Jours d'épreuve: Moeurs bourgeoises

Chapter 11

Chapter 113,789 wordsPublic domain

Tout absorbée qu'elle fût par son ménage, le soin de nourrir suffisamment la nourrice, fort exigeante, Toinette n'accepta pas qu'André s'occupât seul du choix d'un logement. Elle l'accompagnait à sa sortie du bureau. Longuement ils exploraient des quartiers différents. Un besoin de luxe la poussait vers les grandes maisons neuves en plâtre humide, du côté du Trocadéro, et vers les avenues désertes aboutissant à l'Arc de Triomphe, où s'alignent des hôtels, loin des fournisseurs et des marchés. Il combattit difficilement ces goûts, et ramena Toinette vers les centres populeux où abonde et grouille la vie. La rue Saint-Antoine lui plut par sa vie ouvrière, ses ressources et le bon marché des loyers. Ils se logèrent à la Bastille, dans un coin de rue coupée par le boulevard Henri IV. L'endroit calme aboutissait au canal. Les maisons ne longeaient qu'un trottoir; en face, de grands entrepôts de bois de démolition étageaient des amoncellements rectangulaires. Sur le trottoir, tout le jour, des polissons jouaient à la marelle, tandis que, d'un cabaret aux murs peints en vert-pomme, sortaient des chocs de verre et des clameurs d'hommes.

Plus que son mari, Toinette discuta les prix, inspecta l'appartement, petit et donnant sur la cour, auquel on arrivait difficilement, en suivant plusieurs escaliers numérotés.

La maison, immense, divisée en plusieurs corps de logis, était bondée de petits bourgeois, d'ouvriers descendant le matin, avec un bruit de gros souliers. Dans l'escalier noir on frôlait toujours, sans savoir qui, des femmes plaquées contre le mur, des vieillards raides, et des enfants qui dégringolaient à toutes jambes.

Tout cela déplaisait à Toinette, mais non à André.

Il avait, dans sa pauvreté décente, souffert de la maison de Saint-Sulpice, où il sentait les réserves faites par les concierges. Il aimait mieux vivre ici, au troisième, dans une maison pleine de vie, au milieu de ces ménages pauvres. Socialement, c'était descendre, mais qui donc viendrait le voir? Sa mère?--Elle reconnaissait, la pauvre femme, au prix du peu d'argent qui lui restait, la nécessité formelle pour son fils de restreindre au plus strict ses dépenses.

Le logement étant vacant, ils se préparèrent à déménager. Faute d'argent, ils durent supporter les papiers vilains des murs, mais André, ingénieux, utilisa de vieilles étoffes, des soies éteintes dont Mme de Mercy gardait une malle pleine, reliques du beau temps; il les drapa aux murs et, tirant parti de ce piètre décor, au grand étonnement de Toinette joyeuse, il le rendit fort acceptable.

Seule Mme Ouflon se prêtait avec regret à ce changement de vie; sa dignité en était offusquée. Elle commença à négliger son service et parut absorbée. Elle cassa de nouvelles assiettes avec un mépris tranquille, comme si elle en avait plusieurs services de rechange. Tous les jours le facteur lui apportait une lettre, et, dès qu'elle l'avait lue, Mme Ouflon fondait en larmes, puis essuyait ses yeux rouges et grimaçait de bonheur. Elle mettait plus de distance entre ses maîtres et elle. Elle reparlait plus que jamais du temps où elle était dame, et de sa propriété dans le Nord, et de son mari, qui l'avait battue et ruinée; elle s'animait à ces détails, les ressassait avec satisfaction, comme si rien ne lui avait été plus agréable.

L'avant-veille de leur installation définitive, et comme il ne restait plus dans l'appartement quitté que les gros meubles et les malles, Toinette et André, assez intrigués, entendirent sonner à la porte.

Mme Ouflon, parée d'un cachemire, ornée d'un chapeau, et les mains dans le manchon jaune, fit la révérence et entra.

--Excusez-moi, madame,--dit-elle avec cérémonie, et passant dans le cabinet de travail, elle s'assit sur une chaise qu'on ne lui offrait point. Là, prenant un air de visite, souriante, elle dit, avec beaucoup de dignité:

--Mon fils est nommé sous-chef de gare, madame, j'irai le rejoindre demain. Quels regrets pour moi d'interrompre nos bonnes relations! J'espère que nous ne nous oublierons pas. Pour moi, je garderai un excellent souvenir de vous, madame, et de monsieur,--fit-elle en saluant.--Je compte partir demain soir.

