Jours d'épreuve: Moeurs bourgeoises

Chapter 10

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Une sueur perla au front d'André. Il allait, son devoir l'exigeait, assister au plus abominable spectacle, celui de la douleur ravageant et défigurant la femme qu'on aime, un pauvre être faible qui va, dans la torture, donner la vie à un être plus faible encore. Toute quiétude le quitta, ainsi que l'image de leur bonheur et de leurs tendresses passées. Il ne songea plus qu'à l'épreuve qu'ils devaient tous deux subir, lui spectateur, non moins cruellement qu'elle; d'avance, il fut pénétré de l'effroi des souffrances, et déchiré à l'idée de la mort possible.

Deux coups de sonnette pressés retentirent. André courut à la porte, Mme de Mercy était là, contrariée. Elle lui souffla à l'oreille:

--La jeune sage-femme n'a pu venir, c'est la mère que j'ai amenée, aie confiance, mais préviens ta femme.

Quand elle sut que ce ne serait pas Mme Rollin qui l'assisterait, Toinette poussa un cri, trépigna et se refusa absolument à recevoir la vieille; et ce gros chagrin et ce refus entêté s'exhalaient en mots colères, que la matrone, dans la pièce à côté, entendait sans sourciller, avec la philosophie d'une femme qui en a vu bien d'autres.

Une nouvelle douleur, bien mieux que toute exhortation, coupa court au débat. Toinette chancela, les yeux pleins de larmes, et dit, avec cet air de souffrance animale qui attendrit les plus forts:

--Faites de moi ce que vous voudrez. Ah! mon Dieu!

Trois minutes après, elle et Mme Pâquot étaient bonnes amies.

--Rien à craindre avant cinq ou six heures,--dit la grosse femme, en sortant de la chambre, à André et à Mme de Mercy qui, debout, anxieux, se regardaient sans parler.

--Faut-il qu'elle se couche?

--Non, elle peut marcher, nous avons du temps devant nous.

--Alors,--proposa insidieusement Mme Ouflon, montrant sa figure digne,--on pourrait peut-être dîner?

La sage-femme y consentit tout de suite, et l'on s'attabla sans cérémonies. Mme de Mercy fit en cela preuve d'une condescendance réelle. Car, elle n'ignorait pas que, dans les châteaux où la sage-femme se vantait d'être continuellement appelée, il est séant de servir à part; mais quoi! l'on était pauvre, il fallait s'accommoder, et elle découpa elle-même, dînant peu, toute troublée. Mme Pâquot mangea placidement, avec une expression de sérénité tout à fait rassurante. André ne put et ne voulut rien prendre; il trouvait cruel de dîner, comme si rien ne se passait, sous les yeux de sa femme, qui allait et venait, s'asseyant près de lui, voulant le servir.

Après le repas, on prit les dispositions d'usage.

Le grand lit, dans le fond, resta vide. Toinette s'étendit sur un petit lit bas, un drap jeté sur elle. Dans le foyer, de grosses bûches se consumaient doucement, toutes rouges. Point d'autre bruit dans la pièce aux rideaux tirés et aux tentures closes, que le tic-tac régulier d'un cadran. Une lampe sur la cheminée tombait d'aplomb sur le lit; seule la tête de la femme restait dans l'ombre; une veilleuse perdue dans un coin, éclairait vaguement ses traits, qui pâlissaient à chaque minute davantage.

Peu à peu les gros soupirs d'enfant, devenus une plainte, un sanglot rauque, se changèrent en cris forts, plaintifs. Rien ne pouvait soulager Toinette; elle devait, selon la parole cruelle, enfanter dans la douleur. André lui avait livré sa main et son poignet; et cette main d'homme et ce poignet vigoureux, Toinette les broyait par instants, dans une étreinte violente, où les ongles crevaient la chair. Il la sentait, cette pression désespérée, et il souffrait d'être impuissant; une colère sourde montait en lui, contre l'injuste douleur. Le silence lui semblait aussi trop calme, et l'immobilité des personnages l'angoissait. Il les voyait, rigides dans l'ombre: Mme de Mercy pâle comme du marbre, avec des yeux brillants et un sourire crispé; la sage-femme étendue dans un fauteuil, tournant benoîtement ses pouces et dodelinant de la tête, déjà presque assoupie.

