Journal Des Goncourt Troisieme Volume Memoires De La Vie Litter
Chapter 15
--Je lis qu'en ce moment tous les arbres de Paris sont en train de mourir. Voici bien des oïdiums depuis quelques années. La vieille nature s'en va. Elle quitte notre terre empoisonnée de civilisation, et le temps est peut-être proche, où le décor naturel sera contrefaçonné par l'industrie, et où les capitales modernes, les monstrueuses accumulations d'humanités, n'auront plus pour ombre et pour verdure, que le fer-blanc découpé et peint des palmiers de la Samaritaine.
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--Mme de Païva, l'insolente figure de la _Fortuna muliebris_.
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--Rien de bon, avec une maîtresse, comme des rapports simplement charnels, mêlés à une véritable amitié de camarade.
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--L'homme a l'habitude de parler, comme à des personnes, aux bêtes et à Dieu.
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--_5 février_.--Minuit. Correction des dernières épreuves de MADAME GERVAISAIS. Et nous pensons aux secrets de la naissance et de la formation de ce vrai enfant de vous-même, une création de la pensée, véritablement pareille, en son miracle et son mystère, à la création de la vie d'un être.
Peut-être traitera-t-on de pure imagination cette mort de femme, en passant le seuil de la chambre du pape, et cependant c'est la vérité à bien peu de chose près. La femme, la parente, dont nous avons fait la monographie dans ce roman, est morte comme nous la faisons mourir, en s'habillant pour se rendre à son audience,--et nous n'avons fait que reculer sa mort de deux heures.
Nous relisons le morceau de la phtisie, ce morceau qui ne serait pas, si nous ne l'avions pas écrit, fixé et animé, ce morceau sorti du dessert de Magny, échappé, sur nos interrogations, au cerveau tout à la fois nuageux et plein d'éclairs, et à la langue brouillée de Robin. Car cela, à quoi nous avons donné la netteté et le caractère, ne serait jamais sorti du savant, frappé du style et de l'osé de notre plume,--car il aurait eu, devant le papier, les timidités baveuses et les corrections un peu intimidées, qu'il nous a envoyées, en marge de nos épreuves.
Bizarres racines! Fécondation singulière de ce livre. Souvenir de fange d'où l'on peut faire sortir du sublime! On ne devinerait pas que le mot de la fin vient d'une horrible histoire, qui nous était restée dans l'oreille de l'esprit, d'un refrain ordurier d'une petite rouleuse, qui rentrant au matin, après avoir fait la _retape_ toute la nuit, criait, à travers la porte, à sa mère qui ne lui ouvrait pas: «M'man, m'man, ouvre-moi!» et à la fin, impatientée, jetait: «Ah! que c'est m...!» C'est ce qu'on peut appeler une perle ramassée dans du fumier.
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_7 février_.--Ironie des choses et du gâchis de ce temps, où tout semble à contresens. Il arrive que nous, qui avons à nous plaindre, plus que personne, de ce régime (procès en police correctionnelle ou nous avons été assis entre les gendarmes, procès à propos de notre nom, que l'Empereur autorisait un monsieur, qui n'était pas de notre famille, à porter, etc.), nous, qui avons toutes les haines de purs lettrés pour ce gouvernement, ennemi et envieux des lettres, et nous qui n'avons, dans cette pétaudière d'un Empire ramolli, d'autre amitié que l'amitié de la princesse, et encore une amitié en dispute et en lutte sur toute idée et toute chose, c'est nous, dont on veut tuer près du public le talent avec la calomnie du mot «courtisans», et d'où cela part-il?... Donc sur la demande que M. Galichon nous faisait adresser, si nous restions ses collaborateurs, après son manifeste contre Nieuwerkerke, ce manifeste enragé et naïf, qui date l'indépendance de sa feuille d'art, à l'heure où le surintendant lui retire sa subvention, nous lui avons fait la réponse suivante:
«Monsieur, nous vous remercions d'avoir fait assez d'estime de nous, pour croire que nous ne resterions pas à la _Gazette_, après l'article que vous avez signé hier.
