Journal des Goncourt (Troisième volume) Mémoires de la vie littéraire
Part 19
_6 mai._--Dans mon malheur, il me vient une dureté pour le malheur des autres, que je n'ai jamais eue. J'ai maintenant pour le mendiant, un: «Je n'ai rien!» dont l'impitoyabilité m'étonne.
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_8 mai._--Aujourd'hui dimanche, pour le distraire, l'arracher à lui-même, je l'ai mené dîner à Saint-Cloud. Nous avons dîné à une table sur la place, et nous avions devant nous le soleil couchant, la Seine, les grands arbres du parc, le coteau de Bellevue où Charles Edmond est heureux dans sa maison, et où je n'ose plus le conduire.
Des orgues sont venues jouer, et je me suis senti des larmes me venir dans les yeux, comme à une femme... Il m'a fallu l'entraîner contre la berge, et là, débonder tout mon chagrin, tandis qu'il me regardait, sans trop comprendre.
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_9 mai._--Ce lundi, il lisait une page des MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE, quand il est pris d'une petite colère, à propos d'un mot qu'il prononce mal. Il s'arrête tout à coup. Je m'approche de lui, j'ai devant moi un être de pierre qui ne me répond pas, et reste muet sur la page ouverte. Je l'engage à continuer. Il demeure silencieux. Je le regarde, je lui vois un air étrange, avec des larmes et de l'effroi dans les yeux. Je le prends dans mes bras, je le soulève, je l'embrasse.
Alors ses lèvres jettent, avec effort, des sons qui ne sont plus des paroles, des murmures, des bruissements douloureux qui ne disent rien. Il y a chez lui une horrible angoisse muette, qui ne peut sortir de ses blondes moustaches, toutes frissonnantes... Serait-ce, mon Dieu! une paralysie de la parole... Cela se calme un peu, au bout d'une heure, sans qu'il puisse dire d'autres paroles que des _oui_ et des _non_, avec des yeux troubles, qui n'ont plus l'air de me comprendre.
Tout à coup le voici qui reprend le volume, le met devant lui, et veut lire, veut absolument lire. Il lit le cardinal _Pa (cca)_, puis plus rien, impossible de finir le mot. Il s'agite sur son fauteuil, il ôte son chapeau de paille, il promène et repromène ses doigts égratigneurs sur son front, comme s'il voulait fouiller son cerveau, il froisse la page, il l'approche de ses yeux.
Le désespoir de ce vouloir, la colère de cet effort ne peut s'écrire. Non, jamais je n'ai été témoin d'un spectacle aussi douloureux, aussi cruel. C'était l'enragement d'un homme de lettres, d'un fabricateur de livres, qui s'aperçoit qu'il ne peut plus même lire.
Ah! si l'on pouvait lire ce qui se passe dans une cervelle, en ces moments-là! J'ai toujours dans les yeux la déchirante imploration de son regard, pendant la terrible crise.
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_Vers le 26 mai._--Dans le passage galopant de tous ces landaus, de toutes ces calèches, de toutes ces victorias, dans tout ce luxe roulant, et jetant avec fracas, parmi la verdure, les couleurs voyantes de la mode de cette année, je suis frappé par la vue, au fond d'une de ces voitures, du rigide et noir costume d'une Sœur, c'est un rappel de la mort dans cette joie et cet éblouissement.
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_Vers le 30 mai._--Comme un petit enfant, il s'occupe seulement de ce qu'il mange, de ce qu'il met. Il est sensible à un entremets, il est heureux d'un vêtement neuf.
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_31 mai._--Je suis malade, et j'ai une affreuse peur de mourir... mon pauvre frère serait mis dans une maison de santé avec un curateur, qui pourrait bien être son envieux intime.
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_5 juin._--Quelque chose de destructif dans les mains; il est toujours à froisser, à tracasser les objets à sa portée, à les mettre en tapon.
A toute demande, sa réponse de premier mouvement est un «_non_», ainsi qu'un pauvre enfant, qui vit dans une perpétuelle crainte d'être grondé.
De longs moments où, assis près de moi dans la chambre, il n'est pas avec moi:
--Où es-tu, mon ami? lui disais-je hier.
