Journal Des Goncourt Troisieme Volume Memoires De La Vie Litter
Chapter 17
Ce matin, elle est allée aux Tuileries, et comme on lui parlait de l'air de bonne et gaie santé qu'on avait trouvé à l'Empereur à son dernier jeudi, elle dit: «Oh! lui, il est si drôle! Il n'est jamais plus guilleret, que lorsque toutes les cartes de la politique sont brouillées. On dirait que l'inconnu l'amuse... Il est si étrange... Il y a une créature, une Anglaise qui avait acheté à Mazzini un revolver, pour tirer sur lui... Elle a eu le front de lui demander une audience. Elle s'est jetée à ses pieds, a imploré son pardon, cette gueuse-là!... Mais voilà le plus fort!... Elle a eu une invitation à la Cour, je l'ai vue à un bal des Tuileries... Ah! de singulières choses, allez... Au fait, vous savez, l'Empereur a été si content d'Agar dans les vers de Gautier, qu'il l'a fait engager aux Français. Elle est venue me conter cela, ce matin...»
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--La pluie nous fait chercher un refuge sous le porche de l'église d'Auteuil. Nous y lisons le nom de M. l'abbé Obscur, chargé spécialement des mariages.
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--Nous trouvons les livres que nous lisons, écrits avec la plume, l'imagination, le cerveau des auteurs. Nos livres à nous, nous semblent bien écrits avec cela, mais encore avec ceci,--et c'est leur originalité,--avec nos nerfs et nos souffrances; en sorte que chez nous chaque volume a été une déperdition nerveuse, une dépense de sensibilité en même temps que de pensée.
--Il n'y a plus, à l'heure qu'il est, de médecin, j'entends de médecin de famille qui suive son malade et s'y intéresse! Un médecin est maintenant un homme qui ne fait plus de visites, qui a son hôpital le matin, ses courses et ses consultations _in extremis_ au galop jusqu'à deux heures, et qui, à partir de cette heure, enfermé en son cabinet, dans l'envahissement des gens sur des chaises continuellement apportées de toutes les pièces de la maison, dans le bruit incessant du timbre annonçant un nouvel arrivant et un nouveau louis, éreinté, hébété, ahuri par le tourbillonnement des maladies et des ordonnances, vous donne cinq minutes d'une consultation au petit bonheur.
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--J'ai entendu une haine de mère remonter à ce que lui pesait déjà sa fille dans sa grossesse, et disant: «Elle était si lourde!»
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--Les tapisseries, c'est mieux que les peintures; elles me semblent en être le rêve.
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_15 mai_.--Contre la grille du Jardin des Plantes, et allant à l'hôpital de la Pitié, une vieille femme portée à découvert sur le lit de transport de l'hôpital, une grosse couverture de laine passée comme une grande alèze sous son châle, une ombrelle entre les jambes, un petit sac de voyage de toile cirée à côté d'elle. Son voile noir relevé sous son pauvre vieux chapeau laisse voir sa face mourante, ses yeux vaguement errants sur le va-et-vient des vivants qui la croisent. De temps en temps, s'essuyant le front, les porteurs l'arrêtent en des stations d'agonie.
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_22 mai_.--Chez Michelet.
Malgré les années et l'immense travail, le vieillard chenu est toujours jeune, vivace d'esprit, et encore tout jaillissant de paroles colorées, d'idées originales, de paradoxes de génie.
Nous parlons du livre de Hugo. Il professe que le roman est la construction à grand effort d'un miracle, le contraire absolu de ce que fait la science historique, _la grande défaiseuse de miracles_. Et à propos de cette théorie, par un de ces zigzags qui lui sont familiers, il cite Jeanne d'Arc qui n'est plus un miracle depuis qu'il a fait voir toute la faiblesse et l'insuffisance de l'armée anglaise, opposée à la concentration et au rassemblement de toutes les forces françaises.