Toinette aussi avait vu cela, et une colère et un chagrin lui emplissaient le coeur. Comment pouvait-on être aussi indifférent? Mais la vue de son mari la consola: il était blême et inondé de sueur.

Elle lui sourit, et ce faible sourire fit monter des larmes aux yeux d'André. Une douleur la tordit, et elle poussa un grand cri.

--Oh! madame Pâquot! madame Pâquot--répétait-elle avec une intonation enfantine, tout à fait navrante.

La sage-femme s'approcha et se pencha sur le lit, masquant la lumière; alors dans l'obscurité monta une plainte horrible et une voix aiguë de petite fille:

--Non, non! ne me touchez pas, je ne veux pas! je ne veux pas!--Et la révolte mourut en un sanglot brisé; Toinette murmurait avec une douleur monotone:

--Oh! que je souffre! oh! que je souffre!

--Courage, madame,--disait la bonne créature,--tout va bien, pensez au bébé.

--Oui, madame Pâquot. Oh!...

André serra ses dents à les briser. Toinette lui racla le poignet contre le pied du grand lit, et le mal qu'elle lui faisait le soulageait un peu.

Une heure s'écoula, minute par minute: un siècle. Mme de Mercy tisonna le feu, puis se rassit. Et le temps était comme arrêté. Le cadran avait des tic-tac ralentis. Le drap du lit, agité de tressaillements nerveux, semblait vivre, s'enfler d'une vie douloureuse; soudain la lampe baissa brusquement, s'éteignit, troublant la somnolence de la sage-femme; et dans cette obscurité de nouveaux cris éclatèrent, coup sur coup.

Tandis que Mme Ouflon apportait une autre lampe, mettait devant le feu une bassine d'eau chaude, la sage-femme s'approchait de Toinette et disait:

--Courage, madame!

Et se tournant vers André, elle lui fit signe que le moment approchait.

--Le champagne est-il là?--demanda-t-elle.

On prit la bouteille, dont le bouchon partit avec un bruit de fête.

--Qu'on lui en donne un verre, tenez, madame!

André, avec malaise, reprit le verre vide aux lèvres de sa femme; on la soutenait, on la grisait pour qu'elle souffrît moins!

--André, viens! viens!

Il accourut, et les ongles rentrèrent dans sa chair, son poignet fut tordu par une force surhumaine.

--Allons, madame, aidez-nous!

Les yeux de Toinette se convulsèrent, une plainte sourde, puis une clameur prolongée, sortirent de sa bouche, horriblement tordue. Et André regardait cela, les mains tremblantes, avec rage et pitié.

L'enfant ne venait pas. La sage-femme leva un front rouge et, mécontente, échangea avec Mme de Mercy un mauvais regard, qu'André surprit.

Alors il se fit un grand froid en lui, ses yeux se brouillèrent; la vie qu'ils attendaient était douteuse, perdue peut-être; il eut la vision du médecin appelé en hâte, de l'extraction par les fers, d'horreurs glaçantes; et il lui sembla que, dans la chambre sombre où montaient aux rideaux des reflets d'aube, dans deux heures, avec le jour, ce n'était point la vie qui entrerait, mais la mort. Il détourna la tête, et ne raisonna plus. Un désespoir sans pensées, un désert de ténèbres l'enveloppèrent; alors ses yeux malgré lui, se fixèrent sur sa jeune femme.

Elle claquait des dents, en même temps que de grosses gouttes de sueur coulaient sur sa figure, comme des larmes. André prenant un grand éventail, l'éventa machinalement. La matrone versa dans un nouveau verre de champagne une poudre roussâtre, et s'approcha.

Mais les douleurs arrêtées reprirent avec violence. Trois cris se succédèrent, le dernier désespéré sans rien d'humain, épouvantable. Mme de Mercy maintenait sous le drap Toinette pâle comme une femme qu'on assassine; puis il y eut un de ces silences qui suivent le dernier soupir, et tout à coup de cette mort, s'éleva un vagissement de vie, rauque et joyeux.

