Jours d'épreuve: Moeurs bourgeoises

Chapter 12

Chapter 123,799 wordsPublic domain

André s'en souvint désagréablement. Aux récréations, son cousin le bousculait, le bafouait. Aux sorties, chez les de Mercy qui lui servaient de correspondants, il brisait tout, taquinait Lucy. On l'avait expulsé du collège pour avoir jeté un encrier à la tête d'un pion. Depuis, trop gâté par son père, un veuf, vieux viveur, de Brulle, tôt ruiné, s'était jeté aux passions et aux aventures. Son père mort, des héritages de temps à autre le remontaient. Puis il disparaissait, voyageait. Cette vie excessive et cette morale relâchée en avaient fait un aventurier sans fiel, mais sans bonté, aussi capable d'une bonne que d'une mauvaise action.

Tout cela, André le démêla peu à peu, en combinant ses souvenirs et en écoutant parler de Brulle:

--Maintenant, je suis fatigué, je veux mener une vie calme, je vieillis, regarde!

André le toisa, étonné qu'à trente-cinq ans Hyacinthe eût les yeux si perçants, les cheveux si noirs, un tel air de jeunesse virile, tandis que lui-même, à vingt-six ans, se sentait las, avait quelques cheveux blancs. L'orgie, les passions, conservaient-elles donc mieux que le repos et la vie chaste?

À l'église, ils se turent. Puis l'on se dirigea vers le cimetière. Bien qu'il ne voulût pas se montrer expansif, et gardât une instinctive défiance envers son cousin, questionné par lui avec une curiosité chaude, mensongère au fond, André dit sa vie et, par fierté, la dépeignit telle qu'elle était, étroite, précaire, résignée.

De Brulle, plein d'étonnement, le regardait en dessous d'un air narquois et protecteur, en pinçant les lèvres sous sa longue moustache.

--Et tu as une femme?--dit-il d'un ton dont l'inconscient cynisme blessa André.

... Et une fille? Allons, tous mes compliments!

André ne se sentait aucun plaisir à lui annoncer son prochain enfant; il se tut.

Le silence tomba entre les deux hommes, comme lorsqu'on a trop parlé et qu'on le regrette.

Cependant, sur la fin de la cérémonie, ils reparlèrent, puisqu'il le fallait, de choses quelconques; leurs voix avaient repris une tonalité indifférente.

André, gêné par le tutoiement, demanda avec un sérieux poli, et de l'air qu'il aurait dit «Vous»:

--Restes-tu longtemps à Paris?

L'autre haussa les épaules, ignorant:

--J'irai voir ta mère, répondit-il, adieu!

--Bonjour!

Et ils se séparèrent.

Rentré chez lui, André fit à sa femme, qui l'exigea, le récit détaillé de sa matinée, sans omettre la rencontre de de Brulle, qu'il dépeignit en quelques mots sévères. S'apercevant que Toinette s'y intéressait, il se tut.

--André,--disait le surlendemain Mme de Mercy,--sais-tu que j'ai trouvé Hyacinthe bien changé et tout à son avantage. Je l'ai vu quelques instants chez les d'Aiguebère; il a été charmant. Je l'ai invité à dîner mardi; sais-tu ce que tu devrais faire? venir, avec ta femme?

--Mais je ne sais,--et il chercha, irrésolu, le regard de Toinette qui sourit, disant:

--Moi, je ne demande pas mieux.

Cela fit grand plaisir, à sa belle-mère; elle se répandit en louanges sur de Brulle, et parla de ses folies passées avec cette indulgence singulière qu'ont pour les libertins les femmes les plus vertueuses. Pour la première fois peut-être, Toinette l'écouta attentivement, au lieu d'aller et de venir dans l'appartement. Mme de Mercy y vit une marque de déférence pour elle, et s'en réjouit.

Quoi qu'André lui eût pu dire, Toinette s'était, pour le dîner, mise en grande toilette; le corsage étroit la gênait, la jupe à tablier plat soulignait sa grossesse avancée. Devant un magasin, elle entra résolument, disant: «J'en ai besoin!» et paya une paire de gants à cinq boutons, beaucoup plus cher qu'au _Bon Marché_.

Ils arrivèrent de bonne heure chez leur mère. Dans la salle à manger toute claire, la vieille Odile tournait autour de la table. À sept heures précises, de Brulle arriva, baisa la main de Mme de Mercy, et salua Toinette cérémonieusement. Du premier coup d'oeil il vit sa taille déformée. Son sourire n'en resta pas moins, mais son oeil prit une expression indifférente.