Les deux romans, que nous avons publiés en feuilletons, ont paru dans des journaux de l'opposition. Les seuls liens que nous ayons avec ce gouvernement sont loin d'être des liens de reconnaissance, ils ne sont que quelques amitiés avec des personnes, amitiés désintéressées et venues d'elles-mêmes à nous, et que nous trouverions lâche d'abandonner, en ce moment.
C'est vous dire, Monsieur, que devant le numéro de votre journal annonçant une feuille spéciale d'hostilités contre ces personnes et ces amitiés, nous venons vous faire prier de remettre notre article de Moreau à M. Lecuir à la _Librairie Internationale_.»
Parbleu! il y a des fautes à reprocher à Nieuwerkerke, mais vraiment quel est le fond de toutes ces attaques? L'amour passionné des tableaux qu'on réclame! Mais est-ce que de tous les journalistes qui réclament, un seul sait seulement la place d'un seul tableau du Louvre? Non c'est toujours, et dans ce moment-ci, en un accès furieux, l'envie, toute pure et toute brute, contre un monsieur, qui est comte, qui est bel homme, qui a une grande place et de gros émoluments.
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_10 février_.--Nous venons de manquer d'être tués ensemble. Nous allions à notre dîner du mercredi chez la princesse. Un cocher ivre, que nous prenons à Auteuil, nous jette, bride abattue, dans la roue d'un camion, quai de Passy, et le choc est tel que Edmond, jeté dans la glace devant lui, la casse avec sa figure. Il en ressort... nous nous regardons... un regard mutuel et profond, où chacun tâte l'autre... Du sang plein la figure, plein l'œil. Nous descendons de voiture. Je l'examine de près, la vitre a coupé la paupière supérieure et inférieure de l'œil droit. Je ne vois que cela. Edmond, qui a des éblouissements causés par le sang, ne me dit pas ce qu'il craint: d'avoir l'œil crevé.
Du quai, nous montons à Passy, moi le soutenant sous le bras, lui marchant le mouchoir rougi sur la figure, comme un accident ensanglanté qui passe. Et jusqu'au débarbouillage chez le pharmacien, angoisse, émotion, pendant des secondes qui paraissent éternelles. Un miracle! l'œil n'a rien.
Nous allons au télégraphe pour envoyer une dépêche, rue de Courcelles, et il me dit cette chose bizarre, c'est qu'un moment avant le choc, il avait eu le pressentiment de l'accident; seulement, par une transposition de vue fraternelle, c'était moi qu'il avait vu blessé, et blessé à l'œil.
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_12 février_.--Oh! la bonne émotion de couper son livre vierge, et dans la moite fraîcheur du brochage encore mouillé!
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_Lundi 16 février_.--Nous étions accoudés à la barrière, d'où l'on plonge dans le jardin en contrebas de Gavarni. Une main sur notre épaule. C'est le bohème, gardien marron des sept mille mètres de terrain à vendre. Tout le jardin abandonné, inculte, ruineux, le lierre s'étalant sur la bosse des anciens mouvements de terrain, et le pittoresque des ravages de la nature et de la plante parasite!
Nous promenant à travers ce fouillis de nature, le bohème nous mène, tout en bas du jardin, à la ligne des beaux arbres qui le finissaient dans leur grande ombre... Ici sera une guinguette, un bouchon pour les dimanches et les lundis des parties de campagne, et où la canaille, abhorrée de Gavarni, viendra sous le portique toujours vert, où il promenait sa haute rêverie, arroser de bleu des tripes à la mode de Caen, dans des berceaux qu'arrondit devant nous, un marchand de vin basque.
Curieux invalide, que ce bohème, cet ancien graveur sur bois, goutteux et presque aveugle, espèce de philosophe agreste et crapuleux, sorte de Thomas Vireloque, laissé en sentinelle là, par l'œuvre de Gavarni, faisant sa compagnie de deux terriers féroces dont il appelle l'un: _le Comique_, et encore d'un duc remisant, le jour, dans le trou noir de la Glacière, où frissonne, sous le plâtre tout écaillé, la _Frileuse_ de Houdon.
