Journal Des Goncourt Troisieme Volume Memoires De La Vie Litter

Chapter 11

Chapter 113,667 wordsPublic domain

_21 janvier_.--... La princesse a dîné hier aux Tuileries, et il reste en elle comme une satisfaction d'avoir débouché le sphinx, de l'avoir fait un peu parler. L'Empereur lui disait:

--Moi qui aimerais tant lire... Je n'ai pas le temps... Je suis accablé sous le faix des affaires, sous le poids des papiers... Devinez cependant ce que j'ai lu aujourd'hui... C'est ce volume qui était là, je ne sais comment, et qui m'est tombé sous la main: MADAME DE POMPADOUR, par... par... Mais comme c'est singulier, elle est fort laide dans le portrait qui est en tête de l'ouvrage... Est-ce qu'il y a un portrait d'elle?

--Comment? fit la princesse, en partant d'un gros éclat de rire. Oh! ne dites pas cela trop haut!

--Où est-il donc, ce portrait?

--Eh! au Louvre!... Comment, on ne vous l'a jamais montré?

* * * * *

--Tout bien vu, le théâtre doit être une épopée ou une fantaisie. La pièce de mœurs, comparée au roman de mœurs contemporain, est trop une misère, une parodie, un rien.

* * * * *

--La générosité de l'homme implique presque toutes les autres vertus sociales, et l'avarice le manque de ces mêmes vertus.

* * * * *

_2 février_.--Il y a des gens qui voient partout la Providence dans la vie: nous, nous sommes bien forcés d'y voir le contraire. Quand les grands ennuis font un moment trêve dans notre existence, il semble qu'un hasard méchant, et d'une imagination diabolique, met son ingéniosité à nous tourmenter par des persécutions insupportables, ironiques et bêtes. Notre appartement est le seul de la maison où il y ait des objets d'art; et c'est aussi le seul où il pleuve, quand il pleut. Nous venons de nous agrandir d'un petit logement, et nous croyions avoir admirablement arrangé notre chez nous: voilà un homme d'écurie qui pendant six heures, tous les jours, en criant, en beuglant, en sifflant, nous rend impossible le sommeil du matin et le travail dans la journée. Ce bruit nous met dans un état nerveux abominable.

* * * * *

--Je crois que beaucoup d'hémiplégies viennent de la disproportion de l'homme avec sa place: les trop grandes positions font sauter les petites cervelles.

* * * * *

--Un paysan, un ancien châtreur de cochons, tombe chez nous, pour nous acheter nos fermes des Gouttes. Il se trouve que la moitié de nos titres a été perdue par nous et l'autre moitié par le notaire.

* * * * *

--Nous emportons de chez Pierre Gavarni, des cartons de papiers, des morceaux de la vie de Gavarni, et nous nous y plongeons, du lever au coucher. Une espèce d'autopsie qui semble aspirer, absorber notre existence, si bien qu'il nous semble ne plus exister de notre vie propre, mais de la vie de l'homme que nous étudions, que nous fouillons, que nous creusons, de l'homme derrière lequel nous emboîtons le pas, entraînés dans le tourbillon de cette activité vagabonde de Juif-Errant d'affaires et d'amour, qui nous fatigue à sa fatigue.

* * * * *

--L'éloignement est excellent pour la gloire et le retentissement d'un homme vivant: Voltaire à Ferney, Hugo à Jersey, deux solitudes qui riment et semblent se faire écho. Pour un homme de génie ou de talent: se montrer, c'est se diminuer.

* * * * *

--Quand on est très ennuyé, la vie perd de sa réalité; il semble qu'il y ait du songe dans les faits, les spectacles, les passants.

* * * * *

--Sous l'agacement du bruit, il arrive une espèce de maladie nerveuse de l'oreille, l'acuité de la perception devient douloureusement infinie, et l'on ne souffre pas seulement du bruit, mais de la prévision et de l'attente du bruit, et le bruit fait, on souffre encore de ce qui est si long à mourir dans les ondes sonores.

