Journal des Goncourt (Troisième volume) Mémoires de la vie littéraire

Part 4

Chapter 43,674 wordsPublic domain

--Un homme à Paris a cent mille francs à dépenser tous les jours. Quand on va chez lui on le trouve assis sur une chaise de paille, tournant ses pouces, en face d'un Gudin accroché à son mur, l'unique objet d'art qu'il possède.

De ce revenu d'un Dieu qui permet tout, cet homme, le russe Y... ne sait rien faire que cela: donner parfois un dîner à des membres du Jockey-Club, et louer une fois tous les quinze jours, moyennant 500 francs, un b......

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--Comme la vie chez les enfants ressemble à un ressort neuf.

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_4 août_.--Un tableau charmant,--rien que le peintre à trouver:--un homme couleur de bronze, à la membrure d'un Saint-Christophe, dans le rouge délavé de la pourpre mouillée de sa chemise de laine, offrant à la vague, le petit émoi, la petite peur, les petits membres d'une petite fille, toute blonde, toute rose, toute blanche.

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_5 août_.--Jamais un public ne saura les désespoirs de la page qu'on cherche à s'arracher,--et qui ne vient pas.

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_6 août_.--Singulière vie que la nôtre ici, une vie de travail comme jamais, sans doute, n'en a vu Trouville. Lever à dix heures. Un gros déjeuner de table d'hôte d'une heure. Une heure à fumer sur la terrasse du Casino. Toute la journée un travail qui va jusqu'à cinq ou six heures. Un gros dîner de table d'hôte de six à sept heures. Un cigare sur la terrasse, un tour sur la plage, et _retravail_ jusqu'à minuit, deux heures du matin.

Nous voulons finir MANETTE SALOMON, où nous avons retrouvé énormément à travailler.

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--Saint-Victor me contait ici la singulière mort du mari de la nourrice de sa fille: un paysan sorti de son trou et tombant dans le bruit, l'étourdissement, l'espèce de magie de l'atelier de photosculpture de Dalloz, où il l'avait fait placer. Le malheureux en avait perdu la raison et la vie. On en ferait presque un conte fantastique.

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--Il n'y a pas d'homme de nature fausse ou tortueuse, sur lequel ne soit écrit en quelque coin de la bouche ou de l'œil: «Garde à toi!»

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--Il y a des gens si funambulesques, que leur père semble avoir été trompé par Pierrot.

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--Quelle assurance la beauté donne à un enfant. C'est l'aisance dans la grâce.

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_18 août_.--Je regarde, par une porte-fenêtre ouverte, sauter au Casino les gandins qui dansent. Au milieu d'eux un gilet blanc, un petit ventre qui pointe, un danseur à l'air d'un garçon de noce endimanché. C'est Doré. Les artistes aiment ces joies qui les frottent à un semblant de monde. Tous les hommes de lettres passeraient ici, que pas un n'irait figurer dans ce trémoussoir.

Le quadrille fini, Doré reconduit sa danseuse, la salue comme à un bal chez Passoir, vient à nous deux, nous demande à faire un tour sur la jetée. Et le voilà à lancer des idées fortes, mais sans lien ni suite; le voilà à faire des charges, mais comme pour lui, au fond de sa gorge, et qu'on n'entend pas; le voilà à vous accabler d'un tas de questions, mais sans jamais écouter vos réponses;--à la longue vous hébétant, vous courbaturant, vous assommant de lui[1].

[Note 1: Depuis nous l'avons connu d'une manière assez intime, et notre jugement de 1866, sur lui, s'est fort modifié.]

Même, peut-être très injustement, son physique m'est antipathique. Il me déplaît, cet homme, gras, frais, poupin, la figure en lune de lanterne magique, le teint d'enfant de chœur, la mine sans âge, et où le labeur effrayant de sa production n'a pas mis d'années, il me déplaît enfin avec son air d'enfant prodige sur un corps d'homme fait.

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_21 août_.--Fini aujourd'hui MANETTE SALOMON.

