ferait en Toinette. Faible et tendre, moins tiraillé dans ses sentiments depuis l'absence de sa mère, aimant et ayant besoin d'être aimé, il cherchait à sa femme des qualités. Il voulait s'expliquer pourquoi elle n'avait su comprendre ni aimer Mme de Mercy. Il y cherchait sinon des excuses, du moins une explication satisfaisante.
Lui ayant offert de l'épouser, elle, ignorante de la vie, avait accepté, se fiant à lui. Comment eût-elle pu supposer qu'il se mariait imprudemment, avec des ressources insuffisantes? Sans doute, elle avait vite souffert dans son amour-propre, son orgueil provincial. Les sacrifices de Mme de Mercy pour le ménage ne lui avaient point inspiré de reconnaissance, mais de l'humiliation: ils étaient pour André, non pour elle, en somme. Et peu à peu, les légers torts de sa belle-mère l'avaient indisposée.
C'était cela, il le devinait.
Mais alors quelle dureté, quelle sécheresse chez une si jeune femme. Quoi! ne savoir accepter ce qui était donné de si grand coeur! ne pouvoir supporter de légers conseils, d'amicales observations, toute une bienveillance insidieuse, mais au fond si maternelle!
«Ah! par égard pour lui, n'eût-elle pas dû être meilleure, plus patiente? Car enfin ne devinait-elle pas combien il en souffrait?...»
Il la regardait; les enfants, Marthe dans son petit lit, Jacques dans son berceau, faisaient entendre leur respiration égale, et la mère, parfois, levant les yeux, pensive, les écoutait.
«Enfin Toinette était sa femme, et la mère de ces petits-là!» À cette pensée, le coeur du pauvre homme s'amollissait. Il les aimait, eux trois, d'une affection glissée peu à peu en lui, invétérée maintenant, comme une habitude qu'on ne peut arracher, sans en mourir. Il s'accusait:
«C'est moi qui ai eu tous les torts. C'était à moi à connaître la vie, à apporter à Toinette l'aisance et le luxe qu'elle aimait. J'étais un fou, un enfant alors, maintenant j'ai vieilli. Me voici plus raisonnable.
«Mais elle? sera-t-elle sage, comprendra-t-elle les nécessités de la vie, renoncera-t-elle au bonheur impossible qu'elle rêve peut-être, se résignera-t-elle à tirer de l'existence tout le bien qu'elle contient. N'aurons-nous plus de batailles?»
Et il se penchait pour la mieux voir.
La tête baissée elle tirait patiemment l'aiguille, d'un mouvement sec et long; par moment sa respiration plus forte soulevait son corsage. Elle avait les lèvres fermées, obstinément, et un pli au front se dessinait, comme une barre d'entêtement et d'orgueil. Sa figure ovale était un peu triste.
«Pauvre enfant, pensait-il, elle ne me demandait pas, elle m'ignorait, c'est moi qui ai été la chercher, l'épouser. Puisse-t-elle être heureuse!»
Heureuse, Toinette eût pu l'être; son mari l'aimait, après tout.
Mais, fidèle à André, elle ne lui savait pas autrement gré de sa fidélité à lui. D'ailleurs raisonnait-elle comme lui? Non, elle était d'instinct et sentait. Elle ne s'expliquait pas en vertu de quoi elle agissait. Souvent, lui ayant fait de la peine, elle en souffrait, mais, pour rien au monde elle ne lui eût demandé pardon, ou ne se fût privée de recommencer. Le raisonnement même, ni le sentiment n'avaient de prise sur elle. André lui criait-il: «Je souffre, tu as tort de me faire du mal», cela la troublait, mais sa conscience ne lui reprochait rien. Elle se sentait instable, rêveuse, passionnée. Des entraînements subits, des révoltes sans cause soulevaient son coeur. Le soleil, la pluie, les accidents, jusqu'aux plus petits faits l'énervaient ou l'exaltaient: c'étaient en elle comme de grands mouvements, stériles.
Cependant elle avait des qualités: un sens pratique, une franchise qui la rendait brutale plutôt qu'hypocrite; sa réserve même, ses silences étaient souvent comme une pudeur. Elle aimait André, certainement, comme elle aimait ses enfants. C'étaient des êtres, des choses lui appartenant, qui gravitaient autour d'elle.
Elle n'éprouvait pas le besoin de se donner toute, de s'assimiler à un homme, de vivre en lui, pour lui.
Certains côtés d'esprit d'André la déroutaient. Elle ne s'expliquait pas plus son mari, que lui-même ne la comprenait.
Souvent Toinette parlait, et dans le sourire d'André, ou l'ironie amicale de son regard, elle devinait qu'il ne pensait pas comme elle, et cela l'agaçait, la rendait injuste.
Et que de fois, parlant à sa femme de l'avenir, ou lui exposant une façon de voir, lui indiquant tendrement sa volonté, André se disait, en la voyant distraite: «Elle ne comprend pas, cela n'entre pas, ne peut pas entrer dans sa tête.»
