Journal Des Goncourt Troisieme Volume Memoires De La Vie Litter

Chapter 10

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_29 septembre_.--La race des ministres est descendue, et je crois qu'elle ne peut guère descendre plus bas. Sous Louis-Philippe, c'étaient encore des professeurs; aujourd'hui j'en vois un, qui est un vrai Gaudissart, avec des favoris de marin de la Méditerranée, l'encolure d'un placeur de gros vins et d'un homme à femmes de la Cannebière, enfin le brun poilu qu'on voit dans les lithographies obscènes de Devéria. Ce ministre est à la fois plat, humble, rogue et haut.

Et le voilà, à table, prenant ses aises d'homme mal élevé, et s'épanouissant en vieilles histoires marseillaises usées jusqu'à la corde, et faisant un gros bruit bête de _troun de l'air_, en habit noir.

Le soir, au fumoir, il s'est étendu, en se vautrant sur un divan, avec cette habitude des hommes d'État actuels, auvergnats et marseillais, de décrotter les talons de leurs bottes à la soie des meubles, et à la fois dédaigneux, et contempteur du monde qui était là, et tout ahuri à la question _ébouriffamment_ intime que lui adresse, sous un air parfaitement bête, Théophile Gautier, sur ses rapports conjugaux avec son épouse.

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_3 octobre_.--La maladie effraye la femme du peuple, comme l'orage les bestiaux. L'inconnu du mal qui vient à elle, l'hébète. Ainsi que les enfants, les femmes du peuple disent au médecin, qu'elles souffrent de partout.

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_Dimanche 7 octobre_.--Saint-Gratien.

Avant dîner, dans la chambre d'Eugène Giraud, pendant qu'on se chausse, qu'on se lave les mains, qu'on passe l'habit de circonstance, qu'on fume une cigarette, Charles Giraud raconte qu'à Taïti, les femmes ont l'habitude de s'oindre le corps d'une certaine préparation jaune qui leur enlève l'apparence solide d'un corps humain, et donne à leur corps, à leur chair, la transparence d'une bougie transparente, en fait des statues étrangement douces à l'œil, presque diaphanes.

Et la description de ces femmes est remplacée, je ne sais par quelle transition, dans la bouche de Penguilly, par les effets du canon. Il se met à conter, comme il sait conter, vous donnant avec son récit lent et détaillé, récit d'officier et de peintre, l'idée d'une veillée de camp, il se met à conter un des derniers coups de canon de 1814.

Une batterie française, aux portes de Paris, avait devant elle du brouillard; et des formes à peine visibles se montraient, un instant, dans ce brouillard, tiraient et disparaissaient, en se jetant à plat ventre au milieu de broussailles. C'étaient des tirailleurs suédois, dont l'un venait d'abattre ou de blesser, coup sur coup, trois canonniers. Cela agaçait les Français, quand le capitaine s'adressant au meilleur pointeur, lui dit: «Tâche de toucher ce bougre!» La pièce de service était un petit obusier. Le coup partit, à l'instant où la silhouette du Suédois se levait de terre. «Je crois avoir touché, mon capitaine,» dit le pointeur, et la canonnade continua toute la journée.

Le soir, au moment, où on relevait les blessés pour les porter aux ambulances, le canonnier dit au capitaine: «Je voudrais bien aller voir mon coup de ce matin!» Le canonnier va à l'endroit où son coup avait dû porter, et trouve un vivant encore chaud, mais un vivant dont le boulet avait fait, dans la face, le creux rond d'une serpe, avait enlevé le nez, les yeux, la bouche, tout ce qui est la figure d'un homme.

Le canonnier porte le Suédois à l'ambulance. Le cas est trouvé curieux. On le panse, on s'ingénie en inventions pour le faire boire, pour le faire un peu revivre, avec des tuyaux de plume, avec je ne sais quoi... Mais voilà l'effroyablement terrible: l'homme pansé, bandé, revient à lui. On le voit, dans le premier moment, ignorant de sa blessure, se tâter de ses bras étendus, d'abord les jambes, tout doucement remonter, se tâter les cuisses, puis le ventre, l'estomac, la poitrine, puis arrivé là, s'arrêter un moment, avoir un mouvement d'épaules qui fit peur, porter enfin les mains à sa tête, à la place de sa figure, au bandage qui la recouvrait et l'arracher... On le fit vivre cinq jours.