Revenant à Hugo, il nous dit qu'il se le représente, non comme un Titan, mais comme un Vulcain, un puissant gnome, qui battrait du fer dans de grandes forges... au fond des entrailles de la terre... Hugo! avant, tout un machinateur et un amoureux de monstres. NOTRE-DAME DE PARIS avec Quasimodo... l'HOMME QUI RIT, toujours la réussite à coups de monstres... Même dans les TRAVAILLEURS DE LA MER, tout l'intérêt de son roman est le poulpe... Hugo, continue-t-il, a une force, une très grande force, fouettée, surexcitée... la force d'un homme, toujours marchant dans le vent, et prenant deux bains de mer par jour[1].
[Note 1: Voilà de la critique; de la haute critique faite par un homme qui n'est pas critique, et que n'a jamais trouvée Sainte-Beuve.]
Puis il nous parle de la difficulté de faire du roman moderne, à cause du peu de changement des milieux, et sans faire semblant d'entendre nos objections, il va à PAMÉLA, dont le grand intérêt pour lui est dans le changement des mœurs d'alors: la transformation du vieux puritanisme anglais en méthodisme, en accommodement avec les intérêts humains et la pratique de la vie, arrivé le jour, où Wesley a dit que «les Saints devaient avoir des places». «Paméla, ajoute-t-il en soulignant son mot final d'un sourire, Paméla, un type à la fois de jeune fille et de magister!»
Nous causons un peu élections. Il nous révèle une chose curieuse: c'est que le peuple ne dit pas la prochaine révolution, il dit _la prochaine liquidation_. En ce temps de Bourse, la menace du peuple prend à l'argot de l'argent, sa langue.
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--Tous ces jours-ci, la vie un enfer. Du côté de nos voisins de droite, jour et nuit, les piaffements d'un cheval, traversant toute notre maison et faisant comme le bruit d'un tonnerre souterrain; du côté de nos voisins de gauche, depuis sept heures du matin jusqu'à neuf heures du soir, la criaillerie pénétrante, hurlante, torturante, de trois petites filles nous chassant de notre salon, de notre jardin, de tout le frais de notre maison. Malades comme nous le sommes en ce moment, gastralgiques, anémiques, insomnieux, nous succombons au supplice de notre existence.
Nous arrivons à croire que nous sommes maudits, et que ce qu'on appelle la Providence nous en veut personnellement, et nous accable sous l'hostilité cruelle et impitoyable des êtres, des choses, des bêtes, de manière à nous tuer le cerveau.
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--Nous voilà depuis quelques jours à Passy, couchant dans une chambre meublée de commis voyageurs; oui nous, avec notre hôtel, notre meuble de Beauvais, et ces lits de princesse dans lesquels nous ne pourrons sans doute jamais dormir. Ah! les ironies des destinées!
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_23 mai_.--Le livre de Flaubert, son roman parisien est terminé. Nous en voyons le manuscrit, sur sa table, dans un carton fabriqué spécialement _ad hoc_, et portant ce titre auquel il s'entête: L'ÉDUCATION SENTIMENTALE, et en sous-titre: _Histoire d'un jeune homme_.
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--Les élections! Eh bien, quoi? C'est le suffrage universel tout brut! Après de si longs siècles, une si lente éducation de l'humanité sauvage, revenir à la barbarie du nombre, à la victoire de l'imbécillité des multitudes aveugles.
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_4 juin_.--A la Comerie.
Lefebvre de Béhaine me parlait d'un curieux coin, dans lequel l'étrangeté d'Hoffmann se mariait à la fantaisie d'Henri Heine, et où il va, à Berlin, en compagnie de sa femme, passer ses journées trop ennuyées d'exil.
C'est un petit palais rococo d'un germanisme falot, et qu'on appelle de ce nom antique et galant: _Mon bijou_. Il y a là du bric-à-brac de toutes sortes, des saxes, tous les saxes possibles, les joujoux de Frédéric et de tous les princes, le Monument de la reine, des masques et des figures de cire de tous les Borussiens, des cercueils, des petits modèles de navire, des objets et des instruments inconnus de l'Orient, un immense et abracadabrant méli-mélo de choses, la resserre de bibelots d'une monarchie baroque, un musée de Curtius mélangé d'une musée Tussaud.--Et ce _Mon bijou_ est gardé par un custode maniaque, d'un bavardage intarissable sur chaque objet; et là, passe sa vie, en robe de fantôme, une vieille princesse allemande, qui est folle.
