Journal Des Goncourt Troisieme Volume Memoires De La Vie Litter

Chapter 12

Chapter 123,710 wordsPublic domain

_9 mai_.--Quelle diversité d'avenirs, les avenirs de collège! Quelle loterie des carrières, des fortunes et des noms à la sortie; ça a quelque chose de semblable aux fusées des bouquets de feux d'artifice, qui, parties ensemble, crèvent presque aussitôt, ou montent, en volant, jusqu'au haut du ciel.

* * * * *

_14 mai_.--Voici l'intérieur dans lequel, cette semaine, Maria a accouché une femme. En haut du boulevard Magenta, en un campement de baraques que loue aux plus misérables misères de Paris, le roi de la finance,--dans une chambre de ce baraquement aux planches disjointes, au plancher plein de trous, d'où jaillissent, à tous moments, des rats, des rats qui entrent encore, chaque fois, qu'on ouvre la porte, et les rats des pauvres, des rats effrontés, montant sur la table, emportant des michons de pain entiers, mordant parfois les pieds du sommeil en mangeant la couverture du lit; là dedans six enfants, les quatre plus grands dans un lit; et sur leurs pieds qu'ils ne peuvent allonger, dans une caisse, les deux plus petits; l'homme marchand des quatre saisons, ivre-mort pendant les douleurs de la femme, saoûle comme son mari, sur une paillasse de paille. Et pendant l'accouchement dans cette hutte, la hutte abominable des civilisations, le singe d'un joueur d'orgue, juché dans la fente d'une planche du baraquement mitoyen, imitant et parodiant les cris et les jurons colères de la femme en mal d'enfant, et pissant par cette fente, sur le dos du mari qui ronfle.

* * * * *

--La politesse est à la fois la fille de la grâce française et du génie jésuite.

* * * * *

--Dans l'élite de ceux qui pensent, il se fait une visible réaction contre le suffrage universel et le principe démocratique; et des esprits se mettent à voir le salut de l'avenir dans une servitude de la canaille, sous une aristocratie bienfaisante des intelligences.

* * * * *

--Toujours la fatalité du livre. Nous, dont les sympathies de race et de peau penchent pour le pape, nous qui ne détestons pas l'homme qu'est le prêtre, nous voici à écrire, poussés par je ne sais quelle force irrésistible qui est dans l'air, un livre méchant à l'Église. Pourquoi! Mais sait-on le pourquoi de ce qu'on écrit!

* * * * *

--L'Empereur, un excellent somnambule, s'il était lucide.

* * * * *

_18 mai_.--Dîner Magny.

Le causeur à idées de Magny est en ce moment le docteur Robin, dont la parole est pleine d'aperçus neufs, de découvertes, de trouvailles, allant des plus hautes aux plus petites questions de la médecine. Ce soir, après avoir parlé du cerveau, il a parlé du mollet, l'appelant un pur produit de la civilisation, et faisant remarquer qu'il manque au sauvage comme au facteur rural, par cela que la réparation,--nourriture et sommeil,--n'est pas égale chez eux à la déperdition des forces.

Quel dommage, quelle perte qu'une pareille intelligence d'observateur et de physiologiste, n'écrive pas un livre dont il nous donnait, ce soir, un si curieux morceau sur les effets moraux des maladies de poitrine: un livre dont la première ligne n'a pas été encore écrite, un livre qui serait une clinique médico-littéraire de ces maladies de foie, de cœur, des poumons, si liées et si attenantes aux sentiments et aux idées du malade, et présenterait toutes les révolutions de l'âme dans la souffrance du corps!

* * * * *

_20 mai_.--Ce soir chez la princesse, nous avons entendu pour la première fois de l'esprit de Dumas fils. Une verve grosse mais qui va toujours, des ripostes qui sabrent tout, sans souci de la politesse, un aplomb qui touche à l'insolence, et qui en donne à sa parole toutes les bonnes fortunes; par là-dessus, une amertume cruelle... mais incontestablement un esprit bien personnel, un esprit mordant, coupant, emporte-pièce, que je trouve supérieur à l'esprit que l'auteur dramatique met dans ses pièces, par sa qualité de concision et de taille à arêtes vives, qu'il a, cet esprit, dans sa première spontanéité!