Penguilly racontait encore que la fameuse maréchale Lefèvre, cette _haute gueule_ de la première cour impériale, apporta, un beau matin, le bâton du maréchal au Musée d'artillerie, et comme le conservateur, tout en la remerciant, s'étonnait que la famille ne conservât pas une telle relique. «Ah! bien oui, ma famille, vous ne les connaissez pas,--et faisant le geste,--ils seraient capables de s'en servir pour abattre des noix!

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_8 octobre_.--Dîner Magny.

Oh! l'intolérance du parti de la tolérance! J'ai pensé au mot de Duclos. «Ils finiront par me faire aller à la messe!»

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_11 octobre_.--Fini aujourd'hui notre pièce: Blanche de la Rochedragon (LA PATRIE EN DANGER).

La rue Childebert va disparaître. Goguet le marchand de cadres anciens déménage. Drôle de bonhomme et drôle de rue.

La rue lépreuse avec son air de cul-de-sac provincial, et qui fait brusquement le coude à une petite entrée de Saint-Germain-des-Prés: une rue où le bric-à-brac coulait sur le pavé, où des fauteuils étaient à cheval sur le ruisseau, une rue où l'on marchait au milieu de cadres dédorés, une rue où aux devantures et sur les portes, c'était un méli-mélo de vieux portraits sur des chaises n'ayant plus que des sangles, des tapisseries représentant des saintes brodées à l'aiguille, des crucifix, des portoirs de fayence, des fontaines de cuivre, des plats en étain, une ferronnerie et une ferraillerie moyenâgeuses, et des bouts de cors de chasse, passant sous des habits de membres de l'Institut, et des guitares pendues sur des châssis, représentant des têtes d'expression de femmes grecques en turban de Mme de Staël, peintes aux années philhellènes, et des ciels de lit aux vieilles soieries faisant des auvents de boutiques.

Une boutique entre autres, à la porte de Goguet, pareille à une palette de la loque, de toutes ses usures et de toutes ses flétrissures, ouvrant entre des verdures brûlées, râpées, mangées, pourries, enfin une espèce de trou, aux amoncellements de paquets de lisières, aux tas de morceaux de cordons de tirage, d'effiloquages de soie et laine, un trou plein à déborder, pour ainsi dire, d'un fumier de tissus.

Puis l'escalier tout noir, et tout suintant d'eau, et la loge du concierge au premier, où, dans l'humide coup de jour glauque du vitrage, on voyait le portier et la portière à côté de trois pots de joubarbe, comme des noyés sur un banc d'herbe, dans le fond jaune d'un fleuve.

Et Goguet et son acolyte, avec leurs mines glabres, leurs physionomies humbles de brocanteurs-sacristains.

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_16 octobre_.--Dîner avec Hébert chez Philippe.

Il nous parle d'un de ses élèves de Rome, un jeune sculpteur, le frère de Barrias le peintre, lequel était tourmenté depuis longtemps de la toquade d'aller en Grèce, pour mettre au bas d'un buste ou d'une figure: Αθηνη, suivi de Εποιει. Il vient de recevoir de lui une lettre désespérée, dans laquelle il lui dit, que dans l'ancienne patrie de Phidias, il n'y a plus de modèle, plus même de terre à modeler, et qu'un sculpteur qu'il a fini par découvrir lui déclarait que, lorsqu'en Grèce, quelqu'un s'avisait de vouloir faire une œuvre d'art quelconque, il se rendait à Rome, et qu'à Athènes on ne sculptait absolument plus que d'après des gravures.

Nous lui parlions du musée de Grenoble, du splendide Rubens représentant Saint Bonaventure, et nous lui demandions s'il n'avait pas eu une action sur sa vocation. Il nous répondait que sa vocation n'était pas venue de son musée natal, mais qu'elle lui était venue des ruisseaux de sa province, de ces ruisseaux pas très grands, larges comme la table, à l'eau très courante, et cependant paraissant immobile, avec l'ondulation verte de toutes sortes d'herbes, sur le fond gris, où il y a des cailloux jaunes. Ces tons doux et lisses, sous la fuite du ruisseau, cette lumière noyée, cette transparence de choses aquatiques, sous ce vernis trémulant,--ce vernis qu'il comparait à un vernis copal,--ce fut pour lui son miroir d'idéal et l'inspiration de sa vocation.

