Journal Des Goncourt Troisieme Volume Memoires De La Vie Litter

Chapter 8

Chapter 83,678 wordsPublic domain

Le soir venu, nous avons vagué avec Théophile Gautier, autour de ce grand monstre de choses, qu'on appelle l'Exposition. En cette Babel d'industrie, c'était comme une promenade dans un songe, où un élève de l'École centrale aurait montré à Paris, inondé du rendez-vous des peuples et de la fraternisation de l'Univers, un raccourci en liège de tous les monuments de la terre.... Et peu à peu les choses prenaient autour de nous un aspect fantastique. Le ciel du Champ-de-Mars revêtait les teintes d'un ciel d'Orient; le tohu-bohu des constructions du jardin silhouettait, sur le violet du soir, la découpure d'un paysage de Marilhat; les dômes, les kiosques, les minarets colorés mettaient dans la nuit parisienne les transparences reflétées de la nuit d'une cité d'Asie; le bœuf gras empaillé du boucher primé Fléchelle, blanchissait des blancheurs sacrées d'Apis.

Et par moments, il nous semblait marcher dans une image peinte du Japon, autour de ce palais infini, sous ce toit avancé comme celui d'une bonzerie, éclairé par des globes de verre dépoli, tout pareils aux lanternes de papier d'une _Fête des Lanternes_; ou bien sous le flottement des étendards et des drapeaux de toutes les nations, il nous venait l'impression d'errer dans les rues de l'_Empire du Milieu_, peintes par Hildebrand dans son TOUR DU MONDE, sous les zigzags claquants de leurs enseignes et de leurs oriflammes.

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_Vendredi 31 mai_.--«Pardon, je suis en retard... c'est que le surtout de la table n'est arrivé qu'à six heures, et le comte a voulu absolument le monter lui-même.» C'est la Païva qui nous dit cela. Elle a une robe de mousseline, qu'elle dit lui avoir coûté 37 francs, et 500 000 de perles au cou et aux bras.

Nous sommes dans ce salon fameux, et qui ne vaut pas le bruit qu'il fait, au milieu de ces peintures faites et encore à faire, destinées à représenter l'Assomption de la courtisane, et commençant à Cléopâtre et finissant par la maîtresse de la maison aumônant des égyptiaques.

Dans toute cette richesse, rien qui soit de l'art que le plafond de Baudry, un semis de divinités un peu délié, un Olympe disjoint, mais d'une distinction de coloris délicieuse, et au milieu duquel se lève une Vénus hanchant sur sa belle cuisse gauche qui est, dans une riante apothéose de chair véronésienne, une adorable académie. Le reste, une œuvre de tapissier, sans un morceau du passé, sans un meuble, une statue, un tableau, qui sauve une maison du tout neuf, et y met l'intérêt et l'amusant de l'historique.

On passe dans la salle à manger et on dîne. Alors c'est l'exhibition du surtout, et c'est la bourgeoise invitation sans pudeur à admirer cela, et à toujours l'admirer. On n'en dit pas le prix, mais on déclare que chez tel fabricant il coûterait 80000 francs. Et il faut que chacun, le poing sur la gorge, accouche de son admiration, de son compliment, et le compliment, si gros qu'il soit, ne satisfait pas encore. Saint-Victor vante le talent du banal sculpteur de cela, de Carrier-Belleuse, ce pacotilleur du XIXe siècle, ce copieur de Clodion. Il se vante de lui avoir fait obtenir cette année la médaille de sculpture, s'indignant qu'on n'ait pas décoré le modeleur du service... Le dîner est bon, très bon, mais sans rien de ce qui étonne un estomac.