* * * * *

_8 février_.--Toute cette semaine, enfoncés dans cette vie de Gavarni. Quel chasseur de femmes! Quel passionné de l'_inconnu féminin!_ Quel suiveur de toutes celles qu'il voit, et que de rendez-vous!... Et quelquefois, je ne sais quoi de noir et de machiavélique, une méchanceté de LIAISONS DANGEREUSES, curieuse d'expériences cruelles, un jeu amer avec les faiblesses de la femme...

* * * * *

--Une des joies d'orgueil de l'homme de lettres,--quand cet homme de lettres est un artiste,--c'est de sentir en lui la faculté de pouvoir immortaliser, à son gré, ce qu'il lui plaît d'immortaliser. Dans ce peu de chose qu'il est, il a comme la conscience d'une divinité créatrice. Dieu crée des existences, l'homme d'imagination crée des vies fictives, qui quelquefois, dans la mémoire du monde, laissent un souvenir plus profond, pour ainsi dire, plus _vécu_.

* * * * *

_11 février_.--A une soirée d'Arsène Houssaye...

Une des premières fois que notre succès nous arrive à l'oreille, et qu'il se fait autour de nous un petit _moutonnement_ de curiosité. Il y a des gens, presque aussi inconnus de nous que du public, qui disent nous admirer.

Au milieu de ce monde, un beau jeune homme, au gilet en cœur, à la chemise en échelle, au revers d'habit noir en velours, et décoré d'un camélia blanc, et odorant de senteurs qui puent: un mélange bâtard d'un jeune député du centre sous Louis-Philippe et d'un gandin de Napoléon III. C'est Marcelin, autrement dit Planat, un de mes anciens condisciples, le directeur de la VIE PARISIENNE. On nous présente, et deux heures après, nous soupons ensemble au café Anglais. Au bout de quatre ou cinq phrases, dites avec le ton suprême des journalistes du grand monde, je le trouve agaçant à l'image de son journal. C'est le Parisien des opinions chic, l'amateur à fleur de peau, un ami de Worth citant Henri Heine. Donc il me déplaisait déjà, quand il m'est devenu odieux, en disant d'une fausse peinture de Rubens qu'il a chez lui: «C'est si honnête!» Si honnête!--Non je n'aime pas cette qualification pour célébrer un tableau.

* * * * *

_14 février_.--Chez la Païva.

Belle chose, la richesse. Elle fait tout pardonner. Et personne de ceux qui viennent ici, ne s'aperçoit que cette maison est la plus inconfortable de Paris. Impossible, à table, de boire un verre d'eau rougie, parce que la maîtresse a eu la fantaisie d'avoir, pour carafes, des cathédrales de cristal qu'il faudrait des porteurs d'eau pour soulever. Dans la serre où l'on fume après dîner, on est gelé par des courants d'air venant de la couverture, ou étouffé par les bouffées de chaleur des bouches du calorifère. Et à peu près ainsi de tout. Il y a un thé splendide, mais demandez n'importe quoi absent du programme, c'est un _aria_ pire que dans la plus petite et la plus pauvre maison.

Et Gautier dans ce logis inhospitalier de tous les côtés, près de cette femme s'en reculant bourgeoisement, de crainte que son cigare ne brûle sa robe, Gautier sème intarissablement les paradoxes, les propos élevés, les pensées originales, les fantaisies rares. Quel causeur,--bien, bien supérieur à ses livres, quelque valeur qu'ils aient,--et toujours dans la parole au delà de ce qu'il écrit. Quel régal pour les artistes que cette langue au double timbre, et qui mêle souvent les deux notes de Rabelais et de Henri Heine: de l'énormité grasse ou de la tendre mélancolie.

Il parlait, ce soir, de l'ennui, de l'ennui qui le ronge... et il en parlait, comme le poète et le coloriste de l'ennui.

* * * * *

--Un critique juge toujours un peu avec le public: il accepte l'opinion plutôt qu'il ne la donne.

* * * * *

--Paul et Virginie, un chef-d'œuvre, le chef-d'œuvre d'un sentiment général particularisé: l'amour renouvelé par le milieu.

* * * * *

--De son mari, malade, poitrinaire, et qui a les caprices d'estomac de la mort, ma femme de ménage disait: «Il mange ses idées!» Ah! les mots du peuple, l'homme, même de génie, ne les trouvera jamais.

