Journal Des Goncourt Troisieme Volume Memoires De La Vie Litter

Chapter 14

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_26 novembre_.--A propos de l'éducation religieuse, une chose m'intrigue. Les enfants que promènent les pions ont l'aspect triste d'une bande de petits prisonniers, les enfants qui se promènent avec des abbés ou des frères ignorantins, ont l'air d'être contents, comme s'ils allaient avec de grands camarades.

--J'ai ici un jardinier bizarre, homme mélancolique et agreste, ouvrier de tous métiers, et mari souffre-douleur d'une maîtresse de piano, exerçant dans la banlieue, et riche avec cela d'une potée de progéniture. L'autre jour il mettait notre vin en bouteilles, aidé d'un gandin à l'air humilié, et rinçant les bouteilles avec un faux diamant au doigt. Il nous dit que c'est son fils, arrêté par des migraines dans une vocation de peintre en bâtiment, tourné au théâtre, jouant dans les localité riveraines de la Seine, et peut-être appelé prochainement aux Variétés.

Il nous a fourni pour tapissier un de ses amis, un long et maigre vieillard, à la tête de renard et de vieux marquis, habillé d'un antique habit de chasse en velours, et apportant ses outils dans un sac de voyage; un tapissier mystérieux et déclassé, avec de l'ombre dans sa vie, et qui paraît sortir d'un roman humanitaire de George Sand.

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--Que je voudrais donc bien dîner à Compiègne, à la table des domestiques.

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_1er décembre_.--Oh! les agonies comme celle de Berryer, où la famille permet à la chronique de se fourrer sous le lit. Vilaines, ces morts toutes de publicité.

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--On s'étonne de la conscience de la main-d'œuvre dans l'art et l'industrie au XVIIIe siècle, mais n'était-ce pas le temps où Mme de Pompadour rentait un ouvrier pour la sculpture d'une chaise percée, et où le dîner de M. de Kaunitz, qui n'attendait pas les ambassadeurs, attendait un artiste?

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--En littérature, des délicatesses sont atteintes par des nerveux lymphatiques, que n'atteindront jamais les nerveux sanguins.

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--Nous étions sévères, peut-être injustes pour le talent de Mme Sand. Nous venons de lire les vingt volumes de l'HISTOIRE DE MA VIE. Au milieu du fatras d'une publication de spéculation, il y a d'admirables tableaux, des renseignements sans prix sur la formation d'une imagination d'écrivain, des portraits de caractères saisissants, des scènes merveilleusement dites, comme la mort XVIIIe siècle de sa grand'mère et son héroïsme douillet, comme la mort si parisienne de sa mère: des scènes, qui arrachent l'admiration et quelquefois les larmes.

C'est un grand document, malheureusement trop délayé, où le talent de Mme Sand, dans le vrai, l'observation juste des autres et d'elle-même, étonne et surprend.

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_2 décembre_.--J'ai devant moi, dans le salon de la princesse, le gros dos de Gautier, qui, assis, à la turque, les jambes croisées, se balançant sur ses deux bras, ainsi raccourci, a comme la taille d'un Triboulet nain. Il est aux pieds du fauteuil de Sacy qui lui parle par-dessus l'épaule, et dont le mépris enjoué a l'air de tomber de haut sur ce bizarre candidat romantique. Je souffrais de voir mon Théo dans cette pose... Ah! ce désir de l'Académie!... Et cela relevé de tant de grâce mélancolique et malade et de bouffonnante ironie: du Falstaff et du Mercutio mêlés.

Une toux profonde lui ébranle, de temps en temps, la poitrine, et alors la plaisanterie cruelle circule dans le salon, qu'il tousse pour entrer à l'Académie. Puis il s'est assis dans un petit fauteuil près des jupes de la princesse, sa tête s'est abaissée, ses grosses paupières pesantes sont tombées sur ses yeux, et un lourd sommeil, aux mains pendantes en avant, semble l'incliner vers une de ces morts, dont on ramasse le décédé, le nez sur le parquet. De tristes pressentiments nous viennent sur notre ami, et l'homme que tous voient sur le seuil de l'immortalité académique,--nous le voyons cloué dans son cercueil.

