Jours d'épreuve: Moeurs bourgeoises

Chapter 13

Chapter 133,737 wordsPublic domain

Et comme il se taisait, elle l'embrassa doucement, le mena à un fauteuil. Une maternité nouvelle, une pitié douce; se révélaient en elle. Elle courut chercher l'enfant, l'apporta sur les genoux d'André, et murmura:

--Petit père, ne vous faites pas de chagrin; ayez courage, petit père; embrassez-nous, petit père.

Il regarda sa femme et son enfant, puis il les embrassa gauchement et laissant tomber sa tête sur l'épaule de Toinette, il pleura, doucement.

Quand il fut plus calme, et plus tard quand des scènes pénibles, comme dans tous les ménages, éclatèrent, André se souvint de cet instant de tendresse. Et parce qu'elle n'avait pas douté de lui à ce moment cruel, et qu'elle avait mis ses lèvres, avec pitié, sur ses yeux pleins de larmes, il lui pardonna beaucoup et ne cessa point de l'aimer.

Ce soir-là, ils n'osèrent ou ne purent prendre de résolutions. Ils se sentaient seuls, abandonnés, et pour la première fois, avaient conscience du peu que tient la vie d'une famille dans la grande mêlée des hommes.

Des roulements de voitures leur mouraient aux oreilles. Tout se taisait dans la maison, le feu s'éteignait dans la cheminée, la lampe baissait, les choses elles-mêmes étaient tristes. Et eux restaient assis, les mains ouvertes, trompant leur angoisse par de vaines paroles.

Pour éviter le supplice de se sentir vivre ainsi, à vide, ils se couchèrent, se pressant dans leur faiblesse, l'un contre l'autre.

--André,--disait Toinette,--tâchons de dormir.

Et ils feignirent le sommeil, avec la respiration pénible des gens éveillés. Tous deux ressassaient l'intolérable question:

--Que devenir?

XI

André, le lendemain, se mit en quête d'une place. De huit jours il ne trouva rien. Un homme intelligent pouvait donc mourir sur le pavé de Paris, sans avoir su gagner un morceau de pain!

Toinette d'elle-même dit:--La nourrice coûte trop cher, Marthe va bien, sevrons-la.

Cela fut fait, malgré les gémissements de l'énorme femme, à qui la colère faillit donner un transport au cerveau. Bien que, par Mme Rollin, une autre place lui fût trouvée dans la journée, elle ne décoléra pas, et partit en jetant des injures, entre les portes qui claquaient.

Toinette passa les nuits, se réveillant toutes les heures, épiant le souffle de l'enfant, pour lui présenter, à son premier cri, du lait tiède. Le sevrage réussit. La petite fille s'accoutuma; aussitôt les dents commencèrent à la faire souffrir. Après un souci, l'autre.

Quinze jours après:--À quoi sert Élisa, disait Toinette, ne pouvons-nous faire le ménage nous-mêmes?--Ainsi fut fait.

Le soir, un peu tard, on sonna à la porte; fatigués, ils faillirent ne pas ouvrir.

Crescent parut, disant à André, sans préambule et d'un air gêné:

--Voulez-vous me rendre un service?

--Certes! fit l'autre étonné.

--Je suis souffrant, accablé par mes leçons,--Crescent en donnait beaucoup,--je n'ose les perdre et cependant je ne puis les mener toutes de front.

Il s'arrêta, visiblement déconcerté.

--J'ai pensé,... ne voudriez-vous pas m'aider... en vous chargeant d'une partie, moi de l'autre? ce serait un véritable service que...

--Je ne suis pas dupe,--dit André en se levant, et il serra la main de Crescent:

--J'accepte, et merci!

Il s'étonna de ne ressentir nulle honte, comme si entre braves gens, la reconnaissance était légère, agréable.

Par un camarade, André obtint aussi quelques travaux de librairie, une soixantaine de francs par mois.

Déjà Mme de Mercy avait apporté sa part de dévouement, et pris une résolution grave pour elle, qui n'aimait que Paris. Elle donna congé de son appartement, quoi que son fils lui pût dire, et fut s'installer en Seine-et-Marne, à la campagne, dans une petite maison de paysans.

