Jours d'épreuve: Moeurs bourgeoises
Chapter 14
Hors les minutes où il remuait de vieux cartons, Malurus restait des heures assis devant son pupitre, immobile, le nez sur le papier, la plume au bout du dernier mot écrit. Dans ces mutismes, parfois l'appel d'un timbre électrique le faisait tressaillir. C'étaient des sursauts profonds, maladifs, un réveil effaré de la conscience perdue; et pendant un instant, ses lèvres battaient l'une contre l'autre, peureusement.
À quoi pensait-il dans ces moments de stupeur? Le long passé d'une pauvreté prudhommesque et navrante s'affichait dans ses tristes loques, et sa laideur falote d'homme sans âge.
Un après-midi, André à demi retourné vers Malurus, se faisait toutes ces questions. Avoir dit de l'employé: «Bah! un fou!» ou bien: «Un crétin!» n'était pas expliquer grand'chose. Il devait y avoir eu sous ce crâne déprimé des douleurs muettes, l'angoisse d'une vie ratée, des tendresses peut-être stériles, la honte de se sentir chaque jour ratatiner le corps et l'âme.
Et André se disait: «À quoi et à qui peut donc servir une existence pareille?».
À ce moment le timbre du chef de bureau eut un appel sec et pressant.
André s'attendit à voir frissonner Malurus qui ne bougea point.
La sonnette électrique vibrait impérieusement.
--Malurus, on sonne!
Le vieux restait immobile, André cria:
--Malurus!
Pas de réponse.
--Est-ce qu'il dort? ce serait la première fois.
Et s'approchant du commis qui s'appuyait sur le coude, il le toucha.
Le bras s'abattit roide, la tête choqua la table, avec un bruit sourd.
André devint pâle, crut à un évanouissement, releva Malurus par les épaules, mais le corps se renversa, les bras pendirent, la tête se rabattit en arrière, montrant un cou saillant, une bouche grande ouverte, des narines noires et, dans la lividité du visage, l'épouvantable regard mort des prunelles.
André cria, appela au secours.
On enterra Malurus le surlendemain. Aucun membre de la famille ne parut, malgré le fait divers des journaux. On ne trouva rien dans ses papiers.
La pièce où habitait André lui sembla insupportable; qu'on lui mit un compagnon, cela lui paraissait également pénible.
Par bonheur, il obtint d'être placé seul, dans un sombre petit réduit, donnant sur une cour étroite et vitrée. Le relent des cabinets voisins rendait l'endroit plus malsain encore.
Du moins André y était seul. Et il ne voyait plus le grand mur.
Après six ans d'Administration, ce lui fut une grande joie. Il ne présageait pas que cette solitude lui deviendrait, plus tard, un supplice.
On ne le dérangeait guère. Il avait à l'ancienneté acquis le droit d'être tranquille. Il était exact aux heures et au travail. On l'oublia.
L'hiver, il avait trop chaud, étouffait, se préservait mal du feu par un grand paravent verdâtre; l'été, il suffoquait. Par la porte et la fenêtre passait l'odeur des plombs. Son bureau, sa chaise tenaient presque toute la place. Sur la cheminée, il y avait une cuvette, dans la cuvette une carafe. Des cartons vides occupaient les murs. Dans un des cartons moisissait un vieux pot de confitures. C'est tout ce que trouva André, dans l'inventaire qu'il fit de son nouveau bureau.
Il tâcha de s'y accommoder comme un homme qui sait qu'il doit vivre là des années.
TROISIÈME PARTIE
I
Une fois par mois, les de Mercy allaient à Chartrettes voir le petit Jacques. D'un de ces voyages, André garda un pénétrant souvenir, plein de douceur et de mélancolie.
Le printemps était revenu.
Descendu à la gare, seul, le matin, André suivait la grand'route ensoleillée. Il avait plu pendant la nuit, et la terre exhalait un arôme étrange. Les arbres, sous la feuillée neuve, d'un vert pâle, dressaient leurs troncs noirs. Les feuilles, menues comme celles du cresson, découpaient, palpitantes sur l'azur clair, leur délicieuse verdure d'or. Et ce feuillage enfant avait l'humidité d'une couleur fraîche, prête à rester aux doigts.