--_Dans les espaces... vides!_ me répondit-il, après quelques instants de silence.
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Dans nos promenades, nous rencontrons, tous les jours, un père et un fils se promenant ensemble[1]. Le fils, mince et joli comme une fille, marche le coude appuyé sur l'épaule du vieillard, la main passée derrière la tête, et jouant avec les cheveux blancs du collet. Un groupe charmant dans les allées.
[Note 1: Il a été déjà question de ce père et de ce fils.]
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_11 juin._--Ce matin, il lui a été impossible de se rappeler un titre, un seul titre de ses romans, et cependant il possède encore deux facultés remarquables: la qualification pittoresque avec laquelle il caractérise un passant, l'épithète rare avec laquelle il peint un ciel.
Ce soir j'ai été douloureusement ému. Nous finissions de dîner au restaurant. Le garçon lui apporte un bol. Il s'en sert maladroitement. Sa maladresse n'avait rien de bien grave, mais l'on nous regardait, et je lui dis avec un peu d'impatience: «Mon ami, fais donc attention, nous ne pourrons plus aller nulle part.» Le voici qui se met à fondre en larmes, en s'écriant: «Ce n'est pas de ma faute, ce n'est pas de ma faute!» et sa main tremblotante et contractée cherchait ma main sur la nappe. «Ce n'est pas de ma faute! reprend-il, je sais combien je t'afflige, mais _je veux souvent et je ne peux pas_ (textuel).» Et sa main serrait la mienne, avec un «_pardonne-moi_» lamentable.
Alors tous deux, nous nous sommes mis à pleurer dans nos serviettes, devant les dîneurs étonnés.
Oui, je le répète, Dieu l'aurait fait mourir, comme il fait mourir tout le monde, j'aurais peut-être eu le courage de le supporter; mais le faire mourir, en le dépouillant, petit à petit, de tout ce qui faisait en lui mon orgueil, la souffrance est au-dessus de mes forces.
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Je n'en revenais pas, je n'en croyais pas mes yeux, mes oreilles... Aujourd'hui tombant d'Italie, inopinément, Edouard Lefebvre de Behaine est venu nous demander à déjeuner. A la vue de ce compagnon de son enfance, comme si la vie se réveillait subitement en lui, Jules s'est tout à fait transformé. Il s'est mis à causer, sa mémoire a retrouvé des noms et du passé que je croyais sombrés. Il a parlé de ses livres. Il était, avec de l'attention et du plaisir, à ce qu'on disait, et comme à tout jamais échappé à son _noir lui-même_... Nous l'écoutions, nous le regardions, tous les deux stupéfaits... J'ai reconduit Édouard à la voiture. En chemin, il ne put me cacher la surprise qu'il éprouvait de le trouver si bien, d'après tout ce que lui faisaient craindre les lettres de sa mère, et confiants dans cette heure de résurrection, nous avons eu dans la bouche les mots de convalescence, de guérison.
Ce n'a été qu'un bien court moment. Je l'avais laissé dans le jardin, quand je suis rentré, tout heureux, tout animé des espérances remuées entre Édouard et moi; je l'ai trouvé, son chapeau de paille sur les yeux, assis dans une immobilité effrayante, le regard fixé à terre... Je lui ai parlé, il ne m'a pas répondu... Oh! quelle tristesse! ce n'était plus la tristesse de ces jours derniers avec cette teinte d'implacabilité qui glaçait un peu ma tendresse, c'était l'immense tristesse abattue, navrée, infinie, d'une âme qui a sa _passion_, la tristesse de la défaillance d'un jardin des Oliviers.
Je suis resté près de lui jusqu'à la nuit, sans avoir le courage de lui parler, sans avoir le courage de le forcer à parler.
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_Dimanche 12 juin_.--Ayant besoin de dévorer à l'aise mon désespoir, je l'ai abandonné, un instant, dans le jardin, et me suis promené dans les allées de la villa; mais bientôt le bruit joyeux des assiettes, le rire des enfants, la gaîté perçante des femmes, le bonheur de ces dîneurs en plein air, m'ont chassé chez moi. En rentrant, mon œil a rencontré dans le lierre, au-dessus de ma porte de jardin, le n° 13.