Il avait pris pour thèse que, chez tout le monde, sans exception, tous les sentiments et toutes les impressions dépendent du bon et du mauvais état de l'estomac, et il racontait, à l'appui, l'histoire d'un mari de ses amis qu'il avait emmené dîner chez lui, le soir de la mort de sa femme, une femme qu'il adorait.--Il lui avait servi un morceau de bœuf, lorsque le mari tendit son assiette et avec une douce imploration de la voix, lui demanda: «Un peu de gras! L'estomac! qu'est-ce que voulez? ajoute Dumas. Il avait un estomac excellent, il ne pouvait pas avoir un grand chagrin... C'est comme Marchal, tenez, Marchal n'a jamais pu avoir un chagrin avec son estomac!»

Nous nous rallions à l'opinion de Dumas. Alors la princesse, comme si on lui arrachait ce à quoi elle tient le plus dans la vie: ses illusions, l'espèce d'idéal qu'elle aime à se faire non tout à fait des gens, mais des choses humaines; la princesse pousse des cris d'horreur devant cette proclamation de matérialisme, de scepticisme. Sa figure se contracte du dégoût de nos idées et d'une espèce de répugnance peureuse d'enfant. Dans ce moment elle ne se connaît plus, ne raisonne plus; elle vous jetterait les meubles à la figure, et est prise d'un véritable désespoir, presque comique par sa bonne foi.

Une diversion est faite par le récit du conservatoire de Versailles. Soulié, baptisé Eudore, racontant sa tentative de suicide, le jour de ses vingt ans. Il s'asphyxia sérieusement avec du charbon, mais qu'on devine dans quoi il avait allumé son charbon? Dans le bain de siège de son père, qui sous la chaleur se dessouda,--et rendit à la vie Eudore-Werther.

* * * * *

_25 mai_.--Chez Renan. A un quatrième de la rue Vaneau, un petit appartement bourgeois et frais, un mobilier de velours vert, des têtes d'Ary Scheffer au mur, et au milieu de quelques objets de Dunkerque, le moulage d'une délicate main de femme. Par une porte on entrevoit la bibliothèque, les rayons de bois blanc, le désordre de gros livres brochés, roulés et empilés à terre, des outils d'érudition moyenâgeuse et orientale, des in-quarto de toutes sortes, au milieu desquels un fascicule d'un lexique japonais, et sur une petite table les épreuves de SAINT PAUL qui dorment, et, par les deux fenêtres, une immensité de vue, une de ces forêts de verdure cachées dans les murs, et la pierre de Paris, le vaste parc Galliera, cette ondulation de têtes d'arbres que dominent des bouts de bâtisses religieuses, des dômes, des clochers, et qui mettent là un peu de l'horizon pieux de Rome.

L'homme toujours plus charmant et plus affectueusement poli, à mesure qu'on le connaît et qu'on l'approche. C'est le type, dans la disgrâce physique, de la grâce morale; il y a chez cet apôtre du doute, la haute et intelligente amabilité d'un prêtre de la science.

Il nous donne la vie qu'il a écrite de sa bien-aimée sœur. Nous rentrons, nous lisons ces pages qui nous touchent en plein cœur de notre fraternité, et des larmes dans la gorge arrêtent notre lecture.

* * * * *

_25 mai_.--Oh! le bruit! le bruit! J'en arrive à détester les oiseaux. Je dirais volontiers comme Deburau au rossignol: «Veux-tu te taire, vilaine bête!»

Au fond, une véritable désespérance. Plus de sommeil, plus d'appétit, l'estomac barré, l'anxiété dans toute la boîte digérante, le corps mal en train, épeuré de la minute qui va venir, et peut le faire absolument malade. Un effort abominable pour remuer ou vouloir, un barbouillement et une lâcheté de tous les organes. Et il faut travailler, s'isoler la tête, la faire créer, et trouver des idées et des mots artistes dans la souffrance de l'un compliquée de la souffrance de l'autre, et dans l'agacement infernal, produit par la maison que nous habitons.