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_23 août_.--Je rencontre ici un étudiant en droit, le type de la jeunesse libérale, républicaine, sérieuse, vieillotte, avec des appétits âpres d'avenir, et la conviction intime de tout conquérir. Il me confirme dans l'idée que la jeunesse actuelle se partage en deux mondes tout différents, sans aucune fusion ni rapprochement possible: la pure gandinerie, d'une viduité de tête sans exemple, et le camp des travailleurs, plus enragés au travail qu'à n'importe quelle époque: une génération retranchée du monde, aigrie par la solitude, une génération amère, presque menaçante.

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--Voici un type de bonté féminine sur lequel il n'y a pas à se tromper: le teint un peu tiqueté de taches de rousseur, les lèvres épaisses, et la bouche comprimée et entr'ouverte comme un gros bouton de fleur, _vulgo_ en cul de poule.

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--Dans une partie de campagne où tout le monde est couché sur l'herbe, il y a comme une volupté qui s'étire et se pâme, dans ces bouts de doigts de femme, farfouillant près de la fine cheville, dans une bottine grise. On dirait la plante du pied de l'Amour chatouillée par le Midi.

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_28 août_.--A l'enterrement de Roger de Beauvoir, ce qui me frappe: c'est la laideur morale de mes camarades littéraires. Ils ont tous l'air de digérer le succès d'un ami.

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_29 août._--L'art c'est _l'éternisation_, dans une forme suprême, absolue, définitive, de la fugitivité d'une créature ou d'une chose humaine.

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--Blague! blague! blague! La blague, toujours la blague dans ce temps-ci.

Je reçois un prospectus ronflant pour le progrès du canotage. Ce n'est plus un plaisir, une récréation, un exercice gymnastique; enfin, le canotage: c'est le _sport nautique_, une institution de progrès qui a des présidents, des secrétaires, qui fabrique des discours aux régates, une société de pochards en vareuse et de marins d'eau de vaisselle, qui veulent par l'association faire leur chemin, arriver au moyen de la marine de plaisance à des distinctions, à une sorte de carrière.

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_30 août._--La passion des choses ne vient pas de la bonté ou de la beauté pure de ces choses, elle vient surtout de leur corruption. On aimera follement une femme, pour sa putinerie, pour la méchanceté de son esprit, pour la voyoucratie de sa tête, de son cœur, de ses sens; on aura le goût déréglé d'une mangeaille pour son odeur avancée et qui pue.

Au fond, ce qui fait l'appassionnement: c'est le _faisandage_ des êtres et des choses.

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_30 août_.--Pourquoi cette sensation continuelle que nous avons tous les deux de manquer d'une chaleur intérieure, d'un montant physique, non pour le travail de la pensée et la fabrication d'un livre, mais pour le contact social, le choc avec les hommes, les femmes, les événements? Oui, il nous faudrait de temps en temps l'infusion d'une palette de jeune sang ou d'une bouteille de vin vieux, pour être au diapason de l'existence parisienne... Nous sommes vraiment trop semblables à des gens entrés au bal de l'Opéra, sans être un peu gris.

Réflexions après un dîner, où nous avons bu chacun une bouteille de Saint-Julien, un excès qui ne nous est plus guère permis par notre santé.

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_31 août_.--Pouthier vient dîner chez nous. Un échelon encore plus bas dans la misère. On l'a chassé de son ancien domicile. Il a été forcé d'errer deux nuits, ayant quatre sous dans sa poche, n'osant s'asseoir, de peur de s'endormir, et d'être ramassé sans avoir à donner d'adresse aux sergents de ville. Il demeure maintenant à Paris, dans une rue qui s'appelle--c'est à ne pas le croire--rue de la Brèche-aux-Loups,--et dans une maison en construction, sans lieux et sans porte cochère. Il fait des repas de trois sous de bouillon et de deux sous de pain.

Du reste, tranquille, insoucieux, gai, il me fait l'effet d'un homme roulé au bas d'un abîme, et qui s'assied au fond, en fumant sa cigarette. Je lui dis qu'il faut absolument sortir de là, que je vais tâcher de lui obtenir une place dans un chemin de fer. Je le vois devenir tout triste à cette proposition, triste comme un enfant en vacances à qui on parle du collège. Il éloigne cette perspective avec répugnance; me dit: «Plus tard... nous verrons,» cela avec l'horreur du bohème pour l'enrégimentement dans un bureau.