Dans les fossés, l'eau bruissait, rapide et sourde. Arrivé au pont, André s'arrêta, regardant la Seine paisible couler, sous un flot de soleil. À un endroit transparent, le fond d'herbes et de sable apparaissait; des poissons fendaient cette zone, lumineux, puis se fondaient dans l'eau sombre. Un vent frais la ridait, la brisait en écailles qui miroitaient. Un peu de vapeur bleue, presque invisible, s'évaporait sur la cime des bois, et à la mélancolie d'une heure sonnée, égrenée par un cadran d'église, répondait, très faible, un écho de sonnailles, agitées par des bêtes que l'on ne voyait pas.
André remonta la Seine en côtoyant la berge haute. De grandes herbes embarrassaient ses pieds; un oiseau s'envolait, ou un poisson, jailli de l'eau, étincelait dans un éclair. Les champs, pleins de rosée, s'étendaient à perte de vue, bruns ou verts. La terre était pleine de promesses; des carrés de blé, à tige courte, montaient.
Le coeur d'André se dilata. Il se grisait d'air et de lumière. Par un égoïsme involontaire, il se réjouissait d'être seul. Il oubliait bien des soucis, des petites douleurs, un terre à terre mesquin et trivial. Il ne pensait à rien, sentait l'odeur des herbes, respirait à pleins poumons.
Bientôt les maisons sur la hauteur parurent, plus blanches, plus grandes. Il retomba sur la route, gravit un raidillon, se trouva à l'entrée du village et s'arrêta à une petite maison de peu d'apparence.
Un voile de dentelle sur la tête, une femme en vieille robe de chambre, courbée sur les fleurs d'un étroit jardin, arrachait, avec un sarcloir, les mauvaises herbes. André reconnut sa mère.
Il voyait ses cheveux gris, une partie de sa figure blême. Elle semblait si calme, si résignée, qu'il se sentit honteux et triste. Comme elle avait vieilli! Il n'osait bouger. Et pourtant elle allait le voir, elle aurait une grosse émotion et cette surprise lui ferait mal. Tout à coup des suggestions folles lui traversèrent l'esprit; pour la première fois des idées de mort lui vinrent, dans le gai matin. Elle mourrait, la pauvre femme, un jour il la verrait mourir! Une angoisse indicible lui tordit le coeur; il poussa un cri:
--Maman!
Elle se retourna, comme si on l'eût frappée:
--Toi!...--Et elle courut à lui, bouleversée de joie, de surprise.--Tu vas bien? Et Marthe? Et... ta femme? Mais entre donc, mon pauvre ami!
Dans la cuisine, la vieille bonne sourit à André.
--Mon Dieu! y aura-t-il de quoi déjeuner? dit Mme de Mercy.
--Eh oui! eh oui!--bougonna Odile enchantée.
La fenêtre de la chambre, au premier, regardait les champs, par delà la rivière, les bois. André fut frappé, plus qu'à l'ordinaire, de la nudité de la pièce. Un paravent peint masquait le foyer; sur la cheminée reposaient deux grosses coquilles de mer; une vieille pendule, sous verre, dormait, arrêtée. Un petit lit très simple occupait un des côtés de la pièce, un fauteuil était près d'une table portant une écritoire et quelques livres familiers. Le papier de tenture, à fleurs bleues, se déchirait par places, sur le plâtre du mur.
Le parquet de bois blanc était propre, mais de tous les meubles paysans et de l'armoire s'exhalait une odeur un peu sure. André rechercha des objets délicats dont sa mère se servait à Paris; elle les y avait laissés. C'était une privation pour elle, mais son mobilier si ancien, si ruiné, serait plus en sûreté au Garde-meuble, que heurté en des déménagements provisoires.
Ce déjeuner fut intime et cordial, parce que André et sa mère évitèrent de parler de choses qui les attristaient toujours; Mme de Mercy était heureuse; il lui semblait qu'André lui revenait, était garçon, lui appartenait. Mais aussitôt on parlait du petit Jacques, et reprise du bonheur d'être grand'mère, elle s'écriait:
--Tu vas le voir, on l'apportera après le déjeuner, il est si gentil, si tu savais, il rit, m'appelle «gand'mèe», crois tu? à son âge?...
Et André souriait, ravi de parler de son fils. Un fils! Ce mot résonnait à son oreille plus grave que le mot de fille; son fils, qui réaliserait les ambitions paternelles, qui... Pauvre être encore, petite chair débile!
--Et il est fort! colère! il faut faire tout ce qu'il veut!
