Journal Des Goncourt Troisieme Volume Memoires De La Vie Litter

Chapter 7

Chapter 73,752 wordsPublic domain

Ce soir, un inoubliable tableau à l'hôpital des Pellegrini. Sur des bancs, des files de paysans sauvages, de vrais pouilleux, un bec de gaz, au-dessus de leurs têtes dans l'ombre, qui ne montre de blanc que le col de leurs chemises ouvertes,--et leur dépiotant les bas, et leur lavant les pieds dans un baquet, des confrères de la Trinité, des pèlerins en rouge à rabats, et à tabliers blancs, avec des serviettes sous le bras, à l'instar des garçons de café,--des confrères qui sont des cardinaux, des princes, de jeunes gentilshommes, dont on voit les bottes vernies sous la robe du servant, et que leurs voitures attendent sur la place.

Et quand ces immondes pieds sont lavés et essuyés, les confrères, les approchant de leur bouche, les baisent à deux places.

Une certaine émotion devant cet impitoyable rappel à l'égalité. Au fond une grande source d'humanité que cette religion catholique, et je m'irrite de voir des intelligences et des esprits se mettre à genoux devant la religion sans entrailles de l'antiquité. Tout le tendre, tout le sensitif, tout le beau ému du moderne, vient du Christ.

* * * * *

_21 avril_.--Les dernières paroles de la bénédiction du pape flottaient encore dans l'écho de l'air, alors que trois femmes--c'est le premier spectacle qui m'est donné--trois femmes cherchent à s'arracher des morceaux de visage, au milieu de la joie d'hommes riant et se frottant les mains.

Ce peuple-là, même sur les marches de Saint-Pierre, descend toujours de son cirque.

* * * * *

_23 avril_.---Je dînais hier à l'ambassade, à côté d'une jeune femme, la femme de l'envoyé des États-Unis à Bruxelles, une Américaine, et voyant à l'œuvre cette grâce libre et conquérante, ce diable au corps d'une jeune race, cette virtualité de la coquetterie qui garde le charme et la domination de la _flirtation_ chez ces jeunes filles devenues des épouses, et me rappelant d'autre part l'activité et l'_entrance_ de certains Américains de Paris, je me disais que ces hommes et ces femmes semblaient destinés à devenir les futurs conquérants du monde.

--Plus on va, plus on voit que, dans ce monde, rien ne se traite sérieusement que les choses légères, et légèrement que les choses sérieuses.

* * * * *

--MUSEO VATICANO.

Parmi les statues d'hommes nus, un certain rentrant des reins qui n'existe, dans les temps modernes, que chez les gymnastes et les faiseurs de tours.

Un des caractères de la beauté de l'œil dans les statues grecques--caractère que je n'ai vu indiquer nulle part--c'est la retraite de la paupière inférieure, en sorte que si on regarde un œil de profil, il se dessine en une ligne complètement fuyante, tandis que dans les bustes romains, et cela est très marqué dans la sculpture médiocre, la paupière supérieure est sur la même ligne que l'inférieure.

Une beauté, dans la beauté grecque, une beauté que les poètes nous montrent appréciée, c'est la forme et la délicatesse des joues, le masque osseux de la figure devait être singulièrement resserré, amenuisé aux pommettes. Ce n'est pas la tête romaine, qu'enfle déjà la saillie des arcades zygomatiques, qui a tout son développement dans les têtes barbares.

N° 66. Tête présumée de Sylla. Une tête ayant le type de l'acteur Provost. Un vieillard, le front raviné de rides, l'œil sans prunelle dans le creux d'un orbite froncé de patte d'oie, la chair lasse et débridée du vieil âge dans les joues, la bouche avec son hiatus de côté, entr'ouverte par l'édentement, un coin baissé, un coin relevé, et respirant une ironique et intelligente amertume; rien d'admirable comme les flottants modelages du dessous du menton, et les deux belles cordes faisant la fourchette du cou.