Au dîner, il fut aimable, spirituel, mais un involontaire changement s'était fait en lui. D'un coup d'oeil, il fit l'inventaire de la salle à manger, inspecta sa tante, sévèrement, simplement vêtue, prêta à Toinette une attention polie, et parla avec bienveillance à André. Il semblait se réserver pour une soirée meilleure, et n'être aimable que par le sentiment de sa supériorité. Il parla de son dernier voyage en Amérique, avec une insouciance affectée. En eux-mêmes, André et sa mère sentaient une petite gêne inexplicable. Toinette plus jeune, attribuait les façons d'être de de Brulle, à l'effet qu'elle devait avoir produit sur lui. Troublée par ce qu'il disait, elle le regardait à la dérobée, admirant son teint fauve et ses yeux un peu durs.

Puis, comme André, jaloux, l'observait, elle baissa les yeux, feignit de l'indifférence.

De Brulle consentit à chanter, au piano, quelques airs singuliers qu'il avait retenus d'un voyage en Asie.

C'étaient des sons tristes et pénétrants, soutenant des paroles inconnues. L'imagination de Toinette s'envola, elle eût voulu voir des pays lointains; ce jeune homme n'eût-il pas été un compagnon doux et terrible? Il avait dû avoir des passions, courir des dangers.

Elle était encore sous le charme, quand il se leva, ravi d'avoir fini sa corvée, et se retira, avec empressement.

Toinette, en le saluant, reçut un regard si froid qu'elle en ressentit l'impression glacée; son enthousiasme tomba soudain, et elle se rappela que de Brulle, dès son entrée, l'avait, du premier regard, presque déshabillée. Comprit-elle qu'il n'avait vu en elle qu'une bourgeoise en position intéressante? En tout cas, son rêve mourut. De Brulle partit huit jours après pour Londres, et elle ne le revit jamais. Si quelquefois elle pensait à lui, c'était avec un malaise et une pudeur physique, qui lui rendaient cruel ce souvenir.

André avait un peu souffert, il oublia.

IX

Sa grande préoccupation était pour le mois de janvier. Serait-il augmenté au ministère? Dans les bureaux, chacun pensait à cela et discutait les chances, les droits, avec une mélancolie inquiète. Le manque de fonds au budget retardait, depuis longtemps déjà, l'avancement réglementaire, situation fausse, à laquelle les ministres, à tour de rôle, ne remédiaient point, et dont les employés, anxieux, souffraient sans se plaindre.

«Et comment se fussent-ils plaints?--pensait André,--quiconque eût murmuré se fût vu révoqué le lendemain: célibataires pauvres, pères de famille prolifiques, les employés ne pouvaient pas même se mettre en grève, comme les ouvriers. Et cependant il fallait vivre; était-ce possible avec des traitements dérisoires, sur lesquels on retenait encore quelque menue monnaie pour la retraite?»

C'étaient thèmes à longues causeries, dans le petit bureau de Crescent.

--Convenez-en,--disait André,--la position des employés est fausse et injuste.

--Injuste, non; pourquoi prennent-ils ce métier?

--Soit, mais enfin, ils l'ont, ils le font!

--Vous savez ce qu'on répond; leur travail est maigre et le temps qu'ils dépensent minime.

--Ah! voilà ce que j'attendais, dit André; les employés sont des paresseux, ils sont assez payés pour ce qu'ils font; je vous dirai comme dans Molière: «Et pour ne rien faire, monsieur, est-ce qu'il ne faut pas manger?» D'abord je vous ferai observer que dans certains bureaux, le mien, par exemple, la besogne n'a jamais manqué. Ensuite, croyez-vous que les employés, tous sans exception, n'aimeraient pas mieux double besogne et double salaire? N'est-il pas indécent de recevoir cent soixante-deux francs par mois, quand on a une femme et des enfants à nourrir?

--Ne vous mariez pas.

--Tant pis pour les pauvres, n'est-ce pas? Eh bien! non, c'est bête, je le dis. Un employé jeune, intelligent, bachelier ou licencié, à quoi l'emploie-t-on? À compulser des registres comme vous, ou à copier des paperasses comme moi! ce qu'un garçon de bureau pourrait faire!