Le père souriait, fier que son fils eût déjà une volonté.
--Allons le voir!--dit-elle impatiente, et lisant le même désir dans les yeux d'André.
Dans la rue une douce paix régnait. Des chiens dormaient au soleil. Les portes de bois étaient closes, le village semblait désert. Quelquefois un rideau se soulevait; on distinguait un visage indécis, deux yeux curieux. Sur un banc, à l'ombre, un vieux tout cassé, regardait sans voir le clocher de l'église, marquant une heure.
Mme de Mercy poussa une porte à claire-voie, entra dans une cour. Près d'un tas de fumier, des canards barbotaient dans une mare noire, des poules picoraient, des poussins se pressaient autour d'elles et deux coqs, la tête en l'air, se promenaient, provocateurs. L'un d'eux avait le cou et le corps à demi plumés par son rival. Dans l'encadrement d'une porte, une vieille femme parut, mettant une main sur ses yeux.
C'était la mère de la nourrice; on la salua. Placide, elle les introduisit dans une salle basse, carrelée; une grande horloge à poids et à balancier faisait entendre de lents et gros tic-tac. Le grand-père, un vieil homme déjeté comme un cep de vigne, se leva, souriant dans sa barbe frisée, couleur de mousse roussie.
La nourrice arriva, tenant l'enfant. Il venait de s'éveiller, il riait. André, doucement, délicatement le prit, sans que Jacques pleurât. Les paysans s'extasièrent sur la ressemblance. Était-ce vrai? Il chercha sur la figure, dans les yeux troubles, quelque chose de lui-même. Et ce qu'il éprouvait était amer et doux.
On leur proposa de passer au jardin. Des rosiers y poussaient pêle-mêle avec les choux et toutes sortes de légumes. Les roses n'avaient pas encore fleuri. Mais les pêchers et les abricotiers étaient en fleur, roses et blancs. Au vent frais qui les secouait, les pétales, comme une neige parfumée, tombaient sur André et l'enfant. Mme de Mercy se taisait. La nourrice récoltait sur la haie des pièces de lessive qui avaient séché; au bout d'une heure, Jacques ayant pleuré, elle lui donna à téter.
L'enfant avait un mouvement de cou joyeux, on sentait le lait descendre en lui, gonfler sa petite poitrine.
--Il boit bien!--dit Mme de Mercy avec admiration.
--Oh! il boit!--reprit la nourrice avec énergie, comme si on eût pu en douter.
-Il boit!--faisait André en hochant la tête d'un air béat.
Le temps passa trop vite. André embrassa l'enfant et prit congé. Les vieux parents firent un mouvement.
--Va devant!--dit Mme de Mercy.
Il l'attendit dehors, un instant.
--Eh bien?
--Rien! rien!--dit-elle. Mais pendant le trajet elle parla peu; elle pensait aux exigences des paysans qui, n'osant grossir le prix convenu, réclamaient des compléments en nature.
De nouveau, ils se retrouvèrent dans la petite chambre de Mme de Mercy; l'heure de partir était venue.
Déjà!
Le ciel était aussi bleu, le soleil aussi beau, et André se sentait triste, profondément triste.
Une angoisse poignante le suffoquait maintenant, dans ce dépaysement de la campagne, de la maison pauvre, des meubles laids. La grandeur, la simplicité du sacrifice de Mme de Mercy, lui apparurent entières. Et du passé se levaient tous les dévoûments, tous les héroïsmes maternels; ils pesaient sur lui, l'accablaient. Il sentit que sa mère morte, il ne serait jamais quitte envers elle, ne lui aurait jamais rendu le quart de ce qu'elle avait fait pour lui.
Il craignit qu'elle ne le devinât; aussi se détournait-il vers la fenêtre. Il pensa:
«Non, je ne m'acquitterai pas envers elle, mais envers mes enfants. Le dévoûment ne se paye pas à qui en fait preuve, mais à ceux qui en ont besoin à leur tour. La loi du devoir se transmet de père en fils, et c'est ainsi que je paierai ma dette.»
Alors il se sentit plus calme et son chagrin n'eût plus rien d'amer. Sa mère n'était-elle pas résignée? Lui de même devait l'être, et les enfants, en grandissant, bénéficieraient de leur mutuel amour.
--Adieu, mère, il est temps.
--Je vais t'accompagner un peu.
