Journal Des Goncourt Troisieme Volume Memoires De La Vie Litter

Chapter 3

Chapter 33,640 wordsPublic domain

_30 mars_.--Lu dans un journal une lettre de Louis Blanc, qui me semble vraiment bien préoccupé de l'action sur le public de notre HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE PENDANT LA RÉVOLUTION. Il s'essaye à prouver, contre nous, que la guillotine a augmenté le nombre des équipages à Paris.

On n'a pas assez de temps dans notre métier pour répondre aux paradoxes, quand ils sont trop bêtes.

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--Saint-Victor me contait ce mot d'un très illustre juif, auquel un ami demandait, à la fin d'un dîner où l'on avait largement bu; demandait, pourquoi étant si riche, il travaillait comme un nègre à le devenir encore plus:

«Ah! vous ne connaissez pas la jouissance de sentir, sous ses bottes, des tas de chrétiens!» répondait le très illustre juif.

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--En Ecosse, le dimanche, dans la campagne, il vous arrive de voir un monsieur qui se promène, ouvrir tout à coup quelque chose qu'il a sous le bras: c'est une chaire à prêcher sur laquelle il monte et prêche.

Les œuvres, les livres, les romans, où les sermons sortent du paysage, me font revoir ce monsieur-là.

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--Les croque-morts appellent d'une terrible expression, une exhumation: un _dépotage_.

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--Vu ces jours derniers Gavarni.

Il n'a plus la notion du mois, des jours, des heures, du temps. Ce n'est plus un homme, c'est une rêverie scientifique, dont rien ne partage et ne détermine l'infinie durée. Il ne dessine plus, il ne s'occupe plus de rien, amusé seulement par quelque brochure, quelque livre ingénu de 1830, qu'il tire des fouilles de son grenier, et, au sujet duquel, il invente toutes sortes de choses amusantes.

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--Quand la nature veut faire la volonté chez un homme, elle lui donne le tempérament de la volonté: elle le fait bilieux, elle l'arme de la dent, de l'estomac, de l'appareil dévorant de la nutrition, qui ne laisse pas chômer un instant l'activité de la machine; et sur cette prédominance du système nutritif, elle bâtit au dedans de cet homme un positivisme inébranlable aux secousses d'imagination du nerveux, aux chocs de la passion du sanguin.

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--Il me semble voir dans une pharmacie homéopathique le protestantisme de la médecine.

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_9 avril_.--Chez Magny.

Aujourd'hui Taine parle, d'une manière très intéressante, de longues heures de sa jeunesse, passées dans une chambre où il y avait un cent de fagots, un squelette recouvert d'une lustrine, une armoire pour serrer les vêtements, un lit, deux chaises. C'était la chambre d'un ami, d'un élève en médecine, d'un interne d'hôpital d'enfants, lequel s'était voué à des recherches remontant des enfants aux familles, un homme du plus grand avenir, mort à Montpellier à vingt-cinq ans.

Là, dans cette chambre et d'autres pareilles, Taine dit que les plus hautes questions, des questions encore plus révolutionnaires que celles agitées ici, étaient discutées avec une énergie, une audace, une violence, enfin avec ce qui monte dans la tête et les idées d'une jeunesse qui ne vit pas, qui ne s'amuse pas, qui ne jouit pas. Car cette jeunesse de Taine et de sa génération n'a point eu de jeunesse, elle a grandi dans une espèce de macération, en compagnie du travail, de la science, de l'analyse, au milieu de débauches de lectures, et ne pensant qu'à s'armer pour la conquête de la société! Ainsi, n'ayant pas vécu de la vie humaine, ne s'étant point mêlée à l'homme et à la femme, et ayant cherché à tout deviner par les livres, cette génération a fait et devait faire surtout des critiques.