Et quoi de plus artiste dans cette tête, aux dessous et aux plans précieusement modelés, que ces coups de ciseau qui ont gardé la rudesse de l'ébauche, et griffent cette tête des fortes rayures de la vie et des années? Il y a dans cette tête des parties, ainsi que dans la fuite des joues, dans l'oreille, qui laissent voir sous le _rocheux_ du travail, et dans le gros grain du marbre, comme le lâché d'un dessin de génie. Singulière et rare union de la beauté de la sculpture grecque avec le réalisme de la sculpture romaine.

Une statue, grande comme deux fois un homme, une statue de bronze doré, à la dorure épaisse comme un sequin rongé de vert de-gris par les siècles, une statue qui semble un corps de géant dans la damasquinure d'une armure d'or,--c'est l'Hercule nouvellement trouvé. Un morceau de splendeur que le jour caresse avec joie, et qui se lève dans sa grande niche, comme l'échantillon rayonnant de la richesse et du luxe du Temple antique.

César Auguste. Les cheveux versés sur le front comme des gerbes. Une tête où, dans la solide construction de l'ancienne tête romaine, il y a comme le poids pesant de la pensée. Une matérialité méditative. La sévère et profonde beauté des yeux, qu'on sent plutôt qu'on ne perçoit dans leur cernure d'ombre. Dans le bas de la figure, autour de la bouche, comme un tourment apaisé et un travail de haut souci. La cuirasse toute chargée d'histoire et d'allégories, bardant l'empereur de bas-reliefs, dont la saillie d'art rappelle le casque du centurion de Pompéi, et dont les couleurs effacées, délavées, font songer au rose pâle des vieux ivoires. Et le grand et tranquille retroussement de draperie porté sur le bras droit, dont la main tient le sceptre du monde,--un manche à balai pour l'heure.--Apparition de grandeur et de majesté de l'humanité. C'est comme un Dieu mélancolique du commandement.

--Ici je le reconnais et je le proclame,--ce que j'ai toujours reconnu du reste dans mes discussions avec Saint-Victor:--la supériorité écrasante de la sculpture grecque. Pour la peinture je ne sais pas; ç'a peut-être été un très grand art. Mais la peinture n'est pas le dessin, la peinture est avant tout de la couleur, et je ne la vois que dans les pays de brouillards froids ou chauds, dans les pays où un certain prismatique monte de l'eau dans l'air, en Hollande ou à Venise. Elle ne m'apparaît pas dans le clair éther de la Grèce, pas plus que dans le bleu clair de l'Ombrie.

Au Musée Égyptien. L'élégance de la petite nature d'Egypte et le suave enveloppement des formes. Des figures qui ont l'air de sortir d'un suaire de basalte, qui les moule d'un jet coulant et sans pli.

* * * * *

_25 avril_.--Ce jour-ci, j'ai été porter une lettre de Charles Blanc à Chenavard, dans une maison du Transtévère, une habitation de peuple.

Chenavard, une belle tête de philosophe antique empreinte de la tristesse des vieux artistes aux ambitions écroulées. Une voix éteinte, strangulée comme par l'extinction d'une parole usée et répandue depuis quarante ans. Un grand causeur, comme on me l'avait dit, remuant les idées par le haut, avec un flux qui va toujours.... Il me dit qu'il a l'habitude de sortir à quatre heures, et me donne rendez-vous pour une de ces promenades péripatéticiennes à la Poussin, à travers la vieille Rome.

Aujourd'hui, je me rends chez lui. Je l'entrevois en chemise, se levant de sa sieste. Et il arrive presque aussitôt, accompagné de l'ami chez lequel il demeure, un vieux Français, échoué à Rome depuis 1826, marié à une grosse femme qui nous a ouvert, et qui me semble avoir eu sa carrière d'artiste, sa patrie, sa langue, enfin tout, dévoré par cette femme.

Nous allons, nous marchons, nous cognant à des morceaux de forum, pendant que Chenavard nous expose des théories de découragement et d'écrasement de l'art sous son passé, son victorieux passé, comparé à son triste présent.... Et de cette promenade, de cette causerie, de la société de ces deux vieillards, de ces ruines de rêves que sont ces deux hommes: l'un qui songea à être le rénovateur de l'art contemporain, l'autre qui eut l'ambition d'être peintre en 1820, et dont je ne sais pas le nom, j'emporte une mélancolie plus noire que la mélancolie de ce grand passé, enterré dans le champ Palatin, où nous avons erré.