La maîtresse de maison, je la regarde, je l'étudie. Une chair blanche, de beaux bras et de belles épaules se montrant par derrière jusqu'aux reins, et le roux des aisselles apparaissant sous le relâchement des épaulettes; de gros yeux ronds; un nez en poire avec un méplat kalmouck au bout, un nez aux ailes lourdes; la bouche sans inflexion, une ligne droite, couleur de fard, dans la figure toute blanche de poudre de riz. Là dedans des rides, que la lumière, dans ce blanc, fait paraître noires, et, de chaque côté de la bouche, un creux en forme de fer à cheval, qui se rejoint sous le menton qu'il coupe d'un grand pli de vieillesse. Une figure qui, sous le dessous d'une figure de courtisane encore en âge de son métier, a cent ans, et qui prend, par instants je ne sais quoi de terrible d'une morte fardée.

Et pendant tout le dîner, dans un dialogue de la Païva avec son architecte et son comte, c'est un entonnement d'hosannah sur son hôtel et toutes les choses de son hôtel.

Après le café on s'assoit dans le petit jardin muré, aux dessins de verdure de tapisserie, pareil à un jardin de Pompéi, dans lequel arrivent, par bouffées sonores, la musique de Mabille, les quadrilles de la prostitution à pied, venant expirer aux pieds de la fille, qui se vante d'avoir par jour 1 000 francs de loyer à Paris et 1 000 de loyer à Pontchartrain.

Elle reste en ce jardin, presque nue, par le froid de la soirée qui nous gèle tous, dégageant autour d'elle la froideur d'un marbre, et manquant de l'éducation, de l'amabilité, de l'acquit, du tact, sans la douceur du charme, sans la caresse de la politesse, sans le liant de la femme, sans même l'excitant de la fille, et sotte tout le temps,--mais jamais bête, et vous surprenant, à tout moment, par quelque réflexion empruntée à la vie pratique ou au secret des affaires, par des idées personnelles, par des axiomes qui semblent l'expérience de la Fortune, par une originalité sèche et antipathique qu'elle paraît tirer de sa religion, de sa race, des hauts et des bas prodigieux de son existence, des contrastes de son destin d'aventurière de l'amour.

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_10 juin_.--Lefebvre de Béhaine, chez lequel nous sommes allés passer quelques jours, cette semaine, disait, nous racontant sa mission à Vienne, après Sadowa: «Ce Bismarck, un homme étonnant! Je l'ai trouvé à Brunn, le 15 juillet, à deux heures du matin, dans son lit. Il avait sur sa table de nuit des bougies allumées et deux revolvers. Il lisait, et savez-vous ce qu'il lisait, l'HÔTEL CARNAVALET de Paul Féval, oui l'HÔTEL CARNAVALET!»

Pendant que nous sommes chez lui, il se laisse aller à nous conter le détail de sa bizarre campagne, d'un avant-poste à un avant-poste, tandis que sa femme nous fait voir ses mouchoirs de parlementaire avec les inscriptions écrites à l'encre. Il nous lit les lettres qu'il lui a écrites, les gîtes, les couchers de la campagne, son départ de Nickolsburg, son passage au milieu des blessés arriérés et des cantiniers attardés, ses nuits dans les villes aux rues à arcades, devenues un lit de paille pour la mort. Une curieuse lettre, est une lettre adressée à son fils âgé de six ans, où il lui raconte, sur le ton de la plaisanterie, sa promenade de pékin dans tout ça, escorté de son trompette prussien: on ferait quelque chose de charmant de la guerre, ainsi contée par un père à son enfant.

Puis il nous parle de choses ignorées, d'une proposition de la Russie, effrayée des résultats de la bataille de Sadowa, proposition, répétée deux fois, de se donner franchement à la France, mais à la condition qu'on ne lui parlerait plus de la Pologne, offrant une alliance entière, et déclarant qu'il n'y avait que cette union des deux grandes puissances pour remettre l'équilibre en Europe,--dût cette alliance ne pas durer plus longtemps que les traités de 1815, une cinquantaine d'années, un laps de temps suffisant pour faire la gloire des deux souverains qui auraient signé cette alliance.

Mais M. de M..., agent de la Russie, demandait une conclusion immédiate aux Tuileries. Solution, si elle avait été acceptée, capable de faire d'autres destins à l'Europe, mais que repoussa au néant des grandes choses enterrées, l'esprit temporisateur de l'Empereur et rétractile aux larges décisions.