Tous deux avaient raison, mais leurs griefs ne tenaient point, car la promiscuité de la vie de tous les jours, de tous les instants, les rapprochait quand même; vivant ainsi mêlés, ils ne pouvaient que se haïr ou s'aimer bien. Ils ne se haïssaient pas.
L'hiver ne finissait point. Tous les matins, André sorti vers neuf heures et demie de la maison, après un déjeuner rapide, descendait le jardin, et traversait la plaine tantôt gelée ou couverte de neige, trop souvent défoncée par les pluies, transformée en bourbier.
Il relevait le bas de son pantalon, marchant avec des précautions risibles. Parfois une petite voiture de maître, attelée d'un petit cheval, emportait au trot un grand domestique au marché; la boue rejaillissait, et le drôle avait l'air heureux.
André descendait la grand'rue, jusqu'à la Seine, toute froide, à reflets jaunâtres. Sur le ponton, où soufflait une bise aigre, il regardait une île où frissonnaient en été des bouleaux et des saules; toute nue, elle dressait ses squelettes d'arbres; au loin, dans le décor rétréci de Saint-Cloud, le bateau venait, tout petit et peu à peu grossissant.
Dedans régnait une chaleur pesante, plus pénible les jours de pluie. C'était toujours le même public, un soldat ou un prêtre, une bonne femme avec de gros paniers, des employés, quelques femmes seules, des mères avec des enfants remuants qui aplatissaient leur petit nez aux vitres.
Puis il descendait et gagnait vite son bureau au ministère.
La petite pièce sombre, entre ses casiers de cartons poudreux, exhalait une tristesse indéfinissable. À deux heures, André demandait la lampe. Et avec un rétrécissement d'idées, un besoin lâche de se blottir, son travail fini, il s'asseyait devant les braises, à tisonner et à rêvasser comme un vieux.
Presque personne ne venait le déranger, comme si, à la longue, il avait conquis le droit de vivre dans son coin, délaissé.
Bien des souvenirs lui revenaient, à ces heures crépusculaires, silencieuses: toute sa vie d'employé repassait devant ses yeux. Son entrée à vingt ans, et depuis huit ans les jours innombrables qui s'étaient écoulés, la besogne de copiste toujours la même. Si indécise, si peu caractéristique cette existence, qu'André ne parvenait pas à fixer les traits même des gens qu'il voyait ordinairement. Aucune parole n'en sortait que des phrases verbeuses, tristes comme la pluie. Depuis huit ans rien n'était advenu, sinon le déménagement d'une pièce dans l'autre, l'enlèvement, chaque jour, d'une feuille du calendrier, et la mort de Malurus, dont la face se détachait énigmatique dans le passé.
L'avenir? Il serait pareil, écoulé aux mêmes jours, aux mêmes heures. Et l'âge venu, l'intelligence s'atrophierait. Après les malheurs inévitables de la vie, les grandes déceptions, il marierait ses filles à quelque rédacteur laborieux, ou elles vieilliraient dans un froid célibat. Lui-même peu à peu deviendrait un employé ventru, ou trop maigre, une silhouette falote et ridicule.
Était-ce possible?
Il ne pouvait répondre. De quel autre côté se retourner? Quel emploi trouver? Comment quitter, même pour un jour, son bureau, son salaire?
Sa vie était manquée; il était trop tard pour la refaire.
À cela près, mon Dieu! les enfants ne donnaient-ils pas des joies? Sa femme ne lui était-elle pas fidèle? Tous les soirs, en rentrant, après avoir pataugé dans la boue, le coeur navré de mélancolie, ne trouvait-il pas sa petite maison, dont les vitres au loin brillaient, éclatantes? La cheminée était pleine de braises et le dîner apparaissait, cuit à point sur la table, au tumulte joyeux des enfants?
Presque toujours on peut choisir son bonheur. André avait choisi. Pourquoi se plaindre? Aux autres l'ambition, l'intrigue, la débauche, les aventures. Jeune homme, il avait repoussé cela, et voulu autre chose. Il l'avait, cet «autre chose». Tant pis pour lui, si cela ne comblait pas son coeur.
V
Le printemps vint, qui lui apporta les bourdonnements de tête, la nostalgie des voyages, et aussi les délicieuses promenades, à travers les taillis jeunes éclaboussés de soleil, et les sous-bois humides exhalant l'odeur des champignons. Il fut plus gai. Depuis qu'il habitait la campagne, ses soucis d'argent étaient moindres; on liait presque les deux bouts. Mais on se privait, lui, de camaraderies, de dîners en ville; Toinette, de robes neuves, de chapeaux. Il en avait pris son parti, mais elle, souffrait vraiment, et faisait un sacrifice méritoire. Quand ils allaient au parc, par les allées solitaires sous les arbres rajeunis, elle se retournait parfois, entendant un pas, craignant qu'on ne regardât sa robe fatiguée.