Tous trois comprirent, et André, le coeur retourné comme par une main de fer, se mit à trembler de tous ses membres.

La sage-femme déjà donnait ses soins à l'enfant.

Une angoisse tourmenta le père, était-ce un garçon ou une fille? Toinette n'y pensait pas... elle demanda seulement d'une voix faible:

--Est-il beau?

--Très beau, madame, ne vous agitez pas!

Elle regarda son mari, le fit se pencher à ses lèvres et, très bas, avec des lèvres qui claquaient encore, elle lui dit des mots qu'il n'entendit pas.

Pour ne pas la fatiguer, il répondit:

--Oui, oui! repose-toi, ma chérie.

Et les vagissements continuaient, et un petit corps vivant, net et chevelu, se battait avec la sage-femme, qui l'essuya, après l'avoir baigné. Alors André fut infiniment soulagé, la chambre lui parut un palais; par les fenêtres, où le jour blanchissait, ce qui était entré n'était point la mort, mais la vie!

La vie sous sa forme la plus belle, l'enfant, chair et âme nouvelles, nées de deux chairs et de deux âmes, l'enfant, joies et chagrins, soucis et espoirs, l'enfant, tout l'avenir!

Il était né! Il était là, tout grouillant de vie! Quel doux mystère!

On le donna à garder à André, qui s'assit sur une chaise basse, le tenant gauchement dans ses bras. À sa joie succédait une stupeur presque pénible.

«Comment! c'était à lui, ce pauvre être grimaçant, à la face indécise et rouge, et dont il ne pouvait seulement deviner le sexe?...» Il regarda sa mère; penchée vers lui, elle le baisa longuement au front, en disant tout bas, afin que Toinette n'entendit pas:

--Une fille!

--Ah!...--Et il ne fut ni content ni fâché; c'était un enfant, le sien: dans ce mot tenait tout son bonheur. Toinette le regardait, et d'une voix douce et traînante:

--On ne veut pas me dire ce que c'est; je vous assure que ça m'est bien égal; je n'ai pas du tout de préférence!

On finit par lui avouer une petite fille:

--Ah! tant mieux,--dit-elle. Et elle ferma les yeux, tout heureuse; pourtant elle avait rêvé un garçon; mais en ce moment de calme, après de si terribles épreuves, elle était bien contente que «ce ne fut qu'une fille».

--Montrez-la moi, dit-elle; si je lui donnais le sein?

On lui apporta l'enfant, qui ne devait boire jusqu'au lendemain que des petites cuillerées d'eau sucrée.

Alors elle se tourmenta de savoir si elle serait bonne nourrice.

Ce ferme désir, cette conscience qu'il était beau et nécessaire à une mère, après avoir donné la vie à son enfant, de la lui donner doublement, c'est André qui l'avait inspiré à Toinette. Ce n'était pas la coutume dans la famille Rosin; seul, Alphonse avait été nourri par sa mère, avec une telle frénésie maladive qu'elle avait été mauvaise nourrice, et avait toujours dissuadé ses filles de l'imiter.

--Monsieur va m'aider,--dit la sage-femme--à transporter madame dans le grand lit.

André prit Toinette dans ses bras, elle se suspendit à lui, épuisée et tendre. Plein d'angoisse, il porta ce corps meurtri, dont la tête pâle, renversée en arrière, souriait, avec l'expression d'accablement d'un enfant qui a failli mourir.

Alors, un calme singulier, emplissant la chambre, pénétra les coeurs. On éteignit la lampe et le feu fut couvert; une ombre blême envahit la pièce, le berceau fut approché, et les grands rideaux du lit tombèrent sur le sommeil de la mère et de l'enfant.

La sage-femme s'étendit dans un fauteuil; l'heure du repos était venue.

À pas muets, André et sa mère passèrent dans le cabinet de travail, ils causèrent bas, longtemps, à la clarté d'une bougie, près des cendres. Ils firent des rêves d'avenir, pour l'enfant à peine né. Ils éprouvaient un accablement délicieux, et une surprise infinie de leur situation nouvelle.