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_17 juin_.--Berthelot nous disait à Magny, que non seulement la France est le pays qui a le moins, d'enfants, mais que c'est, par là-dessus, celui qui a le plus de vieillards, et dont le chiffre est comme 100 à 58, relativement à la Prusse. Il attribuait à cela le _ganachisme_ actuel.

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_24 juin_.--Roqueplan que j'arrête dans la rue, et auquel je fais compliment de sa solidité et de sa résistance physique, me dit: «Ah! c'est que je n'ai jamais bu de mauvais vin. Il faut faire très attention à ce qu'on prend et à ce qu'on rend!»

Ce soir, aux Champs-Élysées des filles causaient près de moi sur des chaises: «Laisse donc, dit l'une, je suis franche. On fait huit cents francs. On vit avec trois, et on en place cinq cents à la caisse d'épargne.» La basse prostitution présente pourrait prendre comme enseigne: «Au Gagne-Petit.»

--J'ai vu à l'Exposition une horrible chose: des couronnes d'immortelles en porcelaine. Souvenirs et regrets, voilà que vous devenez une dépense une fois faite!

--Les fautes que les hommes d'État font sur le théâtre de la politique, ils les feraient comme hommes, en famille ou dans la société, qu'on les enfermerait.

--Oh! l'inconnu de Paris. On nous citait une femme gagnant une très grosse somme par jour, avec le talent qu'elle a seule d'enfiler un collier de perles: c'est-à-dire d'assembler les perles, de les faire valoir l'une par l'autre, de les harmonier, de chercher pour ainsi dire leurs accords, sur des espèces de registres de musique en ébène. L'arrangement d'un collier, qu'elle cherche souvent toute une journée, lui est payé de 60 à 80 francs.

--A propos d'HERNANI. Tristesse de songer qu'il faille quarante ans, presque un demi-siècle, pour être autant applaudi qu'on a été sifflé.

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_3 juillet_.--Vichy.

Cette vie avec ses bains, ses verres d'eau de demi-heure en demi-heure, ses petites promenades de l'hôtel aux sources, le règlement et les coupures de la journée, la discipline de la cure, dissipe un peu en nous le spleen abominable de nos derniers jours à Paris, à peu près comme la vie monastique devait suspendre l'ennui des grands ennuyés des siècles passés.

--Le directeur des eaux me disait qu'on vendait les chaises sur lesquelles l'Empereur s'était assis. Ainsi, il y a des gens pour adorer la place de ses hémorroïdes. Et nous nous moquons encore des peuples qui rendent un culte aux fientes du Grand Lama.

--La race bourbonnaise, cette race du Centre, marquée à tous les bons signes de la pauvreté d'une province et de l'éloignement d'une capitale, race laide, rabougrie, a une caresse dans l'accueil et le service que je n'ai rencontrée nulle autre part. On dirait que les peuples ont les vices de leur beauté et les vertus de leur laideur.

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_9 juillet_.--Je lis ce matin que Ponsard est mort. Il restera l'immortel exemple de toutes les sympathies de la France pour la médiocrité, et de toutes ses jalousies contre le génie. Je ne lui vois guère d'autre immortalité pour le sauver de l'oubli.

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_9 juillet_.--Parc de Vichy. Sept heures et demie du soir. Une broussaille de genêts, toute fleurie de jaune; au-dessus de petits arbres, aux feuilles argentées, glacées de soleil couchant, et toutes emplies d'une illumination rose, et s'enlevant sur un ciel bleu si pâle qu'il semble blanc: un coin de coucher de jour d'un tableau primitif, un éther angéliquement pâle, plein de petits cris d'oiseaux qui volent si haut qu'on ne les voit pas, et aussi du rire d'une petite fille qu'on ne voit pas non plus, remplissant de sa gaieté rieuse, le chalet où elle court.

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--Tous les faiseurs de petits travaux d'art et d'histoire, tous les Chinois d'érudition que je connais, prennent un aspect chinois par le ventre et la graisse qui leur _chinoise_ les yeux.