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_Nuit de samedi (18 juin) à dimanche_.--Il est deux heures du matin. Me voici relevé et remplaçant Pélagie près du lit de mon pauvre et cher frère, qui n'a pas repris la parole, qui n'a pas repris connaissance, depuis jeudi à deux heures de l'après-midi. J'écoute l'anhélance de sa respiration. Dans l'ombre des rideaux, j'ai devant moi la fixité de son regard. Je suis effleuré, à tout instant, du frôlement de son bras sortant de son lit, pendant que dans sa bouche avortent et se brisent des paroles qu'on ne comprend pas... Par la fenêtre ouverte, par-dessus le noir des grands arbres, entre et s'allonge, sur le parquet, la blanche clarté électrique d'une lune de ballade... Il y a de sinistres silences, où s'entend seul le bruit de la montre à répétition de notre père, avec laquelle, de temps en temps, je tâte le pouls de son dernier né... Malgré trois prises de bromure de potassium, avalées dans le quart d'un verre d'eau, il ne peut dormir une minute, et sa tête s'agite sur son oreiller dans un mouvement incessant de droite à gauche, bruissante de toute la sonorité inintelligente d'un cerveau paralysé, et jetant par les deux coins de la bouche, des ébauches de phrases, des tronçons de mots, des syllabes informulées, prononcées d'abord avec violence, et qui finissent par mourir comme des soupirs... Dans le lointain j'entends distinctement un chien qui hurle à la mort... Ah! voici l'heure des merles et de leur sifflement dans le ciel devenu rose, et toujours dans les rideaux, le blanc éclair de ses yeux demi-fermés, qui ne dorment pas dans leur calme apparence de sommeil.
Avant-hier jeudi, il me lisait encore les MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE, car c'était le seul intérêt et la seule distraction du pauvre enfant. Je remarquais qu'il était fatigué, qu'il lisait mal. Je le priai d'interrompre sa lecture, l'engageant à venir faire un tour de promenade au bois de Boulogne. Il résista un peu, puis céda, et se levant pour sortir de la chambre avec moi, je le vis trébucher et aller tomber sur un fauteuil. Je le relevai, le portai sur son lit, l'interrogeant, lui demandant ce qu'il éprouvait, voulant le forcer à me répondre, anxieux de l'entendre parler. Hélas! comme dans sa première crise, il ne put que proférer des sons qui n'étaient plus des paroles. Fou d'inquiétude, je lui demandai s'il ne me reconnaissait pas. A cela, il me répondit par un gros rire railleur, qui semblait me dire: «Est-ce assez bête à toi, de croire ça possible!...» Suivit bientôt un instant de calme, de tranquillité, ses regards doux, sourieurs fixés sur moi... Je crus à une crise semblable au mois de mai... Mais tout à coup, il se renversa la tête en arrière, et poussa un cri rauque, guttural, effrayant, qui me fit fermer la fenêtre.
Aussitôt sur son joli visage, des convulsions qui le bouleversèrent, déformant toutes les formes, changeant toutes les places, pendant que des contractions terribles tiraillaient ses bras, comme si elles voulaient les retourner, et que sa bouche tordue crachotait une écume sanguinolente. Assis sur son traversin, derrière lui, mes mains tenant ses mains, je pressai, contre mon cœur et le creux de mon estomac, je pressai sa tête, dont je sentais la sueur de mort, peu à peu, mouiller ma chemise, et à la fin, couler le long de mes cuisses.