Et se levant, Mme Ouflon salua cérémonieusement, ouvrit la porte elle-même et, au lieu de disparaître, alla droit à la cuisine, où, ôtant cachemire, chapeau et manchon, elle se mit à éplucher des navets et à plumer un canard.

Quelque fierté que lui eût causée sa visite, elle daigna servir à table, et, pour couronner son temps d'épreuves et sceller son affranchissement, calme, avec un bon sourire d'indifférence, elle cassa en deux le grand saladier.

VII

Ce déménagement, et aussi la santé de Toinette, modifièrent fâcheusement son caractère. Déjà sa première maternité, développant la femme, lui avait fait perdre ce qu'elle gardait encore d'enfantin. Ses habitudes, ses instincts, ses défauts, refrénés les deux premières années, se manifestèrent, sous le coup de l'irritation sourde où la jetaient l'exiguïté de leurs ressources, et le rapetissement progressif de leur vie. Alors elle montra de la sécheresse, devint impatiente et volontaire, comme si le sacrifice lui pesait, et qu'il lui fallût le temps de s'habituer au devoir et à l'abnégation.

C'était par un matin d'octobre. Ils s'éveillèrent.

Peu faits encore à leur nouveau logis, ils eurent ensemble le même dépaysement, et ce malaise qui accompagne le réveil dans les auberges inconnues. Ils se sentirent à l'étroit dans ce logis très petit. Toinette en souffrait, ce qui se traduisit sur-le-champ en mauvaise humeur et en paroles pointues; à propos de quoi? elle-même n'en savait rien.

Taciturne, André d'abord ne répondit pas, puis, haussant les épaules, il l'invita à supporter la situation, puisqu'il le fallait. Après tout, ils étaient comme des milliers de gens, et, même ainsi, plus heureux et plus riches que tant d'employés et de petits bourgeois. Raisonnements dont la justesse agaçait Toinette, qui sentait, et ne raisonnait point.

--Et pas de bonne!--fit-elle avec exaspération. (On venait d'en congédier une, au bout de huit jours.)--Oh! je n'irai pas au marché toute seule, la nourrice m'accompagnera, je ne porterai pas le panier!

--Peuh!--dit André, qui n'avait pas ces scrupules,--dans le quartier tout le monde fait ses affaires, on ne te regardera seulement pas. Nous ne sommes pas à Châteaulus!

Ce léger sarcasme manqua son but, et suggéra à Toinette d'âpres regrets. À Châteaulus, elle n'avait jamais été au marché. C'était bon pour la cuisinière. Elle ne se promenait que sur le cours, et en toilette de dimanche. Elle regretta sa province.

--Eh bien! emmène la nourrice,--dit André qui cédait toujours pour les petites choses,--mais l'enfant?

--Vous le garderez bien?--dit-elle avec intrépidité.

Et elle le laissa seul. D'abord, il marcha dans la pièce, le front soucieux, puis se rapprochant du berceau, il regarda la petite Marthe dormir.

Les premiers jours, déconcerté par ses sensations nouvelles, il n'avait su aimer l'enfant. Maintenant, elle l'attirait, par ses vagues sourires, ses regards sérieux, et ses remuantes petites mains qui semblaient dévider un perpétuel écheveau de fil.

Un rayon de soleil taquinant le visage blanc et paisible, il alla tirer le rideau et se rassit, ému. L'enfant dans le sommeil se contournait, les doigts perdus dans les plis de la couverture. Sa respiration s'entendait à peine, entre les lèvres rouges, ouvertes comme une petite fleur. André se sentit triste, sans savoir pourquoi. Dans la solitude momentanée, naissent ces impressions brèves, tant l'homme est habitué à voir et à entendre vivre autour de lui...

«Pauvre petite Marthe! venue au monde pour on ne sait quelle destinée singulière. Serait-elle heureuse? Qui épouserait-elle?» Ces pensées vieillirent soudain André, et le transportèrent dans l'avenir. Sa mélancolie s'accrut. Il entrevit son existence probe, étroite, laborieuse. Serait-il sous-chef de bureau à telle époque? Il songea aux maigres appointements, à la vie sans aises. Sa femme, ingénument coquette, n'aurait pas souvent, des robes neuves.