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_10 juin_.--Départ pour les eaux de Royat. Crise de foie. Toute la nuit, je passe à me tortiller en chemin de fer, comme un ver coupé.
--La table d'hôte de Royat. Un général qui s'appelle Bataille; un comte de Fitz-James, un membre du Jockey-Club, un aimable gentilhomme, un vieux grognard de l'amour; un fabricant de plumes de fer un M***, un personnage venimeux et vénéneux qui manque aux comédies de Barrière, un type curieux de la médiocratie exaspérée; une femme d'Odessa; des Grecs anémiques.
--Un chat qui se frotte contre les épines d'un rosier: il aurait fallu là le pinceau d'un Japonais.
--J'écris à la princesse. Cela me soulage de mes souffrances, comme un ouvrier qui reprendrait ses outils.
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_17 juin_.--Causerie après le déjeuner avec le général Bataille.
Avec l'intérêt poignant et le mouvement et la vie du récit, et avec l'émotion, comme encore présente des balles, des boulets, du canon, il nous raconte Magenta, Solférino, en un parler franc, et qui avoue l'humanité du soldat, sa susceptibilité nerveuse, dans l'atmosphère si variable et si changeante de la guerre, et qui reconnaît que les corps et les moraux les plus solides, peuvent céder au vent subit d'une panique.
Il nous conte que, dans la soirée de Magenta, son corps, qui n'avait pas donné dans la journée, fut placé dans un endroit couvert de morts et de blessés, et que ce contact de douze heures avec l'horreur des cadavres et, que toute cette nuit passée, l'arme au bras, sur le démoralisant ouvrage d'une grande bataille, fit que le matin une partie de ce corps, à la première canonnade, se laissa aller à la débandade.
Il nous parle encore de ces superstitions si naturelles dans cette carrière de fatalité, en cette loterie de la vie et de la mort, il nous parle de ces croyances, parmi les officiers, aux chevaux qui portent malheur, et qui sont mortels à ceux qui les montent. A ce propos, il nous raconte qu'il avait envie d'un alezan doré, que lui avait enlevé le général Patrat, et sur lequel il fut tué à Palestro, coupé en deux par le dernier boulet tiré par l'artillerie autrichienne; dans cette affaire, où pas un homme de son corps ne fut blessé. Et il apprit depuis que son avant-dernier propriétaire, un officier d'artillerie, avait été tué, en le montant.
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--Parfois, dans la poussière de la grande route, sous les hauts châtaigniers, nous écoutons la douce et triste cantilène d'un paysan d'Auvergne, berçant, assise sur son bras relevé, une petite montagnarde fiévreuse et pâlotte, dont il paraît charmer le mal.
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_22 juin_.--Le général Bataille nous entretient de l'émotion du feu. Pas d'émotion, une fois l'action engagée, mais avant, par exemple, aux premiers coups de fusil qui se tirent sur les lignes d'un camp, quand on est couché encore, alors un sentiment de compression de la poitrine, avec, au fond de soi, une sorte de tristesse.
Il y aurait un bien curieux, un bien intéressant et un bien nouveau volume, à faire de fragments de récits militaires, intitulé: LA GUERRE,--où l'on ne serait que le sténographe intelligent de choses contées.
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--Dans un sentier, sous de grands noyers, sur une route, au bord de laquelle chantent les sources, les torrents aux filets d'eaux brisés par les pierres, marche devant nous un couple étrange: une espèce de petite naine à la grosse caboche, coiffée d'un bonnet de femme, et habillée d'un camail qui lui tombe à la hauteur des jarrets, une petite fille comme rognée en bas, et ayant au bras un immense panier, et aux pieds des sabots, faisant _flic flac_ dans les ruisselets, filtrant sur le chemin. Elle donne la main à un petit frère hydrocéphale, aux bras attachés plus bas que des bras humains, aux mains traînant presque à terre, et tous deux, en le paysage frais et chantant, détachent la silhouette fantastique d'un couple d'enfants nabots, dans un conte de fée, allant chez l'Ogre, ou chez la grand'mère Loup.