A cette crise, succédèrent des crises moins violentes, pendant lesquelles son visage redevint celui que je connaissais. Ces crises furent bientôt suivies d'un calme délirant. C'étaient des élévations de bras au-dessus de sa tête, avec des appels à une vision qu'il appelait à lui avec des baisers. C'étaient des élancements qui ressemblaient à des envolées d'oiseau blessé, en même temps que sur sa figure apaisée, aux yeux congestionnés de sang, au front tout blanc, à la bouche entr'ouverte et pâlement violette, était venue une expression qui n'était plus humaine, l'expression voilée et mystérieuse d'un Vinci. Plus souvent encore, c'étaient des terreurs, des fuites de corps, des blottissements sous les draps, où il se cachait comme d'une apparition obstinément installée dans le fond de ses rideaux, et contre laquelle s'animait l'incohérence de sa parole: apparition qu'il désignait d'un doigt effrayé, et à laquelle il cria une fois très distinctement: «_Va-t'en!_...» C'étaient des flux de phrases tronquées, dites avec l'air de tête, le ton ironique, le mépris d'intelligence hautaine, l'espèce d'indignation qui lui était particulière, quand il entendait une bêtise, ou l'éloge de quelque chose d'inférieur... Parfois, dans l'incessante agitation de la fièvre et du délire, il répétait toutes les actions de sa vie, indiquant le geste de mettre son lorgnon, soulevant ces haltères dont je le fatiguais pendant les derniers mois, faisant enfin son métier, faisant le simulacre d'écrire.
Il y avait de rapides instants, où ses yeux errants, courants, s'arrêtaient sur mes yeux, sur ceux de Pélagie, et semblaient nous reconnaître par un regard, une seconde, obstinément fixé sur nous, avec un sourire effacé de la physionomie... mais bien vite ils étaient emportés vers les visions terribles ou riantes.
Hier soir, Béni-Barde m'a dit que c'était fini, qu'une désagrégation du cerveau avait eu lieu à la base du crâne, derrière la tête, qu'il n'y avait plus à conserver aucun espoir... Après cela, mais je n'écoutais plus, je crois qu'il m'a parlé de nerfs lésés dans la poitrine par cette désagrégation, et d'une phtisie foudroyante qui devait suivre... Mon orgueil, l'orgueil que j'avais pour nous deux, me disait le jour où je l'ai senti frappé à tout jamais: «Il vaut mieux qu'il meure!...» Aujourd'hui, je demande de le conserver, de le garder, aussi inintelligent, aussi impotent qu'il peut sortir de cette crise, je le demande à genoux.
Dire que cette liaison intime et inséparable de vingt-deux ans; dire que ces jours, ces nuits passés toujours ensemble, depuis la mort de notre mère en 1849, dire que ce long temps, pendant lequel il n'y a eu que deux séparations de vingt-quatre heures; oui, dire que c'est fini, fini à tout jamais. Je ne l'aurai plus marchant à côté de moi, quand je me promènerai. Je ne l'aurai plus en face de moi, quand je mangerai. Dans mon sommeil, je ne sentirai pas son sommeil dans la chambre à côté. Je n'aurai plus avec mes yeux, ses yeux, pour voir les pays, les tableaux, la vie moderne. Je n'aurai plus son intelligence jumelle, pour dire avant moi ce que j'allais dire ou pour répéter ce que j'étais en train de dire. Dans quelques jours, dans quelques heures va entrer dans ma vie si remplie de cette affection, et qui, je puis le dire, était mon seul et unique bonheur, va entrer l'épouvantable solitude du vieil homme sur la terre.
De quelle expiation sommes-nous donc victimes? Je le demande, quand je remonte cette existence qui n'a plus que quelques heures, qui n'a eu de la littérature et de la recherche laborieuse de la gloire, que des mépris, des insultes, des sifflets, qui depuis cinq ans se débat dans de la souffrance quotidienne, qui se termine par cette agonie morale et physique, où partout et tout le temps, je trouve comme la poursuite d'une Fatalité assassine.
Ah! la bonté divine, la bonté divine! nous avions bien raison de la mettre en doute.
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_Continuation de la nuit de samedi à dimanche, 4 heures du matin_.--La mort s'approche, je la sens à sa respiration précipitée, à l'agitation qui succède au calme relatif de la journée d'hier, je la sens à ce qu'elle met sur sa figure. Sur le blanc de l'oreiller, sa pauvre tête est renversée, avec l'ombre portée de son profil amaigri et de sa longue moustache projetée par les lueurs d'une bougie mourante, luttant avec le jour.
Ce jour levant, ce vert de l'arbre jaillissant de l'ombre, cet éveil du ciel et des oiseaux avec leurs notes bienheureuses, tombant dans une agonie, dans une fin de jeune existence, c'est bien horrible!