--Vois-tu, disait-elle, là je dépenserai moins, car je suis à bout de ressources. Quand l'enfant naîtra, vous me le confierez, je le mettrai en nourrice au village, je le verrai plusieurs fois par jour, et vous n'aurez pas à vous en occuper.

--Mais, mère, vous ne pensez pas rester toute votre vie là?

--Mon enfant, quand vous n'aurez plus besoin de moi, je pense qu'avec mes faibles revenus, je prendrai pension dans un couvent; ce sera mon dernier morceau de pain, et je sais que vous ne me l'enlèverez pas.

Ce n'était pas un reproche; et que sa mère sauvegardât un jour la dignité de ses dernières années, André l'entendait bien ainsi; toutefois il souffrit, se reconnaissant la cause, bien qu'involontaire, de ces privations.

Donc il avait eu tort de se marier? Les gens pauvres ne se marient point! Que ne s'était-il éteint, dans une pauvreté fière, ne léguant à personne le poids de son nom?

Ces pensées l'eussent assombri; l'activité forcée à laquelle il était condamné le sauva; certes, à cette heure douloureuse, chacun fit son devoir, mais fébrilement, comme lorsqu'on traverse une période de transition: si cela avait duré, tous le sentaient, la persévérance eût été impossible.

Toinette se levait à six heures du matin. Aidée, d'André, elle faisait la chambre, habillait l'enfant, sortait faire son marché, servait le déjeuner, passait sa journée à coudre ou à frotter les meubles, entretenait, par orgueil provincial, une propreté exagérée, puis on dînait, et André et elle, sitôt Marthe couchée, lavaient la vaisselle.

Ils avaient beau s'aimer, l'amour fut parti au bout de quelques mois.

Quoique leur orgueil les raidît, ils ressentaient une humiliation, se sentaient déchus, devant leur passé commun de douceur relative, leur passé de maîtres. À présent, ils étaient domestiques.

Cette humiliation sourde, André l'éprouvait aussi en courant Paris pour donner des leçons; il se trouvait cuistre, s'amoindrissait, à ce métier, car il n'avait pas la bonne humeur philosophique de Crescent. Pourtant, à la pensée que ces leçons, Crescent les avait prélevées sur les siennes, André oubliait sa peine, ému de reconnaissance. Le soir, il corrigeait des épreuves d'imprimerie ou rédigeait des compilations.

Les silences qui duraient alors entre sa femme et lui, avaient quelque chose d'orgueilleux et d'amer. Ils se taisaient, contre l'injustice du sort. À la dérobée, ils se considéraient. Lui, souffrait de voir les mains de Toinette rougir: elle, plaignait les yeux cernés, la fatigue de son mari.

Mme Crescent avait dit des prières pour eux, planté deux cierges à Sainte-Antoinette et à Saint-André. Car elle était d'une piété naïve, trouvait des joies d'enfant aux petites pratiques du culte, et ne pouvait s'expliquer la froideur religieuse de la jeune femme.

Toinette en effet, pratiquant comme jeune fille, avait, au courant de son mariage, délaissé peu à peu ses habitudes pieuses. Elle avait fait, d'elle-même, à son mari, le sacrifice de la confession; peut-être avait-elle des pudeurs délicates, elle aussi, ou le souvenir pénible d'un prêtre indiscret. Elle suivit d'abord la messe, peut-être, pour se prouver qu'elle était ferme dans sa foi. André, avec son respect des croyances, la laissait libre, et quelquefois l'accompagnait.

Peu à peu les besoins du ménage absorbant Toinette, elle manquait la messe. Quand elle sortait au bras de son mari, devant le portail d'une église il lui disait:

--Veux-tu entrer?

Elle acceptait, et tandis qu'il regardait les grands vitraux, vite agenouillée sur un prie-Dieu, devant quelque petite chapelle illuminée, elle récitait une prière, et l'on sortait.

Mais il ne voyait point dans ses yeux cette flamme dont il avait vu, autrefois, le visage de sa mère ou de sa soeur s'éclairer.

Toinette, dont la foi était toute de superstition, de pratiques, et sans racines, entra moins dans les églises, cessa d'y aller.

Cette crise qu'ils traversaient, la ramènerait-elle à la religion des femmes: simulacres dévots, petites prières, bonnes résolutions, qu'on oublie par légèreté, une fois dehors?--Il n'en fut rien.