Et rondissant le dos au soleil, tout en gouaillant et en lâchant des blagues amères, le bohème nous mène au cimetière d'Auteuil, où l'on vient de poser la pierre de granit de Gavarni. Une simple pierre portant son nom et deux dates, sa naissance et sa mort.
Nous ne nous savions pas si voisins de lui dans la séparation éternelle!
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--Personne n'a encore caractérisé notre talent de romanciers. Il se compose du mélange bizarre et presque unique qui fait de nous à la fois des physiologistes et des poètes.
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_Lundi 16 février_.--Maria nous entretenait d'une particularité de la peau de son pays, de la peau de la femme de Brie, cette peau de blonde de Paris, devenant sous le soleil et le hâle des champs, plus noire, plus tannée que la peau paysanne du plus extrême Midi. Elle nous parlait de l'extrême délicatesse de la sienne, qui est en effet fine comme un papier de soie, et qui laisse apercevoir, sous un microscope, la circulation du sang: une peau si sensible que deux journées à Marseille avaient rendu la femme presque méconnaissable, une peau qui prend dans l'ombre d'une chambre ou le séjour au lit, pendant une semaine, la blancheur du lilas poussant dans une cave.
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_Mercredi 17 février_.--Il tombe ici un médecin que j'avais demandé à Phillips. Il me tâte, il me retourne, il m'ausculte, il me fait sonner le corps et la place de mes maux, y retrouvant l'arriéré de vingt années anti-hygiéniques de vie littéraire. Une angoisse pour tous les deux, une journée de tressaillements inquiets.
Le soir, nous espérions, pour nous remettre, nous rasséréner, nous fortifier dans le découragement de la santé et la lassitude de l'effort à vivre, quelques paroles aimables, quelques banalités complimenteuses qui pansent les hommes de lettres. Non, on ne trouve qu'à nous dire, sur un ton assez sec, que notre livre est assez bien fabriqué, et on me donne à couper un livre de poésie, d'un anonyme provincial, M. O. Justice, qui a collé, en tête de ses vers de mirliton, une photographie, où il ressemble à un jeune coiffeur de chef-lieu d'arrondissement.
Des autres, rien du tout. Taine arrive, commence par nous reprocher des mots, qui ne se disent pas, qui ne se trouvent pas dans le dictionnaire.--Lequel? Le vôtre?--nous accorde quelques descriptions faites avec les nerfs assez bien, et finit en nous disant que la fin n'a pas d'intérêt pour lui, parce qu'il a lu Sainte Thérèse.
L'auteur du VOYAGE EN ITALIE nous dit cela, d'un ton aigre, nerveux, saccadé, et avec un peu plus de bile qu'à l'ordinaire dans le teint. Voilà notre seul succès. Il faut avouer que notre livre n'est guère gâté jusqu'à présent.
Du reste je ne sais quel mauvais vent de contradiction soufflait, ce soir, dans la causerie et les paroles du salon.
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_19 février_.--Nous allons voir Sainte-Beuve. Nous le trouvons triste de son état, triste de la politique, triste de l'état de la littérature. Il nous dit les hontes de l'Académie abaissée, le tripotage des voix et des coteries, les _manigances_ de Guizot. Il nous conte ce dialogue entre la duchesse de Galliera et Lebrun, que Lebrun répétait avec une indignation et une amertume de vieux lettré.
--Eh bien, monsieur Lebrun, disait la grande dame, au moment où il entrait dans son salon, le premier fauteuil est donné... Oui, à M. d'Haussonville... C'est une chose faite.
--J'ignorais, faisait l'académicien en s'inclinant.
--Pour le second, ce sera sans doute M. de Champagny.
--Ah!
--Et quant au troisième, probablement M. Barbier.
Et la mélancolie de l'heure de cinq heures, du jour s'éteignant, de la menace de l'isolement de sa soirée, amenait aux lèvres de Sainte-Beuve une plainte, à voix basse, sur toutes les privations dont il souffrait, sur l'impossibilité du déplacement qui vous mêle à vos semblables, à la société, impossibilité qui vous désintéresse de l'action et du monde.