Depuis quelque temps, depuis longtemps, il nous semble que nous sommes vraiment maudits, voués à un supplice ridicule comme les locataires-martyrs, dans un logis des PILULES DU DIABLE.

* * * * *

_27 mai_.--Fontainebleau.

Des moments de désespoir de notre santé, où nous nous disons: «Embrassons-nous, ça nous donnera du courage!» et nous nous embrassons sans nous dire rien de plus.

* * * * *

_31 mai_.--Ce soir dans la salle à manger de l'hôtel de Fontainebleau. Au milieu de couples horribles de bourgeois gourmés, de vieux gandins de bourse et d'obscurs poseurs, un ménage de vieux Anglais. Il y a rarement chez nous cette noblesse de déclin, cette race de la vieillesse, cette beauté de Franklin et de grand seigneur, sous la couronne d'un reste de cheveux blancs, et ces yeux heureux, et cette belle bouche, et ces beaux regards humains; enfin ce type d'une vie toute droite et bien remplie, d'une conscience satisfaite, d'une âme limpide. Il y a chez l'Anglais distingué de l'aristocratie des beaux et bons chiens de son pays.

* * * * *

_1er juin_.--Dîner Magny.

Curieux détails sur les savants Y... et Z..., sur ces Germains qui ne sont pas plus savants que d'autres, mais que la mode du germanisme dans le monde actuel de la science, a poussés à des fortunes ironiques.

L'un des convives de Magny a connu le savant Y..., humble, pauvre, misérable, et joueur de piano dans sa mansarde, comme tous les Allemands. Il le retrouve avec une cravate à pois roses, en un costume ébouriffant, le costume qu'on peut imaginer d'un savant allemand, travesti en gandin: «Vous me trouvez un peu changé, n'est-ce pas? lui dit le savant. Ah! c'est que j'ai vu que le travail, l'application, tout ça, c'était de la bêtise... Hase m'a dit qu'il n'y avait pour arriver que les femmes... Voyez Longpérier, s'il n'allait pas dans les salons...»

A une autre rencontre, le même savant Y... accrochant le même convive, l'entraînait dans une embrasure de fenêtre, et lui demandait anxieusement, s'il croyait qu'un Allemand comme lui, pût jamais devenir capable de dire des _cochonneries_ à des femmes, ainsi qu'en disent les Français, qu'il essayait bien, mais ce qu'il disait était trop gros, et devenait de la salauderie impossible à prononcer.

Quel comique symptôme du temps! La science employant ces vils moyens pour parvenir, la science représentée par deux grossiers natifs du pays de la simplesse, voulant arriver par la légèreté et la grâce de la corruption de France.

Des types à fouetter dans un roman.

* * * * *

--Un insolent mot de la Païva, un mot comme grisé par la Fortune: «Moi, tous mes désirs sont venus à mes pieds, comme des chiens couchants!»

* * * * *

_Jeudi_ 18 juin.--Comme nous parlions à Michelet de son livre LE PRÊTRE ET LA FEMME, il nous interrompt vivement: «Ah! ce livre, je voudrais ne pas l'avoir fait, quoiqu'il m'ait valu...» et le vieillard battu de ses grands cheveux blancs, ne finissant pas sa phrase, tourne vers sa femme des yeux jeunes d'un remerciement d'amour.

Mme Michelet reprend: «Oui, il a rendu le directeur trop intéressant, il a fait de la confession un roman, et beaucoup de femmes, après avoir lu un passage du livre qu'elle cite, se sont confessées... Moi, c'est le contraire... Je l'ai lu toute jeune, et depuis cela, j'ai toujours détesté les prêtres!

--Oh! c'est le malheur des œuvres artistes! disons-nous.

--Non, non, répète Michelet, Voltaire n'eût pas écrit ce livre-là... Ce n'était pas sa polémique... Un fait bien curieux... Un jeune homme est condamné à trois mois de prison dans le Midi, pour délit de presse... Il est maladif, il obtient de faire sa prison à l'hôpital... Les sœurs, qui soignent tout le monde, se mettent à le soigner, à lui demander s'il ne s'ennuie pas, s'il veut des livres.

--Mais quels livres, mes sœurs!

--Eh bien! nous avons LE PRÊTRE ET LA FEMME, de M. Michelet.

