Journal Des Goncourt Troisieme Volume Memoires De La Vie Litter

Chapter 9

Chapter 93,698 wordsPublic domain

L'homme, un enragé d'activité, mais un peu brouillon, comme tous les trop actifs, et un touche-à-tout tyrannique. Bon enfant, mais un hôte à l'hospitalité à brûle-pourpoint, et quelquefois sans tact, et dur de paroles aux inférieurs... Au physique, l'œil clair, le nez à l'arête sèche, sanguin, sensuel, denté pour mordre au plaisir... et par là-dessous toujours à son affaire, faisant servir tous ceux qu'il reçoit à quelque chose, tirant de ses hôtes une idée, une réclame, une utilité: des plans à l'architecte, un premier-Vichy au littérateur, et plaçant à intérêt tous ses dîners. En somme, pratique en tout, avec la science de la vie et quelques goûts distingués de l'homme moderne, ayant un pantalon de nuance distinguée, un merveilleux chien d'Ecosse, un break de Binder,--enfin entouré de cette espèce d'aristocratie des choses, dont les parvenus d'aujourd'hui arrivent parfois à s'envelopper, sans la mettre en eux.

Une maison, pendant toute la saison de Vichy, une maison d'allants et de venants, où les honneurs sont faits par les M... un curieux ménage de nomades de la société, ne dînant jamais chez eux à Paris, et tout l'été se partageant entre des maisons de campagne d'amis: le mari, le chanteur comique, à la tête de capucin de la chansonnette, avec son front d'ivoire, ses sourcils d'astrakan, ses yeux et son rire de poussah; la femme, une très gracieuse et aimable femme.

Là, passent des femmes déclassées, des femmes du monde qui n'y ont plus guère qu'une jambe, des pianistes femelles qui semblent revenues de partout, et qui dans des robes noires, qui ressemblent à du papier brûlé, regardent avec la philosophie de la vieillesse de la femme laide, l'amour qui se fait dans les coins; et en fait d'hommes, beaucoup de messieurs de toute espèce, énormément d'architectes, et le dernier prix de Rome de paysage, le dernier, dieu merci, un peintre qui fait estimer le génie de Thénot.

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_Dimanche 28 juillet_.--Clermont.

A l'hôtel, une chambre aux rideaux de fenêtres couleur de pâte d'abricot, au canapé de fausse moquette suspecte, aux descentes de lit pouilleuses;--et le matin sur tout le corps des ampoules semblables à des boîtes de montres.

Nous prenons l'omnibus pour Royat, un coin de Suisse, gâté et violé par une école de tapins qui jouent du tambour sous les châtaigniers, et par l'horreur d'un dimanche auvergnat. Le village pétrifié, avec des silhouettes d'autochtones étagés sur leurs escaliers et finissant à un chien idiotisé sur la dernière marche: une population sans rire, sans voix, muette, concentrée.

Retour à Clermont. Nous battons la ville. A peine un passant. La tristesse plate et dominicale de la province, à laquelle s'ajoute ici le deuil de l'horrible pierre du pays, la pierre ardoisée de Volvic qui ressemble à ces pierres de cachot, dans les décors de cinquième acte des drames du boulevard. De temps en temps, un _campo_ qui conseille le suicide, une petite place aux petits pavés pointus, entre lesquels pousse l'herbe d'une cour de séminaire, et où les chiens bâillent en passant. Une église, la cathédrale des charbonniers, noire au dehors, noire au dedans; un tribunal, un temple noir de la Justice, un Odéon de la loi, académiquement funèbre, et d'où l'on tombe sur une promenade, où les arbres maigrissent d'ennui dans une grande ombre moisie. Toujours et partout, ces fenêtres et ces portes encadrées de noir, ainsi que des lettres de faire part mortuaires. Et sempiternellement à l'horizon, cet éternel Puy de Dôme, dont le cône bleuâtre ressemble si épicièrement à un pain de sucre, enveloppé de son papier.

