Journal et fragments

Part 26

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Le 4 décembre, à Nevers.--Elle repose, ma chère malade, le visage tourné vers le mur. Quand je ne la vois plus, que voir, que regarder dans cette chambre? Mes yeux ne se portent qu’au ciel et sur son lit. Sous ces rideaux je vois tout ce que je puis aimer ici.

Peut-être je m’attendris trop à ce chevet dans cette chambre, tiède atmosphère de larmes. Pour en sortir, je vais me jeter dans mes écritures, mes lectures religieuses qui fortifient. Sœur de charité, il ne me faudrait pas tomber malade.

* * * * *

Le 5.--Toujours plus faible, atonie complète, espoir inutile de distraction. Oh! quand l’âme aussi est atteinte!

Pas de monde aujourd’hui, et j’ai pu lire. Commencé les _Contes fantastiques_ d’Hoffmann, qui m’amusent. Il s’y trouve de piquantes railleries, de malicieux aperçus sur les hommes et les choses.

* * * * *

Le 7.--J’ai reçu de *** un paquet cacheté. Tristes et précieuses reliques déposées en mon cœur avec larmes. C’était le jour des dépôts. De mon côté et sans aucune pensée d’imitation, puisque je ne m’attendais pas à ce qui s’est passé, j’ai remis entre les mains d’un saint prêtre des papiers à moi; j’ai voulu décision sur un doute. O mes pauvres pensées, que je n’ose plus juger! Que Dieu les juge!

Ma pauvre amie! Elle a parlé de recevoir les sacrements et autres choses de mort. La petite croix que je lui ai passée au cou lui a fait plaisir, je la lui ai vu baiser souvent. Hélas! un autre mourant a collé là-dessus ses lèvres!

* * * * *

Le 10.--Journée assez calme, causerie, presque de la gaieté, animation. C’est bon signe quand l’âme reparaît.

* * * * *

Le 11.--Je suis tranquille; le prêtre à qui j’avais donné certains écrits à juger ou plutôt mon cœur et mes pensées, me les a rendus, non pas jugés, mais approuvés, mais goûtés, mais compris mieux que je ne les avais compris moi-même. A-t-on besoin qu’un autre nous révèle? Oui, quand on a des ignorances d’esprit et des timidités de cœur.

* * * * *

A Saint-Martin.--Lire, écrire, que faire dans ma chambre si bien disposée pour toutes choses de mon goût? Un bon feu, des livres, une table avec encre, plume et papier, moyens et attraits. Écrivons. Mais quoi? Eh! ce petit Journal qui continuera ma pensée et ma vie, cette vie maintenant hors de son cours ordinaire, comme si notre ruisseau se trouvait transporté sur les bords de la Loire, cette Loire, ce pays que je ne devais jamais voir, tant j’en étais née loin. Mais Dieu m’a portée ici. Je ne puis m’empêcher de voir la Providence claire comme un plein jour dans certains événements de la vie, non qu’elle ne soit en tous, mais plus ou moins manifestée.

Avec un peu plus de goût pour écrire j’aurais pu laisser ici un long mémorandum de mon séjour à Saint-Martin, si beau, si grand dans son parc et ses belles eaux. J’ai vu peu de lieux aussi distingués, aussi remarquables de nature et d’art. On voit que Lenôtre a passé par là. Je vais partir avec les souvenirs les plus agréables et les plus doux, tant du dedans que du dehors: famille charmante où je suis adoptée, où j’ai reçu les témoignages les plus touchants d’affection, affection si vraie puisqu’elle est désintéressée. Que leur revient-il de m’aimer? Rien que d’être aimés à leur tour et de se faire bénir devant Dieu. Oh! que cela me serait doux si je ne pensais pas à Maurice, à qui je dois ce bonheur dont je jouis après sa mort. J’ai voulu voir sa chambre; je ne fais pas un pas, à la chapelle, dans le jardin, au salon, qu’il n’ait fait aussi. Hélas! nous ne faisons que passer sur le pas des morts.

* * * * *

Dernier décembre.--Mon Dieu, que le temps est quelque chose de triste, soit qu’il s’en aille ou qu’il vienne! et que le saint a raison qui a dit: «Jetons nos cœurs en l’éternité!»