Il s'en étonna, sans s'en réjouir; sur quoi s'appuierait Toinette? Pourrait-elle, sans idées fortes et profondes, marcher cependant droit? Il y repensait souvent, s'étonnait de l'incurie d'âme, de l'indifférence de la jeune femme sur ces questions éternelles qui règlent et déterminent notre vie.

Mme de Mercy s'était décidée pour Chartrettes, un joli village, sur un coteau, dominant la Seine et la plaine de Bois-le-Roi. Elle ne serait pas trop loin de Paris.

La solitude lui semblait cruelle à son âge, mais elle, qui n'eût su modifier les petits défauts de son caractère, était capable des plus grands sacrifices. Aussi bien les chagrins ne lui avaient pas manqué. L'abbé Lurel était parti. Sa vieille amie Mme d'Ayral, perdue au fond d'un château de Bretagne, y vivait, paralysée, attendant sa fin.

Ses chères affections se détachaient d'elle.

La meilleure, André, ne lui appartenait plus. Il était à une autre, et cette autre, hélas! n'aimait point la mère de son mari.

Mme de Mercy avait éprouvé un grand trouble en embrassant Marthe pour la première fois. Un moment, elle avait espéré rattacher sa vie déracinée à la frêle existence de l'enfant. Elle eût voulu que celle-ci grandît vite et l'aimât. Elle cherchait sur le petit visage la ressemblance d'André, sa ressemblance à elle-même. Mais comment assouvir sa soif de tendresse? le bébé était encore dans les limbes, de pâles sourires erraient sur son petit visage, ses mains s'agitaient à vide, dans une vie inconsciente et heureuse. Alors elle s'attendrissait:

«Pauvre petite, que de peines elle aura; sans fortune, trouvera-t-elle un mari? sera-t-elle heureuse?»

Quand Marthe eut six mois, et qu'elle commença à rire et à reconnaître les figures, c'eût été pour Mme de Mercy une joie douce de la prendre, de la faire sauter, de la couvrir de baisers; mais Toinette l'abandonnait rarement à sa grand'mère; d'un air méfiant elle regardait celle-ci porter l'enfant, et s'il pleurait, elle le reprenait vite, accusant tout bas la vieille femme de maladresse, injuste elle-même, cruelle, sans s'en douter. Et sous les yeux ternes de sa belle-mère, Toinette secouait alors follement sa fille, la roulait par terre, relevait en l'air, avec des cris de tendresse, l'exaltation d'un amour égoïste, tandis que Mme de Mercy, le coeur gros, souffrait d'être si peu comprise.

Aussi était-elle bien changée, pâlie. Les craintes de l'avenir, le chagrin de voir le ménage de son fils si pauvre, l'avaient rapidement vieillie et comme usée. Malgré son effroi devant les lourdes dépenses d'un accouchement, elle attendait que l'enfant, un garçon, espérait-elle, fût né.

Un garçon! Il saurait agir, se débrouiller plus tard, servirait d'aide et de protection à sa soeur. Et d'abord ce petit serait à sa grand'mère, à elle seule, au moins pendant une année. Elle l'aurait sous la main, dans le village, elle lui tricoterait des bas et des guimpes, elle seule aurait ses sourires, ses pleurs, elle le consolerait, le ferait rire.

Le neuvième mois étant venu, les couches de Toinette furent heureuses.

André n'avait eu que le temps de courir chercher et de ramener la jeune sage-femme. Elle et lui préparèrent le lit; à peine était-on prêt à le recevoir que l'enfant naquit. Mme Rollin, selon son habitude, dissimulant le sexe, ces retards alarmèrent l'accouchée, André et surtout la grand-mère. Ils eurent un pressentiment.

«C'est une fille», pensaient-ils, et l'idée d'en élever une seconde les effrayait.

Mais la sage-femme dit:

--C'est un garçon!

Alors un beau sourire fier éclaira le visage de Toinette, André se frotta nerveusement les doigts, Mme de Mercy soupira, et ses traits s'animèrent d'une tardive espérance.

Jacques-Jean de Mercy, héritier du nom, s'agitait, démesurément petit, dans des langes trop larges, et criait avec une vivacité colère. La petite Marthe réveillée dans son berceau se mit à pleurer aussi. La vue de son frère l'indigna. Elle se refusa à l'embrasser, et elle se reculait avec peur aux bras de son père. On la recoucha. Le nouveau-né s'endormit aux bras de sa grand'mère. Et le calme et le repos descendirent encore une fois dans la famille augmentée. Le surlendemain, arrivèrent la nourrice de la campagne, et pour garde une soeur novice.