Il pensa aux jupes que porterait Marthe, ces jupes qui, après deux ou trois ans, trop courtes, attestent la pauvreté. Et il chercha, pour la baiser, la petite main de l'enfant.

L'idée du prochain bébé le harcela, lancinante. C'était trop! Et toutefois que faire? N'aimait-il pas sa femme; elle et lui étaient jeunes, pourtant.

Il tourna court, parce que ces pensées, l'attristaient et l'inquiétaient toujours.

À qui ressembleraient les petits? De qui tiendraient-ils?

Il cherchait sur le visage de Marthe une ressemblance impossible encore. Jamais la conscience des différences existant entre sa femme et lui, n'avait surgi si nette.

«Si les enfants tiennent d'elle, pensa-t-il, ils seront vifs, légers, colères, sanguins.

«S'ils tiennent de moi, ils seront froids, mélancoliques, rêveurs, patients.»

Puis il sentit qu'il s'arrêtait aux qualités et aux défauts superficiels, et que, pour lui comme pour sa femme, il n'osait pousser jusqu'au fond de sa pensée.

Sa tristesse grandit: c'était un malaise gros de choses qu'il ne voulait pas s'avouer, clair d'une évidence contre laquelle il se débattait. Il n'était pas heureux. Mais elle-même, Toinette n'était pas heureuse, certainement!

Mais la cause? Il n'osa reconnaître qu'elle était en eux-mêmes, car ce n'est que tard qu'on fait cette constatation cruelle; il se dit seulement:

«Notre pauvreté est seule coupable. Tout nous la rappelle. Elle nous condamne à une promiscuité de petits actes. Je ne puis prendre trois sous dans la bourse, sans que Toinette ne le remarque, et moi de même pour elle... Cependant on pourrait être heureux étant pauvres. Les Crescent sont l'un et l'autre.»

Marthe s'éveilla, il eut peur qu'elle ne pleurât, et que sa femme ne s'en prît à lui, mais la petite fille sourit, s'agita; se penchant sur le berceau, il lui fit des risettes et, pendant deux ou trois minutes, il fut joyeux, oublia.

Une clef grinça dans la serrure, Toinette parut les joues en feu, suivie de la nourrice rechignée.

--Regarde Marthe, comme elle me rit gentiment,--dit André.

Toinette passa sans regarder, mécontente, éprouvant, si peu que ce fût, de la jalousie.

--Qu'as-tu donc?--demanda-t-il, passant dans la chambre voisine.

Elle ne répondit pas.

--Voyons, Toinon, dis-moi ce que tu as?

--J'ai que je ne sortirai plus sans bonne, que la nourrice ne veut pas porter le panier, et que j'ai l'air de je ne sais quoi...

Il n'essaya même pas de combattre l'amour-propre de sa femme.

--Une bonne,--dit-il,--justement je voulais t'en parler. Cela nous coûterait trop cher à nourrir; où la coucherions-nous d'ailleurs? Ne penses-tu pas...

Elle lui coupa la parole, le dévisageant:

--Vous croyez que je vais faire la cuisine? Ah non! par exemple!

--Qui te parle de cela? tu pourrais avoir une femme de ménage qui viendrait à l'heure des repas?

--Il est trop tard, dit Toinette, le boucher m'a recommandé une bonne, elle viendra cet après-midi.

--Sans me consulter?--dit-il doucement.

--Je regrette,--fit-elle d'un ton sec.

--Eh bien! tu la remercieras,--dit André d'un ton calme et décidé;--je n'ai pas de quoi la payer, nous prendrons une femme de ménage.

Toinette faillit se révolter, mais le regard de son mari lui fit baisser les yeux; elle se vengea en bousculant la nourrice, qui se plaignit amèrement.

«Voilà, pensa André, le front aux vitres, elle est égoïste...» Et après un temps d'arrêt: «Elle est jeune, on l'a gâtée, elle se corrigera.»

Mais de toute la journée, il resta sérieux, le coeur triste.

* * * * *

Entrée à la maison, si maigre et avec si peu de lait, que la soeur Ursule avait failli la congédier, la nourrice, autrefois assise continuellement avec une pose raide et un profil maladif, devenait rapidement, à force de nourriture dont elle se crevait, une rougeaude commère remuante, poussant partout sa courte et grosse personne. Polie et timide naguère, elle acquérait de l'aplomb, répliquait. Et la femme de ménage la gâta complètement.