FIN DU JOURNAL.

FRAGMENTS

I

SOUVENIR[36].

[36] Page écrite sur une feuille volante.

Le dernier soir de l’année 1833, j’étais occupée d’une grande pensée, d’un grand sujet de joie qui m’était venu du ciel. Oui, du ciel, car je l’avais ardemment demandé à Dieu. J’ai passé presque ma journée à écrire, à épancher mon cœur sur le papier et dans des cœurs. Ma dernière lettre est à Maurice. Je vais m’endormir avec sa pensée, bénissant Dieu à son sujet, le remerciant de m’avoir conservé tous ceux que j’aime et de pouvoir me dire: je suis contente de mon année. Je suis contente parce que Dieu m’a fait de grandes grâces, que je l’aime davantage et que ma conscience est tranquille... d’une tranquillité d’amour. Oh! je veux donner à aimer tout mon cœur, toute mon âme, toutes mes forces, tout le temps que je pourrai.

Oh! que n’ai-je la voix et le cœur des archanges Pour aimer et chanter comme au divin séjour! Que ne suis-je parmi les soleils ou les anges, Pour me nourrir de feu, pour m’enivrer d’amour!

II[37]

[37] Tout ce qui suit a été extrait d’un cahier rédigé par Mlle de Guérin vers 1841, qu’elle avait apporté du Cayla lors de son dernier voyage à Paris, avec l’intention vague de l’insérer peut-être dans le recueil des œuvres posthumes de Maurice ou de le laisser imprimer séparément, mais toujours en souvenir de lui et pour l’honneur de sa mémoire. Sauf les premières et les dernières pages, qui paraissent empruntées à des lettres écrites par la sœur à son frère pendant le séjour de celui-ci en Bretagne, ce n’était qu’une reproduction souvent littérale, par endroits un peu châtiée, du IIe cahier, que nous avons préféré mettre à son rang dans la suite du Journal et sous sa forme primitive. Nous avons seulement tenu à reproduire ici les passages qui ne se trouvent point ailleurs, et, à la date du 27 mai et du 21 août 1835, deux variantes qui nous ont semblé offrir un véritable intérêt littéraire.

... A propos d’enfants, tu veux savoir où j’en suis de mes _Enfantines_. Pas bien loin, mon ami; les difficultés m’arrêtent, quoique j’aie toujours en moi l’inspiration pour cette œuvre qui me semble bonne. En effet, il n’existe pas de poésie pour les enfants, de cette poésie pure, fraîche, riante, délicate, céleste comme leur âme, une poésie de leur âge. Celle qu’on met entre leurs mains est presque toujours au-dessus de leur portée et n’est même pas sans danger, comme les fables de La Fontaine. J’en retrancherais plusieurs du recueil pour le premier âge, _à qui est dû tant de révérence_. Les enfants sont les anges de la terre; on ne doit leur parler que leur langue, ne leur créer que des choses pures, peindre pour eux sur l’azur. La religion, l’histoire, la nature offrent de riches tableaux, mais qui sera le Raphaël?

En attendant, voici un échantillon des _Enfantines_. Petite fille, je me figurais qu’un ange présidait à nos jeux. Je l’appelais l’ange Joujou. Cette idée riante, je l’ai mise en vers.

L’ANGE JOUJOU.