Lui était père; cela le vieillissait, lui imposait des charges, une responsabilité. Elle était grand-mère, une vieille femme déjà, et elle fit de ce jour le sacrifice du peu de jeunesse qui lui restait. Son deuil même deviendrait plus austère, plus simple, comme si une dernière coquetterie l'avait quittée.

Ils causèrent du passé perdu, plus riche et plus beau, résumèrent leur vie aisée dans la maison de province, la mort du père, la liquidation ruineuse et les procès perdus. Cela défila, mais avec moins d'amertume qu'autrefois, car ils sentaient bien qu'en échange du passé, il venait de leur naître un peu d'avenir et d'espoir, dans l'attendrissante petite personne de l'enfant.

La vie était précaire, il fallait la subir. Le mariage d'André, en somme, avait été nécessaire à ce garçon, différent des autres. Mme de Mercy le comprit alors, et mieux, depuis que l'enfant était là, dans son berceau, rendant irrévocable l'union du père et de la mère, la scellant à jamais.

Cet entretien pacifia leur âme. Mais leur inquiétude resta entière pour l'avenir. La pauvreté croissante menaçait:

--Que faire? demanda-t-elle.

Le jour entrait, un rayon de soleil pâle filtra dans la chambre où mourait la flamme incolore d'une bougie, qu'André souffla. L'inquiète demande de Mme de Mercy resta sans réponse.

VI

La journée fut bonne, la mère raisonnable. Mme Pâquot ne revint pas, et ce fut à sa fille que Toinette rendit avec reconnaissance une relique de Sainte-Marguerite, que la grosse sage-femme avait, avant l'accouchement, glissé sous le chevet, avec l'adresse d'un escamoteur.

Mme Rollin loua tout et trouva l'enfant superbe.

La fièvre de lait fut intense et l'enfant, ayant tété un peu trop tôt, attira une grande quantité de lait dans les seins gonflés qui, presque aussitôt, gercèrent. André, de plus, par imprudence força sa femme à prendre des bouillons gras, trop nourrissants, qui accélérèrent dangereusement la sécrétion lactée.

Cependant on n'avait point d'inquiétude encore.

Déclarer sa fille, en présence de témoins, la montrer au médecin de la mairie venu exprès à la maison, un pauvre homme las, qui mit dans un coin sa canne et fit tenir son chapeau dessus, occupèrent prodigieusement André. Sa vie lui parut toute changée. Sur un petit lit dressé dans le cabinet de travail, il se réveillait la nuit, prêtant l'oreille, pris de peurs sans cause. Entendre pleurer l'enfant lui semblait doux: ce bruit attestait que l'on vivait à côté.

Marthe fut baptisée selon le rite catholique. On dut attendre longtemps le prêtre à l'église. Mme de Mercy fut marraine avec Crescent, représentant le grand'père Rosin, absent. On ramena du baptistère l'enfant à sa mère. Elle s'était levée pour la première fois. On eut le tort de la laisser dîner. André lui versa du bordeaux; elle éprouvait une ivresse inconnue, sachant sa fille baptisée. Le lendemain elle était malade.

Les seins tuméfiés versaient, du côté droit, un lait rare et difficile, à travers les gerçures innocemment faites par les lèvres de l'enfant, et qui arrachaient à Toinette des cris de douleur. Un abcès se forma.

Chose étrange, la petite fille, venue au monde ses mamelles pleines de lait, que l'on pressait chaque jour et qui se remplissaient le lendemain, avait bientôt elle aussi, au même sein que la mère, un abcès.

Devant la crainte de tous, l'impuissance de Mme Rollin, l'appel brusque du médecin, Mme de Mercy prit un grand parti et dit à son fils: «Une garde est indispensable. Je vais écrire aux soeurs du Bon-Secours de Reims.»

Le lendemain sonnait à la porte et entrait, joviale, une grosse soeur sans âge, rougeaude et puissante, aux yeux malicieux et fureteurs. La soeur Ursule aussitôt, avait avant toute chose fait son lit minutieusement, congédié Mme de Mercy épuisée de fatigue, et déjeuné de grand appétit, montrant dans tous ses actes l'habitude de la règle, et cette pratique des religieuses, qui, habituées à veiller jour et nuit les malades, ménagent leur santé afin de rendre des services durables. À André, elle dit pour premier mot:

--Cette petite femme ne pourra pas nourrir.