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_2 septembre_.--J'avais envie de lui dire: «De quel droit me reconnaissez-vous? me demandez-vous une poignée de main?»

C'était au fils X..., un ancien camarade de collège, rencontré en chemin de fer, que j'avais envie de dire cela: «Car enfin à quoi pouvez-vous me servir ou en quoi pouvez-vous m'être agréable. Vous ne me prêteriez pas cent francs, si j'en avais besoin! Si j'aimais la chasse vous ne m'inviteriez pas à venir tuer un faisan chez vous! Comme conversation, je sais d'avance ce que vous allez me dire. Vous allez me parler de tous mes camarades qui sont devenus agents de change, ce dont je me f... Vous émettrez sur la littérature des idées d'homme pratique qui me blesseront. Et puis vous êtes juif, je n'aime pas les juifs. C'est un sacrifice pour moi que d'en saluer un. Je demande un peu ce que je gagne à ce que vous me reconnaissiez?»

Et tout en me reprochant de n'avoir pas le courage et le front de lui dire cela,--le fond de ma pensée,--je pensais à ce grand type pour notre théâtre, d'un homme, d'un cynique, qui ferait fi de toute politesse, penserait tout haut, dirait à chacun ce qu'on cache, et servirait à tout le monde cette franchise terrible dans de la brutalité d'esprit.

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--De singulières existences dans ce Paris. On me parle d'une famille avec un rien de petite rente, consacrant tout son pauvre argent au plaisir du spectacle, se privant d'une femme de ménage, se salissant les doigts aux plus gros ouvrages, et assistant, le soir, en gants propres, aux premières représentations,--famille connue de toutes les ouvreuses, en relation avec tous les buralistes, et même les sergents de ville, qui ont servi dans le régiment où le père était major.

Dans cette famille, une fille portant le nom d'Élodie, encore plus folle de théâtre, plus assoiffée de premières, que sa mère et ses tantes, et qui, à la CONTAGION, faisait queue au milieu d'étudiants, depuis dix heures du matin, se faisant garder sa place, pendant qu'elle déjeunait dans un café voisin, et dînant avec des gâteaux que les étudiants lui allaient chercher.

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_9 septembre_.--Cela m'a rendu rêveur. Hier nous étions au Jardin des plantes. Un hoko a _coursé_ et _pouillé_, devant nous, un oiseau plus petit et cent fois plus faible que lui, une Pénélope, je crois. Il l'a, à peu près, tuée, puis est demeuré dans une vigilance assassine près du malheureux volatile, qui essayait de le désarmer, en faisant le mort.

Alors j'ai songé à tous ces blagueurs qui soutiennent que la nature est la leçon et la source de toute bonté. La bonté! mais c'est une création de l'homme, et sa plus grande, et sa plus merveilleuse, et sa plus divine, dirais-je par habitude--une création contre nature.

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--C'est une chose curieuse que les trois grands peintres français du XVIIIe siècle: Watteau, Chardin, La Tour, soient les trois seuls peintres du temps qui n'aient point été en Italie.

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--On dit que le maréchal Vaillant a la manie de faire des vers latins, qu'il fait faire par Froehner--qui les lui fait faux.

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_Lundi 10 septembre_.--Dîner Magny.

Sainte-Beuve se soulève contre la providence des choses, des hommes, de l'histoire. Il proclame l'histoire une suite d'accidents, à l'encontre de Renan et de Berthelot, qui soutiennent qu'il y a des lois des faits... A propos de la confiscation des biens des d'Orléans, Renan s'avance à dire que les idées de propriété sont trop absolues en ce temps-ci, une théorie que j'avais déjà rencontrée chez Sainte-Beuve...

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_15 septembre_.--Je prends, dans une rue du quartier Latin, la description de la boutique d'un des derniers écrivains publics.