Berlioz est son compatriote. Ils étaient de deux maisons dans la montagne, l'une un peu au-dessus de l'autre. Il l'avait vu le matin même, et Berlioz lui racontait avoir été amoureux à douze ans, dans le pays, d'une jeune fille de vingt ans. Depuis, il avait passé par bien des amours, romanesques, farouches, dramatiques, avec toujours cependant, au fond de lui, la sourde mémoire de ce premier amour, auquel il était passionnément revenu, en retrouvant à Lyon sa jeune fille, âgée de 74 ans. Et maintenant lui écrivant, et ne lui parlant que des souvenirs de son cœur de douze ans, il ne vivait plus que de cette flamme passée!

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--Le beau Louis XVI, est le beau Louis XV, le Louis XV de 1760, le Louis XV contemporain du Garde-Meuble, et personne ne l'a vu. Le vrai Louis XVI est déjà de l'Empire, il n'y a qu'à voir l'horrible coffret à bijoux de Marie-Antoinette.

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--Il y a des hommes, il y a la femme.

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_21 octobre_.--Aux buffets anglais de l'Exposition.

Les femmes tirent un aspect fantastique de leur éclat, de leur blancheur crue, de leurs cheveux fulgurants, un aspect qui leur donne l'apparence de prostituées de l'Apocalypse; elles ont quelque chose d'inhumain, d'alarmant, d'effrayant. Des yeux qui jamais ne regardent, un mélange de clowns et de bestiaux: des bêtes splendides et inquiétantes.

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_27 octobre_.--A Bellevue, chez Charles Edmond qui vient de se faire bâtir un petit palais bourgeois.

Nous allons avec lui chez Berthelot, son voisin, et tombons dans l'intérieur du chimiste. Une petite maison dans les bois. Un jardin plein d'enfants, un salon plein de femmes. Mme Berthelot, une beauté singulière, inoubliable: une beauté intelligente, profonde, magnétique, une beauté d'âme et de pensée, semblable à ces créations de l'extra-monde de Poë. Des cheveux à larges bandeaux presque détachés, à l'apparence d'un nimbe, un calme front bombé, de grands yeux pleins de lumière dans l'ombre de leur cernure, un corps un peu plat avec dessus une robe de séraphin maigre. Et une voix musicale d'éphèbe, et un certain dédain dans la politesse et l'amabilité d'une femme supérieure. Un enfant, son aîné, est venu s'asseoir tout contre elle, beau comme un enfant fait au ciel.

Nous battons toute la journée, en compagnie de Berthelot, les bois de Sèvres et de Viroflay, et nous retombons le soir dîner dans le ménage Charles Edmond.

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--La vie est une telle peine, un tel travail, une telle occupation, que des hommes comme nous doivent arriver à se dire, à l'heure de la mort: «Avons-nous vécu?»

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_5 novembre_.--Philoxène Boyer est mort de la maladie de Fontenelle, de l'impossibilité de vivre. Il n'y a que ce temps-ci pour faire mourir les gens de vieillesse à 38 ans.

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_14 novembre_.--Ce soir, Sainte-Beuve donne à dîner à la princesse. La petite cuisinière Marie nous fait entrer dans la salle à manger, où se dresse comme le dîner monté d'un curé, recevant son évêque, et de là dans un salon du rez-de-chaussée tout blanc, tout doré, avec son meuble jonquille battant neuf, qui semble le meuble fourni à une cocotte par un tapissier.

Les invités arrivent: la princesse, Mme de Lespinasse, le vieux Giraud de l'Institut, le docteur Phillips, Nieuwerkerke. La princesse a la mine toute gaie; elle s'amuse d'avance, comme d'une partie de garçon. A dîner, elle veut tout servir, tout découper. Son père découpait toujours. Il avait de très jolies mains. Il mangeait même la salade avec les doigts, et quand on lui disait que ce n'était pas propre, il répondait: «De mon temps, si nous ne l'avions pas fait, nous aurions été grondés, on nous aurait dit que nous avions les mains sales!»