* * * * *

--Se jeter, en se levant, dans l'étude courante et _passegiante_ de quelque église, de quelque ruine, déjeuner sur une table boiteuse du café _Greco_, dans l'ombre de son chez soi, fumer des cigares en écrivant des notes, devant un bouquet de roses blanches au cœur de soufre; puis, vers quatre ou cinq heures, faire une promenade, en voiture, dans les environs de Rome: c'est là notre vie de tous les jours.

--Choses et gens: tout est ici, un peu comme l'odeur de la rue de Rome, où l'on ne sait pas trop ce que l'on sent, si c'est la m... ou la fleur d'oranger.

* * * * *

_1er mai_.--Le Torse du Vatican entame un peu l'admiration qu'on apporte de France au Moïse de Michel-Ange. On est frappé dans cet effort de la force, d'une _rondeur ronflante_ qui n'existe jamais dans la sculpture antique, dans la chair de marbre d'Apollonius. Les veines en racines, sillonnant les bras, un malheureux emprunt à la très médiocre sculpture dramatique du Laocoon. L'œil aux beaux temps de la Grèce, si bellement et si majestueusement s'enfermant, et se reculant dans de l'ombre, a dans le Moïse, la petite et misérable indication de la prunelle.

Enfin devant toute cette robustesse de l'œuvre molle et soufflée, un esprit indépendant arrive à se demander quand il compare le Moïse au Torse, si Michel-Ange n'est pas, dans le grossissement du muscle, et dans la recherche de la tourmente de la force physique, un décadent aussi corrompu que l'est Boucher, en sa recherche de la grâce.

* * * * *

_3 mai_.--Ici, au bout de quelque temps, la poétique de la vie amène chez un Français un revenez-y au _parisianisme_. Et il se surprend, à l'heure du crépuscule, dans le _Corso_, à mâchonner, à se répéter quelque énorme mot cynique à la Grassot ou à la Lagier, comme pour se rendre l'odeur saine du ruisseau de Paris.

* * * * *

La beauté du sang ne se fait que dans la prodigalité de la procréation humaine. Il n'y a que les races, que les peuples, que les quartiers de ville ne _malthusianisant_ pas, qui jettent dans le flot de la fécondité naturelle, de beaux enfants.

* * * * *

La grande question moderne--et aujourd'hui dominant tout, et menaçante--c'est ce grand antagonisme du Latin et du Germain: ce dernier devant dévorer le premier. Et cependant, prenez, dans le tas de ces deux humanités, un échantillon de chacune, l'intelligence personnelle sera presque toujours du côté du Latin, de l'Italien par exemple. Mais cette intelligence n'est-elle pas semblable au soleil purement artiste de Rome, qui ne fait que des fleurs et pas de légumes?

* * * * *

Je suis frappé combien le caractère du Français se dénationalise à l'étranger, et combien vite et naturellement le pays qu'il habite, déteint sur lui et jusqu'au fond de son être. En France l'étranger se frotte à la France; il ne s'y noie jamais.

* * * * *

Tout ce qui est beau en Italie: la femme, le ciel, le pays, est crûment, brutalement, matériellement beau. La beauté de la femme est la beauté d'un bel animal. L'horizon est solide. Le paysage est sans vapeur et sans rêve.

L'au-delà nuageux de toutes les choses du Nord n'existe pas ici.

* * * * *

_4 mai_.--La _Transfiguration_ de Raphaël. La plus désagréable impression de papier mal peint, que puisse donner la peinture à l'œil d'un peintre coloriste. Impossible de voir--quand on voit--un désaccord, une discorde plus criarde, de tons vilainement bleus, jaunes, rouges et verts--un vert surtout, un vert de serge abominable; et tous ces tons associés dans des contrariétés hurlantes, relevées de lumières zinguées toujours en dehors de la tonalité de l'étoffe, et éclairant du violet avec des glacis jaunes et du vert avec des glacis blancs.