Gros crève-coeur pour le jeune mari. Et une tristesse plus grande l'envahissait, de voir l'enfant rejeter le lait maternel trop échauffé, et pleurer et crier, pendant des heures. Sur sa plate petite poitrine pointait déjà un deuxième abcès. Le médecin opéra la mère, et pensif, sachant bien que c'était une triste et coûteuse nécessité, il déclara à regret:

--Il faut que vous preniez une nourrice.

Mme de Mercy leva les yeux et dit simplement:

--Il y en aura une dans une heure.

Et vaillamment, courant à pied chez elle prendre de l'argent, elle emmenait soeur Ursule, qui exigea, d'abord, un grand bureau; elle y choisit, naturellement, une femme mariée, une paysanne pâle, à qui l'on promit soixante-cinq francs par mois: chiffre exorbitant. Mme de Mercy, par un grand sacrifice, se disait:

--C'est moi qui paierai.

Elle ne pensa pas un instant à éloigner la petite, à la confier à une mercenaire de la banlieue, sachant combien fréquents, affreux, arrivaient chez elles les accidents. Puis, priver les parents de leur enfant, n'était-ce pas bien dur? Et elle se disait, égoïste volontairement, et comme pour donner le change à son dévoûment:

«C'est pour moi que j'agis, c'est pour jouir de cette petite chérie!»

Et elle se sentait une tardive, une nouvelle maternité. Au retour, elle trouva Toinette pâle, gardant le froid du bistouri entré dans sa chair; elle examinait avec André, douloureusement, la poitrine de leur fille, dont le sein portait maintenant trois gros abcès, livides et fermés. À démailloter le triste petit corps, ils désespéraient: les côtes, soulevées par la respiration saccadée, semblaient prêtes à trouer la peau maigre; les cuisses et les jambes déjà s'atrophiaient.

L'enfant cria, la mère l'approcha de ses seins tuméfiés et gercés, mais il ne put téter, sans force.

À ce moment entra la nourrice. Toinette tristement, sans la regarder, lui tendit l'enfant. La nourrice le mit à ses mamelles; et il but; avidement, la bouche en suçoir, les yeux démesurément ouverts. Le lait, soulevant sa gorge, descendait avec un petit bruit dans tout son corps; à cette vue, Toinette ne put réprimer ses regrets, et elle éclata en sanglots.

Le lendemain, un quatrième abcès venait à la petite. Mécontent, gardant un silence de mauvais augure, le médecin donna deux coups de bistouri dans cette chair d'enfant. Puis il regarda la nourrice et hocha la tête.

Dans l'antichambre il dit à André la vérité.

--C'est bien grave, bien dur, quatre abcès pour un si pauvre petit corps. Si l'enfant tétait pourtant... elle est entre la mort et la vie.

Dures paroles, qui firent qu'André resta morne, n'osant rentrer, le coeur étouffé, dans la chambre des malades. Quelles graves responsabilités pesaient maintenant sur lui! Comme cette femme, cet enfant, tout cet entourage qu'il avait créé par sa volonté seule, retombaient de tout leur poids sur lui!...

La vie l'emporta, grâce au régime suivi par la soeur, une vieille expérimentée; les abcès sous des cataplasmes coulèrent d'eux-mêmes. Marthe vécut. La mère se remit. Le docteur, discrètement, se retira en se frottant les mains. Seule la soeur Ursule restait quelques jours encore. Et elle faisait plaisir à voir.

Rassurée et rassurante, elle n'avait plus sa figure de gendarme, ne grondait plus Toinette, la bordait doucement, et après l'avoir irritée et choquée, elle faisait maintenant sa conquête.

Près de la petite fille, être sans plainte, résigné et pourtant obstiné à vivre, dont la peau devenait blanche, le sourire plaisant, et les sombres yeux bleus attentifs à la flamme des bougies, la soeur avait un verbiage, des mots répétés qui frappaient l'enfant; sa virginité religieuse faisait place à une maternité provisoire, attendrie et babillarde. Marthe souriait vaguement, comme si elle avait conscience qu'elle revenait de bien loin. Alors l'expression sérieuse qui montait à son petit visage, expression vieillotte qu'ont certains petits enfants, troublait André et le bouleversait jusqu'au fond de l'âme.