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_12 juillet_.--Sur l'Allier. Une petite laveuse, les bras nus, le casaquin clair, un ruban couleur feu dans les cheveux pour toute élégance, de petits tétons ronds qu'on sent baller comme une paire de pommes, le corps libre, souple, m'a fait repasser devant les yeux la toilette matinale de peuple d'une ancienne maîtresse.

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--La musique au théâtre, au concert, ne me touche pas, je ne la sens un peu qu'avec le plein air et l'imprévu du hasard.

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--A faire notre _Catéchisme de l'art_ en aphorismes, et ne dépassant pas dix pages. Comme _summum_ du Beau absolu: le Torse du Vatican.

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--Je trouve qu'autour de nous; de jour en jour, dans notre monde, le respect de la postérité diminue bien. La littérature chez les hommes de lettres que je vois, ne me semble plus qu'un moyen de mettre le gratis dans beaucoup de choses de la vie. C'est comme un droit à un parasitisme n'apportant pas trop de déconsidération.

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--Il n'y a que deux grands courants dans l'histoire de l'humanité: la bassesse qui fait les conservateurs et l'envie qui fait les révolutionnaires.

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--Oh! le _Siècle_! Un ami, qui n'est pas un imbécile, voulait me soutenir, ce soir, que c'étaient les Jésuites qui avaient fait faire des obscénités aux Chinois.

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--Il est assez curieux que jamais un legs n'ait été fait à l'auteur d'un livre, n'ait été fait par un mourant riche à un esprit. Si jamais un écrivain a hérité d'un lecteur, il a fallu que le lecteur le connût, le fréquentât, approchât du corps de cet esprit.

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--Aujourd'hui seraient morts en bloc Jésus-Christ, Socrate, Franklin, que les journaux ne seraient pas plus en deuil. Lambert Thiboust n'est plus. Il est question d'un monument; d'une colonne, d'un enterrement national.

On cite du mort des traits de bonté divine, comme d'avoir reconnu un ami dans la _dèche_, et s'il n'a fait toute sa vie que des cascades, c'est qu'il avait la pudeur des hautes aspirations à la littérature, si ridicules dans ce siècle, sans grands talents.

En lui meurt la gaieté de Paris, et dans tous les cafés, on voit les garçons s'essuyer les yeux du coin de leur tablier.

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--Avez-vous remarqué que les femmes qui ressemblent physiquement à vos maîtresses, ont une sympathie pour vous?...

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_20 juillet_.--Il y a ici une espèce de gentilhomme, qui est un prestidigitateur, un sorcier avec ses mains commandant au visible et à l'invisible, élevant l'escamotage au merveilleux, et faisant voir ce que les dix doigts de l'homme peuvent réaliser du miracle. Cet A... m'emmène ce soir chez lui, pour voir une table machinée pour ses trucs, sur ses indications. Une petite chambre, où il y a deux lits, tout encombrée de paquets vagues et couleur de misère, au milieu desquels reluisent les dorures de la table. La dedans une femme, Mme A..., me dit-il, une espèce de paysanne; deux caniches crottés, ses aides en train de fouiller le dessous du lit; et sur le marbre d'un chiffonnier, une pauvre colombe, habituée à être escamotée, immobile et qui semble de bois.

Et le gentilhomme disparaît... Je ne vois plus dans cet intérieur de bohème, dans cette chambre de faiseur de tours aux chiens savants de Stevens, que le campement d'un saltimbanque en chambre.

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_Dimanche 21 juillet_.--Puissant, sur lequel nous sommes tombés ici, où il fait le _Programme de Vichy_, nous amène Vallès, débarqué ce matin du train de plaisir, en paletot d'hiver, gesticulant de la canne, parlant haut, et avec son accent bon garçon auvergnat, ayant l'air de crier: «Vallès est dans vos murs!»