Un moment qu'échappé au sommeil, il se trouve à côté de Saint-Victor, le critique de la _Liberté_ lui dit, avec la crispation lui venant, dans le salon de la princesse, à la vue de notre bande d'intimes:

--Eh bien! j'espère, tu as fait sur Ponsard un article... C'est un homme de génie maintenant.

--Oh! dit bonnement Gautier, ça a si peu d'importance... les articles... Puis tu m'as assez lu... avec moi, il faut lire entre les lignes.

--Enfin, reprend sèchement Saint-Victor, tu as écrit _la solidité des choses éternelles_.

--Bah! laisse tomber Gautier, avec tout le dédain que le journaliste de l'_Officiel_ peut avoir pour un article de journal.

En sortant, la princesse inquiète de la santé de Gautier, et qui lui a envoyé son médecin, le docteur Elloco, nous attire de la main, et nous dit à voix basse: «Il paraît que ce n'est pas la poitrine, mais le cœur!»

Et pendant qu'il nous ramène en voiture, le cher homme est attendrissant, touchant, et nous met au bord des yeux une larme, avec le comique d'un mourant à la fois pantagruélique et shakespearien: «Je vous le répète, dit-il, on est fichu, aussitôt qu'on se soigne... Me voilà dans les remèdes... Eh bien! vous voyez, ça ne va plus.»

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_4 décembre_.--La nuit, quand elle n'est plus la réfection de plomb de la jeunesse et de la santé, est bête comme un espace de temps inutile, vide et noir, une intermittence stupide du travail et de l'idée, une non-valeur stérile de la vie, déjà si courte pour l'activité pensante.

A un certain âge, la nuit, c'est l'ennui de ne pas être au lendemain.

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--Ce gouvernement-ci hait encore plus l'homme de lettres, que le républicain ou le socialiste.

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--Il y a dans les arts et dans les lettres, des jeunes hommes gras, à ventre, comme X... et Y... qui sont spécialement des industriels.

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--L'Histoire, à l'heure qu'il est, devient de plus en plus l'histoire naturelle de la monarchie. Des journaux de médecins jettent à la curiosité cynique de la postérité le _placenta_ des reines, et l'on entre en le livre révélateur de notre ami Soulié, dans le vagin de Marie de Médicis, ouvert à deux battants par l'escapement de ses entrailles majestueuses, d'où roule Louis XIII, comme en une mise bas de Gargamelle, peinte par Rubens.

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--La science du romancier n'est pas de tout écrire, mais de tout choisir.

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_14 décembre_.--Nous avons eu aujourd'hui, à déjeuner, notre admirateur[1] Zola.

[Note 1: Voir l'article de Zola sur GERMINIE LACERTEUX, publié dans un journal de Lyon, et republié dans son volume intitulé: MES HAINES.]

C'était la première fois que nous nous rencontrions. Notre impression toute première fut de voir en lui un normalien, à l'encolure de Sarcey, dans le moment, légèrement crevard, mais en le regardant bien, le râblé jeune homme nous apparut avec des délicatesses, des modelages de fine porcelaine dans les traits de la figure, la sculpture des paupières, les curieux méplats du nez; en un mot un peu taillé en toute sa personne à la façon des vivants de ses livres, de ces êtres complexes, un peu femmes parfois en leur masculinité.

Puis un côté frappant chez lui, c'est le côté maladif, souffreteux, ultra-nerveux, vous donnant par moments la sensation pénétrante d'être aux côtés d'une mélancolique et révoltée victime d'une maladie de cœur.

En somme, un homme inquiet, anxieux, profond, compliqué, fuyant, peu lisible.