* * * * *

--Combien de temps faudra-t-il encore--peut-être des siècles--pour que notre barbare civilisation ait le moindre confortable, et qu'une salle de plaisir quelconque, une salle de café ou de bal ou de spectacle, ne soit pas une boîte à maladie ou à malaise pour le lendemain.

* * * * *

_22 février_.--Commencé à paperasser dans nos notes de Rome, à remuer l'embryon de notre roman (Mme GERVAISAIS).

--Le sommeil dans le travail et la prise de la pensée par la création, une suspension taquine, un arrêt bête du cerveau.

* * * * *

_23 février_.--Accroché à notre porte le plan de Rome, pour continuer à y être, à nous y promener les yeux.

* * * * *

_24 février_.--Il y a juste vingt ans, vers une heure, du balcon que nous avions, rue des Capucines, je vis le chaudronnier d'en face, grimper très vite sur une échelle, et abattre à coups de marteau pressés, les mots _du Roi_ qui suivaient le mot _Chaudronnier_. Alors nous avons été aux Tuileries. Auprès du bassin, près du pavillon de l'Horloge, il y avait une tête de chevreuil coupée par terre, et une amazone de l'Hippodrome qui caracolait à cheval. La statue de Spartacus avait un bonnet rouge et un bouquet à la main. L'horloge était arrêtée. Et au grand balcon, un vainqueur, dans la robe de chambre de Louis-Philippe, singeait, caricatural comme un Daumier, le salut de sa vieille phrase: «C'est toujours avec un nouveau plaisir...» Aujourd'hui, en repassant rue des Capucines, je regarde par hasard l'enseigne, et je lis, à la place de «Chaudronnier du Roi»: _Chaudronnier de l'Empereur_.

* * * * *

--Les objets d'art aujourd'hui ressemblent aux souliers et aux paquets de chandelle du Directoire. Ce n'est plus l'objet qui tient aux entrailles, la chose inaliénable des collectionneurs d'autrefois; c'est une valeur qu'on se passe de main en main, une circulation de plus-value entre brocanteurs millionnaires, se dépêchant de vendre comme à un jeu de «petit bonhomme vit encore».

* * * * *

_6 mars_.--Tant d'ennuis, tant de contrariétés, une sorte de désespoir de la vie venant de ses impitoyables taquineries, nous ont mis en bon état philosophique pour le refus de notre pièce: ce sera une amertume qui passera dans la masse.

Rops, qui nous a envoyé le dessin d'une fille du plus artistique style macabre[1] portant cette dédicace: _A MM. Edmond et Jules de Goncourt, après MANETTE SALOMON_, vient nous voir. Un étrange, intéressant et sympathique garçon. Il nous parle spirituellement de l'aveuglement des peintres à ce qui est devant leurs yeux, et qui ne voient absolument que les choses qu'on les a habitués à voir: une opposition de couleur par exemple, mais rien du _moral de la chair moderne_.

[Note 1: C'est le dessin gravé dans le PARIS de Victor Hugo.]

Et Rops est vraiment éloquent, en peignant la cruauté d'aspect de la femme contemporaine, son regard d'acier, et son mauvais vouloir contre l'homme, non caché, non dissimulé, mais montré ostensiblement sur toute sa personne.

* * * * *

_4 mars_.--La princesse disait ce soir: «Je n'aime que les romans dont j'aimerais à être l'héroïne!» Le mot donne parfaitement le _criterium_ littéraire de la femme en fait de romans.

* * * * *

_7 mars_.--Ce matin, terreur de migraine. Nous n'en avons pas, mais l'agacement du bruit de la maison, et les ennuis de notre vie, depuis tant de jours, nous ont délabré absolument l'estomac. Du reste, nulle illusion, pas un espoir à avoir, nous le sentons d'avance. En chemin, le lecteur de nous deux, pris d'un barbouillement de cœur qui lui fait l'affreuse peur de ne pouvoir lire. Nous entrons dans un café, avalons un grog au rhum et reprenons le chemin du théâtre.