A la fin, nous nous sommes assis sur un banc moussu, tumulaire, devant des façades qui avaient les mélancolies des bords de canal, peints par Pierre de Hooghe, recelant des vieilles en chapeau de paille de mendiantes sur la tête, et qu'on eût dit peintes par un Memmling du _fouchtra_.

A l'hôtel, en rentrant, notre chambre nous paraît d'une saleté plus menaçante, et le lion représenté sur nos descentes de lit, plus triste et plus mangé de vermine que le matin. La peur nous prend, et nous nous sauvons de l'Auvergne.

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_29 juillet_.--Retour à Paris.

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_3 août_.--Saint-Gratien.

Eudore Soulié déclarait aujourd'hui très justement qu'il y avait deux Sainte-Beuve: le Sainte-Beuve de sa chambre d'en haut, du cabinet de travail, de l'étude, de la pensée, de l'esprit; et un tout autre Sainte-Beuve: le Sainte-Beuve du rez-de-chaussée, le Sainte-Beuve dans sa salle à manger, en famille, au milieu de la _manchote_ sa maîtresse, de Marie sa cuisinière et de ses deux bonnes. Dans ce milieu bas, Sainte-Beuve devient un petit bourgeois, fermé à tous les grands côtés de sa vie d'en haut, une espèce de boutiquier en goguette, l'intellect rapetissé par les ragots, les âneries, les rabâchages imbéciles des femmes.

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_5 août_.--La princesse fait ordinairement, après déjeuner, des promenades où elle jette comme la dictée de ses pensées. Aujourd'hui elle crache ses amertumes à propos de l'ingratitude des artistes, au sujet de X... et de Y..., qu'elle accuse d'avoir mené toute l'intrigue, pour empêcher la première médaille d'Hébert. Elle rappelle tout ce qu'elle a fait pour eux. Et elle s'étend éloquemment sur la peine qu'elle a eue à donner le goût de l'art à l'Empereur et à l'Impératrice, à imposer la mode de la peinture et des peintres à la société, «si bien, dit-elle, qu'aujourd'hui tout le monde a son artiste... Mon avoué a son peintre: c'est Corot... Positivement.»

Puis changeant de sujet: «Moi je n'ai jamais fait mon chemin avec l'Empereur, parce que je vais tout droit... On ne m'a jamais prise dans des tripotages, jamais, jamais!... On n'a jamais pu faire de moi, de ces gens qui pleurent, et se font payer leurs dettes, tous les six mois...» Cela sort d'elle avec une indignation et une montée de sang qui lui empourprent le teint.

Puis elle nous promène dans le château, nous faisant voir sa chambre, son cabinet, tout pleins de lumière ensoleillée, et tout amusants d'un encombrement de petits meubles à ses goûts, de commodes de petites filles et d'armoires pour les gâteaux de ses chiens. Elle nous dit, heureuse de nous montrer toutes ses chambres d'amis, qu'elle n'a qu'un plaisir, c'est d'avoir du monde, c'est de vivre au milieu de gens qui lui sont sympathiques et qu'elle aime, qu'elle aurait bien pu, si elle avait voulu, faire des choses extraordinaires, des monuments, des palais de financiers, mais qu'elle aime bien mieux sa perse avec de vieux amis assis dessus.

Il faut un ou deux jours pour rentrer dans la pleine intimité de sa connaissance et retrouver la caresse de sa parole: «le cher» au lieu de «monsieur». Son amitié qui n'oublie pas, s'échauffe pourtant avec la présence des gens.

J'ai remarqué chez la princesse un goût de toilette, particulier: le goût du ton; ses robes sont toujours des robes de coloriste.

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_8 août_.--Nous passons chez Sainte-Beuve. Une particularité, et qui indique et signifie bien l'essence démocratique de cet homme: c'est la toilette intime de son chez lui: la robe de chambre, le pantalon, la chaussette, la pantoufle, tout le _lainage peuple_ qui lui donne l'aspect d'un portier podagre. Après avoir passé par tant de milieux, élégants, distingués, il n'a, pu s'élever à la tenue d'un vieillard du monde, à l'enveloppe honorable de la vieillesse chez elle.