Il nous retraçait, comme dans une causerie, tisonnant devant un feu mort, ces jours succédant aux jours, et où il s'éveillait encore le matin avec un peu d'illusion, puis, dans le milieu du jour, encore un rien intéressé par le travail, par quelques restes de fidélités d'amis, et après, plus rien... «Ah! l'existence, voyez-vous cette existence-là, non... la vie pour moi n'est plus qu'un mur nu... il y faut des tentures, des agréments...» et son petit geste dessinait dans le vide, des regrets de choses.
La nuit tombait doucement, et la parole du vieillard devenait, de plus en plus, une parole de clair-obscur, une parole s'approchant du grand silence.
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--Ce soir, le petit cousin donne, pour la pousse de ses moustaches, ce qu'on appelle une _petite fête_, chez Voisin. Deux énormes bouquets de violettes sur la cheminée. Donc deux dames qui arrivent bientôt. C'est la***, une de ces hétaïres à huit ressorts, à cinq chevaux dans l'écurie, à maison montée, de ces filles entretenues à trois cent mille francs par an, et qui ont toujours besoin de cinq louis: une blonde Alsacienne au grain de beauté sur la plus blanche poitrine du monde, décolletée en carré. Elle est accompagnée d'une Wurtembergeoise à rougeurs, et à baragouin des banquiers allemands de Balzac, une procureuse, ayant la spécialité de fournir des religieuses en imitation à un Crésus de la banque juive;--enfin une sous-Guimond, une boutique des secrets, des scandales, des horreurs de Paris, une de ces créatures profondes et bredouillantes, que le Rhin nous envoie armées de toutes les ruses et de tous les dessous d'un Metternich en jupon...
Entre ces très jeunes gens, le plaisir est bruyant, brutal. Dans l'ivresse on se cogne, on se tape, on se poursuit dans les chambres du haut, et à la fin ça tourne à _la chiade_ de collège... si bien qu'à la note de 400 francs du dîner, vient s'ajouter 75 centimes d'arnica pour la Wurtembergoise, qui en se sauvant s'est fait, au coccyx, un noir contre une porte.
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_22 février_.--Depuis que notre livre est paru, pas une lettre, pas un mot, pas un compliment même banal d'un quelconque;--sauf une bonne poignée de main et un _speach_ éloquent de Flaubert. Une profonde tristesse de cette ligue du silence.
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--Un curieux mot de mère pieuse, de femme honnête à son gendre, lent à arriver à l'acte du mariage, mot que ne trouverait jamais une femme qui ne serait pas pieuse et pas honnête: «Mon cher Henry, c'est à vous à éveiller les petits sens de votre femme!»
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_Mardi 2 mars_.--Nous allons, avant Magny, chez Sainte-Beuve. Il descend de la chambre, où il est en train de se sonder, et il commence à nous parler de notre roman, qu'il s'est faire lire dans l'intervalle de son travail,--comme un homme qui en a à dire long. C'est d'abord une espèce de patelinage, et des mots qui ressemblent à la caresse d'une patte de chat qui va sortir ses griffes, et les égratignures ne tardent pas. Cela arrive menu, menu, à petits coups. Il nous dit donc: que nous voulons, qu'en tout nous voulons trop, que nous allons toujours à l'excès, poussant et forçant nos qualités, qu'il ne nie pas que nos morceaux, avec la voix d'un très bon lecteur, peuvent être un agrément dans un certain décor...«Mais les livres sont faits pour être lus... fait-il, d'une voix grinchue, et lus par tous!... Mon Dieu, on les donnera peut-être plus tard comme des morceaux de style dans les _excerpta_, mais moi, je ne sais pas, ce n'est plus de la littérature, c'est de la musique, c'est de la peinture... Vous voulez rendre des choses!...» Et il s'anime: «Tenez, Rousseau... Eh bien, il avait déjà trouvé un procédé exagéré... Est venu après lui Bernardin de Saint-Pierre, qui l'a poussé plus loin... Chateaubriand, Dieu sait... Hugo!» et il fait la grimace qu'il fait toujours à ce nom-là: «Enfin Gautier et Saint-Victor... Eh bien! vous, c'est encore autre chose que vous voulez... C'est du mouvement dans la couleur, comme vous dites... C'est l'âme des choses... C'est impossible... Je ne sais pas, moi, comme on prendra cela plus tard, et où on ira!... Mais, dans le moment, il faut vous atténuer, vous amortir... Tenez, votre description du pape tout en blanc, tout au fond... Eh bien! non, non...»