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--Les militaires, tout charmants qu'ils peuvent être, sont à la longue un peu insupportables, par une tyrannie des idées et des pensées, une sorte d'habitude du commandement dans la causerie. Ils sont encore fatigants par un continuel, perpétuel, inlassable partage de leur métier, et de ce grand _moi_ collectif, qui est l'armée, et toujours l'armée.
--Il y a au bout de la table d'hôte, une mère qui vient de perdre un fils de vingt ans. Elle est là, avec sa douleur, sa chair pâle, décolorée, crucifiée, deux grands plis amers aux coins de la bouche. Le vague de ses yeux semble, par moments, se lever au plafond, comme au ciel. Ses gestes sont des gestes de rêve, et ses lèvres très souvent oublient de boire au verre, qui touche ses dents... On dirait que c'est un chef-d'œuvre du chagrin!
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_20 juin_.--En montant à Gergovie dans le déroulement tournant des montagnes et des horizons, le général Bataille nous raconte son enfance, les misères de sa jeunesse et sa difficile fortune.
Fils d'un capitaine de l'Empire, et d'une mère ruinée par des procès de famille, il se trouvait avoir sept ans, après la mort de son père, lorsque le comte de Clermont-Tonnerre, le ministre de la guerre d'alors, s'étant arrêté au Bourg-d'Oisans, se prit d'intérêt pour le jeune enfant qu'il était, et trois ans après, envoya à sa mère une bourse pour le collège de la Flèche. Il fallait 1,500 francs pour le trousseau. Un frère de sa mère, qui les lui devait, les promet et ne les donne pas. La pauvre mère, en pleurs, raconte sa peine à ses voisins, qui emportés par un généreux mouvement, font la somme en une heure.
A la Flèche, en huit ans, il ne sort que huit fois, chez un de ses professeurs qui l'avait pris en amitié, et pendant ces huit ans, il n'a pour tout argent que, le sou par jour, donné aux élèves sur la cassette du roi Charles X;--et encore, ce sou, le perd-il, en 1830?
A dix-huit ans, il entre à Saint-Cyr, et il a, par jour, les deux sous du soldat, et de là il passe dans l'armée comme sous-lieutenant, où en ce temps, les sous-lieutenants avaient une paye mensuelle de 63 francs. Alors, des années pendant lesquelles il tire le diable par la queue, et cela jusqu'en 1846, où il était nommé capitaine, et envoyé en Afrique. Il y débarquait, endetté de 1,500 francs, avec 30 francs dans sa poche, n'ayant pas de quoi acheter un cheval.
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_28 juin_--Il y a ici, près de l'établissement des bains, un petit pavillon en bois, où un vieux militaire vous fait voir un miracle d'art. C'est une chambre obscure. Qu'on imagine dans la nuit de la petite pièce, sur une feuille de papier--dont le rond d'une timbale de guerre du XVIIIe siècle peut donner l'idée--les montagnes, les torrents, les omnibus, les chevaux, les passants, _peints_ et _touchés_, comme par les plus admirables petits maîtres qu'on pourrait rêver. Car le côté curieux de cette représentation, ce n'est pas la nature telle que vos yeux la voient, c'est la plus jolie, la plus spirituelle, la plus blonde, la plus colorée peinture qui soit, à ce point que, si par un progrès qu'on peut prévoir, on parvenait à fixer ces images colorées, il n'y aurait plus d'art de peindre.
Un moment le montreur de cette magie a fait tenir, sur le rond de mon chapeau gris, toute une chaîne de montagnes qui ressemblait à une impression japonaise sur une feuille de crêpe.
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_30 juin_.--Des journées, où dans le vide, l'ennui, le souci de la journée éternellement longue, on cherche à endormir, dans un dormichonnement, le cruel présent,--et encore des journées enfoncées en un noir silence.