Et nous voici, avec la complète sensation de notre refus dans la salle de lecture, où les acteurs débandés se décident à se traîner, en nous demandant «si ce sera très long». Quelques-uns déclarent tout haut que si cela durait plus de trois heures, ils ne pourraient rester. Thierry est là de trois quarts, évitant de nous regarder. Il nous donne une poignée de main froide comme une corde à puits. Les attitudes des acteurs s'arrangent sur les canapés, les fauteuils, pour l'ennui et la fatigue de la lecture.

Malgré tout, nous nous sommes promis de lire la pièce condamnée d'avance, de façon à leur en enfoncer de notre mieux le souvenir. Et parfaitement froid, parfaitement maître de mes effets, aussi calme que si je lisais dans ma chambre, avec un parfait et supérieur sentiment de mépris pour ceux qui m'écoutent, je lis posément, pendant que Coquelin, dessinant des caricatures, pousse le coude de Bressant pour les lui faire regarder. Cependant les autres, Got, Régnier, Delaunay, écoutent la pièce et semblent s'y intéresser. Il y a toutefois pour ces gens qui ne connaissent la Révolution que d'après Ponsard, une certaine stupeur devant cette Révolution de vérité et d'histoire sur le vif.

Pendant le repos des actes, Thierry, qui se tient, tout le temps, la figure masquée avec la main, et qui écoute cela, comme un supplicié, échange à voix basse quelques mots avec les acteurs. Avant le troisième acte, qui aurait été le grand acte de Delaunay, il le retient longtemps contre la cheminée, comme s'il le prémunissait contre la tentation du rôle.

La lecture continue, intrépide, et peu à peu les auditeurs s'immobilisent, et de temps en temps, avec la pupille dilatée de leur regard, ils fixent mon frère, avec l'air de se demander s'ils n'ont pas affaire à des gens de talent, devenus fous.

La pièce finit sur le mot terrible, et que je puis trouver sublime, parce que je l'ai trouvé quelque part, la pièce finit sur le mot de la vieille femme montant dans la charrette de la guillotine: «On y va, canaille!»

On ouvre la porte du cabinet de Thierry, fermé à double tour, et sans une minute de discussion, ni débat, sans un bruit de voix en notre faveur, nous entendons les boules tomber, et par une porte entr'ouverte sur le corridor, nous voyons tout le comité disparaître avec un bruit de pas qui se sauvent. Presque aussitôt, la porte se rouvre, Thierry entre muet, plus pénétré de componction qu'un aumônier qui entre dans la cellule d'un condamné à mort, à cinq heures du matin, et il nous nasille: «Messieurs, j'ai le regret de vous annoncer que vous êtes reçus à correction. Et il ajoute: «Oh! ce n'est pas le talent qui manque... mais la pièce nous a paru à tous d'une représentation si dangereuse... [1]» Nous avons coupé ces condoléances, en lui demandant de nous renvoyer la pièce.

[Note 1: Il faut reconnaître qu'après la chute d'HENRIETTE MARÉCHAL, il était bien difficile à M. Thierry, et à une date si rapprochée, de jouer une autre pièce de nous.]

* * * * *

_23 mars_.--Si l'on savait ce qui fait faire un livre à Sainte-Beuve. Nous le trouvons aujourd'hui tout enflammé d'un projet de publication sur Mme de Staël et son groupe, un pendant à son fameux Chateaubriand, et avec les mêmes nids de vipères, comme notes, en bas des pages,--et cela non par intérêt ou curiosité de la mémoire de Mme de Staël, non par la sollicitation de documents inédits, mais simplement pour être désagréable aux de Broglie qu'il déteste. Au fond, y a un Chinois de paravent chez Sainte-Beuve.

* * * * *

--J'ai remarqué que les intrigants ont une manière de masque: une plaisanterie éternelle, sous laquelle ils se dérobent, ne se laissent jamais trouver et ne donnent jamais du sérieux ni du fond de leur pensée: des Machiavel de la blague, quoi!

* * * * *

--Je lis qu'il est tombé de la neige noire dans le Michigan;--c'est bien la neige du pays de Poë.