Il est des esprits puissants Qui dirigent les planètes, Qui font voler les tempêtes Et s’allumer les volcans, Qui règnent sur l’air et l’onde, Qui creusent le lit des mers, Qui règlent le cours du monde Et prennent soin des déserts, Qui sèment l’or et le sable, Lis et roses dans les champs; Et dans le nombre innombrable De ces esprits bienfaisants, Il est un ange adorable Que Dieu fit pour les enfants, Un ange à l’aile vermeille, Une céleste merveille, Du paradis le bijou, Le petit ange Joujou, De l’ange gardien le frère; Mais l’un guide l’âme aux cieux, Et l’autre enchante la terre Et ne préside qu’aux jeux. Il inventa la Poupée, Tant d’objets d’amusement Dont l’enfance est occupée, Qui portent son nom charmant. Avant l’aurore il se lève; Riant, il s’en vint du ciel Dans l’Éden jouer près d’Ève Avec le petit Abel. Il fait les boutons de rose, Les colliers de perle et d’or, Les colibris qu’il dépose Dans les fleurs du Labrador. Il n’est merveilleuse chose Qu’il n’ait faite ou fasse encor; Soufflant sur l’eau savonneuse, Grâce à ses enchantements, Brille un palais de diamants A rendre une reine heureuse; Il fait le baume et le miel, De son souffle naît la brise, Il a planté le cytise Et dessiné l’arc-en-ciel. Passant du Gange en Norvége, Il se mêle au beau cortége Des cygnes éblouissants, Et sème avec ses doigts blancs Les jolis flocons de neige Pour amuser les enfants. Et ces concerts des campagnes, Cette musique des bois Qui charment vals et montagnes, De notre ange c’est la voix. Ah! que cet ange nous aime Et que ses pouvoirs sont beaux! Pouvoirs qu’il tient de Dieu même: Il veille au nid des oiseaux; Il leur porte du ciel même Leur vêtement radieux Et deux perles pour leurs yeux. Il est de toutes nos fêtes; Il tient pour nous toujours prêtes Des coupes sans aucun fiel, Et grâce enfin à ses charmes, On dit que toutes nos larmes Ne sont que gouttes de miel. Puis quand les dernières heures Sonnent aux pieux enfants, On le retrouve aux demeures Où sont les saints Innocents, Jouant avec leur couronne Et leur palme de martyrs, Bénissant Dieu qui leur donne Tout le ciel pour leurs plaisirs.

L’admirable pays que la Bretagne, par sa foi et ses beaux génies! Que tes lettres datées de là me font plaisir! Que j’ai de joie, Maurice, de te savoir sur cette terre forte, de te voir vivre du même air qu’ont respiré Du Guesclin, Chateaubriand, Lamennais! L’âme doit grandir dans une telle atmosphère. Que ne deviendra pas la tienne si naturellement belle! Que ne recevra-t-elle pas en intelligence des intelligences qui t’entourent! Quels torrents de foi et de lumière t’inondent dans ta solitude de La Chênaie! Tu me représentes un religieux à Clairvaux du temps de saint Bernard. Seulement M. de Lamennais me semble un peu moins doux que cet admirable saint; mais M. Gerbet a la suavité d’un ange. Je te préférerais sous sa direction toute d’amour et d’humilité. Recueille bien soigneusement les conférences religieuses qu’il vous fait et que tu destines à tes sœurs, les anachorètes du Cayla. Je suis au reste fort satisfaite de sa décision. Veuille bien lui en témoigner tous mes remercîments et combien je serais charmée de l’avoir toujours pour mon casuiste, mais ce ne sera jamais que de loin. Oh! si au lieu d’être ta sœur j’étais ton frère, tu me verrais bientôt où tu es, supposé le talent avec la vocation. La vocation serait certaine. Il y a longtemps que je dis comme saint Bernard: _O beata solitudo, o sola beatitudo!_ Mais tu sais ce qui me retient toujours, mon père et toi, toi, mon ami, qui m’as dit de rester encore pour toi dans le monde. Mais tu as déjà pris ton parti, tu as pris le ciel et tu me laisses la terre. O mon bien-aimé frère! si par incroyable tu la quittais avant moi cette vallée de larmes, qu’y deviendrais-je? Mais changeons d’idée.

Que j’ai de reconnaissance pour ton ami du Val et sa gracieuse femme, cette Sara de la nouvelle alliance, qui accueille si gracieusement les pèlerins! Tu as passé d’agréables jours sous cette tente hospitalière. Que dire à tes hôtes pour leur témoigner ma reconnaissance? que leur envoyer? Ils aiment la poésie, en voilà. Madame du Val d’ailleurs m’a écrit et veut savoir ce que j’aime.

Enfant, j’aimais les fleurs, les oiseaux, la parure; Oui, lorsque sur mon front tombaient de blonds anneaux, J’aimais à contempler ma petite figure Dans le miroir des eaux.

J’aimais d’errer, pareille à la biche légère, De la prairie au bois, des coteaux au vallon; J’aimais à détacher, pour le rendre à sa mère, L’agneau pris au buisson.