Il nous a longuement conté toute son affaire du Sénat, et toute la grosse popularité qu'elle lui avait faite. Et involontairement, pendant qu'il parlait, nous pensions comme un seul article d'une plume amère et vraie, un coup d'épingle de sincère honnête homme dégonflerait ce ballon de blague d'un martyr à trente mille francs de traitement,--un article où l'on rappellerait que, seul parmi, les lettrés, ce Sainte-Beuve a été l'écrivain qui, en 1852, pendant la terreur blanche de l'écriture littéraire, lors de notre poursuite en police correctionnelle, lors de la poursuite de Flaubert, en ce temps du silence, de la servitude universelle, a été, on peut le dire, le souteneur autorisé du régime. Et ce serait amusant de rappeler que c'est l'émargement qui a été son illumination et sa conversion à la liberté, et que son courage ne lui est venu qu'avec son traitement d'inamovible et ces palmes de sénateur, gagnées à servir avec de la mauvaise foi de prêtre, toutes les viles rancunes du 2 décembre.

En sortant de chez Sainte-Beuve, nous entrons chez Michelet. Nous le trouvons assis sur son petit canapé, les mains sur les cuisses, dans une pose d'idole, avec un sourire extatique sur la figure.

Il nous parle de Rousseau qu'il nous dit n'avoir fait quelque chose, que parce qu'il ne pouvait, un moment, ni avancer ni reculer, qu'il était réduit au désespoir. Ainsi de Mirabeau... Et il se met à nous faire une loi providentielle de ces extrémités du destin des grands hommes, de ce cul-de-sac de malheur, où ils sont obligés de se jeter à la mer. Il termine en disant: «Il y a un joli mot d'émigrant là-dessus «il faut arriver en Amérique noyé sur une planche, l'homme qui y débarque avec une malle n'y fait rien.»

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_13 août_.--Saint-Gratien.

Une journée splendide et torride. On dresse la table dans le jardin: ce qui donne toujours à un dîner l'air d'un dîner de théâtre. Puis la nuit descendue, tout le monde roule en voiture; et l'on vague dans du clair de lune, qui transfigure tout ce pays de Montmorency, en un rêve de paysage parisien. L'on passe par la vaporeuse fraîcheur du Bois-Jacques, et l'on revient au lac, inondé de lumière argentine dans le rideau de ses arbres tout noirs. Et les uns sur les bateaux, les autres sur des périssoires, semant le lac d'éclairs, en coupant de la rame ou des palettes l'eau scintillante, évoquent dans cette banlieue un souvenir d'un lac de cette Italie, dont la langue revient en musique, sur les lèvres des hommes et des femmes.

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--Des hommes sont tentés par la mort comme par une dernière aventure.

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--Il n'y a que les domestiques qui savent reconnaître les gens distingués.

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--Un côté caractéristique des ménages troubles: ce sont ces froids qui tout à coup tombent dans l'intimité, en présence de tiers, ces absences de la femme qui chantonne en se livrant à un battement nerveux d'un pied sur un barreau de chaise, cette ombre qui vient sur le front du mari, enfin tout ce qui vous donne envie de vous en aller. Et l'on se trouve gauche et gêné, et l'on sort avec une tristesse faite de ce mystère de choses inconnues, de tous les sous-entendus qu'on sent et qu'on tâtonne dans ces ménages, sur lesquels on cause.

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_Août_.--Trouville.

Heilbuth nous emmène le voir laver une aquarelle à Honfleur. Un drôle d'être, décousu, braque, et très fin et délicat et méphistophélique observateur, avec son nez crochu et son œil clair d'Allemand du Nord.

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_27 août_.--Dégoût ici de cette société d'anonymes. Nous souffrons maintenant au coudoiement de populations d'inconnus et de bourgeois vagues.

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--Les étrangers parlent haut en public, ils ont la conscience de parler une langue qu'ils sont seuls à comprendre. Le Français parle bas, parce qu'il se sait compris de tous, et parler la langue universelle.