* * * * *

--Le silence! oh! le silence! Dormir vingt-quatre heures dans un de ces tombeaux qui ont pour pierre, sur la mort du bruit, une montagne ou une pyramide.

* * * * *

_5 avril_.--«Une femme qui n'a pas été jolie, n'a pas été jeune.» Je lis cela dans un livre de cabinet de lecture, où un crayon de femme a écrit en marge: «_C'est tristement vrai!_»

* * * * *

--Notre talent! qui sait? c'est peut-être l'alliance d'une maladie de cœur et d'une maladie de foie.

* * * * *

_Vendredi-Saint_.--Dîner maigre chez la Païva.

On cause religion. On va de Dieu à l'astronomie. Il en est à table que cette science rassure et console. Singulier rassérénement que l'immensité de l'espace. L'infini des mondes nous jette, au contraire, dans l'infini des perplexités. Car s'il existe vraiment, l'Infini! qu'est l'homme? Rien. Alors, conçoit-on un ciron incestueux, criminel?

* * * * *

--En sortant d'une maison, où nous avions dîné gaiement ensemble, le fin et discret observateur qu'est Viollet-le-Duc, me disait, et sa remarque était parfaitement juste: «Il faut, pour qu'une soirée soit agréable, que la maîtresse de maison ait un amant et que cet amant ne soit pas là.»

* * * * *

_15 avril_.--Rue de Courcelles. Le salon est en verve ce soir. Parmi les dîneurs, deux revenants: Gautier très pâle, ses yeux de lion encore plus affaissés; Claude Bernard, qui a le masque d'un homme qu'on a retiré de son tombeau... Et la conversation s'en va au mariage moderne, ce mariage sans cour, sans flirtation aucune, ce mariage brutal, cynique que nous appelons un viol par-devant le maire, avec l'encouragement des parents. Un moment l'on parle de l'embarras pudique de la jeune fille jetée dans le lit du mari, et là-dessus, une des dîneuses dit avoir entre les mains un curieux autographe: les instructions, par la poste, d'une mère absente, à sa fille...

Au fumoir, Théophile Gautier m'entretient de sa fille Judith, de son roman chinois paraissant dans la _Liberté_, qu'il trouve «du SALAMMBO sans lourdeur». Il me dit que c'est la plus étonnante créature du monde, un cerveau merveilleux, mais un cerveau qui serait, selon son expression, dans une assiette, n'ayant aucune corrélation avec sa personne, sa conduite, son état et son esprit dans la vie, la laissant «enfantine et dinde au possible». Elle n'est rien qu'un instrument, un outil devant une feuille de papier.

* * * * *

--Thiers allant visiter stratégiquement les bords du Rhin, me représente assez bien Tom Pouce dans une botte de Napoléon.

* * * * *

--L'autre jour, dans une phrase, la Païva s'est toute crachée. J'admirais les diamants de ses boucles d'oreilles: «Oui, j'en ai là pour cent francs de rente par jour!»

* * * * *

--La religion n'a de prise que sur les enfances de l'homme à tous les âges de la vie.

* * * * *

_23 avril._--Nous avions dîné dans une maison où nous ne dînons jamais. Mon frère était à côté de Mme ***, cette femme aux yeux d'aigue-marine, cette femme si rare, si distinguée, si étrangement attirante par son air diaboliquement vertueux. Et tous deux jusque-là avaient causé de choses et d'autres, avec ces propos brisés et sans suite, de gens qui s'accrochent une ou deux fois par an.

Les enfants dansaient en bas, les vieux causaient en haut, et nous nous en allions, quand nous rencontrons la femme sur l'escalier: «Venez un peu; non pas vous, mais M. Edmond.» Et elle rentre dans la salle à manger et elle lui fait signe de s'asseoir à côté d'elle: «Je n'ai pas lu votre dernier livre, et je ne peux plus vous recevoir... On me le défend... Oui, j'aime mieux vous le dire... Nous qui vous aimons tous tant là-bas...» Et de l'œil, elle lui donne le sourire d'amitié que lui jettent ses petites filles, en tournant dans leur danse, au tapotement du piano, tenu par la vieille grand'mère à lunettes. «Oui, M. ***--et elle nomme son mari--a une jalousie contre vous que je ne m'explique pas...» Elle reprend: «Ça le rend tout à fait malheureux... Entre moi et lui, ça n'a jamais été formulé d'une manière bien nette... mais cela a amené pourtant des scènes dans notre intérieur... Oui, il faut que nous renoncions à ce plaisir tous... Concevez-vous qu'il m'empêche de vous lire... Que voulez-vous, nous nous retrouverons, une fois par an, comme cela par hasard... Cela me pesait depuis longtemps, j'ai mieux aimé que vous le sachiez.»