J’aimais à recueillir, comme autant d’étincelles, Les vers luisants sur l’herbe attirant tous les yeux; J’aimais à voir passer, ainsi que des nacelles, Les astres dans les cieux.

J’aimais de l’arc-en-ciel la sphère éblouissante, Posant ses pieds du pôle aux monts Pyrénéens; J’aimais les beaux récits, Trilby, la fée Organte, Et des petits enfants les joyeux entretiens.

J’aimais tout chant, tout bruit, toute voix d’innocence; Oiseau, nuage, encens que je voyais passer; J’aimais tout, la nature était joujou d’enfance; Dieu, pensais-je, étoilait le ciel pour m’amuser.

Joyeuse comme l’hirondelle, J’épandais ma joie à l’entour, Et, sans l’avoir mieux appris qu’elle, Je chantais tout le long du jour.

Je chantais amour et louange A tout objet aimant ou beau, A ma mère disant qu’un ange Veillait riant sur mon berceau.

Ah! quand je la voyais sourire, Elle était cet ange enchanteur D’où me venait grâces et rire, Où je puisais chants et bonheur.

Chants et bonheur avec ma mère S’en allèrent en un cercueil, Et je n’aimai rien sur la terre, Rien que la prière et le deuil.

Oh! la prière est un dictame, Un doux baume coulant du ciel, Aussi salutaire à notre âme Que l’huile aux lampes de l’autel.

D’où vient tout ce qui l’alimente Et tant d’ineffables plaisirs, Quand devant Dieu, comme une amante, Elle exhale flamme et désirs,

Disant: «Que n’ai-je une aile d’ange Pour voler sur tes pas, mon Dieu! Que ne suis-je soleil, archange, Un être d’amour ou de feu!

«Une créature placée Loin de ce monde ténébreux, De cette région glacée Que recouvrent de pâles cieux,

«Et qui, sur quelque haute cime Planant avec les aquilons, Trouve en toi son aire sublime, Ainsi que l’aigle sur les monts!»

Et puis!... et puis mon cœur succombe, Et rien ne peut me consoler; Sur mes deux mains ma tête tombe, Et devant Dieu j’aime à pleurer.

J’aime à lui dire: «O notre Père, Donne-nous un cœur filial; Comme aux cieux sois aimé sur terre, Et délivre-nous de tout mal.

«Délivre nos pieds de l’embûche Que leur dresse l’esprit malin; A la pauvre âme qui trébuche, Viens, ô mon Dieu, tendre la main!

«Accorde une longue vieillesse A l’homme qui chérit ta loi, A ses enfants grâce et sagesse, Au mécréant donnez la foi.

«Au pauvre cherchant son aumône Faites trouver pain et logis; Donnez à celui qui lui donne, Donnez richesse et paradis.

«Faites couler ses sources pleines, Sous ses pressoirs des flots de vin, Accordez-lui de blanches laines Et des champs de blés et de lin.»

Ainsi ma voix reconnaissante Vous bénit devant le Seigneur, O vous accueillant sous la tente, Comme Sara, le voyageur, Avec une grâce ineffable Et les soins les plus empressés, Lui servant le pain sur la table, Lui versant l’onde sur les pieds; Qui veillez, douce Providence, Sur un frère que je chéris, Dont je pleure la longue absence: Je vous bénis! je vous bénis!

* * * * *

Le 27 mai 1835[38].--... Dieu seul peut donner la force et le vouloir dans cette lutte terrible, et tout faible et petit qu’on soit, avec son aide on tient le géant sous ses pieds; mais pour cela il faut prier, prier beaucoup, comme nous l’a appris Jésus-Christ, et nous écrier: _Notre Père!_ Ce cri filial touche le cœur de Dieu et nous obtient toujours quelque chose. Mon ami, je voudrais bien te voir prier. La prière, qu’est-ce autre chose que l’amour, un amour au besoin et qui demande à Dieu, à l’auteur de tout bien?

[38] Cf. pages 78 et 79.