Mais ne nous appesantissons pas sur la misère du coloriste, étudions ce chef-d'œuvre du dessin et de la composition, le _Sursum corda_ du christianisme. Un Christ qui est un _frater_ commun, sanguin et rose, peint, ainsi que disent les scoliastes du tableau, peint de couleurs pour le jour de l'autre vie,--montant pesamment au ciel, au bout de pieds de modèle; un Moïse et un Élie s'enlevant, en sa compagnie, avec des poings sur la hanche de danseurs, et rien là, d'une fulguration, d'un rayonnement, d'une gloire, avec lesquels les moins imaginatifs des peintres essayent de faire le ciel des bienheureux. Là dessous le Thabor, une colline ronde comme un dessus de pâté, où sont aplatis, et comme désossés, trois apôtres-marionnettes, de vraies caricatures de l'ahurissement; puis en bas une incompréhensible mêlée d'académies, de têtes d'expression à copier dans les collèges, de bras aux brandissements tels qu'on les voit dans les tragédies de Saint-Charlemagne, d'yeux, où un professeur bien appliqué semble avoir mis le trait de force dans le point visuel.

Dans tout cela, pas un atome du sentiment, qui, chez Simon Memmi, Filipo Lippi, Boticelli, Pietro di Cosima, enfin chez les plus petits primitifs, donnèrent à ces scènes, l'expression d'émotion recueillie, presque de componction, enfin de cette sainte placidité dans l'étonnement, _angélisant_, pour ainsi dire, les yeux de ceux qui assistent à un miracle. Chez Raphaël la résurrection est purement académique, le paganisme y passe partout, y éclate au premier plan, dans cette femme, un morceau de statue antique, en cet agenouillement de païenne à laquelle l'Évangile n'a jamais parlé, etc., etc., etc.

Cela chrétien! je ne connais pas de tableau défigurant le christianisme par une plus grosse image matérielle, et je ne connais pas de toile l'ayant représenté dans une prose plus commune, dans un beau plus vulgaire.

--Au fond, l'infériorité de la race italienne, je l'ai cherchée longtemps et je la trouve aujourd'hui: c'est, de n'avoir pas de nerfs. On le perçoit dans une bien petite chose, l'absence de toute impatience pour la lenteur de tout ce qui se fait ici.

* * * * *

_6 mai_.--Penser qu'il n'y a jamais eu un paysagiste--et personne ne l'a remarqué--un paysagiste depuis le Poussin et Claude Lorrain jusqu'à ce triste Benouville, qui ait eu l'idée de rendre les deux plus frappants, les deux plus visibles caractères de cette campagne romaine; la spécialité du bleu du ciel et le vert-de-gris particulier de la verdure du chêne-liège et de l'olivier.

* * * * *

Au Vatican. Le Torse, le seul morceau d'art au monde gui nous ait donné la sensation complète et absolue du chef-d'œuvre. Pour nous, c'est au-dessus de tout, à vingt mille pieds au-dessus de la Vénus de Milo. Il nous confirme dans cette idée, déjà instinctive en nous, que le suprême Beau est la représentation de génie exacte de la Nature, que l'Idéal qu'ont cherché à introduire dans l'art, les talents inférieurs et incapables d'atteindre à cette représentation, est toujours au-dessous du vrai. Oui, c'est le sublime divin de l'art que ce Torse qui tire sa beauté de la représentation vivante de la vie, avec ce morceau de poitrine qui respire, ces muscles en travail, ces entrailles palpitantes dans ce ventre qui digère:--car c'est sa beauté de digérer contrairement à l'assertion de cet imbécile de Winckelmann qui croit relever et exhausser ce chef-d'œuvre, en disant qu'il ne digère pas.

Le découragement tombe de là sur tout ce qu'on a vu, comme un écrasement. C'est l'œuvre unique sortie d'une main d'homme, au delà de laquelle on ne rêve rien.