--De M. Michelet?

--Oui, c'est un livre autorisé par notre confesseur...»

Eh bien! quand on m'a dit cela, ça m'a donné un grand coup...

* * * * *

_19 juin_.--Nous sommes dans cette vieille étude qui a vu presque toutes nos affaires de famille, dans ce cabinet au fond d'une cour de la rue Saint-Martin, dans ce cabinet gris et obscur aux boiseries blanches, aux rideaux verts derrière le grillage des portes d'armoires, et avec ses bustes de plâtre bronzé dans les niches des cintres. Il n'y manque, comme vieux cabinet de notaire parisien, que les deux immémoriales lampes carcel, qui figuraient sur la cheminée, du temps du père Buchère.

Il s'agit de la vente de nos fermes des Gouttes, de ce morceau d'orgueil de notre famille, de cette grande propriété terrienne du grand-père, de cette chose vénérable, respectée, sacrée, qu'en dépit de leur petite aisance, notre père et notre mère se sont entêtés à garder contre les tentations d'offres magnifiques, pour conserver à leurs enfants, ce titre et cette influence de propriétaire, et ce _pain solide_, que seule la terre représentait, sous Louis-Philippe, pour l'ancienne famille.

Enfin, après huit mois de pourparlers, de correspondances, de recherches de titres, nous sommes parvenus à nous débarrasser de cette misère et de ce grand tracas de notre vie.

L'homme de la Haute-Marne, le paysan épais et retors, aux petits yeux des animaux qu'il émasculait, est là, avec son fils à l'air d'un Jeannot de village, et sa femme tout en noir, de ce noir roux des vieilles tentures des Pompes funèbres, enserrant l'argent, qu'elle a l'air de couver entre ses cuisses, dans un sac de cuir. L'argent sort tout chaud de la femme, qui le suit d'un regret fauve, et pendant que le visage du fils prend un sérieux consterné, l'émotion de l'argent sortant à jamais du sac, tressaille dans les lobes des grandes oreilles du père.

On compte les billets, puis tous les clercs se mettent à ranger les piles d'or qu'on dépapillote. On compte, on recompte, et on recompte encore, au bout de quoi, dans le grand silence de l'étude, la voix nette et un peu railleuse du premier clerc s'élève, et jette: «A cette pile, il manque cent francs, à celle-ci dix francs, à celle-là vingt francs... Le trio de la campagne joue la stupéfaction, muet, il regarde, il regarde toujours la table, comme si, à force de regarder, il allait évoquer sur les piles, les pièces d'or qu'il a oublié d'y mettre. A la fin, comme les pièces mettaient une longue résistance à venir, nous avons laissé nos reçus.

* * * * *

_22 juin_.--Vichy. J'étais dans mon bain d'eau minérale. Edmond ouvre la porte, me tend une dépêche: «Accepté 48 000. J'écris. Voyez notaire. Mes compliments. DE TOURBET.»

Un des bonheurs de notre vie, cette dépêche! Nous voilà, je crois, propriétaires d'une maison que nous avons vue par hasard, ces jours-ci, au Parc des Princes, une maison bizarre, presque cocasse, ressemblant à une petite maison d'un sultan de Crébillon fils, mais qui nous a charmés, ensorcelés par son originale étrangeté! Elle nous plaît sans doute parce qu'elle n'est pas la maison bourgeoise de tout le monde. Avec cela un beau jardin, de vrais arbres.

Et nous voilà, tout le jour, dans un contentement anxieux et dans une fièvre de rêves d'embellissements, suspendus sur cette pensée de maison, sur ce grand changement de notre existence, et où nous espérons trouver plus de paix pour nos nerfs, plus de respect des milieux pour notre travail.

* * * * *

_Vendredi 26 juin_.--Vraiment, c'est à se croire poursuivis par la fatalité. Une lettre de Mme de Tourbet, que nous ouvrons ce matin, nous apprend que, pendant que la propriétaire nous vendait sa maison, elle était vendue par Girardin et Baroche à une autre personne. Et voilà une semaine, que nous possédions en idée cette maison, que nous l'habitions en imagination, que nous l'arrangions, et que sur le sable du jardin des Célestins nous tracions le plan d'un atelier que nous voulions bâtir dans le jardin. Cette maison vraiment nous tenait au cœur, nous en étions devenus amoureux, pris par le grand je ne sais quoi, qui attache à une femme plus qu'à toutes les autres, et vous la fait paraître unique.