Élisa, une maigre et sèche femelle d'ouvrier usée par le labeur, avait une figure plate, le nez pointu, et des lèvres fendues au couteau.

D'abord obséquieuse et prolixe, elle devint muette, fit son service avec une précipitation, une rage froide, toute déçue de ne pouvoir glaner dans le petit ménage, un reste de pain ou d'os, car la nourrice, bouleversée par des fringales imaginaires, dévorait tout. À elles deux, elles emplissaient la cuisine. S'étant déplues d'abord, bientôt elles s'associèrent.

Ce furent des causeries interminables, où elles s'excitaient à demander des gages plus forts.

Quand les maîtres s'absentaient, elles passaient la revue des buffets, des armoires. Marthe, quelquefois, criait dans le berceau, Élisa en blêmissait de colère.

Elle avait trois enfants, dont un boiteux, et un mari qui la battait. Elle était bilieuse, méchante et fausse. La nourrice la craignit; Élisa la méprisa. Mais leurs rancunes communes contre le servage, les liaient.

André ne s'occupait point des domestiques; il partait tôt pour son bureau, rentrait tard.

Mais Toinette ne dédaignait pas d'entendre causer les femmes; à travers les murs, les cancans de la maison lui arrivaient; et elle s'y intéressait, comme en province.

Elle annonça à André que le petit ménage d'en face était juif; un petit garçon leur était né, le rabbin était venu, on avait circoncis l'enfant, tellement, paraît-il, qu'il avait failli mourir.

André souriait, indifférent.

La cour de la maison était pleine de musiciens ambulants; tous les dimanches un groupe d'Italiens revenait, jouant les mêmes airs. Une fenêtre s'ouvrait, une pâle figure de femme se penchait, écoutant la musique:

--C'est l'Italienne,--disait vivement Toinette,--elle est séparée de son mari, tu sais qu'elle leur jette chaque fois une pièce d'or.

--Pas possible!

--Il n'y a rien de plus vrai, elle est poitrinaire, elle regrette son pays, vois comme elle leur sourit.

Et quelques semaines après:

--Tu sais, la dame est morte, elle a laissé par testament sa fortune aux musiciens qui venaient chanter, eh bien! le mari, crois-tu, le mari a défendu au concierge de dire aux Italiens qu'elle était morte, parce qu'ils réclameraient la fortune, tu comprends?

--Quelles bourdes!

--Ah! toi, tu ne crois à rien!--et de dépit elle haussait les épaules. Ces puérilités l'occupaient.

Élisa prenait de l'influence. Quand elle était maussade, elle ne desserrait pas les dents, servait d'un air grognon. Alors Toinette la désarmait par un petit cadeau, qui faisait ouvrir des yeux de boeuf à la nourrice.

André, forcé de reconnaître la puérilité de sa femme, compta sur le sevrage prochain, le soin de deux enfants, la nécessité de les élever. D'ailleurs si Toinette, médiocre ménagère, préférait faire une jolie tapisserie que de ravauder des bas, elle flattait, par certains côtés, son amour-propre. Elle était gracieuse, coquette. Ses rapports avec Mme de Mercy étaient bons; bons, parce que celle-ci n'apportait plus dans le ménage ses observations inquiètes, ses suggestions craintives, mêlées de remarques vexées. Mais ce silence gardé pesait à Mme de Mercy; ses yeux, malgré elle, prenaient une expression de sévérité ou de blâme, ses mains fines et maigres, sa bouche avaient d'imperceptibles tressaillements nerveux. Son air affecté d'indifférence décelait l'agitation de son esprit. Toinette voyait cela, et intérieurement en ressentait des petites joies mauvaises. André, par une lâcheté qui était de la lassitude, fermait les yeux, et se dérobait en termes vagues, quand sa mère, s'ils étaient seuls, se plaignait des dépenses. «N'étaient-elles pas inévitables? On ne mangeait cependant qu'à sa faim.»

Et sourdement irrité contre les deux femmes, il leur donnait dans sa pensée successivement tort. Il exécrait leur politesse menteuse qui recouvrait tant de sentiments amers ou injustes, qu'il présageait grandir avec l'âge, et contre lesquels nul raisonnement n'aurait prise.