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30 août.--Aujourd'hui nous accompagnons Feydeau sur la falaise. Il est dans le moment toqué de conchyologie qu'il veut fourrer dans un roman, et il va travailler à ramasser dans la glaise toutes sortes de coquilles antédiluviennes, passant des quatre heures en plein soleil, avec son panier, son marteau et son ciseau à froid, et accompagné de son fils, un petit blondin aux cheveux de la nuance du chanvre, le ventre couvert d'un tablier de cuir, qui en fait comme un Amour en sapeur.

Feydeau a toujours une vanité ingénue qui lui sort de tous les pores, mais tout à fait inoffensive. Il nous conte, du plus grand sérieux du monde, qu'il éprouve un certain ennui de finir son roman, tant il est attaché à ses personnages... Au milieu du développement de son ennui, un coup de sifflet dans la falaise: c'est Mme Feydeau qui arrive avec un pliant, toute charmante en sa fleur de beauté, et délicieusement coiffée d'une de ces coiffures du Directoire, qui ont l'air d'en faire une fille de Mme Tallien.

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_3 septembre_.--Entre nous deux, il n'y a pas d'autre froissement, d'autre choc de nervosité agacée, que ceux produits par l'angoisse souvent désespérée de la carrière littéraire et de la production du livre. Cela nous jette dans des tristesses irritées contre nous-mêmes, et qui rejaillissent quelquefois, de l'un sur l'autre, en mutuelle amertume. Cela arrive, quand le travail ne va pas, quand il y a de l'impuissance à rendre ce que l'on sent, et d'atteindre à cet idéal qui va toujours dans les lettres, en s'élevant et en se reculant de votre plume. Alors de mornes désespoirs, où dans le pessimisme momentané qui pousse les choses à l'extrême, il y a des tentations de suicide... et c'est une revue rageuse, dont on s'empoisonne l'âme, de tout ce que, tous deux, nous avons eu de dénis de justice, de mauvaises chances, d'échecs, de faillites du succès, tombant au milieu de cet état maladif qui ne nous laisse pas un jour sans la souffrance de l'un de nous ou l'inquiétude de la souffrance de l'autre.

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_4 septembre_.--Nous ouvrons, au déjeuner du _Bras-d'Or_, une lettre de la princesse: l'aîné de nous deux, est nommé chevalier de la Légion d'honneur. Comme toutes les joies, celle-ci arrive incomplète, et le décoré est très embêté... Quelque orgueil pourtant de cette décoration, qui aura cette rareté de n'avoir été ni demandée, ni sollicitée même par un mot, une allusion, mais arrachée par une amitié qui y a pensé toute seule, et des sympathies d'inconnus...

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--Il me revient, ce mot de Sainte-Beuve, que me rapportait de lui, l'autre jour, Soulié: «C'est du dîner Magny que sort mon discours du Sénat.» Et c'est vrai! Le dîner Magny aura été, en dépit de quelques _empêcheurs_, un des derniers cénacles de la vraie liberté de penser et de parler.

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_5 septembre_.--Monologue d'un bourgeois devant l'océan: «La mer est silencieuse et trop loin... Il y a vingt-cinq ans, la mer se retirait moins loin... l'espace est monotone, si on n'a pas le flot... et le flot, on ne l'a que deux heures avant et deux heures après: en tout quatre heures, c'est déjà quelque chose... Mais c'est monotone... du reste ça m'est parfaitement égal...»

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_8 septembre_.--En voyant une méduse à moitié desséchée sur la plage, je me demandais si la mort dans les animalités végétantes de la vie inférieure ne serait rien qu'une insensible cessation de vivre, et si la douleur de la mort, montant l'échelle animale, et s'aggravant à chaque échelon de l'organisme et de l'intelligence, ne réserverait pas à l'homme seul, toute la cruauté et toute la souffrance de la conscience de mourir.

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_15 septembre_.--Saint-Gratien.

On causait ce soir des puissances et des effets de la transmission du sang. Viollet-le-Duc parlait de gestes d'enfant qui dénoncent le père, le nomment presque, et il soutenait qu'un cocu philosophe, qui étudierait la question, pourrait, sans se tromper, reconnaître dans le cercle de ses amis et de ses connaissances, le père de son enfant. Au milieu de la conversation, une femme de dire: «J'ai une bien jolie histoire là dessus. Une dame de ma connaissance accouche d'un enfant qui avait deux doigts du pied palmés. Le soir je rencontre un monsieur que je savais avoir cette infirmité, et qui n'était pas du tout du monde de la dame. En le plaisantant, je lui fais mes compliments, le pousse un peu... ma foi, il avoue!».