Les enfants étaient encore petits; si petits et si charmants. Marthe avait deux ans et demi. Vêtue de rouge avec un grand chapeau de paille, sous ses cheveux d'un blond foncé, elle montrait une figure d'un blanc de lait, des yeux bleu-pensée, une petite bouche ouverte sur des dents pointues. Une vie précoce couvait en elle. Aux vivacités passionnées de la mère, elle joignait des silences rêveurs et pensifs du père. Câline et colère, avec un grand front développé et des mains mignonnes, elle frôlait tour à tour les mains caressantes, ou frappait les choses hostiles. Des mots estropiés, gentiment dits, lui faisaient un répertoire enfantin, et à chaque impression nouvelle, un mot, un rire, on voyait dans l'iris des grands yeux sombres, la prunelle tressaillir, changer de couleur, et la nerveuse enfant frémir toute, comme une sensitive effleurée.
André l'adorait; elle était si femme, avait de si beaux petits regards, tressaillait si joliment au moindre reproche. Il évitait de la regarder trop: ce regard d'enfant parfois le gênait, comme si elle eût pu lire en lui des pensées au-dessus de son âge. Sa paternité était délicate, tendre et inquiète, comme la petite fille elle-même.
Pour son fils, un moutard trapu, au nez impérieux et aux cris sauvages, il l'aimait autrement, ne craignait point de le faire taire, se promettait de le mater, de le diriger. Son orgueil était satisfait; il en ferait un homme.
Puis André souriait, retombait de ses rêves et, regardant jouer les pauvres petits, il accusait le temps, qui ne les faisait pas grandir plus vite.
Toinette les gardait de préférence, assise sur la terrasse en bas du jardin. Tandis qu'ils s'amusaient avec du gravier ou, juchés sur une chaise, regardaient dans la plaine courir un cheval ou un chien, leur mère, habillée comme pour sortir, des gants de Suède aux mains, un ruban dans les cheveux, examinait les passants, s'intéressait à eux.
Parfois elle amusait les enfants, les élevait dans ses bras avec une tendresse extraordinaire; plus souvent, elle les grondait, excédée de leurs cris ou de leurs mouvements. Elle bâillait, regardait au loin Paris, ou, longtemps rêveuse, elle suivait de l'oeil un officier à cheval, regagnant au petit trot une caserne d'où partaient des appels de trompette.
Elle lisait des romans: des hommes distingués, beaux comme des ténors d'opéra-comique, y enlevaient des femmes du monde, sphinx incompris, et étaient tués par des maris vulgaires. André, en revenant le soir pensait: «C'est pour moi qu'elle est là.»
De loin, la robe de Marthe lui semblait un coquelicot, celle de Jacques un point blanc. Toinette n'allait point à sa rencontre. Elle l'interrogeait, curieuse, le forçait à détailler sa journée. Et comme rien ne s'y passait, l'imagination de la jeune femme tournait à vide, comme une meule sans grains.
Des vols commis dans le voisinage décidèrent André à accepter un chien offert par un jardinier. Tob était fils d'une épagneule et d'un chien de garde. Tout petit, il jappait en remuant la queue, il suivait les enfants et les léchait. Il grandit vite, devint larron et aboya de toutes ses forces. Pour les enfants, il restait bon, se laissait tirer les oreilles, fermer les yeux. Il grattait dans le jardin; Toinette ne se plaignait pas trop.
Plus tard, une chatte perdue, toute noire avec des yeux verts lumineux, venant quotidiennement errer dans le jardin, André l'adopta, et comme elle avait de longs poils d'essuie-plume, on la nomma: Plume.
Au bout de quelques jours, Tob et Plume s'entendirent.
Une fois, Toinette à son poste d'observation, rappelait le chien, évadé dans la plaine, où il gambadait follement, quand le bruit d'une petite voiture lui fit tourner la tête. Un gentleman tenant les rênes, pincé dans une redingote et coiffé d'un chapeau gris, levait les yeux sur elle, la regardait fixement. Toinette se rassit, troublée. Ce regard, qui tenait à la fois du maquignon et du viveur, était amical et insolent. Toinette se promit de ne pas se tenir là, le lendemain. Elle y vint; mais la petite voiture ne passa plus.
Un jour, des propos tenus par une couturière à la journée, détachaient subitement la pensée de Toinette du gentleman correct.
Pendant quelque temps elle alla au bateau le soir avec les enfants, attendre André. Il prenait le petit Jacques dans ses bras; on s'en revenait doucement. Toinette se faisait tendre, plus câline, comme si, par une compensation bien féminine, elle s'accusait d'avoir pensé, si peu que ce fût, à un autre.
André, touché de cette affection, y répondit avec le besoin d'aimer et d'être aimé qui dormait en lui.
Bientôt Toinette craignit de devenir mère. Alors tandis qu'ils doutaient, n'osant, quel que fût le résultat prochain, se réjouir ou s'affliger, André éprouva un haut-le-coeur, une indignation.
«Quoi, leur vie précaire les réduisait à considérer comme un accident, un malheur, cette probabilité douce, ce bonheur, l'espoir d'un enfant? Ah! qu'il naquît seulement, bienvenu serait-il, ce pauvre fruit d'un amour de pauvres!»
Puis lui revenaient en mémoire la naissance de sa petite fille, sa maladie et celle de la mère, les brèches d'argent, les mémoires de médecin, de garde et de pharmacien; puis la seconde naissance, non moins ruineuse; et tout ce que coûtaient les enfants, de plus en plus, en grandissant.