Cependant, par cela même qu'il fuyait les explications, évitait d'accepter à déjeuner seul, chez sa mère, force lui fut de s'avouer l'accaparement de plus en plus grand qu'il subissait. D'autres petits faits lui revinrent. Rentrait-il tard du bureau, invariablement Toinette s'en étonnait, le questionnait sur l'emploi du temps, l'usage de cinq sous, les gens vus par lui et ce qu'ils lui avaient dit. Ce besoin jaloux, qu'elle avait de savoir et de dominer, l'inquiéta, et il voulut y échapper.

La première année, il s'était montré doux, patient, poli, craignant toujours de blesser sa femme. Néanmoins il avait eu alors le verbe franc et clair, n'avait pas craint d'exposer sa façon de voir, d'imposer sa façon de faire.

Maintenant, il en convint, il avait changé, s'était amoindri; ses réserves, ses concessions ne partaient plus du même motif: elles avaient pour cause, moins une délicatesse exagérée, qu'une fatigue, une soif de repos. C'était une abdication: céder pour avoir la paix.

Mais n'avait-il pas tort? ne manquait-il pas à son devoir? N'avait-il pas charge d'âmes? Ayant épousé une femme, n'en avait-il pas la responsabilité?

Si; mais comment agir? Est-on le maître des petits événements? comment modifier des caractères vieillis comme celui de sa mère, déjà formés par vingt ans d'éducation, comme celui de Toinette?

Au bout de ces réflexions, il trouva le mot qui le condamnait: «sa faiblesse».

Bon et tendre, comment n'eût-il pas été faible? Par pudeur, par dignité même, il souffrait en silence. Son grand malheur était de voir dans sa femme son égale, de la traiter et de lui parler en conséquence; mais tout jeune mari n'y est-il pas porté? D'ailleurs, le mal accepté, Toinette envisagée avec ses qualités et ses défauts, comment faire?--Accepter la situation. Pour romanesque ou inconsidéré qu'il avait pu être, ce mariage, consommé maintenant, scellé par la naissance d'un enfant, et bientôt d'un second, lui créait des devoirs inévitables. Il se résigna donc, et compta sur l'avenir, c'est-à-dire sur l'inconnu.

Mais rien n'advint. On se raidit ainsi bien souvent en pure perte. Et tandis qu'André se préparait à des situations extrêmes, sa femme, ennuyée, maussade ou tendre, selon la couleur du temps et le jour de la semaine, allait et venait d'un air pensif, ou assise, les traits fatigués, bâillait joliment, en agaçant du pied, sur le tapis, Marthe, roulée en boule comme une chatte.

VIII

--Il me semble,--dit une fois son mari,--qu'il y a longtemps que tu n'as vu Mme Crescent?

--C'est possible.

--Est-ce que tu n'iras pas un de ces jours?

--Je ne sais pas.

--Vas-y, je t'en prie. Ce sont d'excellents coeurs, je ne voudrais pour rien au monde qu'ils te crussent un peu... fière; songe,--ajouta-t-il vivement,--que c'est à eux que je dois mon mariage, et tu admets, n'est-ce pas, que je leur en aie un peu de gratitude?--fit-il en souriant.

--Mon mariage! mais c'est Sylvestre qui l'a fait, sa femme n'y est pour rien.

--Sans doute!--et il admira comme les femmes répondent toujours à côté de la question,--ce n'est pas une raison pour ne pas la voir, elle est très bien élevée, très bonne, très maternelle.

Toinette objecta:

--Elle est beaucoup plus vieille que moi.

--Raison de plus, elle ne peut te dire que des choses bonnes et utiles.

--Oh! je n'ai besoin de personne!--Et le petit ton sec reparut.

«Mais encore une fois, pensa-t-il, est-ce une raison pour délaisser une femme excellente? Que diable! on a un peu plus de chaleur au coeur!...» Et mécontent, il prit son journal.

Le lendemain Toinette alla chez Mme Crescent et resta deux heures. Vite regagnée par la bienveillante causerie de celle-ci, elle rit, causa, passa une excellente journée, joua avec Thomas qu'elle emmena acheter un superbe polichinelle; puis le soir, à André:

--J'ai fait votre volonté, j'ai été voir Mme Crescent--et écartant la tête du baiser affectueux qu'il lui donnait:

--Ah! tenez, il y a là une lettre de faire-part. Monsieur Damours a perdu quelqu'un,--et méchamment:--Est-ce sa fille ou sa femme?