Toutes deux, prenant possession de leurs fonctions se tenaient au pied du lit de Toinette, la dévisageant.

La nourrice grande, jeune, belle, avait des joues rouges et d'admirables seins. Mme de Mercy, à qui les propriétaires de sa petite maison et le curé de Chartrettes l'avaient fait trouver, en était toute fière.

La novice était pâle, chétive, avec la poitrine rentrée, l'oeil pâle et le regard indéfinissable des phtisiques.

--Ma soeur, voulez-vous donner l'enfant à la nourrice, que je le voie téter?--demanda la jeune femme.

La novice, rigide dans sa robe noire, prit gauchement l'enfant, et le tendit à la nourrice, dont apparut la gorge blanche et le sein au mamelon pointu. Et les deux femmes se regardèrent. La nourrice souriait avec un orgueil naïf, pleine de vie. La soeur semblait ravaler le dégoût, l'horreur physique que lui inspirait la vie grouillante de l'enfant, et la mamelle gonflée de la femme.

Deux jours après, la nourrice et Mme de Mercy partirent; ce fut un déchirement, mais on devait se revoir.

Dans le cabinet de travail:

--Tiens, André, dit sa mère, voici pour Mme Rollin, voici pour le pharmacien, et rien pour toi, mon pauvre garçon. Courage!--Et elle disparut. André referma la porte. La vie lui semblait étrange.

Par sa faute, sa mère, réduite à des rentes dérisoires, allait végéter dans un trou de campagne; un nouvel enfant venait ajouter aux soucis d'hier des dépenses et des chagrins.

Cependant l'orgueil d'avoir un fils lui releva la tête: Jacques serait grand, puissant et riche. Il relèverait le nom, ferait des coups d'éclat.

Voeux ridicules! André, ex-copiste, scribe dans un bureau, baissa le front: que léguerait-il à son fils, en vérité?

À cet instant, par une fenêtre mal fermée, s'engouffra une bouffée d'air, et André eut une aspiration suprême, violente comme l'effort d'un prisonnier pour desceller les barreaux de sa prison.

«Ah! s'en aller, murmura-t-il, en tendant les bras dans un geste de fatigue écoeurée, chercher une vie nouvelle, être paysan, plutôt qu'un monsieur ridicule comme moi, habillé d'une redingote râpée, et méprisé par son concierge!...»

Et sans qu'il sût d'où lui venait cette association d'idées, il pensa à Damours qui était en Algérie et à la terre que Mme de Mercy y possédait. Mais avant d'avoir suivi le fil de son rêve, André s'arrêta: «Il ferait un triste fermier, vraiment!»

--Mais il y a un courant d'air ici!--cria une voix, et la soeur parut, fermant la fenêtre.

André frissonna avec malaise et crut sentir retomber sur lui le couvercle de sa vie fermée.

Bien différente, la soeur novice, de la gaillarde soeur Ursule, qui avait régenté toute la maison, soeur Louise, asservie à la règle, faisait son service strictement, mais elle ne parlait ni ne mangeait, et se mouvait sans gaîté. Quand le médecin était là, incapable de lui faire un rapport, elle baissait les yeux, répondant par monosyllabes.

Les regards la gênaient. Elle n'avait point de sympathie pour la petite Marthe, devenue cependant gentille. Plus que la règle religieuse, quelque chose d'invisible la séparait de la vie et des vivants; et c'était le mal qui ne pardonne point, dont elle se mourait.

Quand elle égrenait son chapelet et que les prières couraient sans bruit sur ses lèvres, André, glacé par ce détachement froid, impassible, des êtres et des choses, devinait lointaine, ailleurs, la pensée de la soeur; ses yeux semblaient dire: «Que m'importe tout cela? puisque je vais mourir.»

Il eut un soulagement quand elle partit. Elle aussi parut allégée. Elle souffrait dans les intérieurs bourgeois, elle soignait de préférence les misères populaires dans des chambres froides et infectes.