Et soudain entrant en colère: «_Neutralteinte_, qu'est-ce que c'est que ce neutralteinte?... ce n'est pas dans le dictionnaire... C'est une expression de peintre, ça... Tout le monde n'est pas peintre... C'est comme un ciel de couleur rose thé, rose thé... Qu'est-ce que c'est, une rose thé...» Et il répète une ou deux fois: «Rose thé,» ajoutant: «Il n'y a que la rose, ça n'a pas de sens!»
--Et cependant, monsieur Sainte-Beuve, si j'ai voulu exprimer que le ciel était jaune de la nuance jaune rosée d'une rose thé, d'une gloire de Dijon par exemple, et n'était pas du tout du rosé de la nuance de la rose ordinaire?
--En art il faut réussir, continue Sainte-Beuve, sans écouter... Oui, il faut réussir... Je voudrais que vous réussissiez... Là, une suspension, avec quelques paroles ravalées, qui nous font soupçonner que le livre n'a pas eu de succès dans son entourage, qu'il a peut-être ennuyé la _manchote_.
Et il se met à nous prêcher d'écrire pour le public, de descendre nos œuvres à l'intelligence de tous, nous reprochant presque notre effort, l'ambition de notre conscience littéraire, le travail de nos livres, pour ainsi dire, sués de notre sang, enfin la passion, que nous mettons à nous satisfaire. Vils conseils d'un courtisan de tous succès et de toute popularité.
Et comme nous lui déclarons fièrement qu'il n'y a pour nous qu'un public, non celui du moment, mais celui de l'avenir, il nous dit avec un haussement d'épaules: «Est-ce qu'il y a un avenir, une postérité?... Vous vous figurez ça, vous!» blasphème le journaliste qui, à chaque article, touche le viager de sa courte gloire, et ne la veut pas plus longue pour les autres, non récompensés de leur vivant,--pas plus que pour les livres méconnus qui espèrent leur paye de la postérité.
Il gronde, il grogne, il argutie, avec cet agacement de nerfs, que tous ceux qui le connaissent, lui ont toujours vu pour une œuvre un peu haute, l'espèce de petite colère qui le congestionne dans la discussion, et encore avec la mauvaise foi féminine qui le caractérise. Au fond, il est pris d'une inquiétude jalouse de l'acceptation de l'œuvre par le public présent ou futur, et alors il mêle les coups de boutoir aux reproches aigus, et sort de ses habitudes de politesse... Puis tout à coup, dans ses paroles, nous sentons percer la visite d'un ami qui ne nous aime pas. Sainte-Beuve nous reproche durement d'avoir fait lire, à notre héroïne, Kant, qui de son temps n'était pas traduit, nous jetant: «Alors quelle foi voulez-vous qu'on ait à votre étude?» Et il nous répète plusieurs fois cette grosse erreur de notre livre, en en grossissant, de plus en plus, la faute.
Nous avons eu pitié de l'ignorance du grand critique, avec lequel sans doute nous nous serions fâchés, si nous lui avions dit que, de 1796 à 1830, il y avait eu à peu près une dizaine de traductions en français de divers livres de Kant.
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_3 mars_.--La princesse est aujourd'hui toute charmante, avec des moments comme attendris du plaisir de vous revoir, et en belle veine de causerie. Viollet-le-Duc parle de Mérimée très malade. Il meurt d'une maladie de cœur, et son ami prétend, à l'encontre du jugement de tous, que cette maladie vient de la sensibilité rentrée de l'écrivain, qui était très tendre, sous le masque de l'égoïsme et du cynisme. Il appartenait à cette génération de poseurs et d'hommes, faisant les forts, à la génération de Beyle, de Jacquemont partant pour l'Inde et quittant ses parents avec la légèreté d'adieux d'un départ pour Saint-Cloud.