Et mon frère la quitte, persuadé, comme moi, que cette femme qui vient presque de lui avouer la tendresse de sa pensée, ne ferait jamais pour lui, s'il en devenait vraiment amoureux, le sacrifice de son orgueil d'honnête femme.

* * * * *

_4 mai_.--M. de Marcellus, le grand seigneur chrétien, ne communiait à son château qu'avec des hosties timbrées à ses armes. Un jour, le desservant s'aperçut, avec terreur, que la provision d'hosties armoriées était complètement épuisée. Il se risqua à tendre une hostie plébéienne, l'hostie de tous à la noble bouche dévote, s'excusant avec ce mot admirable: «A la fortune du pot, monsieur le comte.»

* * * * *

_6 mai_.--Au Jardin des Plantes. Un beau et primitif tableau de l'amour des grandes races: la lionne attaquant un lion de ses tentations tendres, de ses frottements de caresses, et l'enveloppant de ses chatteries puissantes. Cela faisait penser à je ne sais quoi de doux dans la force, comme le rut du Paradis... Une comparaison qui ramène mes idées au scandale que devait donner l'Eden, où Adam et Ève ne pouvaient sortir de l'arbre qu'ils habitaient, sans marcher sur un flagrant délit, plein d'incitation pour des gens si peu vêtus... et vraiment la sévérité de Dieu a été grande de leur dresser procès-verbal, et de les mettre à la porte de son jardin, par ce garde champêtre au sabre de feu.

A trois heures une voiture, attelée de deux chevaux qui frémissent et se cabrent, traverse le jardin, où toutes les bêtes se mettent à faire des ronds éperdus. A la grille des féroces, on découvre la voiture de la toile cirée qui la recouvre, et les employés déballent, comme un fromage, le colis qui est une cage contenant deux tigres. Et l'on fait glisser la cage sur les tréteaux jusqu'à une loge, dont la trappe est levée. Presque aussitôt un tigre se décide à entrer, mais l'autre, flairant longuement le plancher et reniflant la prison, buté devant la loge, rappelle l'autre dans la langue qu'ont les animaux entre eux, et tous deux après une terrible passe de leurs formidables pattes, se refusent à sortir, la gueule et l'œil retournés vers le vert du jardin et la liberté du ciel.

On les pousse avec des bourroirs de fer, on les resserre avec des planches passées entre les barres de la cage, et, un moment, ramassés dans un espace où tiennent avec peine leurs deux corps, ils tournoient l'un sur l'autre, souples, élastiques, ondulants, se mêlant et se nouant comme deux serpents.

* * * * *

--Une des curiosités de l'hôtel de la Païva, ce sont les deux coffres-forts au chevet du lit de la maîtresse de la maison, et entre lesquels elle dort: sa fortune, son argent, son or, ses diamants, ses perles, ses émeraudes, à droite et à gauche de son sommeil, de ses rêves et peut-être aussi de ses cauchemars.

* * * * *

--Aubryet! oh! Aubryet! Condamné à vivre avec lui, j'achèterais un revolver, et je lui dirais: «Ecoutez, au premier mot de votre part qui ne sera pas simple, je vous brûlerai la cervelle!»

* * * * *

--Du moment que, cette fois-ci, deux poètes se présentaient à l'Académie: l'un qui s'appelait Autran, l'autre qui s'appelait Théophile Gautier, et que l'Académie a choisi Autran, ma conviction est qu'elle est composée de crétins, ou de véritables malhonnêtes gens. Je lui laisse le choix.

* * * * *