Quelques mois après, la supérieure, qui pendant son séjour venait l'inspecter, apprit à Toinette, rencontrée dans la rue, la mort de soeur Louise.

Une femme de ménage provisoire, engagée pour le temps des relevailles, fut congédiée. Alors Toinette et son mari reprirent leur vie impossible. Elle leur parut beaucoup plus lourde. L'idée qu'ils faisaient leur devoir les consolait bien un peu mais l'avenir restait effrayant, sans sécurité, sans issue. André, bachelier, ne pouvait aller bien loin en donnant des leçons; et ses travaux de librairie, peu payés, étaient aléatoires.

XII

Depuis quelques jours, Crescent évitait, par délicatesse, André, dont la scrupuleuse amitié voulait rendre des comptes et n'accepter que moitié du prix des leçons.

On le vit pour le baptême, car il fut parrain: attention qui le toucha plus que toute autre. Ensuite il disparut jusqu'à un certain premier mars dont Toinette se souvint toute sa vie.

Crescent la trouva seule; il avait un air mystérieux qui intrigua et émut la jeune femme.

--Vous apportez une bonne nouvelle?

--Bonne, c'est selon, ça dépend d'André.

--Comment?

--Auriez-vous du plaisir à le voir rentrer dans l'Administration?

--Mais...--Toinette devint rouge, sans qu'on sût si c'était de plaisir ou d'humiliation.--Expliquez-vous.

--Eh bien, les mesures prises par le Ministre ont soulevé des protestations; l'influence de plusieurs sénateurs et députés a fait déjà réintégrer quelques employés. Le ministère a fait soigneusement reviser le dossier des révoqués, bref, celui d'André est bon, sans grief à sa charge, et à l'heure qu'il est, André est rétabli dans ses fonctions, appointements, etc..--Voici le papier, je m'en suis procuré copie.

--Ah!--dit Toinette songeuse: cette réparation tardive lui faisait sentir plus vivement l'injustice récente.--Le coup a été dur pour lui, on ne s'est pas soucié de savoir s'il aurait du pain; les puissants agissent sans réfléchir assez.

Elle se tut:

--Conseillez-moi?

--Tout dépend d'André. Son orgueil et son coeur ont souffert, veut-il continuer à ne demander de ressources qu'à lui-même, qu'à son énergie, je ne pourrais l'en blâmer, d'autre part, c'est chanceux. Préfère-t-il rentrer dans la maison d'où il est sorti, c'est humiliant peut-être, mais il gagnera moins péniblement sa vie, il aura moins d'imprévu.

--Mais, dit Toinette, si un autre ministre?...

--Je ne le crois pas, ces mesures radicales épouvantent les nouveaux venus. Le nôtre est une exception, heureusement. André peut rentrer sans crainte... Ah! je sais bien,--fit-il avec une pause, que l'avenir politique est incertain, mais quoi...--Et brusquement:--Je me sauve!

--Attendez André.

--Peut-être vaut-il mieux que vous lui expliquiez vous-même!...--Toinette comprit la délicatesse de leur ami.

--Si j'osais vous donner un conseil, dit-il, n'influencez pas trop votre mari, qu'il prenne librement son parti et surtout qu'il ne songe qu'à lui, qu'à vous...--Et honteux d'en avoir dit tant Crescent se sauva, laissant sur la table l'arrêté ministériel.

Toinette le relut, le palpa.

C'était une belle feuille double, frappée d'un timbre incrustant le papier; une belle écriture de scribe la paraphait, indifférente.

«On ne doute de rien, pensait-elle. Si André refusait pourtant!»

Quand il rentra, elle dit:

--Quelqu'un est venu te voir. Devine?

--Ah! Qui donc?

--Devine?... Crescent!

--Qu'est-ce qu'il voulait?

--Te montrer quelque chose.

Et Toinette, en hésitant, présenta le papier, qu'André lut attentivement, plia et mit dans sa poche. Il parut honteux et sifflota pour dissimuler ses impressions.

Il était las de ses leçons et crotté de boue. Son visage trahissait la fatigue et l'écoeurement; Toinette n'osa l'interroger. D'ailleurs le dîner l'occupa. André, ayant changé de vêtements, jouait dans le cabinet de travail, avec la petite Marthe. L'enfant, qu'on n'avait jamais emprisonnée dans un maillot, avait, dans la liberté de la layette anglaise, développé ses petits membres remuants. De jolis rires lui partaient des lèvres, tandis que devant le feu, son père, agenouillé, la chatouillait.