Une des plus tristes fins du monde, au reste, que la fin de ce comédien de l'insensibilité, claquemuré entre deux vieilles _governess_, lui rognant le boire et le manger.
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--Hélas! on ne peut être partout, et suffire à tout, les horizons de nos projets de travail sont si grands et si étendus en tous les sens! Quelles belles études à faire sur ces trois écrivains de la Révolution, connus seulement de nous: Suleau le journaliste de 1791, Chassagnon, le fou de Lyon, le Saint-Jean à Pathmos de la Terreur, et ce Juvénal en prose du Directoire, Richer-Serizy!
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_10 mars_.--Nous sommes dans la nouvelle salle de la cour d'assises. Des dorures, des tableaux, un plafond reluisant. Partout du confortable et du luxe joyeux et criard. Là les heures d'anxiété sont maintenant sonnées par une pendule d'or... Regardant cela, nous pensions à la Cour d'assises de l'avenir, dont les boiseries seront en bois de rose, les panneaux en pékin peint d'un ton riant, et où il y aura une vitrine de petits saxes, que les gendarmes montreront aux accusés, pendant les suspensions d'audience.
C'est un détournement de mineure, même de deux mineures. Au-dessous du Christ, là-bas au fond, le président, à la voix d'un vieux père noble édenté, dans le silence d'émotion de la salle, ânonne une lettre d'amour, dont il souligne chaque mot pour les jurés, avec une malignité de vieux juge, une sorte de bégayement sinistre, particulier aux gens de justice.
Au banc, entre les gendarmes, quelque chose comme un paquet lamentable, et qui devient, quand le président lui dit de se lever, une petite vieille épouvantante. C'est une pensionnaire des Incurables, chargée de 80 ans, dont on ne voit sous sa capuce noire et son abat-jour qu'un nez camard et un peu de peau blême. On ne rêverait pas autrement la Mort-maquerelle!
L'accusé principal est calme, et d'un sang-froid sec; seulement son visage, à mesure que s'engage le débat, et qu'il ferraille, sans repos et debout, contre le long interrogatoire du président, son visage semble maigrir et se creuser sous le tiraillement des nerfs. A la déposition des témoins, il a des inquiétudes des yeux animales, des mordillements de moustaches, des crispations de coins de lèvres qui lui tournent un moment la bouche de côté, comme dans un plâtre de guillotiné.
Que c'est donc beau la vraie émotion et le poignant de la réalité d'une sincère douleur! Il y a un imbécile de père qui dépose d'une voix lente et basse, avec des silences réfléchissants et vides, où il polit machinalement de son gant, la barre du tribunal, qui dépose avec des absences d'une mémoire qui semble avoir sombré dans le chagrin, avec des arrêts de la voix, pendant lesquels l'homme se passe lentement la main sur la figure et devant les yeux, pour en chasser quelque chose, avec des «ah!» qui sont comme des réveils en sursaut, à un coup qu'on lui frapperait au cœur.
Oh! comme ce père, en parlant de ses deux filles, a dit, sans se savoir sublime: «Oui, déshonorées... je les aimerais mieux mortes!»
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--Nous, torturés de malaises continus, douloureux, presque mortels au travail et à la production spirituelle, nous ferions volontiers ce pacte avec Dieu: ne nous laisser qu'un cerveau pour créer, nos yeux pour voir, et une main avec une plume au bout, et prendre tout le reste de nos sens et les misères de nos corps, pour que nous ne jouissions plus en ce monde que de l'étude de l'humanité et de l'amour de notre art.
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_6 mars_.--Jours de tristesse et de découragement, où l'on se couche dans la journée, pour la vivre moins longue.
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Il est rare que les faiseurs de l'opinion en art et en littérature ne subissent pas la tyrannie des imbéciles: les guides du goût public en sont généralement les domestiques.
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