--Peut-être avez-vous raison de penser cela, mon ami, mais vous avez tort de le dire, les murs ont des oreilles.

--Mais enfin,--dit André en baissant la voix,--est-ce juste, est-ce moral? Le règlement veut que je sois augmenté tous les trois ans; si je ne le suis pas en janvier, comme j'ai cinq ans de service, c'est deux ans qu'on me vole; si je suis augmenté, c'est deux ans de perdus. Sortez de là!

Crescent se mit à rire, ses contradictions n'étaient pas sérieuses, mais il était devenu sceptique:

--Il y a dix ans, je parlais comme vous. Aujourd'hui je suis résigné. Si pénible que soit votre situation, estimez-vous encore heureux qu'il ne vous arrive rien de pire. C'est ma devise, vous savez!

André pensif, regagna son bureau. Et pendant toute la semaine, il se dit:

«Serai-je ou non augmenté! Ce souci est grotesque? Non: vingt-cinq francs de plus par mois sont une somme énorme dans un petit ménage.» Puis il haussait les épaules, trouvant la vie trop mesquine.

Janvier arrivé, André n'eut pas d'avancement. Peu d'autres en eurent, mais cela lui semblait plus amer à lui, qui avait de lourdes charges. Crescent non plus n'eut rien. Peut-être malgré ses objections d'une bonhomie sceptique, s'était-il attendu à une augmentation méritée; car ce jour-là, il semblait, assis dans un fauteuil, plus fatigué, malgré son bon sourire, avec sa respiration courte, annonçant l'asthme.

Plusieurs mois passèrent.

Un dimanche les Damours déjeunaient chez les de Mercy.

Le père et la fille étaient arrivés en noir, contrastant tellement entre eux, qu'on ne leur trouvait aucun air de famille. D'abord régnait un silence pénible, tandis que Toinette empressée aidait Germaine à ôter son chapeau. Damours se dégantait lentement, avec pesanteur, comme s'il faisait un effort extraordinaire. Ses gants tirés, il parut soulagé, regarda autour de lui les murs du petit cabinet de travail d'André:

--Ah! voilà votre père, dit-il, il est bien ressemblant!--Et pour mieux voir la photographie, il se leva. Son dos voûté inspirait de la tristesse. Cependant Toinette pressait le déjeuner, qu'on servit.

--Des huîtres!--fit Damours avec un sourire vague.--Ah! vous nous avez gâtés!

Ils s'attablèrent. Damours mangea de grand appétit.

--Je n'ai pas grand'faim,--disait-il.

Germaine mangeait comme un oiseau; elle avait pâli et semblait plus petite, plus mignonne.

«Quoi! pensait André, si je m'étais obstiné, elle serait ma femme, aujourd'hui, tout ce qui m'entoure lui appartiendrait, je l'aurais là, assise, en deuil, toute triste; mais alors Toinette?...» Et il lui vint au coeur un malaise indéfinissable. Certes, Germaine n'était pas la femme qui lui eût convenu, mais Toinette l'était-elle plus?

«Peut-être elle et lui... s'étaient-ils mépris? Triste idée!...»

--Oui, mon cher, disait Damours, nous partirons à la fin du mois; Germaine a besoin de distraction: nous ferons un voyage à Alger; de tout temps j'ai voulu le faire, et même si j'avais cru les médecins, j'y aurais mené plus tôt (il étouffa sa voix) ma pauvre femme. Oui, j'aurais dû, peut-être cela aurait-il (il toussa, comme étranglé) prolongé sa vie!...--Mais les affaires, le travail, l'argent, tout cela m'a retenu; nous sommes de misérables égoïstes.

Il s'arrêta indécis, vit son verre et le vida.

--C'est un voyage nécessaire, nous en avons tous deux besoin.--Il regarda Germaine, à qui les larmes montaient aux yeux.

--Ma mère a une propriété dans la plaine du Chélif,--dit André vivement;--la visiterez-vous?

--Certainement.

--C'est un coin de terre, mais je ne crois pas que cela rapporte ce que cela devrait donner; les fermiers, vous savez... et puis nous n'avons pas un contrôle bien sûr, là-bas. Vous qui vous y connaissez, voulez-vous vous rendre compte de ces choses? cela m'obligera, et ma mère surtout.

--De grand coeur,--dit l'avocat. Et il y eut un silence.

À cet instant une musique se fit entendre dans la cour.