Le jour arrive à cette heure sur sa figure, dessine les creux et les ombres des yeux et de la bouche, le décharnement presque instantané, me montrant, dans sa chair aimée, la sculpture rigide de la mort.
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_10 heures du matin_.--Toutes les secondes, je les compte par ces douloureuses aspirations d'une respiration brève, haletante.
L'expression de son visage, sous sa couleur dorée et enfumée, prend avec les minutes, de plus en plus l'expression d'une tête du Vinci; et dans les traits de sa figure, je retrouve le mystère des yeux et l'énigme de la bouche de ce jeune homme, qui se trouve, dans je ne sais quel vieux et quel noir tableau d'un musée d'Italie.
A cette heure je maudis la littérature. Peut-être, sans moi, se serait-il fait peintre, et doué comme il l'était, il aurait fait son nom, sans s'arracher la cervelle... et il vivrait.
Entre deux êtres qui se sont aimés comme nous, la séparation éternelle, sans la reconnaissance d'une seconde, sans un serrement de main, sans un adieu du mourant au vivant.
Je n'ai voulu ni garde, ni sœur. Les yeux du mourant, s'il lui était accordé un instant de reconnaissance des siens, ne doivent pas rencontrer une figure étrangère.
Ma mère, sur votre lit de mort, vous m'avez mis la main de votre enfant chéri et préféré dans la mienne, en me recommandant cet enfant avec un regard qu'on n'oublie pas, êtes-vous contente de moi?
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_4 heures de l'après-midi_.--Tant de souffrances pour mourir! De si déchirants efforts pour avaler de petits morceaux de glace, pas plus gros que des têtes d'épingles. Une respiration ronflante comme une basse, coupée d'une plainte, continue et râlante qui vous déchire... Du milieu de cette plainte jaillissent des mots, des phrases qu'on ne peut saisir, et parmi lesquels il me semble entendre: «Maman, maman, à moi, maman!» Deux fois il a dit distinctement un nom de femme aimée: «_Maï-a, Maï-a_.»
Quand je vois, en face de moi, de l'autre côté de la table à manger, ce fauteuil, qui restera éternellement vide, mes larmes tombent dans mon assiette, et je ne puis manger.
N'avoir pas la foi, voilà le malheur! Comme on userait la fin de son existence dans la mécanique consolante de la vie religieuse.
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_8 heures_.--Un cœur tumultueux soulevant comme les os et la peau de sa poitrine, et une respiration stridente qu'il semble tirer du creux de son estomac.
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_Nuit de dimanche (19 juin) à lundi_.--Le profil de Pélagie penché sur un petit livre de prières, dont l'ombre noire se reflète sur le blanc entassement des oreillers, au milieu desquels sa tête a disparu, et dont sort le râle.
Toute la nuit, ce bruit déchirant d'une respiration qui ressemble au bruit d'une scie dans du bois mouillé, et que scandent à tout moment des plaintes douloureuses et des _han_ plaintifs. Toute la nuit cette poitrine qui bat et soulève le drap... Dieu ne me ménage pas l'agonie de ce que j'aime, m'épargnera-t-il les convulsions de la fin?
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_Lundi 20 juin, 5 heures du matin_.--Le petit jour glisse sur sa figure qui a pris le jaune briqué et terreux de la mort. Des yeux larmoyants, profonds, ténébreux.
Dans ses yeux une expression de souffrance et de misère indicible.
Créer un être comme celui-ci, si intelligent, si personnel, si original, et le briser à trente-neuf ans! Pourquoi?
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_9 heures_.--Dans ses yeux troubles, tout à coup, une éclaircie souriante, avec le long appuiement sur moi d'un regard diffus, et comme s'enfonçant lentement dans le lointain... Je touche ses mains: c'est du marbre mouillé.
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_9 heures 40 minutes_.--Il meurt, il vient de mourir. Dieu soit loué! il est mort, après les deux ou trois doux soupirs de la respiration d'un petit enfant qui s'endort.
L'épouvantable immobilité sous les draps, que celle de ce corps, qui n'a plus le soulèvement léger de la respiration, qui n'a plus, dans le lit, la vie du sommeil.