* * * * *

_17 mai_.--A bord de l'_Hermus_. Sur ma couchette, après avoir lu du Joubert. Des pensées si fines, qu'elles ressemblent à des ailes d'insectes disséquées. En somme Joubert est le La Bruyère du filigrane.

* * * * *

_18 mai_.--Marseille, c'est encore de l'Italie. Sur une affiche de pédicure se voit une apparition de la Vierge. Ce midi de notre France: de l'Italie ratée.

* * * * *

_Dimanche 19 mai_.--L'Italie finit par donner la nostalgie du ciel gris. La pluie en revenant semble une patrie... Paris encore une fois.

* * * * *

_Vendredi 24 mai_.--Théophile Gautier, qui est dans ce moment _maestro di casa_, nous présente à la Païva, en son légendaire hôtel des Champs-Élysées. Un vieille courtisane peinte et plâtrée, l'aspect d'une actrice de province, avec un sourire et des cheveux faux.

On prend le thé dans la salle à manger, qui, en dépit de tout son luxe et de la surcharge de son mauvais goût renaissance, en dépit des sommes ridicules qu'ont coûté ses marbres, ses boiseries, ses peintures, ses émaux, et la ciselure de ces candélabres d'argent massif venant des mines du Prussien entreteneur se trouvant là, n'est au fond qu'un riche cabinet de restaurant, un salon des Provençaux pour millionnaires.

Là dedans, une conversation de gens gênés comme dans du faux monde et qui se traîne. Gautier, malgré son imperturbabilité, ne trouve pas dans cette maison son équilibre. Turgan, que nous voyons là, pour la première fois, cherche laborieusement des effets. Saint-Victor froisse et pétrit son chapeau pour trouver des phrases. Et on sent tomber sur cette table magnifique, éclairée de l'incendie des lustres, le froid spécial aux maisons de filles jouant la femme du monde, ce froid composé d'ennui et de malaise, qui glace, dans les palais de la prostitution et les Louvres de la putinerie, le naturel et l'esprit des gens qui passent.

Et cela est d'autant plus marqué que le monsieur est un personnage allemand, muet et bellâtre, un gandin de la Borussie, dominant la fête de sa raie au milieu de la tête, et d'un sourire diplomatique, et que la femme, au milieu de son effort de grâce, a je ne sais quoi d'inquiétant d'une femme d'affaire en sa personne, avec des absorptions et des absences, où on dirait que son attention vous quitte pour aller aux deux petits cabinets de sa chambre: qui sont des coffres-forts de pierres précieuses,--et qu'on croit deviner en la terrible implacabilité de son visage de blonde, un passé qui fait peur.

* * * * *

_27 mai_.--Nous sommes dans une grande pièce au-dessus de l'_okel_ de l'exposition égyptienne. Par les dentelles de bois des moucharaby, le soleil entre dans la salle et découpe des rosaces lumineuses au-dessus des boîtes de momies et des sarcophages, sur lesquels sont piqués avec une épingle des morceaux de papier, où sont inscrits, en leurs noms d'Égypte, la ligne paternelle et maternelle de ces morts et de ces mortes. Tout autour, sur des rayons de bois blanc, des têtes séchées, des crânes ficelés avec des morceaux de chiffon; des crânes de toute couleur, les uns verts de la patine du bronze, d'autres, sous le soleil, tout suintants de bitume et de naphte; d'autres noirs avec de petits morceaux carrés de feuilles d'or plaqués dessus, d'autres avec les belles pâleurs d'ivoire des vieux os et les grands creux d'ombre du vide des yeux. Et dans le tas, au milieu des fronts fuyants, un front renflé de pensée et de sagesse, noblement socratique, et à côté, une tête de femme toute décharnée, et qu'on rêve avoir été belle, coiffée de la luxuriance d'une chevelure roussie et carminée ainsi que tous les cheveux que l'on voit, et dont la grosse natte, à demi émiettée, lui aveugle les yeux.

En travers, jetée sur une table, la momie qu'on va _débandeletter_. Tout autour des redingotes décorées. Et l'on commence l'interminable déroulement de la toile emmaillotant le paquet raide. C'est une femme qui a vécu,--il y a deux mille quatre cents ans,--et ce redoutable et si lointain passé d'un être, dont nos regards commencent à tâtonner la forme, et dont on va violer l'infini sommeil, semble mettre, en la salle, en la curiosité historique qui est là, je ne sais quoi de religieux dans l'avidité de voir.

On déroule, on déroule toujours, toujours, toujours, sans que l'empaquetage semble diminuer, sans qu'on sente, pour ainsi dire, s'approcher du corps. Le lin paraît renaître et menace de ne jamais finir, sous les mains des aides qui le déroulent interminablement. Un moment, pour aller plus vite et pour dépêcher l'éternel dépiotage, on la pose sur ses pieds, qui cognent comme des pieds au bout de jambes de bois, et l'on voit tournoyer, pirouetter, valser épouvantablement, entre les bras hâtés des aides, ce paquet qui se tient debout: la Mort dans un ballot.

On la recouche et on déroule encore. Les mètres de toile s'entassent, montent en montagnes, couvrent la table de ce linge, au joli ton de safran rouillé, d'une toile qui n'a pas été blanchie, et des senteurs étranges se lèvent, des émanations chaudes et poivrées d'aromates et de myrrhe funéraire: les odeurs de volupté noire du lit de la mort antique.

Enfin, sous le débandelettement, commence à s'esquisser un peu de la forme humaine d'un corps. «Berthelot, Robin, voyez cela!» crie Mariette,--et d'un canif qui fouille l'aisselle, il fait sortir quelque chose qu'on se passe et qui semble une fleur qui a senti bon: un petit bouquet planté par l'Égypte sous le moite du bras de ses mortes.

Les dernières bandes sont arrachées, la toile est à son dernier bout, et voilà un morceau de chair, il est tout noir, et fait presque un étonnement, tant on s'attendait, sous ce linge si bien conservé, à trouver la vie de la mort et l'éternité du cadavre gardée. Du Camp s'est précipité avec une sorte de frénésie nerveuse au dépouillement du cou et de la tête. Tout à coup, dans le noir du bitume figé au bas du cou, reluit un peu d'or. «Un collier! crie quelqu'un. Et avec un ciseau, dans le pierreux de la chair, Du Camp fait sauter une petite plaque en or, portant une inscription écrite au calame, et découpée en forme d'épervier. Puis on détache encore un tout petit _Horus_ et un gros scarabée vert. Mariette, qui s'est emparé de la petite plaque d'or, dit que c'est une prière de cette femme, pour la réunion de son cœur et de ses entrailles à son corps, au Jour éternel.

Les pinces, les couteaux enfiévrés descendent le long de ce corps desséché, qui sonne le cartonnage, dénudent cette poitrine et ce ventre aplatis, déformés, insexuels, sillonnés dans leur noirceur de taches rouges d'un sang cuit; ils dépouillent ses bras collés au corps, ses mains, qu'un mouvement ankylosé de pudeur, le mouvement même de la Vénus de Médicis, abaisse sur le pubis avec ses doigts aux ongles dorés.

Une dernière bande, arrachée de la figure, découvre soudainement un œil d'émail, où la prunelle a coulé dans le blanc, un œil à la fois vivant et malade, et qui fait un peu peur. Et le nez apparaît camard, brisé et bouché par l'embaumement, et le sourire d'une feuille d'or se montre sur les lèvres de la petite tête, au crâne de laquelle s'effiloquent des cheveux courts, qu'on dirait avoir encore la mouillure et la suée de l'agonie.

Elle était là cette femme ayant vécu, il y a deux mille quatre cents ans, elle était là, étalée sur la table, frappée, souffletée du jour, toute sa pudeur à la lumière et aux regards de tous. On causait, on riait, on fumait. Pauvre cadavre profané, si bien enterré et voilé, et qui devait si parfaitement se croire sûr du repos et du secret de l'inviolabilité éternelle, et que le hasard d'une fouille jetait là, comme une crevée de notre temps, sur une table d'amphithéâtre, sans que personne, autre que nous deux, en ressentît une profonde mélancolie.