Au milieu de l'exposition de sa vie de travail et de privation d'amour, dans le sens élevé du mot, Taine est interrompu par Gautier qui jette: «Tout cela est une théorie du renoncement stupide... La femme, prise comme purgation physique ne vous débarrasse pas de l'aspiration idéale... Plus on se dépense, plus on acquiert... Moi, par exemple, j'ai fait faire une bifurcation à l'école du romantisme, à l'école de la pâleur et des crevés... Je n'étais pas fort du tout. J'ai écrit à Lecour de venir chez moi et je lui ai dit: «Je voudrais avoir des pectoraux comme dans les bas-reliefs et des biceps hors ligne.» Lecour m'a un peu _tubé_ comme ça... «Ce n'est pas impossible», m'a-t-il dit... Tous les jours, je me suis mis à manger cinq livres de mouton saignant, à boire trois bouteilles de vin de Bordeaux, à travailler avec Lecour deux heures de suite... J'avais une petite maîtresse en train de mourir de la poitrine. Je l'ai renvoyée. J'ai pris une grande fille, grande comme moi. Je l'ai soumise à mon régime, bordeaux, gigot, haltères... Voilà, et j'ai amené avec un coup de poing sur une tête de Turc--et encore sur une tête de Turc neuve--j'ai amené 520... Aussandon qui a étouffé un ours à la barrière du Combat, pour défendre son chien, et qui, de là, est allé laver à la pompe ses entrailles--un gaillard, n'est-ce pas?--n'a jamais pu arriver qu'à 480.»

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_11 avril_.--Je suis toujours un peu choqué de voir Ricord dans un salon de femme, comme je serais choqué de voir un flacon d'un vilain remède sur une toilette de femme. Il me dessine ce qu'il soigne.

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--Michelet! Le génie qui, dans ce moment-ci, déteint sur tout et sur tous: Il y a de la MER de Michelet dans les TRAVAILLEURS d'Hugo. Aujourd'hui, j'ouvre le livre de Renan: c'est du Michelet _fénelonisé_. Michelet s'est emparé de la pensée contemporaine.

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--Diderot, Beaumarchais, Bernardin de Saint-Pierre: c'est le grand legs du dix-huitième siècle au dix-neuvième.

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--Elle avait des cheveux de soie, soufflés et bouffants, comme ces cheveux des femmes de Véronèse, dans la _Venise triomphante_ au Palais ducal. Elle me faisait aussi penser, avec sa robe de chambre mauve et ses accoudements paresseux, à ces Chinoises penchées sur un balcon de bambou, comme des Polymnies du fleuve Jaune. Elle était, après mon déjeuner et mon dîner, le décor entrevu à travers le nuage de ma pipe. Elle meublait le carré de la fenêtre en face, depuis bien longtemps vide. Je la regardais tranquillement et doucement, sans désirs. Elle m'amusait les yeux, m'occupait comme une souriante toile de fond... la nouvelle voisine!

Cela durait bien depuis huit jours... Hier matin, plus de rideaux à la fenêtre, un déménagement brusque... Et je m'aperçois que c'est triste, un appartement vide, et le papier tout nu, et le dessus de la cheminée où il n'y a plus rien, et les persiennes entr'ouvertes avec des gestes de travers.

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--Livres magiques après tout, que ces livres de Hugo, qui, comme tous les livres de vrais maîtres, donnent, à leur lecture, une espèce de petite fièvre cérébrale.

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--Les monuments fameux et grands dans la mémoire humaine, font, à les voir, l'impression des lieux de son enfance qu'on revoit: votre rêve, les trouve rapetissés.

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--L'homme peut échapper à la langue qu'il parle. Le cynisme des expressions, la dépravation des mots, déprave toujours la femme.

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--Les banquiers amateurs de ce temps-ci font courir des enchères au lieu de faire courir des chevaux, sur n'importe quoi, sur une porcelaine, une toile, un morceau de papier. Ce qu'ils font en achetant? Ils parient seulement qu'ils sont plus riches les uns que les autres.