On improvise une partie de pêche. On part, la Madeleine, Burty, une chanteuse, la Gonetti, une fille toute ronde, qui a mis avec bonheur de gros souliers pour la partie de campagne. La partie ne sourit plus à Vallès, qui demande un endroit, où l'on puisse manger une grillade de porc, arrosée de vin blanc. On l'entraîne vers le Sichon... Il marche bougonnant, en demandant le _frigus opacum_, en jetant dans la verdure des mots du café des Variétés. Il hèle, à travers les champs, une vache: «Superbe, la vache de Fénelon!»

Cela, mêlé de paroles amères, de paradoxes sauvages, de rampements amoureux sur l'herbe vers la jupe de la diva. Puis il blasphème spirituellement et drolatiquement Hugo, et redemande de la grillade.

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_22 juillet_.--Ce soir Burty revient à l'hôtel s'habiller pour un bal. Il entre chez nous, se met à causer de son père, du premier Empire, allume un cigare, et pris par l'intérêt de ce qu'il raconte, par le souvenir du passé et de la famille, nous fait toucher les changements survenus dans les habitudes, les mœurs, le train de vie de la bourgeoisie marchande.

Aujourd'hui les Delisle, les Cheuvreux-Aubertot ont des châteaux, avec le luxe, la chasse, tout le _tra la la_ de l'aristocratie. Dans le temps, dont il nous parle--et remarquez qu'il n'y a pas plus de cinquante ans, --le premier marchand de soieries qui était son père, louait, l'été, une maison de campagne de 300 francs à Groslay, et la grande distraction du dimanche pour les invités et les grands commissionnaires américains et russes, était l'achat, pour 12 francs, d'un cerisier dans la campagne, d'un cerisier que la société mangeait sur pied.

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--Jamais un homme, si riche qu'il soit, n'achètera un bel enfant, une belle petite fille, pour avoir sous les yeux un chef-d'œuvre de nature, de l'art de Dieu. Il préférera toujours acheter un tableau, une statue, quelque chose que l'on revend, et où on retrouve sa mise.

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--Table d'hôte de l'hôtel de Madrid à Vichy.

Au bout de la table, en haut, un ménage d'origine mexicaine, d'insulaires venus d'une Canarie quelconque: la femme, une vraie femelle avec une tête de bonne singesse, une peau café au lait, les bras comme des antennes de sauterelles, des gestes pour découper qui lui retournent les mains à la façon de spattes, horriblement maigre, séchée, ratatinée sous son châle de petite fille, couleur caca d'oie, et attaché à son cou par une immense plaque, remplie par la photographie de son mari; on croirait voir une contemporaine de Montezuma, exhumée de ces cruches mexicaines, où l'on _empote_ les morts.

A côté une espèce de vieux petit mayeux bordelais, le menton dans son assiette, au fausset inouï, aux notes comiques de casse-noisette, le soprano du gazouillement, et sa femme, une figure qui fait penser à la Reine des Merlans dans une féerie.

Après un jeune Hollandais et sa mère, tous deux juifs, tous deux comme éclairés par le reflet du soleil des juifs, la pièce d'or derrière le grillage des changeurs; le jeune homme, un brun à barbe noire et à lunettes, promenant éternellement, dans les escaliers de l'hôtel, le cylindre d'un clysopompe; la vieille femme, à laquelle on ne sait quel passé donner de marchande à la toilette ou de brocanteuse de chair humaine, possédant des restes de beauté diabolique, et ayant dans le cerné de son vieil œil, l'apparence d'un sourire de jouissance, mêlé à je ne sais quelle profondeur de coquinerie. La nourriture l'excite, et, à la fin des repas, se renversant à demi sur sa chaise, comme sur un canapé, et branlant un peu la tête, elle a des chantonnements d'harmonica fêlé, des notes cassées d'échos de _musicos_.