Toinette ouvrit la porte et regarda son enfant et son mari; se demandant quelles pensées il roulait dans sa tête, elle attendit qu'il levât les yeux.

Il enleva Marthe et l'installa dans sa chaise. Le dîner fut silencieux. Toinette comprit qu'il ne fallait pas forcer André à peser tout haut ses doutes et ses résolutions. Il souffrait; elle le voyait à de soudains assombrissements passant sur sa figure. Pourtant, sans savoir ce qu'il ferait, elle espérait un avenir meilleur.

Le sommeil d'André fut agité; au matin il s'habilla, se brossa soigneusement, et demanda que le déjeuner fût avancé.

--Où vas-tu donc?--fit Toinette avec vivacité.

--Au bureau,--répondit-il.

Cette placidité apparente émut et déconcerta la jeune femme. Il y avait beaucoup de résignation dans ce ton simple. André apprenait quelque chose aux épreuves de la vie.

Il rentra par la grande porte et, froidement, alla saluer ses chefs, serra la main de Malurus, suspendit son chapeau, épousseta son pupitre et demanda de la besogne.

Malurus ne put se décider tout de suite à lui en donner. Il le regardait avec étonnement et malaise comme s'il n'eût jamais cru le revoir. Alors aussi André fut frappé de la mauvaise mine du commis: il s'était voûté, cassé, son oeil se brouillait davantage, ses vêtements noirs étaient aussi plus piteux, comme si, frappé par le désarroi soudain de l'Administration, il avait crû sa dernière heure arrivée. Sa toux sonna plus fêlée encore.

--Heuh! heuh! monsieur de Mercy, de la besogne? Grâce à Dieu, il n'en manque pas, j'ai été très accablé, monsieur, pendant votre absence. Et son regard semblait lancer un reproche, comme si André se fût prélassé en congé.--Voici donc du travail!

On eût cru qu'il allait soulever une montagne de paperasses, mais il apporta quelques expéditions.

«Allons, pensait André, rien n'a changé.»

Et il se remit à son insipide besogne, heureux de pouvoir restituer à Crescent les leçons si généreusement prêtées.

* * * * *

La vie reprit, monotone, réglée. Du moins André ne s'excédait plus de fatigue; il conserva ses travaux de librairie, c'était un surplus pour le ménage. Puis au bout de trois mois, comme compensation minime et que cependant l'on fit sonner bien haut, on lui accorda une augmentation de trois cents francs.

Ils continuèrent à se passer de bonne. Une vieille femme de ménage seulement venait pendant deux heures le matin.

Si pauvres qu'ils fussent, Toinette voulut fêter le troisième anniversaire de leur mariage. Ce fut un dîner d'amis. Le lendemain, ils en regrettèrent la dépense. Dans les fausses pauvretés, les plaisirs du coeur ne sont jamais francs, la question d'argent les diminue, les salit.

Ils ne parlèrent bientôt plus du ministère; c'était la sécurité, faute de mieux ils s'y résignaient.

André n'avait même plus ses anciennes mélancolies devant le mur, l'horizon fermé. Au bout de six mois, complètement remis à la tâche journalière, il avait pris ses aises; son travail fini, il lisait des livres d'histoires ou de philosophie, tâchait de s'instruire, de s'intéresser à autre chose qu'à lui-même et qu'à sa vie manquée.

Il eût voulu faire le moins attention possible aux misères quotidiennes, élargir son esprit et hausser son âme au delà des questions terre à terre. Il demanda aux livres de pensée de l'affranchir de ses tristes préoccupations. Par la force de la volonté, il y arriva presque, se développa, se mûrit. Il s'assimila beaucoup de choses, sans se faire des idées personnelles et originales.

Quand il ne lisait pas, il jouait avec sa fille. La voyant peu à peu, gracieuse, balbutier des mots, il pensait au temps où elle serait jeune fille, à la nécessité de la marier. Et cette époque lointaine parfois lui semblait proche; il avait une peur comique de la rapidité de la vie.

Envisagée ainsi, sa position lui coûta moins; il se résigna aux tristes heures du bureau; son voisin de chaîne n'était pas gênant.