--Oh! ce sont les Italiens,--cria Toinette,--venez-vous voir? ils ont un singe.

Germaine la suivit, bien quelle n'en eut guère envie. Tout le temps du repas, à la dérobée, elle avait examiné Toinette, sa façon de se tenir, de parler; elle-même était restée distraite, parlant peu.

Seuls, André offrit à Damours de fumer.

--Je ne fume plus, dit celui-ci.

--Comment, vous qui fumiez toute la journée!

--Oui,--et il fut embarrassé,--Germaine est beaucoup plus seule, vit davantage avec moi et elle... Bref, je ne fume plus; c'est une mauvaise habitude de perdue.

André regarda son vieil ami et fut touché; cet homme, à quarante-six ans, se privait d'une habitude invétérée, par tendresse pour sa fille.

--Vous ne fumez pas, d'ailleurs,--dit Damours; et d'un air vague:--Les jeunes gens fument moins que de mon temps. Affaire de mode, sans doute?

Le silence retomba. Derrière la porte on entendait les femmes. L'avocat leva les yeux sur André comme pour une confidence; mais gêné il se tut:

--Madame de Mercy est charmante,--dit-il enfin,--vous êtes heureux!

André sourit, sans conviction, acquiesçant, comme par politesse.

--Votre petit appartement est très bien arrangé,--et Damours se remua sur sa chaise, regardant autour de lui.

André souriait toujours, muet.

Damours devint rouge.

--Je pense que vous êtes parfaitement satisfait? sans soucis d'aucune sorte, n'est-ce pas? Ma vieille amitié, et bref,--dit-il en rougissant encore,--si jamais... vous aviez besoin d'argent, un jour... (il perdait pied), j'en ai, moi...--dit-il brutalement.

--Mon ami!... Et André fit un geste confus.

--Ne m'en veuillez pas. J'ai été l'ami de votre père, je suis le vôtre; et si vous m'estimez un peu et qu'un jour... Eh bien! ne vous adressez qu'à moi!

--Merci de coeur, mon bon cher ami, mais je vous proteste...

--Oh! je sais!...--s'écria l'avocat, se défendant de paraître avoir deviné l'état précaire du jeune ménage.--Mais enfin, avec la politique du jour, les changements de ministère...

--Qu'ai-je à craindre?

--Sans doute, sans doute; enfin, ne m'oubliez pas! Voilà ce que je voulais vous dire, je m'y suis mal pris, je n'ai pas de délicatesses. Votre main, voulez-vous?

Leur étreinte fut silencieuse et forte.

Peu de jours après, les Damours partaient pour l'Algérie.

--Les voilà embarqués, dit André; à l'heure qu'il est, ils sont en pleine mer, demain matin, ils verront la côte d'Algérie. Quel beau pays ce doit être! Mon père en parlait avec admiration. La mer y est bleue; mais le soir on respire dans les jardins; les bananes, les goyaves, les ananas y poussent. Les Arabes aussi sont beaux.

S'apercevant qu'il avait parlé avec emphase, il s'arrêta court. Étaient-ce seulement des réminiscences qui flottaient en lui? Non, mais l'attrait du merveilleux, des pays inconnus.

Toinette semblait distraite. Il reprit:

--Sais-tu ce que disait mon père, quand j'étais encore au collège?

«Quand nous serons ruinés (il était déjà accablé de procès), nous nous en irons tous à Alger, nous habiterons la ferme et nous cultiverons la terre; nous serons des gentilshommes paysans!»--Cette idée, m'est souvent revenue! Ah! si je savais seulement distinguer le blé de l'avoine, si nous pouvions nous résigner à vivre là-bas, ce ne serait pas si sot!

--Je ne vous vois pas en paysan,--dit Toinette;--et moi je ne me vois pas en paysanne.

Étonné de cette voix sèche qui coupait toujours son rêve:

--Peut-être,--dit André. Et il parla d'autre chose.

X

Forcé d'apporter beaucoup de circonspection aux amitiés de sa femme, il s'étonnait qu'elle ne se liât pas davantage avec les Crescent. Quant à s'épancher avec Mme de Mercy, à tâcher, au moins par devoir, d'égayer un peu la solitude de la vieille femme, Toinette, là-dessus, ne donnait aucun espoir.