Tu comprends cela mieux que moi. M. de Lamennais a dit là-dessus des choses divines qui t’auront pénétré. Mais par malheur, il en dit d’autres maintenant qui ne te seront pas bonnes! Son esprit d’indépendance me fait peur. Je ne comprends pas non plus que l’esprit de révolte et celui du christianisme puissent jamais faire alliance. Vit-on des révoltes chez les premiers chrétiens qui étaient bien autrement opprimés par le pouvoir que ne le sont les chrétiens d’aujourd’hui? La légion thébaine, la légion fulminante ont-elles tiré l’épée? N’en avaient-elles pas le droit autant qu’aujourd’hui la Pologne? Dieu et la liberté n’étaient donc pas compris par les martyrs, comme M. de Lamennais les comprend? Car les martyrs n’ont jamais levé le bras contre les ennemis de Dieu et de la liberté. Enfin je croyais que l’esprit du christianisme consistait dans la soumission à Dieu et aux maîtres, quels qu’ils soient, qu’il nous donne; qu’à leur tyrannie il n’y avait à opposer que la prière, et, s’il le fallait, en témoignage de la vérité, souffrir la mort en paix et en pardonnant à ses bourreaux, à l’exemple de Jésus-Christ.

* * * * *

Le 21 août.--Voici un ornement de plus à ma chambrette, une gravure de la Sainte-Thérèse de Gérard, que notre amie, la baronne de Rivières, m’a donnée avec ta poésie à ce sujet. Il me tardait d’avoir ces deux belles choses. J’ai placé la belle sainte au-dessus de la table où j’écris, où je lis, où je fais mes prières. Ce me sera une inspiration pour bien prier, pour bien écrire, pour bien aimer Dieu. J’élèverai vers elle mon cœur et mes yeux, je lui dirai: «Regardez-moi du ciel, bienheureuse sainte Thérèse, regardez-moi à genoux devant votre image, contemplant les traits de l’amante de Jésus, avec un grand désir de les graver en moi. Obtenez-moi la sainte ressemblance, obtenez-moi quelque chose de vous! Faites-moi passer votre regard pour chercher Dieu, votre cœur pour l’aimer, votre bouche pour le prier. Donnez-moi votre force dans l’adversité, votre douceur dans la souffrance, votre constance contre les tentations, votre indifférence pour la terre, votre ardeur pour le ciel. Que mon âme n’aspire qu’aux joies célestes, que je n’aie de vie qu’en l’amour divin; que de cet amour proviennent toutes mes affections; qu’il les consacre et qu’il remplisse de ses grâces le frère que j’aime comme vous aimiez le vôtre!»

Sainte Thérèse souffrit pendant vingt ans des dégoûts dans la prière sans se rebuter jamais. C’est ce qui m’étonne le plus de ses triomphes. Je suis loin de cette constance, mais j’aime à me souvenir que, quand je perdis ma mère, j’allai, comme sainte Thérèse, me jeter aux pieds de la sainte Vierge et la prier de me prendre pour sa fille; ce fut dans la chapelle du Rosaire, dans l’église de Saint-Pierre, à Gaillac. J’avais douze ans[39].

[39] Cf. pages 88 et 89.

III[40]

MA BIBLIOTHÈQUE.

[40] Tiré d’un cahier d’Extraits.

Les Méditations poétiques de Lamartine.

Les Harmonies.

Élégies de Millevoye.

Ossian.

L’Imagination, par Delille.

L’Énéide, traduction de Delille.

Les Géorgiques.

Racine.

Corneille.

Théâtre de Shakspeare.

Le Mérite des femmes, poëme par Legouvé.

L’Espérance, par Saint-Victor.

Œuvres du comte Xavier de Maistre.

Le Ministre de Wakefield, par Goldsmith.

Le Voyage sentimental de Sterne; perdu.

Les Puritains, de Walter Scott.

Redgauntled, du même.

Poésies de Chénier (André).

Morceaux choisis de Buffon; prêté.

Lettres péruviennes de Mme de Graffigny; ouvrage qu’on ne lit pas deux fois.

Les Fiancés de Milan, par Manzoni.

De l’Allemagne, par Mme de Staël.

LIVRES DE PIÉTÉ.

L’Imitation de Jésus-Christ.

L’Introduction à la vie dévote, de saint François de Sales.

Le Combat spirituel.

Les Méditations de Bossuet.

Méditations de Médaille.

Lettres spirituelles de Bossuet.