Il nous parle de la difficulté de sa vie, du désir et du besoin qu'il aurait d'un éditeur l'achetant, pour six ans, 30 000 francs, et qui lui assurerait ainsi, chaque année, 6 000 francs: le pain pour lui et sa mère, --et par là lui donnerait la faculté de faire «l'Histoire d'une famille», un roman en huit volumes. Car il voudrait faire de _grandes machines_, et plus de ces articles «infâmes, ignobles, crie-t-il, sur un ton qui s'indigne contre lui-même, oui, les articles que je suis obligé de faire à la _Tribune_, au milieu de gens dont il me faut prendre l'opinion idiote... Car il faut bien le dire, ce gouvernement avec son indifférence, son ignorance du talent, de tout ce qui se produit, rejette nos misères aux journaux de l'opposition, les seuls qui nous donnent de quoi manger... Vrai, nous n'avons absolument que cela...» Puis après un silence: «C'est que j'ai tant d'ennemis... Et c'est si dur de faire parler de soi!»

Et, de temps en temps, dans une récrimination amère, où il nous répète et se répète à lui-même qu'il n'a que vingt-huit ans, éclate vibrante, une note de volonté âcre et d'énergie rageuse.

Il finit en disant: «Oui, vous avez raison, mon roman déraille... Il ne fallait que trois personnages. Mais je suivrai votre conseil. Je ferai ma pièce comme cela... Et puis nous sommes les derniers venus, nous savons que vous êtes nos aînés, Flaubert et vous. Vous! vos ennemis eux-mêmes reconnaissent que vous avez inventé votre art; ils croient que ce n'est rien: c'est tout!»

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--Depuis que la Justice existe, il n'y a eu qu'un procès qui ait été révisé: c'est celui de Jésus-Christ.

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--Les hommes et les femmes pensaient plus vivement au XVIIIe siècle que maintenant: leur correspondance en fait foi.

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_20 décembre_.--Suspension absolue de la vie, ces temps-ci, dans le travail et l'idée. Nous n'existons plus matériellement que par la souffrance. Nous accomplissons inconsciemment les opérations mécaniques qui font continuer à vivre, et presque sans l'ennui de toutes les fonctions que ça nécessite. Sentiment d'une spiritualité, toute pénétrée de la satisfaction intérieure de l'absence de l'existence.

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_21 décembre_.--Dîner chez Sainte-Beuve, avec la princesse, Pongerville, Viollet-le-Duc, le vieux Giraud de l'Institut. Tout le dîner se passe à chercher le moyen de faire raconter par M. de Pongerville, ses deux uniques histoires: son entrevue avec Louis XVIII et son entrevue avec Millevoye,--de manière à lui gagner sa voix pour Gautier.

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_22 décembre_.--Aujourd'hui, à quatre heures, fini MADAME GERVAISAIS.

--Les premiers nous avons été les écrivains des nerfs.

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_24 décembre_.--Nous avons plaisir à retrouver Flaubert, et dans notre trio d'ours et de solitaires ensauvagés, nous soulageons nos mépris, nos indignations, sur tous les abaissements présents, les misères des caractères, la déchéance et la domesticité des lettrés, nos camarades.

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_30 décembre_.--Vu ce soir, rue de Courcelles, Claude Bernard, pareil à un spectre de la science.

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_31 décembre_.--Fini l'année avec la mémoire de l'homme que nous avons, qui nous a le mieux aimés: Gavarni,--dont nous relevons les souvenirs sur nos notes.

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ANNÉE 1869

_1er janvier_.--Minuit. Nous nous embrassons dans le jardin de notre maison, au clair de lune d'une année nouvelle.

Dans la journée, nous avons porté notre manuscrit (MADAME GERVAISAIS) chez Lacroix, et nous sommes allés nous inscrire chez la princesse: ç'a été tout notre Jour de l'an.

J'ai vu pour la première fois des petites gens porter dans les rues des palmiers en pot, des étrennes de plantes exotiques.

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_2 janvier_.--A propos de M. de Nieuwerkerke, devenu la cible et le Saint-Sébastien des petits journaux, il me semble que le gouvernement jette ses ministres et ses hauts fonctionnaires à manger à l'opposition, à l'exemple d'un Russe en traîneau, qui, poursuivi par une bande de loups toujours croissante et s'allongeant à l'infini, jette, pour les arrêter et gagner du temps, ses provisions, ses couvertures, ses bottes.