Au bout de la table, Sainte-Beuve a l'air d'un maître d'hôtel d'une cérémonie funèbre, de son repas de mort. Je le trouve cassé, vieux, rabâchant, ayant pour se plaindre du mal qu'il a à vivre, cette mimique sénile, ces fermements d'yeux qui disent: «Allez, je me sens!» ces gestes de componction triste, et ces paroles qui se plaignent avec des mots vides.

Il ne mange pas, se lève deux ou trois fois pendant le dîner, demande qu'on ne fasse pas attention à lui, revient comme le revenant de sa maison, comme une ombre de vieillard qui ne veut déranger personne.

Chacun se bat les flancs. On essaye d'égayer le champagne, mais le rire est froid et se glace. La princesse devient sérieuse et paraît souffrante... Dans le salon, Sainte-Beuve, tâchant de sourire, assis au bout du canapé jonquille, arc-bouté de ses deux poings sur la soie, se laisse aller à conter les tristesses de sa jeunesse, de sa vie sans chaleur avec les gens du _Globe_, Cousin, Vitet: gens qui ne lui donnaient que leur esprit, leur amabilité, rien de plus, et souvent le déconcertaient par des discussions, où il était tout étonné d'entendre Cousin appeler Louis XIV «un godelureau».

Il nous parle de son temps d'interne à Saint-Louis, en 1827, de sa chambre, rue de Lancry au dix-huitième étage, «où je vivais si seul, dit-il, que pendant sept mois, personne n'est entré que ma mère, et une seule fois»... C'est depuis ces mélancolies de l'isolement, qu'il a réagi contre, qu'il a eu toujours besoin de monde, qu'il a voulu dans sa salle à manger des femmes, des chats. Et il cite l'exemple de Saint-Evremont s'entourant, à mesure qu'il vieillissait, de bêtes, d'animaux... et d'hommes, ajoute-t-il en souriant, pour faire plus de vie autour de lui. «Ah! si j'avais eu là, à l'hôpital, un maître, mais c'était Richerand, un charlatan...»

Là-dessus le docteur Phillips, avec sa grosse tête dans les épaules, ses yeux saillants, sa personne ankylosée, se met à parler chirurgie, opérations, nous entretient de Roux, cet artiste du pansement qui tuait ses malades par la coquetterie de ses bandes. La princesse l'interrompt, en lui jetant au nez la barbarie des chirurgiens, leur insensibilité, le peu d'émotion qu'il faut qu'ils aient... «Si, riposte Phillips, j'en ai beaucoup, mais seulement pour les enfants... Ces pauvres petits êtres auxquels on ne peut pas faire comprendre que c'est pour leur bien... Oh! cela est horrible...» Puis après un silence: «Voyez-vous, dans notre métier on ne voit plus que la science... la science c'est si beau... Mais il me semble que je ne vivrais plus, si je n'opérais plus... C'est mon absinthe!»

Et la fatalité de cette conversation, ce qui planait dans cet intérieur, la fin prochaine de l'hôte qui nous recevait, avaient jeté tous les dîneurs dans une triste songerie.

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--Vie d'enfer tout ce mois de novembre: publier un livre, arranger un appartement, avoir affaire à tous les corps de métier, ranger une bibliothèque, écrire un travail de casse-tête sur les vignettistes du XVIIIe siècle, et suivre chacun un régime, et essayer de se refaire un peu le corps. Notre devise en ce bas monde devrait être: _Malgré tout_.--En attendant que nous la prenions, nous la donnons au héros de notre pièce.

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_25 novembre_.--Bar-sur-Seine.

A la campagne et en famille pour changer. Nous laissons derrière nous MANETTE SALOMON en plein succès.

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_4 décembre_.--Contraste de la vie! Nous emplissons un peu Paris en ce moment du bruit de notre livre, et nous voici ici devant l'âtre de la cheminée de la baraque, où sur le manteau de brique encore taché de la main des maçons marquée en chaux, noircit un bouquet desséché d'immortelles, couleur de vieux bois. Dans la cheminée, des souches fantastiques, flambant, se tordant, rougeoyant comme des racines de mandragores. Et dans la baraque, un banc, un cor de chasse, un vieux nid de frelons à une solive, rien que cela.