Une boutique lie de vin, à la porte-fenêtre fermée par des rideaux blancs, avec un carreau cassé. Au-dessus de la porte: ECRIVAIN PUBLIC ICI, et sous une main à la sanguine: _Plans, décalques et autographes. Actes nous seing-privé, Baux, etc. Demandes, Lettres, Pétitions, Mémoires, Copies simples et de luxe, Généalogies illustrées_.

Et des annonces comme celles-ci: «A vendre un garni de dix lits. Bail 3 ans. Quartier N.-D.--A vendre un fonds de marchand de vin et traiteur. Bail 12 ans, pour 6 000 francs.» Et plus bas: _On fait ici son courrier avec une lettre à cinq cachets_.

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--Sainte-Beuve est, pour ainsi dire, hygrométrique littérairement: il marque les idées régnantes en littérature, à la façon dont le capucin marque le temps dans un baromètre.

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_24 septembre_.--Dîner Magny.

Neftzer raconte, ce soir, cette anecdote qu'il tient d'une personne qui dîna, après Sadowa, avec le roi de Prusse. Le roi, à la fin du dîner, moitié larmoyant d'attendrissement, moitié gris, dit: «Comment Dieu a-t-il choisi un _cochon_ comme moi, pour _cochonner_ avec moi une si grande gloire pour la Prusse!»

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--Une seule comédie à faire dans ce temps-ci: le Tartuffe laïque. Mais cette pièce est impossible pour deux raisons. La censure l'interdirait d'abord, et le grand parti du _Siècle_ l'écraserait.

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--Tout être, homme ou femme, qui aime le poisson, a des goûts délicats.

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_29 septembre_.--Saint-Gratien.

Marchal nous raconte, ce soir, dans la chambre de Giraud, que, pêchant à la ligne, sur les quatre heures du matin, à Sainte-Assise, chez Mme de Beauvau, il aperçut se baignant deux jeunes filles; l'une brune, l'autre rousse. Leurs ébats en pleine Seine étaient caressés par le soleil levant, et leur beauté fumait dans l'aube.

Marchal prévenait Dumas, qui le lendemain venait les voir, et pour leur faire une niche s'asseyait sur leurs chemises. De là l'épisode du bain dans l'AFFAIRE CLEMENCEAU.

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_1er octobre_.--Promenade après déjeuner dans le parc, où la princesse, après avoir parlé d'un tas de choses, se livre à une sortie contre les enfants: «Laissez donc! avec les enfants, il faut toujours descendre à eux, bêtifier, parler nègre. Ils vous _rabougrissent_ l'intelligence... Puis moi, sur l'éducation, j'ai des idées philosophiques... Ça tient peut-être à la manière dont j'ai été élevée... Oui, ma mère ne m'a pas gâtée!... Elle s'indignait, cette bonne vieille baronne de Reding sur ce mot de ma mère: «Tous mes enfants, je les donnerais pour un doigt de _Fifi_... _Fifi_, c'était mon père... Je ne me trouvais bien que dans la société de mes deux vieilles tantes.... Il y en avait une de 80 ans, toute petite, plus petite qu'Augusta... malade depuis trente ans, couchée sur un canapé, qu'elle remplacerait, disait-elle, quand elle irait à Paris--moi, ça me faisait rire--et ratatinée, et le cou tout noir avec des cordes, une voltairienne enragée... je n'ai jamais vu une athée comme ça... Elle n'avait jamais été mariée, ayant épousé Joseph en 93!... L'autre encore plus vieille, avec un bonnet de nourrice tout rond sur la tête, jamais de corset, et jurant comme un diable.»

Elle vous jette ça, la princesse, une boutade, un trait à la Saint-Simon, un souvenir peint et frappé, en marchant en avant de vous, et se retournant, et gesticulant, et réunissant par des appels incessants la meute de ses petits chiens.

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_5 octobre_.--Au fond, en tant que littérateurs, nous ne pouvons nous débarrasser de deux suspicions auprès du public: la suspicion de la richesse et de la noblesse. Et cependant nous ne sommes pas riches du tout, et si peu nobles.