Puis toute la palette des teints de jaunisse et de la bile dans le sang, depuis la pâleur hépatique jusqu'au bronze vert, depuis le bronze vert jusqu'à la jaunisse nègre, et des têtes de femmes, où la maladie de foie semble avoir développé une répugnante pilosité. Là dedans, une jeune chlorotique à marier, assidue aux sources ferrugineuses de Mesdames, un bubon en deuil, dont la mère, dans sa grossesse, semble avoir eu un regard d'une caricature idiote de Grandville: Puis deux Anglais, deux Anglais du Palais-Royal: l'un, le neveu, capitaine aux Indes, à l'abominable tête d'artiste, à la barbe en queue de vache, au front de lézard, à la raie médiane d'un modèle pour Jésus-Christ, et se livrant tout le temps à des calembours internationaux. L'oncle, lui! ressemble à un commodore joué par Odry, avec ses cheveux et ses favoris lui mangeant la figure à la façon de deux perruques, avec ses yeux de taupe, ses cravates de Mazulipatam; et les bijouteries qui le sillonnent, en serpentant, font de lui comme le Laocoon des chaînes de montre.

Nos yeux, au milieu de tout ce monde, ne se reposent et ne se consolent que sur une famille espagnole au grand complet: la grand'mère, la mère et trois petites filles. La grand'mère, l'aïeule avec ses cheveux gris, la ligne de blancheur de sa collerette, l'engoncement solennel dans le satin noir de sa robe montante, sa carnation ressemblant à une ébauche grasse et beurrée, de Vélasquez, en sa coloration violette aux glacis argentins. Et elle semble entourée des petites infantes du maître, assises à côté d'elle, de ces petites _senoritas_, la raie de côté, les cheveux piqués du rouge d'un ruban ou d'une fleur de grenadier, le sourcil tressaillant, le front bossué, le teint chaudement pâle avec la tache de fard de leurs joues, un vermillonnement à la Goya.--Je les voyais tout à l'heure dans le jardin, les petites senoritas, vives comme le vif-argent, et déjà jambées de mollets de danseuses, petites-filles des fameuses saltatrices gaditanes.

Et autour de ce monde de tous visages et de toutes langues, tournent les trois automates du service, la maîtresse d'hôtel, une Auvergnate à mine de misère, montrant sur elle la désolation d'une porteuse d'eau qui a renversé ses seaux, un petit domestique moyenâgeux, un espèce de varlet drolatique, arrivé tout ahuri de la charrue, les cheveux en essuie-plume, et la bouche riante montrant des dents en scie, enfin une pauvre petite bonne, au cou maigre de poitrinaire, aux omoplates perçant sa robe étroite, aux lobes d'yeux des prières d'Overbeck, marchant éternellement sur des pieds, comme morts de fatigue.

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--Quelle misère de rouleuse, sous le costume de la chanteuse ambulante: un chapeau de paille noir avec un coquelicot, un canezou marron, une jupe violette à carreaux, troussée sur un jupon noir, et la bretelle de sa guitare sur l'épaule. Elle a la figure grise des pauvres. Et une voix, sortant de cette guenille, une voix d'un voyou qui muse, chante:

C'est la vérité pure, Vous qu'avez bon cœur, Plaignez une créature, Q'az-évu des malheurs!

Et la créature crache.

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--Un chalet d'opéra-comique et de vaudeville, sur le balcon duquel on s'attend toujours à voir des groupes chanter une ronde, comme au théâtre, en levant au ciel des flûtes de Champagne; un jardin qui n'est presque qu'une salle à manger en treillage, avec des médaillons de célébrités en terre cuite, fouillés par Garrier-Belleuse: c'est le chalet de l'administrateur des eaux, C..., une maison dont on tourne sans cesse le bouton de cuivre, maison toujours mangeante, chantante, recueillant au passage toutes les notoriétés, et toutes les voix jeunes et vieilles: hier les frères Lionnet, aujourd'hui le vieux Tamburini!

Un type, ce C..., l'administrateur moderne, le créateur du jour, l'Haussmann d'ici. Tout dans la main: les eaux, les bains, l'exploitation de toutes les sources du Casino, le théâtre, les concerts, l'imprimerie et le journal, et un monde d'ouvriers, depuis les maçons jusqu'aux cartonniers des boîtes de pastilles, un monde de six cents manœuvres, hommes et femmes. Les paysans l'appellent Napoléon IV.