Et ce vrai bonheur d'hier est devenu un vrai chagrin d'aujourd'hui.

* * * * *

--Lamennais, rien qu'un flagorneur de haines.

* * * * *

--Ce qui tuera l'ancienne société, ce ne sera ni la philosophie ni la science. Elle ne périra pas par les grandes et nobles attaques de la pensée, mais tout bonnement par le bas poison, le _sublimé corrosif_ de l'esprit français: la blague.

* * * * *

--Cette maison,--notre maison pendant une semaine--nous a donné le goût, presque le besoin de nous réveiller, le matin, en du jour jouant dans un jardin à travers des feuilles. Deviendrions-nous champêtres? et serait-ce une première vieillesse de corps et d'âme?

* * * * *

--L'œil goûte en cuisine, avant que le palais ne déguste. Un plat trop salé a une couleur.

* * * * *

--L'eau d'ici trouble vos nuits, elle y roule des cauchemars, dans lesquels vous reviennent des êtres malfaisants ou douloureux de votre vie, en une singulière mixture d'anxiété et d'érotisme.

* * * * *

--Des types de roman et de théâtre, ces bourgeois qui se sont créé un royaume, un ministère, des sérails, une presse, des journaux, un théâtre, une vie d'orgueil et de plaisir, comme Benazet de Bade, comme le C... d'ici.

* * * * *

_18 juillet_.--Saint-Gratien.

L'Empereur ayant entendu parler à l'architecte des Tuileries, Lefuel, d'une somnambule qui l'avait étonné, en retrouvant, dans une promenade où elle était endormie, des pièces de monnaie perdues, des pièces de quarante sous, a voulu qu'à mesure qu'on démolissait, on fît tout voir à cette femme, espérant par elle retrouver des trésors, surtout le trésor, indiqué dans un récit venant d'un des domestiques de Louis XVII, comme enfoui devant lui, par Louis XVI, dans une salle à colonnes, où, sous une des colonnes déplacées, le Roi avait caché le sceptre, la main de justice, _etc_. Bien entendu, la somnambule n'a rien découvert.

--Entre le tabac et la femme, il y a un antagonisme. L'un diminue l'autre: cela est si vrai, que les amoureux de la femme quittent, un jour, le tabac, parce qu'ils sentent ou s'imaginent que le tabac est un stupéfiant du désir et de l'acte.

En somme l'amour est une grosse matérialité à côté de la spiritualité d'une pipe.

* * * * *

--Toute extravagante grandeur bâtie par l'homme et dépassant sa taille est attristante pour l'humanité. Versailles est l'exemple de cette mélancolie de toute pyramide. La nature seule peut faire grand.

* * * * *

_23 juillet_.--Théophile Gautier, qui est ici pour quelques jours, cause danseuses d'Opéra. Il décrit le soulier de satin blanc, qui, pour chacune d'elles, est soutenu par un petit matelassage de soie dans les endroits où la danseuse sent qu'elle pèse et appuie davantage: matelassage qui indiquerait à un expert le nom de la danseuse. Et remarquez que ce travail est toujours fait par la danseuse.

* * * * *

_28 juillet_.--Théo a passé une semaine avec nous ici. Du matin jusque dans les heures inspiratrices de la nuit, il nous a régalés de sa parole. Sa verve, encouragée par l'agrément du milieu et des personnes, l'épanouissement de ce fonds de courtisan du XVIe siècle qui en lui, sous la caresse de ce qu'il appelle si délicatement l'_amitié voluptueuse_ de la princesse, s'est déboutonné en une énorme éloquence. Il a osé des choses monstrueuses, mais en les sauvant, avec ces atténuations de la voix, cette grâce légère de la langue, que possède ce gros homme, si délicat causeur. Et l'on goûtait un rare et étrange plaisir, en ce salon princier, oubliant de se scandaliser, de ces contes, de ces paradoxes, de ces récits crus de voyages, où semblait se faire entendre la double voix de Rabelais et de Diderot.