Au dehors, le soleil sur la neige, une route comme un champ de mottes, toutes blanches et étincelantes aux ombres doucement bleuâtres de la ouate, et de chaque côté de la route, le bois roux, avec çà et là, comme un de ces paquets de feuillage mort qu'on voit à la porte d'une auberge. En se retournant, un soleil tout blanc, qui fait aux ramures noires des arbres un fond d'argent; et de distance en distance, une brindille perdue portant à sa dernière feuille une sorte de marguerite de givre; au loin un fouillis, un lacis, une confusion de ramilles maigres qui se perdent dans du violacé, saupoudré d'une poudre de neige, leur donnant la légèreté d'une forêt de plumes.

Et, sous un ciel sourd, lamé de bleu froid et de jaune pâle, la route tout au loin, blanche, blanche, blanche, avec ses _fréquentations_, les pas de la nuit, la trace de l'animal, l'impression de son pied et la bifurcation de la corne sur la blancheur du chemin.

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--Lu un peu du MÉMORIAL DE SAINTE-HÉLÈNE. A faire, dans Napoléon, tout un chapitre sur cette tête, un monde,--ce cerveau plein des affaires du monde et des comptes de boutons d'une armée[1].

[Note 1: Un moment nous avons eu l'idée de faire une histoire du cerveau de Napoléon, idée qui nous a persécutés quelques années, mais qui a été abandonnée, sans qu'il y ait eu d'autre travail que des notes prises.]

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_17 décembre_.--Nous aimons ces changements d'existence, ces triomphes de l'animalité au retour de la chasse, ces coups de fouet de fatigue, ces griseries des fonctions physiques, où le boire, le manger, le dormir, deviennent comme des félicités divines de bêtes.

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--La vie, ah! la vie, même pour les plus heureux et les plus écrasés de fortune, même pour les meilleurs. Un saint, un grand seigneur, un propriétaire de deux millions de rente, un homme qui a eu une si bonne volonté au bien et au beau,--j'ai nommé le duc de Luynes,--un jour accablé par la vie, ne put retenir: «Mais je suis donc maudit!»

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_25 décembre_.--Jour de Noël.

Délicatement aimable et bien femme, la princesse! Elle a pensé à mettre, pour notre retour, une toilette que nous lui aimons. C'est son jour de loterie de tous les ans, jour qu'elle a choisi pour faire les honneurs de sa serre à son intimité. Luxe tout nouveau que ces salons-serres, qui n'ont guère plus de vingt ans de date, et dont le goût remonte peut-être à Mlle de Cardoville d'Eugène Sue. Avec son goût de bric-à-brac, la princesse a semé dans cette serre qui contourne son hôtel au milieu des plus belles plantes exotiques, toutes sortes de meubles de tous les pays, de tous les temps, de toutes les couleurs, de toutes les formes: un capharnaüm qui a l'étrange et l'amusant du déballage d'un magasin de bibelots dans une forêt vierge.

Et là dedans, des lumières sur des feuilles de bananier, qui semblent des lumières électriques, et partout ce doux vert «cendre verte» de la plante des tropiques, détaché, découpé, digité sur la pourpre d'un drap rouge, chiffonné à grands plis contre les murs.

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_Jeudi 26 décembre_.--Été voir Thierry, pour lui demander la lecture aux Français de nos cinq actes sur la Révolution. Les politesses de Thierry nous ont fait trembler.

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_29 décembre_.--Chez la princesse, ce matin. Pendant les tintements de la messe, dite pour la princesse dans une pièce voisine, tintements coupés, dans le salon où nous sommes, par des blagues d'Arago, Vimercati raconte un curieux départ de la vie d'un de ses amis, le dernier inscrit sur le livre de la noblesse de Venise. Ce monsieur, qui avait cent mille livres de rente, un jour, prit congé de ses amis, de ses connaissances, du monde, les prévenant qu'il s'en allait mourir dans la montagne. Il s'y faisait bâtir une maison, et servir par une espèce de jardinier, qui lui fricotait son petit repas du matin et du soir, et sans vouloir recevoir âme qui vive, il restait sept ans en cravate blanche, sur cette hauteur, à prendre son vol pour l'éternité.