Ce soir, la princesse a une toilette charmante. Sur une robe décolletée de soie cerise qui lui laisse les épaules et les bras nus, une enveloppe de dentelle noire jette le filigrane noir de ses ramages sur le rose de la peau, et la splendeur d'un collier à sept rangs de perles se détache, en leur luminosité nacrée, d'une cravate de dentelle noire qui s'y emmêle.

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_16 septembre_.--Hébert travaille au portrait de la princesse, que nous lui avons vu _fusiner_ avant de partir: un portrait de la princesse en buste, dans le joli format restreint des petits portraits d'Holbein, un portrait intime, qui doit être gravé de la même grandeur pour les amis.

Hébert peint ce portrait avec des pinceaux fins, fins, et presque pas du tout chargés de couleur, miniaturant et miniaturant le soupçon de ton qu'il pose.

Pendant ce, Soulié lit le CADIO de Mme Sand dans la _Revue des Deux Mondes_, le prince Gabrielli, qu'on appelle ici le prince Charmant, brunit les duretés d'une eau-forte, représentant le profil de sa femme, qui, dans la berceuse, paressant, et inoccupée, et joliment boulotte, rappelle la _Doudou_ de Byron. De la comtesse Primoli, se tenant au fond de l'atelier, on voit la raie nette dans ses beaux cheveux noirs, et un bout de front penché sur un livre. La muette Mme Benedetti s'arrête de temps en temps dans sa tapisserie, et prend un repos, avec un regard vague devant elle. Le gros Primoli passe, jetant une égrillardise dissimulée dans de l'italien, et s'en va. Mais voici le maire de Saint-Gratien arrivant, accompagné de Charles Blanc, qui déroule et lit un factum contre le chemin mortuaire d'Haussmann. La princesse s'anime, fulmine, devient rouge... Hébert continue à donner, du bout de ses longs et fins pinceaux, des caresses, au visage furieux de la princesse. Et les heures passent.

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_Mardi, 17 septembre_.--En flânant dans les serres de Saint-Gratien, nous pensions à tout ce que ces plantes originales pourraient apporter d'imagination créatrice à l'industrie, à la mode. Quelle source de renouvellement pour nos soieries de Lyon! Quelle révolution à faire dans l'académique des dispositions d'étoffes, dans cette abominable géométrie, de notre goût. Ici, quelle fantaisie, quel imprévu de taches et de couleurs. C'est le _naturisme_ heureux et libre, et sans règle pédante, de l'art chinois, de l'art japonais, de ces arts calomniés comme arts fantastiques et qui n'ont besoin que de cueillir une feuille, que je vois là-bas, pour en faire, sous les doigts d'un ouvrier de Yedo, la plus ravissante des coupes.

Retour ce soir. Des voyous en gaîté au chemin de fer. Le Français dans l'ivresse n'est point bêtement heureux d'être ivre comme les autres peuples. Il faut qu'il se montre très ostensiblement ivre à tous, par la bruyance, les cris, les blagues, la crapulerie exubérante. Sa grande gaîté dévoile son esprit de vanité et d'inégalité: elle a besoin d'être écrasante pour les autres.

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_18 septembre_.--Rien, rien et rien, dans cette exposition de Courbet. A peine deux ciels de mer... Hors de là, chose piquante, chez ce maître du réalisme, rien de l'étude de la nature. Le corps de sa «Femme au perroquet» est aussi loin du vrai du nu, que n'importe quelle académie du XVIIIe siècle.

Puis le laid, toujours le laid, et le _laid bourgeois_, le laid sans son grand caractère, sans la beauté du laid.