Ses relations se bornaient à deux ou trois jeunes femmes, dont André, au cours de la vie, avait rencontré les maris. De loin en loin les de Mercy offraient une tasse de thé, ou, sans cérémonie, perdaient la soirée chez les uns ou chez les autres. Parmi les femmes, pas plus que parmi les hommes, aucune figure saillante, aucun esprit qui dépassât la moyenne. C'étaient de ces personnages qui donnent la réplique, jouent dans l'existence un rôle de comparses. Là non plus, Toinette ne se fit pas d'amie.

Pour André, il vivait dans une solitude d'esprit douloureuse. La lecture, qu'il aimait passionnément, emplissait pour lui des heures, et longtemps dans la nuit. Il regrettait de n'être ni peintre, ni musicien; il eût voulu savoir écrire, mais n'avait point là d'ambitions vulgaires; un instinctif respect des choses de la pensée et des arts l'empêchait de s'y essayer.

Son coeur, bien que mal rempli, avait au moins de l'affection pour sa femme et sa mère. Mais son esprit restait solitaire; il remuait des pensées pour lesquelles un confident manquait, et que n'eût compris personne de son entourage.

Il lisait le matin le journal avec détachement, s'intéressant peu aux articles de première page, où s'épuise la chronique quotidienne; il parcourait rapidement la gazette des théâtres, dans lesquels il n'allait plus du tout,--grande privation pour Toinette!--il s'arrêtait aux articles de biographie, rares, courts, faits à la diable. Ce qui l'attirait de préférence était la gazette des tribunaux, souvent intéressante comme un roman.

Une fois, il dit négligemment:

--Tiens! nous avons un nouveau ministre.

--Pourvu qu'on t'augmente!

--C'est peu probable, ma chère; les employés n'existent guère pour un ministre; il ne nous connaît pas, n'a pas affaire à nous.

--Comment est-il, ce nouveau?

André fit un geste de parfaite ignorance.

--Je ne sais pas, je ne l'ai jamais vu; ce que je pourrais te dire, c'est comment est son cocher!

--Pourquoi?

--Parce que la voiture de Son Excellence attend dans la cour près du perron; si je ne connais pas le ministre, je connais le cocher; or tu sais qu'on dit: «Tel maître, tel valet!» Eh bien! mon avant-dernier cocher était un petit homme gros, rouge, éclatant dans sa culotte, tandis que le dernier était grand comme un cierge et glabre comme un prêtre.

Toinette sourit et elle fit, en lui montrant ses dents blanches:

--Tu es drôle!--du même ton qu'elle aurait dit: «Tu es bête.»

D'abord on ne s'aperçut guère, dans les bureaux, du changement ministériel; tout allait comme devant, les paperasses ne s'augmentaient ni ne diminuaient. Quant au nouveau cocher, il était sec, sombre, tout pareil à son cheval, un grand trotteur noir à l'oeil méchant.

Le ministre était installé depuis huit jours quand un effroi bouleversa l'administration; on parlait d'épurations de personnel, de renvois, de mises à la retraite; un grand vent de terreur courbait les têtes. Les employés, tremblants et pâles, apportaient plus d'application à leur besogne; leur écriture devenait meilleure, leur exactitude exagérée.

Et, coup sur coup, l'orage éclata. De vieux commis, sous-chefs et chefs, qui s'éternisaient sur leurs ronds de cuir, furent mis à la retraite, de jeunes employés auxiliaires congédiés comme inutiles, des employés anciens révoqués à la suite de dénonciations viles, qui amenèrent des pugilats. André figurait sur la liste de renvoi, un des premiers.

Ce n'était pas qu'on eût à se plaindre de lui, mais son nom avait attiré l'attention:

--«Bon! un noble, un réactionnaire!»

Et sans en savoir plus, le ministre l'avait biffé.

André, dans son bureau, causait avec Malurus tout blême, tout remué par ces exécutions sans cause, quand le chef de bureau entra annonçant la mauvaise nouvelle.

C'était un homme grand et fort; il bredouillait en jetant autour de lui des regards de lièvre. Il expédia les regrets, les condoléances, puis se sauva.

Malurus et André, seuls, se regardèrent.

Le vieil employé avait un tremblement nerveux, l'oeil atone.

--Heuh! heuh!--Et il fut pris d'un accès de toux sèche, péniblement, regardant André faire ses préparatifs de départ. À ce moment, Crescent entra rouge, indigné, la bouche ouverte; mais voyant Malurus, il se tut, par prudence.