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_2 juillet_.--Départ de ce triste pays, de ces eaux de souffrance, de ces hôtels de bruit, de ces tables d'hôte s'allongeant, tous les jours, sous des rallonges de sots.
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_7 juillet_.--Toute la journée, entre les piétinements du cheval d'un côté et les cris des trois enfants de l'autre côté, nous sommes obligés d'aller nous étendre sur l'herbe du bois de Boulogne, comme des gens qui n'ont pas de domicile.
... Ce soir nous nous traînons péniblement à Saint-Gratien, où le salon de la princesse a le contre-coup des inquiétudes politiques du moment... Le docteur Philips se met à parler de certaines maladies toutes modernes, de maladies nerveuses comme celles qui naissent de certains travaux mécaniques, des mêmes mouvements répétés, de seconde en seconde, pendant sept heures, ainsi que dans la machine à coudre, puis d'une maladie particulière de la moelle épinière, produite chez les chauffeurs, par le tremblement perpétuel de la machine, enfin des nécroses venant à la mâchoire inférieure des jeunes filles, fabriquant des allumettes.
Phillips parle encore ce soir de lord Hertford, qui meurt d'un cancer à la vessie, d'un mal où l'on meurt en pleine torture, et dont l'archi-millionnaire anglais supporte les souffrances, depuis neuf ans, avec une énergie extraordinaire.
Soit par amour de l'argent soit par originalité, un avare extraordinaire que lord Hertford! Il n'a jamais donné à dîner à personne, et l'on cite le nom d'un mortel qui, tombé chez lui à l'heure du déjeuner, y mangea une côtelette. Au commencement de sa maladie, Phillips y attrapa un bouillon, et encore le major, l'intime de la maison, et que lord Hertford appelle son compagnon de débauche, frappant sur l'épaule du chirurgien, en le reconduisant, lui dit: «Vous avez eu de la chance d'obtenir cela ici!»... Chez lord Hertford la méchanceté noire de sa famille et la haine de l'humanité. C'est de lord Hertford qu'on a cette terrible phrase, qu'il aimait à répéter: «Les hommes sont mauvais, et quand je mourrai, j'aurai au moins la consolation de n'avoir jamais rendu un service!»
--Nous, nous pour qui le travail a été la jouissance de toute notre vie, nous nous sentons physiquement incapables de travailler, et cela au moment, où nous sommes arrivés à l'entier développement de notre talent, et où nous sommes pleins de grandes choses, que nous avons le désespoir de ne pouvoir exécuter.
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_1er août_.--Saint-Gratien.
Le prince Napoléon dîne ce soir... Il est en veine d'amabilité, il cause avec une mémoire ethnographique merveilleuse, se rappelant les noms et la physionomie de tous les lieux par lesquels il vient de passer, et déclare qu'il n'a plus qu'un seul plaisir au monde: c'est le voyage. Il ajoute que c'est la ressource de ceux qui ne peuvent plus se livrer à l'activité amoureuse, et qu'il a remplacé l'amour par la locomotion.
L'autre semaine j'écrivais que les princes n'aiment pas les gens malades. Je dois faire amende honorable. La princesse nous a pris tous les deux dans un petit coin, nous a pressés de la manière la plus tendre, la plus amicalement bourgeoise, de sortir de notre chez nous agaçant, se moquant joliment de l'ennui que j'éprouvais à lui apporter la tristesse de ma figure, de la pudeur que j'avais à être malade chez les autres, nous disant mille choses aimables, coquettes, trouvées avec le cœur.
Elle ne veut pas nous laisser partir ce soir, où il pleut, et le lendemain, au matin, lorsque j'étais encore au lit, elle m'envoie par Eugène un charmant billet au crayon, dans lequel, me demandant de mes nouvelles, elle me presse de m'installer à Catinat et d'amener ma Pélagie.