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_7 octobre_.--Dîner Magny.

Un journaliste américain, amené à Magny par Renan, nous raconte que son premier article dans une revue de là-bas, un article sur Platon, lui a été payé 5 dollars, à toucher sur la banque des cordonniers de Boston.

Toujours l'immense et bavarde mémoire de Sainte-Beuve. Le duc Pasquier lui disait qu'il ne reviendrait plus aux affaires, que l'Empereur ne lui pardonnerait jamais son mot, quand amené dans le cabinet de Pasquier, et demeurant son képi sur la tête, le duc avait dit: Gendarmes, découvrez l'accusé!»

Puis Sainte-Beuve passe de Pasquier à Louis XVIII, à son mot à ses ministres:

«Messieurs, il n'y a pas de conseil demain mardi, le Roi s'amuse!»

Mme du Cayla avait succédé à Mme de Mirbel dégoûtée à la première épreuve. Et le mardi, comme on craignait une syncope, toute la cour, médecins et gentilshommes étaient aux écoutes dans l'antichambre. Aussitôt après, le baron Portai tâtait le pouls au Roi et lui disait: «Petit, petit, petit!»

Et enfin de Louis XVIII, nous sautons à Chateaubriand. Et Sainte-Beuve assure, qu'en 1817, lorsqu'un mandat d'amener fut lancé contre lui, on trouva, à six heures du matin, l'auteur du GÉNIE DU CHRISTIANISME, couché entre deux filles.

Veyne nous confiait que Gavarni s'était abstenu de tout commerce avec une femme depuis 1848, année où il s'était séparé de la sienne. L'homme qui jusque-là avait partagé sa vie entre la femme et le travail, avait brusquement coupé cette habitude, et lui disait à propos de Mlle Aimée, que tout le monde croyait sa maîtresse, qu'il regrettait de ne pas lui avoir fait un enfant, parce que ça l'aurait peut-être sauvée.

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--Un mot profond de Mme Dorval: «Je ne suis pas jolie, je suis pire!»

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_10 octobre_.--Dans l'atelier de Thierry, le décorateur, qu'on va enterrer, impression poignante de ce dernier tableau interrompu par la mort, de cette fête romaine, de cette fête de couleurs, disparaissant sous les habits noirs des invités qui s'accotent à la grande toile lumineuse.

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_12 octobre_.--Notre impression en entrant dans le Musée de Saint-Quentin, devant les La Tour. C'est mieux que de l'art, c'est de la vie... Oui, une impression que nulle autre peinture du passé ne nous a donnée ailleurs... Stupéfiant musée de la vie et de l'humanité d'une société. Toutes ces têtes paraissent se tourner pour vous voir, tous ces yeux vous regardent, et il vous semble que vous venez de déranger, dans cette grande salle, où toutes les bouches viennent de se taire, le XVIIIe siècle qui causait.

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--Saint-Quentin: une ville où les rues ont tout à fait l'air du décor d'une pièce de Molière, avec des nuits carillonnantes, où l'on croit dormir dans une tabatière à musique.

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--Lavoix nous disait: «A Paris, on n'est vraiment que le tiers de son moi. Il y a en vous, tant d'impressions, d'idées, de pensées, de choses des autres, que je vais en Bretagne, pour reconstituer ma personnalité et pour redevenir un moi, tout à fait moi!»

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--La princesse a des saillies d'une observation très fine. Elle a remarqué qu'un grand nombre de femmes ont des voix, selon leur toilette: leur voix de soie, leur voix de velours, etc.

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_14 octobre_.--Saint-Gratien.

Un original ménage d'artiste que ce ménage du peintre Giraud. La femme se couche à huit heures, et se réveille, quand les deux noctambules arrivent, vers les deux heures du matin. Père, fils et mère couchent dans la même chambre. Le père sur un fauteuil à côté du lit de sa femme, et le fils dans un lit de sangle, en travers du pied du lit de sa mère. Alors le fils lit, tout haut, un livre quelconque. La chambre est pleine de livres dépareillés, que la mère achète pour quelques sous sur les quais, et qu'elle relit toujours, sans se préoccuper du commencement ou de la fin de l'aventure. Puis on cause sur la lecture, on fume, et on ne s'endort que vers les trois ou quatre heures du matin. Et les hommes se lèvent assez tard, tandis que la femme sort de son lit de très bonne heure, pour faire elle-même le café au lait, que son mari et son fils prennent couchés.