Heures de Fénelon.

Journée du chrétien.

Les Sages entretiens.

L’Ame élevée à Dieu.

L’Ame embrasée de l’amour divin.

Le Mois de Marie.

La Vie des Saints.

Entretiens d’un missionnaire et d’un berger.

Le Dogme générateur de la piété chrétienne, par M. Gerbet.

Le Froment des élus.

Élévations sur les mystères de Bossuet.

Le Guide du jeune âge, de M. Lamennais; livre que je relis souvent.

* * * * *

Ne vaudrait-il pas mieux ne s’attacher à rien que d’avoir ensuite la douleur de perdre ce qu’on aime? C’est ma tourterelle qui vient de mourir qui m’inspire cette pensée; mais je ne laisserai pas d’en aimer une autre, au risque de la perdre encore, car le cœur aime mieux souffrir que d’être insensible, a dit Fénelon[41].

[41] Écrit dans son cahier d’Extraits, après cette pensée:

«Le sentiment, quand un cœur lui est fermé, s’en approche aussi près que possible, de même que lorsqu’on l’en exile, il prend le plus long chemin pour en sortir.

«Je ne sais qui a dit cela.»

* * * * *

J’ai renoncé à la poésie, parce que j’ai connu que Dieu ne demandait pas cela de moi; mais le sacrifice m’a d’autant plus coûté qu’en abandonnant la poésie, la poésie ne m’a pas abandonnée; au contraire, je n’eus jamais tant d’inspirations qu’à présent qu’il me faut les étouffer. A présent je chanterais à ma _fantaisie_, ce me semble. J’ai trouvé le ton que je cherchais. J’en aurais des transports de joie qui me tueraient, s’il m’était permis de m’y livrer. Éteignons, éteignons ce feu qui me consumerait pour rien. Ma vie est pour Dieu et pour le prochain; et mieux vaut pour mon salut un mot de catéchisme enseigné aux petits enfants qu’un volume de poésie.

--Ceci est vrai, mais plus haut il y a quelques petits mensonges poétiques[42].

[42] On voit à l’écriture que la dernière phrase a été ajoutée plus tard.

IV[43]

[43] Feuilles éparses se rapportant aux années 1840 et 1841.

[1840, au Cayla.] «Les dieux n’ont fait que deux choses parfaites: la femme et la rose.» Mot aimable d’un philosophe, gens qui n’en disent guère, qui pour cela s’est conservé, que pour cela j’ai recueilli d’un journal, parmi l’aride politique, comme une fleur dans des rocailles. Je n’aime pas les affaires d’État, malgré le grand intérêt qui s’y lie, parce que la manière dont elles sont traitées me fait mépriser les hommes, sentiment pénible pour moi; puis, ces grandes et froides questions me sont inintelligibles, et rien ne me va de ce qui se remue par spéculation et diplomatie. A l’arrivée des journaux, mon père court aux Chambres, moi au feuilleton. C’est là que j’ai lu _La Rose_, et le joli mot de Solon sur cette fleur et nous. C’est une bagatelle, un parfum d’Orient qui m’a fait plaisir: cassolette dans un désert. C’était quelque belle Grecque qui faisait dire cela, ou peut-être est-ce vrai, que sais-je? Y a-t-il rien de comparable à la rose? y a-t-il rien de comparable à la femme? Quand ces deux fleurs du paradis terrestre parurent, il faudrait savoir de Dieu même celle qu’il trouva la plus belle... Ah! la rose resta la même, et la femme déchue s’enlaidit. Le péché dégrade toute la nature humaine; sans cela nous naîtrions toutes jolies, nous serions sœurs de la rose, et le compliment du Solon serait une vérité générale.

* * * * *

[1841, 2 janvier, à Nevers.][44]--Mon Dieu, mon Dieu! qu’elle a souffert cette nuit et aujourd’hui encore!

[44] Notes prises au moment où Mlle de Guérin cesse d’écrire un journal suivi.

Une lettre de ***. Autre souffrance. La foi chrétienne n’explique pas tout, mais elle guérit tout.

Quelque force de caractère qu’on mette à repousser la calomnie, on conserve toujours quelques préventions contre une personne qu’on est trop souvent obligée de défendre.

* * * * *