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_3 janvier_.--Si on écoutait ses maux, on resterait couché et on ne se lèverait qu'au jugement dernier.

--Un mot qui peint la politique présente de casse-cou et de sans lendemain: c'est le mot de Rouher à Vatry, fort effrayé de la situation. Le Richelieu du laissez-aller l'écoute, puis lui répond simplement: «Depuis quelque temps, j'étudie beaucoup un philosophe chinois, dont je mets la sagesse en pratique: c'est le philosophe Ye-men-fou.»

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_5 janvier_.--Dîner Magny.

Causerie du docteur Robin donnant des détails relatifs à des expériences saisissantes et de haute terreur, sur des décapités, sur des corps d'hommes sans tête, qui, au bout de quarante-cinq minutes de mort, portent la main, avec un mouvement de vivant, à leur poitrine, à l'endroit où on les pince, et beaucoup d'autres épreuves venant à l'appui d'une théorie sur l'indépendance du cerveau et du cœur.

Pas de distraction pour nous enlever à notre état malingre, au tourment de notre santé, comme ces hautes élévations de la science, ces hypothèses médicales, ces rêves dans l'inconnu de la vie, et qui nous apportent les oublis et les étourdissements que donnent aux autres les enivrements d'une fête du monde, d'un bal, d'un spectacle.

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_Mercredi 6 janvier_.--Je dis à la princesse que j'ai vu Sainte-Beuve, que j'ai trouvé fatigué, préoccupé, triste. Elle ne répond pas, passe devant moi, et me fait signe de la suivre dans le premier salon, le promenoir de ses causeries intimes et de ses tête-à-tête confidentiels.

Et là, elle éclate: «Sainte-Beuve, je ne le verrai plus, jamais... Il s'est conduit avec moi... lui... enfin. C'est à cause de lui que je me suis brouillée avec l'Impératrice... Et tout ce qu'il a eu par moi... Dans mon dernier séjour à Compiègne, il m'a demandé trois choses, j'en ai obtenu deux de l'Empereur... Et qu'est-ce que je lui demandais... Je ne lui demandais pas de renoncer à une conviction... je lui demandais de ne pas s'engager dans un traité avec le _Temps_, et de la part de Rouher,... je lui ai tout offert... Il aurait été à la _Liberté_ avec Girardin, c'était encore possible, c'était de son monde... Mais au _Temps_, nos ennemis personnels... où tous les jours on nous insulte!»

Elle s'arrête, puis repart: «Oh! c'est un mauvais homme... Il y a déjà six mois, j'écrivais à Flaubert: «Je crains que Sainte-Beuve, d'ici à quelque temps, ne nous joue quelque tour...» C'est lui qui a écrit à Neftzer... il y a de son ami d'Alton-Shée dans tout cela.» Et avec une parole d'amertume sifflante: «Il m'écrivait, au Jour de l'an, que tout le confortable et le bien-être qui entouraient sa maladie, il me les devait... Non, on ne se conduit pas comme ça.»

Et elle suffoque, elle étouffe, elle se bat la gorge avec le haut de sa robe brodée, qu'elle agite à deux mains, et des larmes, qu'elle dévore, lui montent dans la voix, que l'émotion étrangle par moments.

«Enfin, je ne parle pas de la princesse! mais la femme, la femme!»--et me secouant par mes revers d'habit, comme pour m'enfoncer son indignation et m'en remuer la poitrine: «Voyons Goncourt, n'est-ce pas, c'est indigne?» Et ses yeux, pleins de la colère de son cœur, me fouillaient les yeux.

Elle fait quelques pas sur le tapis, agitant derrière elle la grande traîne de sa robe de soie blanche, et revient à moi: «La femme!... J'ai été dîner chez lui... Je me suis assise sur la chaise où avait passé Mme ***... Du reste, je lui ai dit chez lui: «Mais votre maison est une maison de coquines, un mauvais lieu, et j'y suis venue pour vous...» Oh! j'ai été dure! Je lui ai dit encore: «Qu'êtes-vous? Un vieillard impotent. Vous ne pouvez pas seulement vous servir dans vos besoins... Mais quelles ambitions pouvez-vous donc avoir encore?... Tenez j'aurais voulu que vous fussiez mort, l'année dernière, vous m'auriez laissé au moins la mémoire et le souvenir d'un ami!»