André était pâle. Que faire? Il avait envie de se précipiter dans les couloirs, de forcer les portes, de parler de force au Ministre et de lui réclamer, avec colère, son gagne-pain perdu; une haine le soulevait contre ce politique riche qui, bien assis dans un fauteuil, rayait, d'un seul coup de plume, des existences entières. Si encore André s'était affiché d'une façon quelconque; mais, depuis son mariage surtout, il travaillait avec patience, enfermé dans sa besogne.

Il serra ses affaires, endossa son paletot, tandis que sans parler, dans le grand silence du ministère terrifié, Crescent et Malurus le regardaient.

Ce qui étreignait André à la gorge était la nécessité de rentrer chez lui, d'annoncer sa révocation à sa femme, de lui dire: «Je n'ai plus d'emploi.» Et demain il faudrait vivre. Comment?

Il se couvrit, jeta un regard à la salle triste, où moisissaient les cartons, à la cheminée où rôtissaient d'énormes bûches, à son bureau d'une propreté neutre et triste, aux plumes dont il s'était servi comme un manoeuvre, et au grand mur de moellons qui, maintenant, semblait le narguer encore.

Il serra la main de Malurus, accompagna Crescent dans un couloir. Là, ils se séparèrent, encore stupides de ce coup imprévu; puis André, sans dire adieu à personne, descendit par un obscur petit escalier de service, et blême comme quelqu'un qu'on chasse, s'en fut. Comme il passait le porche, il recula; un coupé traîné par un cheval noir, conduit par un cocher qu'il reconnut, entrait: le Ministre, dans sa voiture, et l'employé à pied se regardèrent sans se connaître, d'un oeil vide.

André n'osait pas rentrer chez lui. L'humiliation était trop forte: quoi! il avait diminué, ravalé son existence afin de ne devoir rien à personne; il vivait modeste et laborieux, et on lui enlevait sans raison, par arbitraire, son strict gagne-pain! Il erra par les rues; le temps lui semblait ne vouloir passer.

Alors, par faiblesse, ou par cette confiance qui fait qu'on aime mieux chagriner le coeur éprouvé d'une mère que celui, incertain encore, d'une jeune femme, André monta chez Mme de Mercy et lui dit tout.

Elle ne pleura pas.

Il l'avait souvent vue gémir ou récriminer pour des faits sans importance; mais là, elle se leva stoïque, et se raidissant contre la douleur:

--Va, André, va retrouver ta femme, nous arrangerons cela, mon enfant!

Et sa voix, décisive le raffermissait, sans qu'il sût pourtant vers quel espoir se tourner.

--N'y pense pas trop, dit-elle, il viendra un temps meilleur.

Et elle se tut, ayant besoin de toute sa force.

Ils s'embrassèrent. Alors, un peu soulagé, mais fiévreux, André alla à pied vers la Bastille. Qu'allait dire sa femme? Et un doute cuisant lui tenait au coeur. Serait-elle à la hauteur de l'épreuve? Allait-elle se répandre en doléances inutiles? Hélas! c'est à cette heure qu'il sentait, quoique innocent, la responsabilité terrible de ses devoirs de mari et de père. Cet entourage qui ne vivait que parce que sa propre volonté l'avait créé, cette femme aux qualités et aux défauts d'enfant, cette petite fille frêle, ces deux servantes mercenaires, cet appartement plein de meubles familiers, tous les êtres et les choses qui entouraient André, qu'allaient-ils devenir?

Et dans le brouillard de la fin d'hiver, trébuchant sur le pavé gras, il remuait mille doutes, souffrait mille angoisses.

Il monta résolument l'escalier, puis s'arrêta, n'osant sonner, devant la porte.

Elle s'ouvrit. Toinette, derrière, avait deviné sa présence. Elle le regarda aux yeux, le vit furieux, navré, et se jetant dans ses bras:

--Qu'y a-t-il? Un malheur?

--Oui! on m'a révoqué de ma place, sans cause, par bêtise, parce que je porte un nom noble.

--Oh!--fit-elle atterrée.

Il se dégagea, jetant avec violence son chapeau. Quoi! ne le comprenait-elle pas? Allait-elle pleurer maintenant? Elle ne le lâchait point, tout contre lui, elle le préservait de ses bras contre un malheur pire.

--André,--cria-t-elle et de tout son coeur,--ne te fais pas de chagrin, ça n'est rien!