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_17 avril._--On a beaucoup parlé de la domesticité, de la platitude basse des nobles. On n'avait pas eu encore le loisir dans ce temps, de faire la comparaison avec la domesticité des gens de petite bourgeoisie ou de peuple auprès d'une influence, auprès d'un monsieur qui peut servir à leur carrière, par exemple d'un artiste comme *** auprès d'un surintendant des Beaux-Arts. Il faut le voir se faufiler à côté de lui à table; applaudir d'un gros rire tout ce qu'il dit, le caresser pour ainsi dire de la servilité de son attention, et de toute son épaisse personne.

Le seul changement est que peut-être les nouveaux domestiques, dans leur service, manquent de grâce.

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--La pire débauche est celle des femmes froides, les apathiques sont des louves.

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--Un rêve, malheureusement pas écrit au saut du lit, et où ne se retrouveront pas les cassures et les effacements en certaines parties de la chose rêvée.

Je savais--comme on sait dans les rêves--que j'étais quelque part dans les environs de Florence. Une campagne très âpre, très durement éclairée, un pays dantesque. Pas une vapeur, pas un brouillard, pas un voile. Des bois faisant des taches noires sur une terre de cendres blanches, des bouquets de verdure sombre se dressant sèchement çà et là. Un paysage du Midi rayonnant jusqu'au fond, et qui avance sur l'œil et marche contre lui, et une ligne courante de monts fauves, collant l'horizon sur une bande de ciel d'un bleu cru.

Je ne me rappelais guère comment j'étais là. Il me semblait que j'y avais été jeté par un coup d'éventail, que j'y étais tombé, comme du balcon d'une loge du théâtre Borgognissanti, et que les épaules d'une statue m'avaient emporté dans les champs.

Et puis, tout à coup, je me trouvais dans une grande fête, un étrange triomphe. Gonflés et joufflus comme des tritons, des éphèbes soufflaient dans de longues buccines, et nous allions toujours, moi, avec eux entraîné, et nous sautions dans notre course folle, je me rappelle, des barrières de lierre.

En chemin, de petits garçons et de petites filles, les cheveux volants et semés de fleurs et d'épis, au dos une écharpe envolée, les mains nouées aux mains d'un seul de leurs dix doigts, enroulaient des danses autour des oliviers, et je sentais qu'il y avait dans l'air l'harmonie d'une grande musique de luth et de psaltérions.

Une figure de l'Echo--ou du moins l'image que je m'en faisais,--entrevue entre des arbres dans un bois de chênes-liège, répétait la musique, aussitôt qu'elle cessait, une, deux, trois fois, sur une note moqueuse.

Et c'étaient, à la queue des grands sonneurs de buccines, de petits sonneurs de cymbales qui écoutaient leur cuivre contre leur oreille ou en envoyaient au ciel le bruit strident, et derrière eux encore le cortège de petites bouches enfantines paraissant bêler un amoureux plain-chant, le plain-chant d'un gros livre de lutrin que portaient deux petits chanteurs.

Et je vois encore celui qui marchait en tête, un Cupidon faunin, nimbé par le rond d'un tambourin, et le rire aux lèvres, se balançant d'un pied sur une outre.

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--Une femme, suprêmement maigre, les yeux profonds, le bleu de l'œil très clair dans l'effacement tendre des sourcils, un grand front, des tempes ramifiées de veinules bleuâtres, la bouche non sensuelle, la bouche _sentimentale_... Il y a des femmes qui ressemblent à une âme.

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--Je dîne chez Philippe. Il y a là, à côté de nous, à une table, un famille bourgeoise avec trois enfants et une petite bonne. Cela me reporte à du vieux temps. Un peu de mon enfance m'est revenu, un souvenir de ces voyages, où la nourrice (qui avait élevé mon frère) mangeait avec nous. Oui, une habitude du passé, qui, certains jours, faisait entrer le domestique dans la famille. Cela s'en va comme tant d'autres choses.

Le domestique, dans notre société d'égalité, n'est plus qu'un paria à gages, une mécanique à faire le ménage, que les maîtres n'associent plus à leur humanité.

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--C'est le néant que la vieille histoire. Mais l'adultère de Mme de Jully, voici qui est de mon humanité, de mon temps: voici qui me touche. Ce sont là des souvenirs qui font tressaillir... Il faut, pour s'intéresser au passé, qu'il nous revienne dans le cœur. Le passé qui ne revient que dans l'esprit, est un passé mort.