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_15 octobre_.--Ce soir nous sommes presque seuls au salon. La princesse qui a les yeux un peu fatigués, n'est pas en train de travailler, et se laisse aller à retrouver, à revoir son passé.

Elle parle de son mariage, de la Russie, de l'Empereur Nicolas: «Jamais je ne vous le pardonnerai!» c'est le mot avec lequel l'accueille le czar, lorsqu'elle arrive mariée avec Demidoff.» Le rêve du czar avait été de donner à son fils la main d'une Napoléon. Ainsi cette femme qui nous parlait, a manqué deux couronnes impériales. N'est-il pas naturel que parfois, en ses mélancolies, lui reviennent le souvenir et l'ombre de ces couronnes qui ont effleuré son front?

«Nicolas, c'était un peu le type de l'ogre, reprend-elle, mais nuancé par des choses de cœur comme chef de famille. Un excellent père et parent. Il allait tous les jours voir les princes, les princesses, assistait aux repas, était présent quand on fouettait les enfants, se rendait compte de ce qu'ils mangeaient, lorsque les parents étaient absents, ne manquait pas de se trouver aux couches des princesses. Oui, il était excessivement paternel et bon pour les gens de sa famille. Il avait des amis, comme un particulier, Kisseleff, par exemple, qui entrait à toute heure, familièrement, dans la chambre de l'Impératrice.

«Un peu de sa dureté, il faut bien le reconnaître, était faite par la canaillerie, par la volerie de tout ce qui l'entourait. Il disait à son fils: «Il n'y a que nous deux d'honnêtes gens en Russie!» Car il savait que toutes les places étaient vendues. Il n'y avait donc rien d'étonnant qu'il y eût chez lui une certaine affectation théâtrale d'impitoyabilité.»

Et la princesse nous le montre faisant la police lui-même, se promenant dans les rues sur une petite voiture, plus grand de la tête que tous ses sujets. Et beau comme un camée, et rappelant un empereur romain! ajoute-t-elle.

«Eh! mon Dieu, il était un peu fou, mais c'était bien concevable quand je pense que j'ai vu cela à Moscou sur son passage au Kremlin: des moujicks lui touchant sa botte, et faisant le signe de la croix, avec la main qui l'avait touchée.»

«Et encore, je vous dis, un reste de sauvage. A propos de la princesse de Hesse, fille adultérine, épousée par un de ses fils, il me jeta dans l'oreille: «Après tout, c'est le cochon qui anoblit la truie!»

«Un jour la grande-duchesse m'apprenait qu'il était en colère, parce qu'il avait lu dans Custine qu'il avait pris du ventre. Elle se trompait? Lorsqu'il arriva chez moi, il me dit: «Vous ne me demandez pas pourquoi je suis de mauvaise humeur.» Alors il se mit à me raconter qu'il venait de passer une revue. C'était en hiver et il avait vu, par un froid de tous les diables, le colonel, après la revue, faire mettre sur le dos de ses soldats leurs culottes, pour les économiser!... Tout ce qu'il y a de plus galant au fond, il avait la singulière habitude d'embrasser sur le cou, sur l'épaule, toutes les jolies femmes qu'il voyait... Oui, très amoureux d'actrices... Après ça, il avait une si vieille Impératrice, branlant de la tête... Son dernier amour fut une demoiselle d'honneur qui refusa l'argent qu'il lui avait laissé dans son testament, et s'enferma près de son tombeau, après sa mort.

«Pour moi, il a été excessivement paternel. Il était très épris de l'idée de l'émancipation de la Sibérie, répétant que cette émancipation serait un événement curieux de l'histoire, faite au nom d'une Napoléon.