«Cette scène m'a fait un mal!» ajoute-t-elle en tressaillant[1].

[Note 1: Je dois déclarer, qu'une fois la juste colère de la princesse, dépensée dans deux ou trois sorties de ce genre avec nous et d'autres amis, la princesse oublia ses griefs contre l'ancien familier de sa maison, et ne se rappela que le charme de sa causerie, de son esprit, de sa sociabilité, et redevenue tout à fait amie de sa mémoire, quand il fut mort, défendit chaleureusement cette mémoire contre tous, contre moi-même.

Ici qu'il me soit permis de dire un mot du portrait que mon frère et moi, faisons de Sainte-Beuve. Nous n'avons obéi à aucun petit et misérable sentiment dans ce portrait, ayant bien certainement plutôt à nous louer qu'à nous plaindre du critique; nous avons été tout bonnement mordus par ce désir d'analyste, de pousser à fond la psychologie d'une individualité très complexe, ainsi qu'un naturaliste, amoureux de sa science, disséquerait et redisséquerait un animal, dont l'anatomie lui semblerait avoir été incomplètement ou mal définie par ses confrères.

Oui, je le proclame avec un certain orgueil, l'amour de la vérité,--cela qui a été l'ambition et la recherche de notre journal, n'a laissé rien filtrer de nos rancunes personnelles ou de nos ressentiments de la critique, dans la portraiture des gens que nous avons peints. C'est ainsi qu'on trouvera fort bien traités, des gens qui ont été féroces pour nous, et qu'on trouvera des laudateurs, auxquels nous ne trouvions pas de talent ou dont nous avions lieu de mépriser le caractère,--littéralement exécutés.]

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_8 janvier_.--Oh! le vrai, le vrai tout bête, c'est toujours plus fort que les imaginations du génie. Comparez donc le grand bourgeois de l'HISTOIRE DE MA VIE de Mme Sand, M. de Beaumont, au Gilles Lenormand des MISÉRABLES d'Hugo.

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_9 janvier_.--L'hydrothérapie, l'eau froide, une terreur, une épouvante! Des réveils dans l'anxiété de cette pluie de torture qui vous fait hurler du supplice de tous vos nerfs, et danser, dans la cuvette de fer-blanc, la danse de Saint-Guy de la douche des fous. Je n'y ai pu résister que trois jours... J'en mourrais.

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_11 janvier_.--Brown, le peintre de chevaux, nous contait cette jolie anecdote. Il est mandé par M. Pointel, directeur chrétien d'un journal illustré de Dalloz, il est mandé pour lui faire des bois.

Pointel l'interroge sur ce qu'il fait?

--Mais des chevaux.

--Des chevaux!--Et Pointel fait fiévreusement deux tours dans son cabinet, puis revient à Brown:

--Des chevaux... Les chevaux mènent à la fille... La fille mène à la mort de la famille... Jamais de chevaux dans mon journal.

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_12 janvier_.--Une horrible et sinistre expression du Paris actuel, sur la fin du viveur, sur les maladies, comme celle de M. de M... On appelle ça: _Il file son macaroni_.

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_12 janvier_.--La folie de l'artiste, de l'écrivain,--voyez Meryon, Baudelaire,--les surfait, une fois morts; elle fait monter leurs œuvres, ainsi que la guillotine fait monter l'écriture des guillotinés, dans les catalogues d'autographes...

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_Mercredi 13 janvier_.--La princesse après dîner a encore sur Sainte-Beuve un jaillissement: «J'étouffais, je suis sortie de chez lui, de peur de pleurer... Mais savez-vous ce qu'il m'a dit: que rien ne le forçait de donner sa démission au Sénat, et du reste que ça lui était bien égal... et que d'ailleurs son intention était bien de ne jamais servir le prince Impérial.» Puis tout à coup elle jette cette phrase: «Voyez-vous entre une femme comme moi, et un homme incomplet comme lui, il ne peut jamais exister de véritable amitié.» Mot profond qui peint l'incompatibilité des deux natures de la princesse et de l'écrivain.