Ses yeux se sont rouverts avec le regard de souffrance des derniers jours de sa vie. Sa tête est un peu soulevée sur l'oreiller, et a l'air d'écouter avec le joli ton de hautain mépris qu'il avait, quand M. Prud'homme parlait! De toute sa physionomie semble s'élever une tristesse un peu sarcastique. Son regard paraît vous suivre, après que vous l'avez embrassé, et on aurait, par moment, l'illusion de la vie, si l'on ne rencontrait le violet de ses ongles au bout de ses mains pâles.
Le dîner Magny a été fondé par Gavarni, Sainte-Beuve et nous deux. Gavarni est mort, Sainte-Beuve est mort, mon frère est mort. La mort se contentera-t-elle d'une moitié de nous deux, ou m'emportera-t-elle bientôt! Je suis prêt.
Plus je le regarde, plus j'étudie ses traits, plus je trouve sur cette figure un air de souffrance morale, que je n'ai vu persister sur aucune physionomie dans la mort, plus je suis frappé de sa navrante tristesse. Et il me semble y lire, au delà de la vie, le regret de l'œuvre interrompu, le regret de l'existence, le regret du grand frère.
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_Mardi, une heure du matin_.--Dans l'ombre tombante des rideaux enveloppant sa tête, les lueurs de la bougie allumée sur la table de nuit, et vacillant sous la brise de la nuit, promènent encore, çà et là, et par place, comme de la vie sur son visage... C'est bizarre, cette nuit, la première nuit qui suit sa mort, je ne me sens pas le désespoir de ces derniers jours, je ne me sens pas le déchirement auquel je m'attendais. Il monte en moi un apaisement doux et triste, produit par la pensée de le voir délivré de la vie. Mais attendons à demain.
En me relevant ce matin de mon lit, où j'ai dormi quelques heures, je le trouve gardant son expression d'hier, mais sous la coloration jaune d'une cire exposée à la chaleur. Je me dépêche, je me hâte de mettre en moi ce visage adoré.... Je n'ai plus bien longtemps à le voir... J'entends, cognant contre l'escalier, des ferrements... le bruit métallique des poignées de la bière, qu'on s'est pressé d'apporter, à cause des grandes chaleurs.
Ce nom, ce nom de _Jules de Goncourt_, lu si souvent, accolé au mien, sur le papier du livre et du journal, je le lis aujourd'hui sur la plaque de cuivre incrustée dans le chêne des cimetières.
En chemin de fer,--c'était la première fois que nous allions à Vichy,--il souffrait, ce jour-là, du foie, et dormait en face de moi, la tête renversée. Une seconde, sur son visage de vivant, j'entrevis son visage de mort. Depuis ce jour, toutes les fois qu'il était plus malade, que l'inquiétude me prenait, cette vision, je la retrouvais, les yeux fermés.
Allons, c'est Pélagie qui le dit: «Il faut manger pour avoir des forces demain, pour la rude journée de demain.»
Devant le cadavre de celui qui m'aima tant, de celui pour lequel il n'y avait de bien et de bon, que ce qui avait été fait ou dit par Edmond, je me sens travaillé de remords pour mes gronderies, mes duretés, pour tout ce cruel et intelligent système, à l'aide duquel je croyais le relever de son atonie, et lui redonner de la volonté... Ah! si j'avais su! comme je lui aurais tout caché, tout voilé, tout adouci, et comme je me serais appliqué à faire de la fin de sa vie, ce qu'aurait su en faire l'imagination d'une affection de mère--toute bête.
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Il me revient ces tristes paroles qui étaient souvent toute notre conversation:
--Qu'as-tu?
--Je suis découragé!
--Pourquoi?
--Je ne sais pas!
Que si, il le savait et le savait bien... L'avant-veille de sa dernière crise, il avait dit à sa maîtresse qui était venue le voir, pendant que j'étais descendu en bas lui chercher de l'eau de mélisse; il lui avait dit, en lui recommandant de ne pas me répéter ses paroles: «Ma chère Maria, je suis bien malade, d'une maladie dont on ne guérit pas... et le tombeau est tout proche!»
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