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_20 août_.--Il vient ici, ce soir, un monsieur, qui, pour premières paroles, dit à la princesse: «Rien n'est plus ennuyeux que d'être aimé!» Et comme une voix lui jette: «Vous vous exposez à ne pas l'être ici!» il répond: «Je l'espère bien!» Cela est dit non avec un sourire, une grâce de parole, une légèreté de paradoxe: c'est formulé en axiome dur, tranchant, absolu. Le monsieur est Rivière, l'officier de marine, l'auteur du remarquable roman de PIERROT ET CAÏN, qui semble vouloir étonner le monde par des brutalités d'esprit, sans le je ne sais quoi, qui les fait passer.
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_Mercredi 25 août_.--... Hier, lors d'une discussion soulevée à propos de Franck de l'Institut, la princesse m'avait dit une dureté sur mon mal de foie. Ce matin à déjeuner, encore un peu blessé, comme l'éloge de Franck était encore dans sa bouche, il m'échappe, en un moment d'irritation maladive, dont je ne suis plus le maître: «Eh bien! princesse faites-vous juive!» Là-dessus un silence et les convives devenant pâles. La phrase était impolie, malhonnête, grossière, et aussitôt dite, j'en fus au plus grand regret.
Au sortir du déjeuner, comme je lui faisais mes excuses, en lui témoignant la profonde affection que j'avais pour elle, et que, malgré moi, en le bête d'état nerveux où je suis, des larmes tombaient de mes yeux sur ses mains que je baisais, mon émotion la gagnant, elle me prit dans ses bras, et m'embrassant sur les deux joues me dit: «Mais comment donc!... oui, je vous pardonne... vous savez bien que je vous aime!... Moi aussi, depuis quelque temps, avec les choses qui se passent en politique, je me sens dans un état nerveux...»
Et la scène finit dans la douceur d'un silence ému, où se retrempe et se resserre l'amitié.
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--M. de Sacy racontait, ce matin, que lorsqu'on apprit au général Sébastiani l'assassinat de sa fille, Mme de Praslin, le général arrêta celui qui lui apportait la nouvelle, par un: «Ah! un moment... que cela n'atteigne pas ma santé!»
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--Quelqu'un disait à un Breton, qui était en train de se faire bâtir une maison en grès, la pierre ordinaire des maisons bretonnes:
--Pourquoi ne faites-vous pas construire en brique, c'est plus joli!
--La brique ne dure que huit cents ans! répondit le propriétaire.
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--Inquiète, malgré deux dépêches reçues hier, et voulant se rendre compte par elle-même de l'état de santé de l'Empereur, la princesse va le voir aujourd'hui à Saint-Cloud. Elle le trouve au lit. Il a passé dix nuits sans dormir et sans avoir envie de dormir. Sa sciatique persiste. Et elle dit: «Il était joli... il avait la barbe faite... et avec sa tête renversée, il ressemblait à Napoléon Ier... Oui, à Napoléon Ier, c'était étonnant!» Puis elle reprend: «C'est triste, ce château de Saint-Cloud!... C'est singulier, comme je suis contente de m'en aller de tous ces endroits-là... Je ne suis pas à mon aise à la cour... Là, les sentiments, la langue sont différents... Je ne peux pas m'expliquer cela... Mais je me sens une tout autre personne, et je suis pressée de revenir à moi et à mon chez moi.»
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_6 septembre_.--Bar-sur-Seine.
Le profond sentiment de tristesse qu'on éprouve à revoir ces bords de la Seine, qu'on a vus plein de santé et de force productive, à repasser dans ces sentiers, le pas traînant, sans que la nature parle au littérateur qui est en vous!
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_10 septembre_.--La persécution du bruit comme partout ailleurs, du bruit de la voix des maîtres, du bruit de la voix des fermiers, du bruit de la voix des domestiques, bruit dans lequel revient toujours le mot «argent».
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--Le malheureux Empereur! Il a été forcé, ces jours-ci, de quitter de Saint-Cloud et d'aller coucher à Villeneuve, à cause du tintamarre des saltimbanques à la fête de Saint-Cloud.
--Nous en sommes venus à appeler le vent, la pluie, la tempête: c'est l'enveloppement et l'assourdissement des bruits humains et animaux.
--Elles sont bien noires les pensées des nuits blanches!
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