Ils descendirent, suivant la grand'route. Des nuages blancs moutonnaient dans le ciel. Bien qu'ils marchassent lentement, on arriva au tournant, et Mme de Mercy fatiguée s'arrêta.
Ils se dirent adieu.
Longtemps, en se retournant, André l'aperçut, immobile dans la poussière, et qui lui faisait signe de la main. Quand il franchit le pont, il ne la vit plus. Alors, il hâta le pas, sans regarder autour de lui.
II
Quelques mois plus tard, il retrouva des joies dans ce pays. Il jouissait de son congé; tous trois logeaient chez leur mère. Toinette sevra le petit Jacques qui, âgé de seize mois, se portait à merveille.
Marthe courait toute seule, chancelant parfois sur ses petites jambes. Elle daignait s'humaniser pour son frère, voulait le porter, comme une poupée aussi grande qu'elle, et trop lourde. Elle s'était fait tout un vocabulaire enfantin, estropiait les mots, avec de jolies intonations. Une grâce de petite femme fleurissait en elle, ses gestes avaient une coquetterie ingénue, dont les parents s'extasiaient.
Le mois de vacances se passa là, et malgré le repos qu'ils goûtèrent tous, et leur liberté, grâce à la réservée et délicate hospitalité de Mme de Mercy,--Toinette et son mari restaient pourtant soucieux. L'impossibilité de vivre sans dettes à Paris leur était bien démontrée, ou alors c'était une vie étroite, misérable, d'ouvriers. Tout les inquiétait, jusqu'à l'exiguïté de leur appartement. Les enfants y vivraient serrés, sans air. Pendant l'hiver, Marthe rarement sortie, avait gardé un teint d'anémie, une pâleur mate.
Si heureusement qu'il se laissât sevrer, Jacques subirait vite l'influence de l'appartement. Et que de difficultés à Paris, où le lait coûtait si cher, les oeufs frais aussi. Autant de préoccupations. Toinette surtout y songeait, et cela la rendait grave, mais non plus nerveuse. Elle était moins agressive, moins boudeuse qu'autrefois; elle aussi la vie la modifiait. André le constatait avec plaisir.
Ils envisagèrent dès lors la nécessité d'un parti décisif. Plusieurs se présentaient.
Vivre en province, ils ne pouvaient s'y résoudre. Ils aimaient Paris. Bien qu'ils ne vécussent pas de sa vie bruyante et affairée, ils respiraient son air, marchaient dans ses rues, coudoyaient sa population. Ils y possédaient une indépendance relative; leur pauvreté y était moins pénible qu'ailleurs; perdue entre tant d'autres, on ne la remarquait pas. En province, ils rentraient dans la hiérarchie, selon l'emploi qu'André y tiendrait; puis quelle existence pénible! Cependant ne serait-ce pas plus sage?
Que Mme de Mercy continuât ses sacrifices, impossible! elle était à bout de ressources. Réduite strictement à trois mille francs de rente, elle ne pouvait plus que prendre pension dans quelque couvent, à moins qu'ils ne vécussent tous ensemble, unissant leurs efforts et leur médiocrité? Le fils et la mère eurent le courage d'y renoncer. André expia ainsi, tardivement, son désir d'autrefois, son besoin de s'évader de la maison maternelle. Aujourd'hui, Toinette n'ayant su comprendre ni aimer sa belle-mère, il était trop tard pour tenter la vie commune.
Mais alors n'était-il pas juste, Mme de Mercy s'étant sacrifiée sans réserve, que les parents de Toinette à leur tour aidassent le jeune ménage? C'étaient des négociations à renouer. Depuis quatre ans et demi que leur fille était mariée, les Rosin avaient de moins en moins donné signe de vie. C'est par Crescent, qui tous les ans, allait voir les siens, à Châteaulus, qu'on avait des nouvelles. Ce fut lui qu'on chargea de rappeler nettement aux Rosin, leur devoir.
Au retour de son voyage, il vint passer une journée à Chartrettes. Il était gêné et soucieux; cependant sa franchise l'emporta, et comme il était en ce moment seul avec André:
--Loin des yeux, loin du coeur! dit-il. J'ai trouvé Rosin très affaibli, il baisse beaucoup. D'ailleurs, dominé par sa femme, il n'a jamais eu voix au chapitre; elle, est très affectée, à cause de son fils. Il va bien, Alphonse! il dépense de l'argent, où le prend-il? il fait des scandales! La mère est furieuse, mais son amour jaloux s'en accroît. Elle vendra sa dernière chemise pour ce chenapan. N'espérez rien!