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--L'homme de la Morgue répondait à quelqu'un lui parlant de l'émotion qu'il devait ressentir aux sinistres reconnaissances des cadavres: «Oh! on se fait à tout... il n'y a qu'une chose, c'est, quand c'est une mère... voyez-vous, le mort serait-il décomposé, pourri, serait-il du papier mâché, comme il y en a... quand c'est une mère, elle se jette dessus et l'embrasse... Il n'y a qu'elles pour cela!»

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--Nous sommes des assidus de l'_Arène athlétique_, de ce spectacle de la lutte, qui se répercute dans tous vos nerfs, et dont vous vous en allez avec un peu de la tristesse et de la déception des vaincus. Ce soir nous avons vu, pour la première fois, «l'homme masqué», une figure du paladin du biceps, qui nous est restée, ainsi qu'une apparition du Chevalier noir, dans le chapitre d'un roman de Walter Scott.

Cette force masquée, une force étrange, mystérieuse, différente de toutes les forces que nous avons vues à l'ouvrage, une force qui part comme un ressort et qui, en ses deux petites mains gantées de noir, pétrit un torse et des flancs, comme avec des mains d'acier. Ç'a été un spectacle étonnant et tout inattendu, que ce gros Farnèse de Bonnet, étendu, aplati par terre, rendu inerte, la puissance de sa masse brisée sous cet homme, à tête de satin noir, couché presque doucement sur lui avec la pesée légère et fantastique d'une chimère et d'un cauchemar.

Il y a une heure là, quand le gaz baisse et s'embrume, que le brouillard des cigares devient intense, qu'une pâleur nerveuse est sur toutes les figures, que les teints de Paris se plombent d'émotion, une heure où, sur les gradins de la salle de bois, la foule de ces têtes de photographes et de journalistes, fait comme des tas blafards et effacés de vivants, dans une ombre à la Goya[1].

[Note 1: Une description prise dans le même temps de l'_Arène athlétique_, et que je retrouve dans le cahier documentaire de nos ROMANS FUTURS, qui n'ont point été faits, hélas!]

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--Après dîner, au restaurant Philippe.

Du talent, peut-être en avons-nous, et je le crois, mais d'avoir du talent, il nous vient moins d'orgueil, que de nous trouver des espèces d'êtres impressionnables d'une délicatesse infinie, des _vibrants_ d'une manière supérieure, et les plus artistes à goûter l'aile de poularde braisée que nous mangeons ici, un tableau, un dessin, une boîte de laque, un bonnet de linge de femme, le suprême et l'exquis de toute chose raffinée et inaccessible aux gros sens d'un public.

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_27 septembre_--Voltaire, et encore et toujours cette histoire de sa fièvre à l'anniversaire de la Saint-Barthélémy. Lui, la sensitive de l'éphéméride! Allons donc, lui bon, tendre, pitoyable! Mais, je le répète, il n'y a qu'à regarder ses lèvres, dans sa statue de Houdon. Et bien, moi aussi je te baptiserai, Voltaire, tu es Satan-Prud'homme.

_La lumière blanche du gaz, réverbérée par les disques de métal, faisant des remous comme argentés sur le rouge des banquettes. La salle blanchie à la chaux, sur laquelle s'enlève la couleur naturelle du bois des poutrelles et des planches des petites loges, en forme de box. Dans l'ombre profonde des deux extrémités de la salle, le scintillement des boutons et des poignées d'épée des sergents de ville._

_Les membres luisants des lutteurs s'élançant dans la pleine lumière.--Les défis des yeux.--Les claquements de mains sur la peau dans l'empoignade.--Une sueur qui sent la bête fauve.--Des pâleurs se mêlant à la blondeur des moustaches.--Des chairs qui se rosent aux places talées.--Des dos suintant comme des pierres d'étuves.--Des marches se traînant à genoux.--Des virevoltes sur la tête, etc., etc._

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_28 septembre_.--Dans les coulisses des Français. Le cor d'Hernani:--c'est un cornet à pistons de la Garde impériale,--et Ruy Gomez se plaignait, ce soir, d'avoir trop mangé à son déjeuner de tripes à la mode de Caen. Oh! toutes les choses du monde, lorsqu'on les voit par derrière!

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