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--On me racontait que des internes avaient été renvoyés de Clamart, pour avoir livré de la peau de seins de femmes à un relieur du faubourg Saint-Germain, dont la spécialité est d'en faire des reliures de livres obscènes.

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--Un joli mot bête entendu:

--On se marie beaucoup cette année.

--Les hommes, surtout!

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_25 avril_.--Une chose tristement apitoyante à voir: c'est ce Ponsard, travaillé par la souffrance, et se gracieusant et se forçant à sourire, en remuant sous la douleur lancinante qui le traverse, la jambe et le bout du pied, ainsi qu'un collégien qui demande à aller aux lieux.

Et puis, à la pitié succède une indignation presque colère. Je ne vois plus chez lui que le martyr courtisan, l'agonisant venant ramasser les compliments de ce salon, princier, l'homme s'habillant, courant les soirées, galvanisant son mal, au lieu de mourir, comme j'espère bien que je le ferai, de mourir obscurément, le nez dans le mur de sa chambre.

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--Le scepticisme au XVIIIe siècle faisait partie de sa santé; nous, nous sommes sceptiques avec amertume et souffrance.

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_6 mai_.--Flaubert me disait hier: «Il y a deux hommes en moi, l'un dont vous voyez la poitrine étroite, le cul de plomb, l'homme fait pour être penché sur une table; l'autre un commis voyageur, avec sa gaîté voyageuse et le goût des exercices violents...

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_15 mai_.--Ce soir, la maréchale *** sous sa coiffure métallique jetant des lueurs de cantharides, avait un sourire de l'œil d'un charme indéfinissable... Se sentant regardée, elle a pris, ainsi que c'est commun aux femmes qui sont l'objet de l'attention, une fausse pose naturelle... Et cela m'a donné l'idée de commencer mon futur roman d'amour par une grande étude de la mimique, de l'approche électrique, de la communication des fluides, du mariage des effluves, entre deux corps prêts à s'aimer.

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_20 mai_.--Charles Blanc: un apôtre sculpté dans un marron d'Inde, ou plutôt dans un radis flétri avec ses blancs malades.

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_21 mai_.--Mme Sand fait son entrée chez Magny, en une robe fleur de pêcher: une toilette, je crois bien, tout en l'honneur de Flaubert.

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--Qui devient triste, de moi ou des endroits publics? Ce soir, Mabille m'a paru lugubre. Pas un rire, pas un éclat de jeunesse ou de gaîté! Une promenade silencieuse qui fait crier le sable comme les voitures, les jours de pluie, un sempiternel tournoiement ressemblant au manège de la c... p...

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--L'étonnante femme, à la métaphore d'un pittoresque, d'une fantaisie, d'un imprévu qui nous dégote tous! Elle entre aujourd'hui chez Flaubert, sur cette phrase: «Tu sais ma matrice, cet amour de médecin l'a examinée... eh bien, elle est comme ça, ma matrice!--et elle fait le geste d'un télégraphe qui perd l'équilibre,--ajoutant: «Oui, mon cher, comme un perroquet sur un bâton, sur le pont d'un bâtiment, par une tempête...

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_30 mai_.--Fête annuelle donnée par la princesse à l'empereur.

Le jardin tout rempli de lumière électrique. Du gazon et des arbres éclairés par un clair de lune féerique, un clair de lune à la Titania, et des feuilles, dont la découpure semble une minuscule rampe de gaz, et sur le bleu d'encre du ciel, des luminosités, où les chauves-souris grises deviennent, un instant, toutes blanches, et tout au fond, à travers les fenêtres, le feu des lustres sur la pourpre de la tenture, et çà et là, dans le chaud brouillard des salons, du noir traversé par quelque chose d'un rouge éclatant:--un grand'croix de la Légion d'honneur sur un divan.