Dans la journée, à nous intimement, par les ombres du parc, le poète contait, en traînant un peu la jambe, son _lamento_ de journaliste et de _tourneur de meule_, et sa muse exubérante et débordante, emprisonnée dans l'_Officiel_, condamnée à ne peindre que des murs, ou encore, disait-il, je ne peux pas dire qu'il y a un mot comme m..., écrit dessus.

--«Qui sait! reprenait-il, c'est peut-être le pain sur la planche qui m'a manqué, pour être un des quatre grands noms du siècle... Pourquoi n'aurais-je pas atteint Hugo? Eh bien! il y a des jours où cela _mélancolifie_... Mais la pâtée! Voilà trente ans que je la donne tout autour de moi. Mon père, mes sœurs, mes enfants, j'ai fait vivre tout ça... Ma fortune, ce n'est pas pour faire le _piteux_ avec vous, vous comprenez? Mais j'ai trois louis là-haut et il y a cent quarante francs à la maison, pour qu'ils vivent... Si j'avais le malheur d'être malade quinze jours, eh bien! ça irait encore, en déménageant la maison... Mais si la maladie durait six semaines, il faudrait que j'aille à l'hospice Dubois, comme les autres.

Couchés dans le bateau de la princesse, sous le kiosque, Théo reprend: «Au fond il y a un grand mystère autour de moi... Je suis aimé, sympathique. Je plais généralement. Je n'ai pas d'ennemis. J'ai un talent qui est reconnu... Eh bien! voulez-vous me dire comment il se fait que tout ce que les autres obtiennent, moi c'est impossible!... On me dit que je ne demande pas... Ce n'est pas ça... Il y a quelque chose dont je ne me rends pas compte... Tenez, n'est-ce pas, je vous parle de cela, d'une façon toute théorique... tenez comme exemple: Sacy, qu'est-ce qu'il a fait pour être du Sénat?... Et Mérimée?... J'ai bien autant de talent que lui, n'est-ce pas?... L'Académie, vous avez vu, c'est la même chose. Une place, est-ce qu'ils ont jamais songé à me donner une place... Dans leurs musées, c'est la même chose. J'ai pourtant écrit sur l'art... Pourquoi?... Est-ce que vous savez pourquoi?»

Puis il parle haschich, visions, excitations cérébrales à la mode en 1830, nous raconte qu'il a écrit MILITONA, en dix jours, grâce à des granules, pris en deux doses de cinq, le soir et le matin, et qui lui donnèrent une merveilleuse lucidité.

* * * * *

_31 juillet_.--Barre, le sculpteur, fait, en ce moment, une statuette demi-nature de la princesse. Il lui a demandé de se laisser mouler les deux mains dans la pose, pour en donner une plus réelle et vivante image. On est réuni dans cet atelier rustique du parc, ancienne chapelle qui a gardé son autel, et pêle-mêle, sont là, assis au hasard, sur les marches de l'autel ou sur des chaises, hommes, femmes et enfants, toute la maisonnée du moment.

A côté de Barre, à la tête, au front ridé d'un philosophe antique, un ouvrier mouleur, en blouse, délaye le plâtre fin dans une cuvette, et ensevelit sous son blanc crémeux la main de la princesse, préalablement ointe d'huile. Pendant ce temps, la petite Vimercati et la petite Malvezzi tirent, dans des coins, leurs bas, en se cachant un peu, et laissant apercevoir leurs petits pieds craintifs, qu'on va mouler. Joli et frais tableau de la cuisine de l'art.

* * * * *

_Samedi 1er août_.--La princesse arrive au dîner nerveuse, avec des larmes colères dans la voix. Elle dit: «Demain il n'entrera pas dans ma chambre, demain je ne l'embrasserai pas.»

Il s'agit de Giraud qui, arrivé ce matin avec son fils des Eaux-Bonnes, s'est fait excuser, sous prétexte de fatigue, et affamé de gaz et de distraction parisienne, a été, sans doute, passer la soirée en compagnie de Victor à la Porte-Saint-Martin et à Mabille.