--Ah!...

André déplia avec angoisse le papier mortuaire.

--C'est sa femme, n'est-ce pas?--dit Toinette qui le savait bien.

--Oui.--Et il resta frappé, pensant au chagrin de son vieil ami:

--Pauvres gens! je m'étais habitué à penser qu'elle vivrait encore longtemps! c'est un rude coup!

Après un moment de silence:

--Nous irons à l'enterrement, c'est à onze heures.

Et il se tut. La mort venue chez des amis inquiète davantage, il semble qu'elle ait passé plus près de nous. André songeait à l'avocat si paternel, si délicat, si réservé. De la morte, entrevue rarement, il n'avait qu'un souvenir vague, douteux.

Il regretta d'avoir peu vu Damours les derniers temps et que Toinette même eût négligé des visites. Peut-être ce simple faire-part au lieu d'une lettre était-il un reproche? Toinette ne pensait pas à cela, mais:

--Je ne pourrai pas aller avec toi demain,--déclara-t-elle.

--Pourquoi donc?

--Je n'ai pas de chapeau de crêpe...

--Mais...--Et André se tut, étonné qu'elle pensât à cela.

--Qu'importe, fit-il. Nous leur devons une marque d'affection; tu as un chapeau de velours foncé.

--Oh! ce ne serait pas convenable! dit-elle.

Le lendemain elle eut la migraine. André partit seul.

Au seuil, tendu de noir, reposait la bière entre des lueurs pâles de cierges, qu'un peu de vent agitait; les passants se découvraient; des femmes, sortant de la maison, aspergèrent le cercueil d'eau bénite. Dans l'escalier stationnaient des gens en deuil. André se fraya difficilement un passage et, en levant la tête, il aperçut Damours, défait, les yeux rouges et la face bouleversée.

Damours aussi le vit et tous deux se regardèrent d'une façon pénétrante et pénible. En se serrant les mains, ils ne trouvèrent pas une parole, comme si leurs yeux avaient tout dit. Damours tira André par le bras, et de ses robustes épaules que le chagrin voûtait, il fendit la foule des invités qui s'écartèrent, et passa dans une chambre pleine de femmes. Au fond, sur une chaise, Germaine sanglotait, la tête dans la poitrine d'une parente.

À la vue d'André, elle eut une petite inclination de tête, un sanglot plus douloureux, et elle reprit sa pose d'abandon aux bras de la cousine, une grande femme, à l'air plus maussade qu'affligé.

André se retira; mêlé à la foule des invités, il passait en revue les visages qu'il ne connaissait pas, et lisait sur tous l'ennui et l'indifférence.

Il avait échangé un salut avec une ou deux personnes, quand Damours revint et d'une voix étouffée:

--Seul! J'espère que...

--Ma femme est un peu souffrante,--dit-il, honteux de ce petit mensonge.

--Ah!--fit Damours distraitement; et sans transition:

--En deux jours, mon ami, en deux jours... et ma pauvre fille est orpheline maintenant.

Aussitôt André revit Germaine et sa pauvre figure de petite poupée en deuil; il s'en voulut de cette idée, de ce mot qui dépréciait la jeune fille, et cependant il n'en pouvait trouver un autre.

Le maître des cérémonies, en bas de soie et chapeau à claque, un manteau sur l'épaule, salua gravement.

--Messieurs, quand il vous fera plaisir!

À ce moment, André se sentit donner une tape sur l'épaule; une voix très forte lui disait:

--Bonjour, Mercy!

Il se retourna; un grand garçon aux yeux insolents et au sourire singulier, lui dit:

--Comment vas-tu?

André hésita un moment devant la main tendue, puis s'écria:

--Tiens!

Et vivement il pressa la main de son cousin, Hyacinthe de Brulle, perdu de vue depuis des années et dont il ne conservait qu'un médiocre souvenir.

Ralentissant le pas, ils laissèrent passer du monde devant eux.

--Tu n'as pas changé,--dit de Brulle,--j'arrive de New-York, et toi?

André, en quelques mots, le mit au courant.

--Ah! tu es marié? J'espère que j'aurai l'honneur de présenter mes hommages à Mme de Mercy?

André, à qui la question déplut, affirma que ce serait pour lui un grand plaisir.

--Te souviens-tu, quand nous étions au collège ensemble?