--Ah!--fit André avec calme, quoiqu'il sentît bien le coup--et pourtant vous avez parlé?
--Parlé, crié, prié, mais, mon ami, je vais dire le mot terrible: ils ne comprennent pas. Leurs sentiments sont atrophiés. La mère n'a jamais aimé ses filles, elle se soucie bien qu'elles soient malheureuses. En ce moment, inconsciente, elle pousse au mariage de Berthe, et Dieu sait...
--Comment, elle se remarierait?
--Ah! dans de tristes conditions. Depuis son veuvage, elle a toujours été à charge à ses parents; au figuré, car le grand-père payait son entretien. Elle est recherchée depuis quelques semaines par un vieillard riche, très connu dans Châteaulus. Sa famille est peu honorable. C'est un homme usé, flétri par la débauche. Berthe est encore une belle femme. Comment en est-il devenu amoureux? Sans doute par le dégoûtant calcul d'acheter pour rien des plaisirs qui lui reviennent fort cher.
--Et Berthe accepte... cela?
--Eh! mon cher!--dit Crescent avec amertume--le prestige de l'or! Elle sera riche, dominera le vieillard, l'enterrera, n'est-ce pas?
--Et les parents?
--Ravis. Tous, le frère en tête, célèbrent les louanges du vieux, c'est Alphonse d'ailleurs qui a négocié ce mariage.
--Joli! fit André. Pouah! Et le grand'père Rosin?
--Il attend sa troisième attaque de paralysie, il ne peut remuer le visage ni les mains. Comprend-il? Peut-être, alors il doit bien souffrir.
Il se tut, et il y eut un long silence, comme pour laisser à ces idées pénibles, agitées dans leur cerveau, le temps de se tasser.
--Mais enfin,--dit André,--j'ai donc affaire à une famille exceptionnelle?
--Eh non! La province...
Et Crescent raconta à son ami des histoires effrayantes et grotesques, la légende invraisemblable d'une petite ville mise à nu, de ses habitants dévoilés dans leur bêtise, leur méchanceté, leurs vices.
--Bref, il n'y a rien à espérer d'eux?--dit André.
L'autre haussa les épaules, et soupira.
André mit Toinette au courant, en lui déguisant ce que la vérité avait de trop cruel. La jeune femme pleura. Elle aimait ses parents, après tout. Elle ne les avait pas revus depuis longtemps. Dans l'absence et l'éloignement, un prestige les revêtait. Elle oubliait leurs défauts, parlait avidement de les revoir, enseignait à Marthe leurs noms, et celui de son frère, heureuse quand l'enfant répétait bien: Gui-gui.
Elle se résigna.
Ils s'arrêtèrent alors à l'idée d'habiter la campagne. Toinette s'y était toujours refusée, ce fut elle qui le proposa.
Mélancolique, elle évoquait de laides banlieues, des avenues vides, des terrains vagues ou bien des rues populaires, grouillantes et empestées. Ils pensèrent à l'inévitable Levallois, à Saint-Mandé, aux tramways où l'on s'entasse, et devant lesquels, les jours de fête, on se bouscule un numéro en main, pendant des heures.
Puis la raison, une raison de pauvre, sans fierté et comme amoindrie, faisait valoir l'absence des octrois, le meilleur marché du vin et des denrées.
André avait peine à se résoudre; il demanda:
--Pourquoi ne pas aller loin? là où l'air est plus pur? Avec les chemins de fer et les bateaux, pour un prix fixe, on peut tout aussi facilement aller à Paris. Au lieu d'un appartement, nous pourrions avoir une maison?
Et brusquement décidés, laissant les enfants à la grand'mère, mari et femme se mirent en quête. La ligne de Saint-Lazare était bien fréquentée, desservant beaucoup de petits coins charmants, trop chers peut-être. La gare Montparnasse fut préférée. Clamart parut trop près, Meudon leur plut, mais les belles maisons qu'ils y virent, ainsi qu'à Bellevue, les effrayèrent. Il descendait du train un public de femmes en toilette, de fonctionnaires en redingote.