... A quatre heures, nous allons chez Sainte-Beuve, savoir de ses nouvelles. Il nous fait dire qu'il désire nous serrer la main. Nous montons l'escalier étroit, nous passons le petit pas, entrons dans cette chambre à la fois nue et encombrée, au lit de fer sans rideaux, et qui a l'air d'un campement dans une bibliothèque en désordre.

Du lit, deux mains se tendent chaudes et douces. Vaguement, nous percevons une tête tout enchiffonnée, un corps auquel la souffrance et le ramassement sous les draps ont presque ôté sa forme.

--«Mal... cela va mal!» C'est sa première phrase.

--Mais pourtant les médecins...

--Qui, les médecins? répond-il, avec une note colère dans la voix, je n'ai plus de médecins, ils m'ont abandonné!... D'Alton-Shée m'a donné Johnston... Phillips a été très gentil, mais c'est pour la chirurgie... peut-être y viendrai-je demain... je ne peux plus maintenant passer trois heures sans me sonder... et puis je vais sur le vase... et des minutes à me tordre... des spasmes de vessie... oh, affreux!»

Et il entre dans tout le détail technique de son horrible maladie, parlant du pus qu'il rend par l'anus, comme s'il voulait, en appuyant sur les dégoûts qu'il a de lui-même, désarmer le dégoût des autres... Il nous paraît désespérément résigné... Un moment il reprend haleine, puis nous dit: «Je me fais encore lire... mais à bâtons rompus... vous comprenez... je ne peux plus assembler mes idées.» Un silence. Et le mot: «Adieu» et il nous retend les deux mains, retournant la tête au mur.

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ANNÉE 1868

_1er janvier_.--Allons, une nouvelle année... encore une maison de poste, selon l'expression de Byron, où les Destins changent de chevaux!

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_2 janvier_.--Avant-hier on nous a rapporté la copie de notre pièce sur la Révolution. Nous en avons presque peur instinctivement, comme d'une chose d'où va sortir l'infernale angoisse des émotions du théâtre.

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_3 janvier_.--Par une neige, qui vous fait frissonner pour les mal vêtus de la misère à Paris, nous sommes à cet hôtel des Champs-Élysées, insolent de lumières, fulgurant de la flambée des lustres et de la pourpre de ses tentures, par les volets ouverts.

Dans le salon énorme, dans la cheminée gigantesque, pas de feu, rien que la chaleur d'un calorifère qui s'allume. La Païva n'aime pas le feu. Elle arrive bientôt, ruisselante d'émeraudes sur la chair de ses épaules et de ses bras: «Ah! je suis encore un peu bleue... c'est que je viens de me faire coiffer par ma femme de chambre, les fenêtres toutes grandes ouvertes,» dit-elle. Cette femme est bâtie d'une manière toute spéciale. Par ce temps, elle vit dans l'eau et l'air glacés, à la façon d'une espèce de monstre boréal, inventé par la mythologie scandinave.

Toujours la même, désagréable, antipathique, coupante et blessante dans la contradiction.

A table, la Païva expose une théorie de la volonté à faire peur... et que tout arrive par la volonté... et qu'il n'y a pas de circonstances... et qu'on les fait quand on veut... et que les malheureux ne le sont, que parce qu'ils ne veulent plus l'être. Alors sur les effets de la concentration du _vouloir_ qu'apporte, à l'appui de la thèse de la maîtresse de la maison, Taine,--qui débute aujourd'hui--et qui nécessairement cite Newton, se vouant pour ses découvertes pendant des années à une telle concentration de pensées et de méditations qu'il en resta, un temps, presque idiot, la Païva cite l'exemple d'une femme qui, pour accomplir une chose qu'elle ne dévoile pas, resta trois ans enfermée, retranchée du monde, touchant à peine au manger, dont il fallait la faire souvenir, murée en elle-même, et toute à la combinaison de son plan. Et après un silence, elle ajoute: «Cette femme, c'était moi!»

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