La soeur Ursule faisait de bons sommes, abandonnait le soir les deux jeunes gens pour aller au salut, surveillait la nourrice, déjeunait et dînait largement, avec une bonhomie souriante; et sa grande joie enfantine était qu'on lui servît de la salade de pissenlits. Elle fredonnait alors, de sa grosse voix, avec un sourire sur sa figure sans âge, une chanson de son pays qui se rapportait à cela.

Un soir elle s'en alla, payée pour son couvent, et contente.

Tous les jours, sur la recommandation du médecin, on pesait la petite. Quelques grammes de plus accusés par l'aiguille sur le cadran, remplissaient de joie André, et Toinette debout et rétablie.

La nourrice n'était plus pâle; arrivée de son pays exténuée et taciturne, elle reprenait des forces, des couleurs.

Toinette faisait la toilette de la petite, et lui donnait des bains: l'enfant y témoignait un calme heureux, des battements de bras, et dans les yeux étonnés le reflet d'une joie animale.

Mais une maternité violente s'était emparée de Toinette, au point de frapper et de peiner son mari. Il semblait n'être plus rien à sa femme. S'il lui parlait, elle était distraite ou désobéissante. Pour son enfant, elle avait des crises de tendresse, des étouffements de baisers, qui marquaient en rouge dans la cire moite du petit visage; et André reconnaissait, avec malaise, chez sa femme, une brusque apparition de l'hérédité maternelle, croyait revoir Mme Rosin, si férue de son Alphonse. Il restait troublé devant cette manifestation physiologique où la volonté de sa femme n'était pour rien, et qui l'envahissait et la dominait toute.

Cela allait jusqu'à énerver Toinette si son mari prenait l'enfant. Elle était pleine de défiance; il la tenait mal. Longtemps elle resta bouleversée ainsi, s'étonnant d'être devenue mauvaise; puis, au bout d'un ou deux mois, ces fâcheuses dispositions cessèrent; elle reparut bonne et tendre, se laissa reprendre, câline, aux bras d'André.

* * * * *

Mme de Mercy, discrète, étant rentrée dans l'ombre, Toinette accepta le sacrifice de sa belle-mère, les mille francs nouveaux dont elle se priverait pour eux. Il fallut, trois mois après, payer le médecin, le pharmacien.

André apprit alors qu'il ne restait rien des dix mille francs que lui avait donnés sa mère; et qu'elle-même, vaillante pour les grandes choses, si elle défaillait souvent pour les petites, avait déboursé plus de deux mille francs à elle, prélevés sur le maigre capital qu'elle possédait.

Elle en parla froidement, noblement. Mais l'avenir de misère n'en était pas moins là, menaçant.

«Mon Dieu! disait-elle tout bas, pourvu qu'ils n'aient pas de sitôt un enfant!»

Voeu légitime, mais ingénument absurde. Les jeunes gens, mariés de la veille, se priveraient-ils donc à jamais de s'aimer? fermeraient-ils leurs lèvres? desserreraient-ils leurs bras? seraient-ils, dans leur propre maison, des étrangers l'un à l'autre?

André, bien des fois, l'avait trouvée horrible et contre nature cette peur bourgeoise des enfants, et quand sa mère tout bas lui dit:

--Mon Dieu! puissiez-vous n'en pas avoir pendant quelques années!

... André, tout homme et expérimenté qu'il fût, ouvrit de grands yeux clairs, puis baissa la tête, et il lui sembla que sa mère et lui, sans le vouloir, remuaient des choses louches. Il rougit, et riant:

--Ah! ça, vois-tu, on n'y peut rien...

Mme de Mercy faillit répondre, puis elle se tut, tant la matière était pénible et délicate.

Ses craintes n'étaient que trop justifiées. Trois mois, après la naissance du premier enfant, Toinette redevint enceinte.

De ce jour, ils prirent le grand parti de déménager, d'habiter un appartement moins cher, éloigné.