Les femmes, les femmes! trop des robes, trop des mannequins de couturière, et pas assez des êtres... On remarque la grande-duchesse de Russie, une tête de commandement, et qui a l'air d'un camée calqué sur Nicolas; elle a auprès d'elle sa fille, l'air moitié d'une Kalmoucke, moitié d'une grisette parisienne, avec un gentil sourire clignotant dans ses yeux sans sourcils.

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--Autour de nous, nous sentons comme un éloignement, une froideur de tous, et nous percevons un sentiment intérieur, qui ne nous pardonne ni la franchise de nos personnes, ni la vérité de nos livres, et qui saisit, pour témoigner ses antipathies, le prétexte et l'occasion de notre défaite d'HENRIETTE MARÉCHAL.

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_2 juin_.--... «Vous voyez ce monsieur-là, si entouré,... c'est un grand nom de France qui possède des eaux dans un département du Centre, et qui écrit toutes les semaines au médecin imposé par lui, qu'il ne donne pas assez de douches à 40 sous... Ah! le monde, le grand monde renferme de singuliers particuliers!» L'homme me disant ça, c'est le docteur Tardieu, qui, m'entraînant dans un petit salon, me raconte ce fait-Paris.

Une ancienne lorette avait pris un commerce, dans le genre de celui du gros Milan, commerce auquel elle avait annexé la fourniture de tous les appareils artificiels avec lesquels on remplace les outils naturels de l'amour.

Cette femme avait été assassinée dans son bureau, et Tardieu fut chargé de l'autopsie. La femme s'était furieusement défendue, et, dans sa lutte avec les assassins, avait bousculé, renversé, répandu à terre tous les engins de son commerce, sur lesquels reposait son cadavre.

Parlant de cette assassinée au milieu de toutes ces obscénités, Tardieu disait que ce spectacle, remontant à quelques années, était quelque chose qui _poursuivait le souvenir_.

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_24 juin_.--Nous allons, ce soir, chez Gavarni. Il y a des siècles que nous ne l'avons vu. Nous le trouvons dans son cabinet, _mathématiquant_ au milieu d'un amoncellement de livres. On lui apporte pour son souper--car il ne dîne plus--des pois et de la salade sentant le mauvais vinaigre. Il est servi dans le moment par une bonne auvergnate, une de ces horribles femmes qui sont, à Paris, les bonnes malheureuses de la misère. Il mange distraitement, et sans pain, un peu de ces pois et de cette salade, posés sur la table de noyer sans nappe, au milieu de ses papiers et de ses bouquins de science, un rien reculés de son assiette.

Alors il nous parle de tableaux qu'il a eu, un temps, l'idée de peindre, de tableaux allégoriques et décoratifs pour des monuments publics; il nous parle de la proposition qu'il a faite jadis à M. Cavé, de lui peindre les quatre murs d'une mairie, en y faisant figurer les quatre actes de l'état civil:

L'Acte de naissance; La Conscription; Le Mariage civil; L'Acte de décès.

Il composait la Conscription avec une académie d'homme mettant la main dans l'urne.

Il avait aussi pensé, pour un Tribunal, à une sorte de tryptique, au milieu duquel il aurait peint, de grandeur nature, une Justice, à la chevelure blonde rappelant le souvenir d'une perruque du Parlement, à la robe rouge, imitant la robe de la Cour de cassation, le pied nu posé sur un glaive, assise sur un siège de marbre, où une tête de lion et une tête de mouton décoreraient les deux bras, et, derrière elle, les toits, les clochers, les dômes, les coupoles d'une vaste cité.

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_29 juin_.--Dîner à Neuilly chez Gautier.

La maison encore sens dessus dessous du déménagement du ménage Catulle Mendès. A table, Gautier, ses deux vieilles sœurs, l'éternel Chinois, et la jolie Estelle, ayant comme voisine de table, Eponine, une chatte noire aux yeux verts qui mange à son couvert, aux côtés de sa maîtresse.