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--L'eau-de-vie! un baptême comme le trouve la langue du peuple. Et n'est-ce pas le bouillon des meurt-de-faim?

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_15 janvier_.--Une vie sans une minute de repos. Des épreuves, des corrections, des feuilles se succédant sans trêve ni arrêt. Tout le travail forcé de la retouche immédiate. La nécessité de l'inspiration continue, pour les changements qu'il faut improviser. Des journées où l'on n'a pas un quart de son temps à soi, et on soupire après l'heure où l'on fumera un cigare, sans penser à rien. Et cela au milieu des malaises de l'un et de l'autre qui s'interrogent de l'œil, et ont conscience de leurs mutuelles souffrances: l'un tourmenté de perpétuelles migraines, l'autre d'un perpétuel malaise d'estomac, qui en fait seulement un vivant, ou plutôt un misérable ressuscité du soir, à l'heure où l'on allume le gaz. Oh! nous aurons été les martyrs du livre,--nous toujours, malgré la maladie, sur la brèche du travail et de la pensée.

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_20 janvier_.--La princesse revient sur Sainte-Beuve: «Encore si c'était un homme de coup de tête, de résolution extrême!... Mais non, ç'a été toujours un homme entre le zist et le zest... N'est-ce pas, Sainte-Beuve c'est bien cela... Eh bien! voulez-vous que je vous dise... Quand l'Empereur a accordé les libertés, il y était opposé comme un beau diable... Il ne s'est plus senti entre deux gendarmes... il ne s'est plus senti protégé... et, de peur, il a passé de l'autre côté, pour plus de sûreté!»

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--Sur le quai. Entre les deux Hôtel-Dieu qui vous enserrent le cœur, serré que vous êtes entre ce long parallélisme de la souffrance humaine, on se prend à penser à ce Dieu de bonté, qu'on dit là, au-dessus. Allons donc! comment ferait-il pour être plus mauvais?

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--Touchée de nos procédés gentilshommes, lors de la vente de sa maison, Mme de Tourbet a tourmenté Flaubert pour nous amener dîner chez elle. Un appartement riche et banal ressemblant à ces appartements meublés, qu'on loue aux provinciaux pour le mariage d'une fille riche. Un vrai carnaval d'invités... Paradol, Flaubert, Gautier, Girardin, lugubre et cassé, avec sa tête de mort et sa mèche posée comme un accroche-cœur sur un crâne. La maîtresse de maison pleine de grâce coquette, mais un peu trop préoccupée de faire de son appartement un petit hôtel Rambouillet du XIXe siècle. On joue à de petits jeux d'esprit innocents et érotiques. Mme de Tourbet jette aux convives le mot _malthusianisme_ et en demande la définition à la ronde; et chacun, le couteau de l'improvisation sous la gorge, dit à peu près une saleté ou une bêtise...

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_31 janvier_.--Dans le monde. Toujours les mêmes passants, les mêmes allants, les mêmes venants, les mêmes poignées de main, les mêmes politesses et saluts mécaniques, et la même impression d'indifférence, de sécheresse et de détachement dans tous ces salamalecs convenus, souriants et mornes. Un tel oubli et une telle absence, qu'on se dit deux fois: «Bonjour,» sans se souvenir de la première. Derrière l'amabilité figée des figures, tous ces figurants du monde enfoncés dans l'absorption égoïste de leur _moi_, qu'ils dissimulent sous le badinage vague du bout des lèvres et des paroles vides, et l'on sort de là, le cœur froid, comme si on avait passé la soirée au milieu de vivants de glace.

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_2 février_.--Nous l'avouons, un peu d'orgueil nous envahit à lire les premières feuilles tirées de MADAME GERVAISAIS.

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--La République, ce mensonge de la fraternité universelle des hommes, est la plus anti-naturelle des utopies. L'homme n'est fait que pour aimer l'être qu'il connaît, qu'il approche ou qu'il possède.

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