Ils poussèrent plus loin, vers Sèvres, et là toute la journée cherchèrent. D'abord ils ne virent que des villas trop riches. Puis tout à coup, ils débouchèrent sur une plaine en triangle, où des chevaux paissaient. Plus loin, des enfants se roulaient dans l'herbe. Une avenue descendait obliquement vers le parc de Saint-Cloud.
Cette plaine libre avait quelque chose de naïf, d'invitant.
--Les petits seraient bien là?--dit Toinette.
--J'y pensais.
Sur un coteau plein d'arbres, des maisons s'étageaient. D'abord aucune ne convint. Puis André en vit une, toute petite, à volets fermés et à écriteau.
--Tiens, vois donc!
Et Toinette montra, sur la porte du jardin, un papier déchiré, où était écrit: S'adresser au n° 10.
--Allons demander!
Ils allèrent au 10. Une grosse dame leur dit:
--Nous pouvons visiter. Les propriétaires sont mes amis (elle cita leur nom), vous les connaissez?
--Non!--dit André.
Cela l'étonna beaucoup; comment ne connaissait-on pas ses amis? Elle précisa: de gros commerçants? rue du Sentier? leur fille avait été malade? et l'ignorance persistante d'André lui inspirait de la défiance.
Elle ouvrit la porte. Quelques marches donnaient sur une petite terrasse, en hauteur sur la rue. On monta par un escalier caché par la verdure.
--Le jardin d'abord, n'est-ce pas?
Il n'était pas grand, mais on avait une tonnelle, deux ou trois grands arbres, tout un joli coin frais de feuillage.
Derrière, était un potager, avec des pommes de terre. Le long des allées, mûrissaient des poires et des pommes. La dame désigna un cerisier, un abricotier et deux pruniers. Le long du mur grimpait une vigne.
En haut du jardin, une haie et une petite porte donnaient sur une ruelle.
--La sente des Lilas, en trois minutes, vous êtes au chemin de fer!
Près de la maison, Toinette, en femme pratique, s'écria:
--Tiens! une pompe!
--On a de très bonne eau de citerne.
On visita la cuisine, la salle à manger. Un escalier de bois mena à deux chambres. Le second étage contenait, sous le toit plat, deux petites pièces, dont on ouvrit les fenêtres.
--Ah!... firent à la fois André et Toinette, et ils eurent peine à cacher leur surprise joyeuse.
Une vue immense s'ouvrait devant eux.
En bas, la plaine; et encadrant à droite et à gauche le décor, deux collines boisées: l'une, ancien domaine de maîtresse royale, l'autre, le parc de Saint-Cloud. Entre ces deux portants d'une immense scène de théâtre, se déroulait l'horizon, maisons et arbres, banlieues d'où montaient des fumées d'usine, panorama confus, arrêté par une grande toile de fond, le ciel, sur lequel se détachaient nettement l'Arc de Triomphe et le Trocadéro, tout petits.
Ils se nommaient tout cela, aidés par la dame qui réformait leurs erreurs. Les fournisseurs, assurait-elle, étaient proches. Le parc attendait les enfants, à défaut la plaine ou le jardin. Ils devinaient, à voir passer les gens, une vie simple et libre. L'espace leur emplissait les yeux, l'air les frappait au visage. «Il ferait bon vivre, respirer ici.»
Cependant leur guide les inspectait en dessous, sceptique, ennuyée d'avance de son dérangement inutile. Leur silence paraissait de mauvais augure.
--Nous disons que le loyer?...--demanda André.
--Six cents francs!--dit la grosse dame, en faisant une petite bouche, comme pour diminuer la valeur du chiffre.
--Six cents francs!--s'écria-t-il, ravi du bon marché.
--Mon Dieu!--balbutia-t-elle confuse,--je vous assure, voyez! tout est propre, les papiers sont presque neufs; peut-être obtiendrez-vous une diminution!...
--En ce cas, nous pourrions consentir à un bail,--dit majestueusement Toinette.
--Peuh!--dit André,--en conscience, la maison ne vaut que cinq cents francs, et encore!...
Huit jours après, le bail était signé à ce prix, pour trois ans.
III
Une année passa.
Au bureau, Crescent semblait singulier. Depuis quelques jours, il jetait de-ci de-là des regards préoccupés, distraits, il entendait mal les questions, haussait les épaules avec un petit rire étouffé. Et soudain il redevenait grave, comme un écolier pris en faute.
Très intrigué, André lui demanda: