Journal Des Goncourt Troisieme Volume Memoires De La Vie Litter

Chapter 5

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«... Quant à M. Demidoff, il ne voulait pas même prononcer son nom et ne l'a jamais prononcé. Il tombait chez nous à des dîners, sans gardes, sans escorte, des dîners terribles où il ne le regardait même pas... Enfin un jour arriva où l'Empereur me dit: «Pourquoi ne me faites-vous pas vos confidences «ce soir?» Et comme je ne voulais pas parler, il ajouta: «Quand vous aurez besoin de moi, vous me trouverez toujours, adressez-vous directement à moi par le comte Orloff.»

La princesse laisse glisser tout ça d'elle, mot par mot, rêveusement, au milieu de silences où il semble que vont s'arrêter ses confessions, touchant d'une main distraite des choses sur la table, laissant tomber et errer ses yeux sur le tapis. En causant, elle a oublié l'heure, elle qui se couche de bonne heure, et soudain elle s'étonne de voir qu'il est minuit un quart.

Ah l'histoire! l'histoire! Je pensais au terrible portrait du czar que m'a fait Hertzen. Et peut-être que les deux portraits sont vrais.

* * * * *

_17 octobre_.--La princesse a la tête en l'air. Elle n'a pas dormi. Elle veut faire un jardin d'hiver. On pose des piquets. Et, allant et venant, elle nous raconte la création successive de cette propriété; les 18 arpents primitifs devenus 82 arpents, l'acquisition de Catinat, les 9 arpents à conquérir pour la _carrer_.

Nous la retrouvons dans la vérandah, assise devant un petit bureau, la tête appuyée sur la main, regardant amoureusement une chose que nous ne voyons pas d'abord. Il y a près d'elle un gros homme en frac, gilet, pantalon noirs, les mains gantées de blanc, trois mèches rameneuses collées et plaquées sur une énorme loupe, de gros yeux bleus de faïence, deux lippes pour lèvres, une respiration de soufflet, des favoris buissonneux, des traits stupides et béats. C'est le Hollandais Gika, le marchand de perles, et ce sont des colliers, des unions, des fils aux éclairs argentés, des perles grosses comme des noisettes, deux boutons de 14000, une perle de 21000 francs, tout un doux et laiteux ruissellement qu'il remue sous les yeux de la princesse, dont les perles sont la passion, et qui succombe et finit par se donner une perle de 8000 francs.

Ce soir la princesse nous fait des adieux affectueux, ajoutant avec un aimable sourire qu'elle nous aime beaucoup, quoique nous la contredisions toujours.

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_Lundi 22 octobre_.--Dîner Magny.

Tout de suite aujourd'hui la conversation s'élève aux hypothèses de la population des planètes. Comme un ballon à demi gonflé, la conversation tâtonne l'infini, et de l'infini est amenée naturellement à Dieu. Les formules pleuvent pour le définir. Contre nous, plastiques et latins, qui ne concevons Dieu, s'il existe, que comme un vieillard à figure humaine, un bon Dieu à la Michel-Ange avec une grande barbe, Taine, Renan, Berthelot, opposent des définitions hegeliennes, montrant Dieu dans une diffusion immense et vague, dont les mondes ne seraient que des globules, des atomes.

Et Renan, l'imaginative échauffée, et cherchant l'esquisse colorée d'un tout vivant, après de profondes fouilles dans son cerveau, et à la suite d'un long silence prometteur d'un accouchement de génie; Renan, le plus sérieusement et le plus religieusement du monde, arrive à comparer, devant la table béante son Dieu à lui... deviner à quoi... à une huître et à son existence végétative... Oh! une huître très grand modèle.

Sur la comparaison, la table part d'un énorme éclat de rire, auquel, après un moment de stupéfaction de ce qu'il a été amené à dire, Renan s'associe gentiment au rire général.

Je ne sais si c'est ce rire homérique qui fait penser à Homère, en tout cas Homère est sur le tapis. Alors chez tous ces destructeurs de foi, ces démolisseurs de Dieu, éclate une dégoûtante latrie. Tous ces critiques s'écrient d'une seule voix qu'il y a eu un temps, un pays, une œuvre au commencement de l'humanité, où tout a été divinisé, et au-dessus de toute discussion et même de tout examen.

Et les voilà à se pâmer sur les mots.

--Des oiseaux aux longues queues! crie Taine avec enthousiasme.

--La mer invendangeable, la mer où il n'y a pas de raisin, est-ce assez beau? fait de sa petite voix qui s'enfle, Saint-Beuve.

--Au fait, vous savez, ça n'a aucun sens, jette Renan, il y a une société d'Allemands qui a trouvé un autre sens.

--Et c'est? interroge Sainte-Beuve.

--Je ne me rappelle plus, dit Renan, mais c'est admirable.

--Eh bien! qu'en dites-vous, là-bas, nous lance Taine, vous qui avez écrit que l'antiquité avait été faite pour être le pain des professeurs?

Je ne voulais pas parler, parce que je ne me souciais pas que la scène d'un récent dîner recommençât, mais un peu asticoté par les uns et par les autres, je pris la voix la plus douce pour affirmer que j'avais plus de plaisir à lire Hugo qu'Homère, essayant cette fois de parer les foudres de Saint-Victor avec le nom d'Hugo.

A ce blasphème Saint-Victor, devenu positivement fou furieux, se remet à hurler avec sa voix de zinc et ses cris d'aliénés, que c'est trop fort, que c'est impossible à entendre, que nous insultons la religion de tous les gens intelligents.

Je commence à répondre que c'est bien singulier, qu'à une table où on admet la discussion de toute chose au monde, je n'aie pas le droit de dire mon opinion sur Homère.

Saint-Victor crie et s'emporte. Alors je me mets à crier et à m'emporter plus fort que lui, avec tout le soulèvement des nerfs que je commence à éprouver pour cet homme de talent, mais sans opinion à lui, et toujours l'humble serviteur d'une opinion consacrée, et dont la voix baisse et dont la colère prend des tons pleurards, quand il rencontre un caractère qui montre les dents.

Sainte-Beuve, fort ému de la querelle, me fait venir auprès de lui, essaye de me calmer, en me promenant la main sur le bras, et tâche de tout raccommoder, en proposant d'un côté à mes adversaires, de fonder un club d'_homériques_, pendant qu'il me frictionne de l'autre côté... Tout peu à peu s'éteint, et Saint-Victor en s'en allant me tend la main... J'aurais voulu qu'il ne me la tendît pas.

C'est une amitié qui nous pèse, et dans laquelle se débattent douloureusement des sympathies littéraires et le souvenir de services reçus, avec les blessures faites à notre affection par la butorderie et l'intolérance du lettré et de l'homme.

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_27 octobre_.--Répétition de la CONJURATION D'AMBOISE. Au fond Bouilhet est un élève de Casimir Delavigne, Victor Séjour et Hugo. Ça ne fait rien: c'est un garçon travaillant honorablement et qui s'applique. Je dirai que c'est très bien, autant que je puis dire une chose que je ne pense pas.

_28 octobre_.--Flaubert présente aujourd'hui Bouilhet chez la princesse. Je ne sais quelle malencontreuse inspiration a eue le poète à déjeuner. Mais il sent comme tout un omnibus du Midi. Nieuwerkerke remonte épouvanté, disant: «Il y a en bas un auteur qui sent l'ail!»

* * * * *

_29 octobre_.--Nous soupons au sortir de la première représentation de la CONJURATION D'AMBOISE, avec Bouilhet, Flaubert, la comtesse d'Osmoy. A deux heures d'Osmoy arrive. Il vient de battre pour le succès de son ami tous les cafés Tabourey du quartier Latin, ayant laissé, je ne sais où, Monselet un peu éméché, et qui en est à son second souper, et compte bien ne pas s'en tenir là.

Dans ce souper après un succès, après une ovation, ce qui nous frappe, nous si friands de ces joies fiévreuses, et qui reviendrons à ce damné théâtre: c'est le creux de ce bonheur.

Le triomphateur est d'abord éreinté, il tombe de fatigue et d'accablement, il est tout au bout de ses émotions et de ses sensations nerveuses, et, pour ainsi dire, trop usé pour jouir de sa réussite. Rien de l'épanouissement complet d'une franche félicité. On sent l'auteur traversé d'inquiétudes, de préoccupations. Tout l'empêche de goûter son présent. Il est à la représentation du lendemain, aux mauvaises chances qui peuvent survenir, au revirement qui peut se produire. Non, ce n'est pas l'applaudissement de tous qu'il a dans l'oreille et le cœur, non ce n'est pas l'acclamation universelle: c'est un on-dit, «que Girardin a blagué tout le temps», c'est le rapport de la maussaderie de la figure de tel critique; enfin tout ce qu'il peut se forger de mauvais, d'hostile, de perfide dans les feuilletons du lundi.

Nous étudions sur ce brave garçon, le sournois empoisonnement de la victoire au théâtre, et devant ce souper entre gens fourbus, cassés, brisés, sans verve, avouant qu'un succès ne vaut pas l'effort dépensé, et qu'il y a trop d'alliage dans la récompense, toutes sortes de mélancolies me viennent sur les revanches qui peuvent nous arriver.

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--Le chic actuel d'une femme est le mauvais genre distingué.

--Les pensées de Chamfort: c'est comme la condensation de la science du monde; l'élixir amer de l'expérience.

--Les bonheurs arrivent toujours trop tard dans la vie.

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_4 novembre_.--Bar-sur-Seine.

Me voici dans ma famille, famille où en dépit des 44 ans de mon frère et de mes 36 ans, on nous appelle _les enfants_. Une maison où mon frère vient passer ses vacances depuis 1833, et où je l'accompagne depuis l'âge de dix-huit ans.

C'est chez une cousine, un peu plus âgée que mon frère, et élevée avec lui. Pendant qu'il était à la pension Goubaux, rue Blanche, elle était à la pension Sauvan, rue de Clichy, et la _nourrice_ (l'ancienne nourrice d'Edmond), qui venait les chercher tous deux, les dimanches, et qui trouvait presque toujours Edmond en retenue, l'emmenait promener une ou deux heures, dans les terrains vagues de Montmartre, et lorsqu'elle rentrait et trouvait notre père furieux du retard du déjeuner, elle disait: «C'est Mademoiselle qui ne finit pas de s'habiller!» et ma cousine avait la gentillesse de ne pas la démentir.

Son mari est un grand propriétaire terrien, qui depuis des années nous promène, avec toutes sortes de complaisances et de la bonne gaîté, à travers ses bois, ses champs, ses fermes.

Ma cousine a une fille, une Parisienne très élégante, et qui a la réputation d'être une des femmes de la capitale qui se mettent le mieux, puis, un garçonnet que j'aime de tout mon cœur, mais un type complet de ce temps, un garçon qui blague tout, avec des facéties du Palais-Royal... Ah! celui-là n'a pas la vénération, fichtre! Il jette son chapeau dans les portraits de nos vieux parents et fait des bosses aux toiles de nos ancêtres. _A Chaillot_... _Va t'asseoir_... tout le répertoire de Thérésa, toutes les cascades des Bouffes, les rengaines et les refrains du bas théâtre de nos jours, lui sortent de la bouche.

Ce soir il a empoigné l'antiquité, et blasphémé toutes ses études. La Grèce, oïe oh oïe! un Bicêtre... Alexandre, un épateur!... Christophe Colomb, il a été devant lui, j'en ferais autant... Annibal, la bonne charge, Annibal qui a coupé les Alpes avec du vinaigre... _aceto_, je me rappelle... Des bêtises, quoi!

Voilà les scepticismes et les ironies, avec lesquels on sort aujourd'hui du collège... eh! mon Dieu, cela fera peut-être, un jour, de la vérité et de la philosophie de l'histoire.

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--Les bâtards de gentilshommes et d'abbés qui vivent encore en province, sont tous braconniers. Il semble qu'ils aient hérité d'un sang de chasseur et de goûts de grands seigneurs.

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--Autrefois la province ne lisait pas, et n'avait nulle opinion sur les faiseurs de livres et sur les livres.

Aujourd'hui elle ne lit pas plus, mais elle a des opinions littéraires, prises dans le bas des petits journaux. Un déplorable progrès!

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--Inquiétante silhouette, sur le crépuscule, à l'horizon d'un champ, que cet homme dressé, les deux mains et le menton sur un grand bâton, immobile et contemplateur, dans le temps sans heures et le commencement du songe des choses.

Ce paysan solitaire grandit pour moi et menace dans le ciel. Je vois derrière le berger, le pasteur et le sorcier, l'espion de l'étoile et le jeteur de sorts, un espèce de voleur diabolique des secrets de la nuit, l'évocateur des forces méchantes et noires de la nature,--et c'est comme un cercle de sabbat qui me semble tourner autour de lui, dans le frétillement de la queue de son chien.

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_24 novembre_.--A travers l'eau des ornières, la terre grasse, les mottes molles, les prés détrempés et gluants, nous sommes arrivés à LA BÉCASSIÈRE. De loin nous entendions une piaillerie: les gamins du village d'à côté, les petits rabatteurs, qui poussaient, en se jouant, des cris de sortie d'école, dans les arbres.

La maison du garde, une masure, une bâtisse de plâtre, rapiécée par place, et où apparaissent, comme des esquilles, les lattes sortant du mur. Sous l'auvent du toit de tuile, une grosse botte de haricots grippés qui sèchent. A l'intérieur, une chambre basse, où est percée une petite fenêtre à trois carreaux. Une cheminée à la plaque fendue par l'incendie des bourrées, et dans laquelle il y a un tube de fonte pour souffler le feu. Sur la cheminée, trois bouteilles d'encre vidées par les comptes et les chiffres des coupes de bois, une moitié de calebasse faisant une cuiller de sauvage, une écuelle brune pareille au pot à tisane de Marat. Dans une retraite du mur, _un moine_, l'ancienne bassinoire rustique, un boisseau, une bayonnette, une petite glace de foire avec des plumes de geai passées derrière, deux faucilles, une corne pour appeler dans le bois.

Au fond, au-dessus d'un lit moisi, un sabre de pompier, et un fusil à pierre au chien tout rouillé; sur une planche, au plafond, une fiole remplie d'eau-de-vie de _piéton_, des assiettes de ferme, une lanterne, et un morceau de savon de Marseille pendu à une ficelle.

Un antre, une tanière, où il fait bon de s'_ensauvager_ toute une journée.

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_25 novembre_.--Je me lève, j'ouvre la France... Gavarni mort... un coup de foudre... L'enterrement à l'heure où je lis cela... Et nous n'y serons pas, nous ne nous retrouverons pas derrière le cercueil de l'homme, que nous avons le plus aimé, le plus admiré... Nous ne le reverrons plus...

Toutes sortes d'idées, de souvenirs: la mélancolie de ses derniers jours, ses mains si maigres qu'on aurait dû mouler, la caresse de son œil, sa voix si tendre quand il nous appelait _ses petits_, ce quelque chose en lui d'un père pour nous.

Et je pense à cette première atteinte de la mort qui l'a touché à mon bras--ô ironie!--au sortir d'un bal de l'Opéra qu'il avait voulu revoir pour la dernière fois.

Je regrette tout ce que je n'ai pas sauvé de lui par une note... Oh! comme la mort vous fait voir que la vie est de l'histoire!

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_2 décembre_.--Tout un mois passé au vent, à l'air, à la pluie, à la gelée, les pieds dans la boue, la vie affluant au visage et nous bourdonnant aux tempes; et tantôt au bord de la rivière, allant à pas glissés derrière le balancement d'épaules d'un jeteur d'épervier; et tantôt fourrant les mains dans le sang tiède et la curée chaude d'un chevreuil:--un mois où nous tâchons de nous redonner de la santé bestiale de la campagne.

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_3 décembre_.--Nous partons de Bar-sur-Seine. Il y a à quitter une maison, où on a été paresseux et heureux, l'espèce d'effort qu'on éprouve à se lever d'un bon fauteuil; et puis au fond, on a toujours une certaine terreur de l'inconnu qui est dans la vie devant vous et auquel on va.

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_5 décembre_.--Nous avons la visite de Rops qui doit illustrer la LORETTE. Un bonhomme brun, les cheveux rebroussés et un peu crépus, de petites moustaches noires en forme de pinceaux, un foulard de soie blanche autour du cou, une tête où il y a du duelliste de Henri II et de l'Espagnol des Flandres. Une parole vive, ardente, précipitée, où l'accent flamand a mis un _ra_ vibrant.

Il nous parle de cet ahurissement que produisit sur lui, sortant de son pays, le harnachement, le travestissement, l'habillement presque fantastique de la Parisienne, qui lui apparut comme une femme d'une autre planète. Il nous parle longuement du moderne qu'il veut faire d'après nature, du caractère sinistre qu'il y trouve, de l'aspect presque macabre qu'il a rencontré chez une cocotte, du nom de Clara Blume, à un lever de jour à la suite d'une nuit de pelotage et de jeu:--un tableau qu'il veut peindre, et pour lequel il a fait quatre-vingts études d'après des filles.

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_6 décembre_.--Je passe chez Pierre Gavarni. Je lui trouve une douleur endormie et qui paraît rêver. «Il me semble, dit-il, que ce n'est pas arrivé... Je ne puis parler de lui au passé.»

Pierre me raconte qu'il est arrivé à quatre heures. Son père, à son arrivée, resta d'abord immobile. Puis, sous la pression de sa main, il lui dit d'une voix rude: «Ah! c'est toi, mon garçon.» Et comme s'il faisait sa dernière et suprême légende: «Eh bien! voilà mon caractère!» Pierre lui parla alors de changer de vie, quand il serait sur ses pattes et qu'il faudrait aller à ces pays de soleil dont il revenait: «Nous parlerons de cela, je ne te dis pas le contraire.»

Ce fut son dernier mot. Plus tard, comme son fils, le voyant horriblement couché, lui demandait s'il voulait qu'il le relevât dans son lit, il fit de l'index, sans parler, le geste qui lui était familier pour dire non, et ce fut son dernier geste. Il était mort à sept heures.

De là, je suis allé chez Forgues, qui nous peint l'horreur de cet enterrement: la maison en carton suintant l'eau; une porte qu'il ouvre et qu'on repousse sur lui, en disant: «On est à le mouler.» Il était midi moins dix. Les mouleurs en retard avaient dû courir, de commissaire de police en commissaire de police. Et, pour le raser, Veyne avait été obligé de prendre le rasoir du coiffeur, qui s'était trouvé mal. Dans le jardinet, une cinquantaine de personnes de bric et de broc, trempées, mouillées sous la pluie et les parapluies, et, entre leurs jambes, la course effarée d'un lapin devenu complètement fou.

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--Tout va au peuple et s'en va des rois, jusqu'à l'intérêt des livres qui descend des infortunes royales aux infortunes privées: de Priam à Birotteau.

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--... Ricord, ce soir, racontait à demi-voix, dans un salon, que Sainte-Beuve, un peu souffrant, ces jours-ci, d'une rétention, lui disait: «Mais, mon Dieu, quand j'étais petit, on ne m'a pas appris à pisser, moi!»

Sainte-Beuve a, comme cela, des mots enfantins, au milieu de tous les apports de l'expérience.

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_10 décembre_.--On étouffe dans la vie littéraire de ce qu'on ne peut dire ni écrire.

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--Ces jours-ci, nous avons eu à dîner Pouthier, qui nous confessait que tous les soirs, après avoir soufflé sa bougie, il soupirait comme une action de grâces à Dieu: «Comment! tu vis encore, petite canaille!» Il est toujours dans sa maison en construction de la rue de la Brèche-aux-Loups, dans une chambre où il a couché deux mois, avant que les fenêtres fussent posées et au-dessus de la bataille de chevaux de charroyeurs, qu'il entend appeler de ces noms effroyables: _Mord-la-nuit_ et _Bon-à-tuer_.

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_21 décembre_.--Tous ces jours-ci nous avons relu des imprimés de la Révolution pour une pièce que nous faisons sur l'époque. Notre pièce ne dira pas ce que nous sentons à relire cela; nous tâcherons d'y mettre le plus possible des sentiments d'impartialité qu'exige le théâtre.

Mais notre vraie et intime impression: c'est le dégoût, c'est le mépris. L'esprit, pour peu qu'on l'ait délicat, se soulève plus que le cœur contre ces pages, plus pleines encore d'inepties que de crimes. Ce qui domine, avant tout, dans cette mare d'assassinats: c'est l'odeur de la bêtise. La Révolution a eu beau se faire terrible, elle est foncièrement bête. Sans le sang elle serait niaise, sans la guillotine elle serait burlesque. Otez à ces grands hommes, à Robespierre, à Marat, leurs nimbes de bourreaux, l'un n'est plus qu'un professeur de rhétorique filandreux: Gracchus Pet-de-Loup, et l'autre, un maniaque, un aliéné caricatural. Oui, ôtez le sang de la Révolution et le mot: «C'est trop bête!» vous viendra à la bouche, devant ce ramas d'imbécillités cannibalesques et de rhétorique anthropophage. Il faut le lire pour le croire, pour croire que cela est arrivé en France, il n'y a pas cent ans: le règne, la dictature homicide du bas, de la loge, de l'office, du portier, du domestique, de toutes les jalousies et délations d'inférieurs.

Une terrible objection, ces années! contre la Providence. Si elle existe, ce n'est que pour tout tolérer, et Dieu, en ce temps, ressemble à Lafayette: il dort à tous les 6 octobre.

Et quelles hypocrisies, quels mensonges, cette Révolution! Les devises, les murs, les discours, l'histoire, tout ment à cette époque. Ah! quel livre à faire: _les Blagues de la Révolution_. Car où est l'opinion faite de la vérité vraie? Qui a jamais remonté à la vérification des documents? Quel est le fait de la Révolution que le patriotisme, la passion des partis, le journalisme, n'ont pas rendu légendaire? De tous ceux qui parlent du fameux coup de sabre de Lambesc, quels sont ceux qui ont lu la justification de Lambesc et savent le vrai de la scène? Et, dans le peuple de gobeurs du monde et de la rue, qui ont leur catéchisme tout fait sur la prise de la Bastille, combien savent le nombre de prisonniers que ces terribles et dévorants cachots ont lâché à la lumière? Trois ou quatre!

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_23 décembre_.--Été aujourd'hui voir le père Barrière. Nous trouvons ce pauvre vieillard attendant une visite comme on attend une fête. Tout branlant, les mains tremblotantes, il nous fait place avec joie, auprès de son feu. Sa mémoire vacillante, sa parole bégayante et à demi paralysée, cherchent à se rattacher à nous par d'aimables caresses de sa vieille pensée. Et comme de choses qui lui font peur et qui lui ont laissé une impression tourmentante, il nous parle de tous les sentiments mauvais, déchaînés contre nous, et, en causant de cela, il se lève de ce vieillard moribond et qui a vu 93, comme une épouvante de l'envie de ces temps-ci et de l'avenir de haines germant dans cette tourbe des lettres,--et qui l'étonne comme une fermentation mauvaise, jusqu'ici sans exemple: «Ah! oui, maintenant, lui disons-nous, s'il n'y avait pas de gendarmes, tout homme qui aurait deux sous de notoriété, serait déchiré en pleine rue!»

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_24 décembre_.--Accrochés ce soir à la taverne de Lucas par Paul Baudry, il nous emmène à son atelier qui est de l'autre côté de la rue, et nous fait voir une de ces grandes machines pour l'Opéra, où, en dépit de beaucoup de talent, il me fait l'effet de Goltzius cherchant Michel-Ange.

Les peintres sont vraiment malheureux. Hors le moderne qu'ils méprisent, les plus vrais talents, tels que Baudry, sont toujours amenés à refaire ce que de plus forts qu'eux ont déjà peint. Décidément le cycle de la grande peinture est fermé... et il n'y a plus que le paysage.

Intérieur sec, sobre, vide, comme inhabité: c'est la stricte demeure du travail. La chambre avec son petit lit est une cellule. Chambre et atelier, un logis d'ouvrier dans lequel pend quelque vieille soierie de chez Wail qui sert, un jour, pour un ton riche. On ne sent chez ce peinture de talent, ni service ni cuisine, et, ce soir, traîne encore, non enlevé, le mince os d'une côtelette sur une assiette, reste du déjeuner.

En montant l'escalier, il nous disait: «Oh! quand une fois on a été mordu de la misère, il vous reste toujours la crainte d'en être repiqué!»

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