Les deux sœurs, les deux vieilles filles, qui semblent avoir oublié depuis longtemps qu'elles sont des femmes, les cheveux dépeignés, le corps perdu dans une blouse sans forme, enfin de ces créatures qu'on voit au second plan des familles; effacées et dévouées, de beaux types à étudier pour un descendant de Balzac.

Après dîner, devant le rideau de peupliers du fond du jardin, au milieu des criailleries de la récréation d'une pension de petits enfants d'à côté, tous trois, à cheval, sur le mur de la terrasse du jardin, nous causons, tout en fumant, de mille choses, du dernier livre de Hugo, duquel Gautier déclare ne pouvoir dire ni bien ni mal, cela lui paraissant n'être pas un produit humain, mais quelque chose de fabriqué par un élément: les œuvres de Polyphème. Puis il est question des dîners de Boissard, du modèle Marix, de la Présidente, de Mosselmann, son amant, qui pour un homme d'argent n'était pas si bête. C'était lui qui disait dernièrement à un architecte religieux: «Combien coûtera décidément votre église... toute finie, hostie en gueule?»

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--Une chose bizarre, c'est qu'avec la Révolution, avec la diminution de l'autorité monarchique dans toute l'Europe, avec la pesée du peuple dans les choses gouvernementales, le règne des masses enfin, jamais il n'y a eu de plus grands exemples de l'influence omnipotente, du despotisme des volontés d'un seul. Voir Napoléon III et Bismarck.

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_10 juillet_.--Été voir à l'Isle-Adam la belle et curieuse collection de paysages modernes du carrossier Binder.

Un homme aux favoris, à la large face, aux lèvres minces d'un fermier anglais, avec, derrière lui, pour ombre: un bouledogue. Un bourgeois râblé et enrichi, qui a essayé, assez intelligemment, de s'anoblir avec une collection, des goûts artistes, une liaison avec Jules Dupré.

Il commence à me montrer ses tableaux, à distance, sur un ton pincé, suffisant, supérieur... quand arrive Dupré, qui allume familièrement une pipe, se met à décrocher ses tableaux, et me les fait passer sous les yeux, sans me dissimuler ses admirations pour ses enfants, me disant de celui-ci: «Oh! c'est un des plus _cuits_!» Puis jetant des mots, des interrogations, des théories, me disant que tous ces tons sont en rapport avec l'or de son cadre, et s'interrompant pour me demander si j'ai lu Fréron... Décousu, sans ordre dans ses pensées se suivant à la diable, et soudain s'animant, et ses yeux bleus, comme vides, se remplissant d'un lumière soudaine, et criant que le gouvernement doit encourager l'art et jamais les artistes... qu'il fait tous ses tableaux si vrais, au bout de la brosse, que la nature en face est trop écrasante... qu'il n'expose plus, parce que les tableaux comme les siens, sont tués par les tableaux à sujets, les tableaux qui _se racontent_.

Il y a à la fois de l'apôtre, de l'ouvrier et du toqué, chez le grand paysagiste.

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_16 juillet_.--Trouville.

Un joli décor pour une conversation d'amour que la terrasse du Casino à neuf heures.

Au loin, un ciel assombri sur une mer aux troubles clartés, laissées dans l'eau par le soleil disparu, et où des silhouettes de gros bateaux échoués mettent des souvenirs de naufrages. La plage toute crépusculaire, traversée de promenades d'ombres chinoises, presque perdues dans la pénombre générale. Et devant soi, dans les ténèbres, la grande voix rythmée de la lame molle, et, dans le dos, la musique des airs de valse qui joue dans la lumière.

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--En art, en littérature, je connais peu de révolutionnaires, nés sans pain.

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--Quand l'homme vieillit, il éprouve le besoin d'une chose qui ne lui manquait pas du tout dans sa jeunesse: le silence.

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_31 juillet_.--Les Académies ont été uniquement inventées pour préférer Bonnassieux à Barye, Flourens à Hugo, et tout le monde à Balzac.

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--La grandeur de Dieu m'apparaît surtout dans l'infini de la souffrance humaine. Le nombre des maladies épouvante encore plus que le chiffre des étoiles.

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