Journal des Goncourt (Troisième volume) Mémoires de la vie littéraire
Part 13
Et c'est, tout le dîner, des violences et des contradictions, qui semblent crever de son affection blessée, de son cœur trompé, humilié. La princesse se livre à d'amères tirades sur les hommes qui ne comprennent rien aux délicatesses de l'amitié des femmes. Et à la voir ainsi souffrir et s'encolérer, on sent l'aimante et jalouse nature qu'elle est.
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--L'artiste peut prendre la nature au posé, l'écrivain est obligé de la saisir au vol et comme un voleur.
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_4 août_.--Nous sommes là, sur le perron de cette maison désirée d'Auteuil. Il fait encore du soleil, et le gazon et les feuilles des arbustes brillent sous la pluie d'un tuyau d'arrosage.
--Quatre-vingt deux mille cinq cents francs? dit mon frère, et le cœur nous bat à tous les deux.
--Je vous écrirai demain, fait le propriétaire, et c'est probable que j'accepterai.
--Quatre-vingt-trois mille francs et votre réponse à l'instant?
Le propriétaire a réfléchi cinq éternelles minutes, puis il a laissé tomber mélancoliquement: «C'est fait.»
Nous sommes sortis, nous étions comme ivres.
Ce soir chez la princesse, ce drôle de corps du général Fleury, favori bizarre et original, tout en ironie, en persiflage, à la moquerie flûtée, légère, effleurante, tombant du demi-sourire de ses grosses moustaches, sur toute la cour, sur lui-même, sur les autres, sur son service, sur son maître, sur sa maîtresse,--au fond ayant l'air d'un homme dans une bonne stalle, regardant, sceptiquement jouer une comédie, un bout de sifflet entre les dents.
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_7 août_.--La princesse a adressé hier une semonce terrible à Flaubert à propos de ses visites à la ***..... Dans un sentiment de hauteur et de femme du monde, elle se plaignait spirituellement, ce matin, d'avoir à partager avec de pareilles femmes, la société, la pensée de ses amis, d'hommes comme Sainte-Beuve, Taine, Renan, lui volant vingt minutes, lorsqu'ils dînaient chez elle, pour aller les porter chez cette fille. Elle s'est élevée contre les grands exemples de domination de ces femmes, honorées de la fréquentation des philosophes, des hommes de lettres; des savants, des penseurs, contre la puissance de ces fillasses n'ayant point pour excuse un art, un talent, un nom, le génie d'une Rachel, et chez qui les plus purs vont manger les truffes de la courtisane.
Et on a rabâché sur la contagion de leur corruption, l'imitation et les plagiats de leurs modes, et on a cité les noms des femmes de la société qui rivalisent avec elles.
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--Ici le château dort ou paraît dormir jusqu'à onze heures. La princesse ne descend que quelques minutes avant déjeuner, à onze heures et demie, les journaux dans une main, et l'autre tendue aux baisers de ses hôtes. Elle est généralement, à ce moment, matinalement gaie, vive avec un éveil de santé, volontiers plaisantante, fouettée par les lettres reçues, par les lettres écrites, par les nouvelles de la presse.
On déjeune, puis on passe fumer dans la vérandah, où souvent la princesse allume le cigare des fumeurs, en injuriant la puanteur du tabac. C'est le grand moment de la causerie, la digestion du peu qu'elle a mangé, semble faire jaillir de la princesse, une expansion vivace de récits, de souvenirs, de portraits des gens à l'emporte-pièce, des débâcles de phrases à la Saint-Simon.
Vers les une heure, elle passe dans son atelier, et travaille elle-même, sérieusement, conseillée par Giraud, _sa vieille Giraille_, dans son dos. En ce moment elle est fort occupée des albums japonais, dont elle transporte les fleurs et les oiseaux, sur les feuilles d'un paravent de soie.
Vers les cinq heures, la princesse à laquelle la tension du travail met un peu le sang à la tête, sort avec tout son monde, quelquefois en voiture. Et l'on va à Soisy, à Eaubonne, ou à quelque autre endroit de la vallée de Montmorency. Le plus souvent c'est un tour du lac, où les jeunes escortent sa barque sur des périssoires, ou bien encore elle entraîne dans les allées du parc un groupe, auquel elle jette en marchant, et en retournant un bout de profil, une conversation coupée, à tous moments, par un grand cri d'appel: _Tine, Tine_, ou: _Tom, Tom_,--un cri d'appel à un de ses roquets perdu dans un massif.
Rentrée, elle s'habille en un quart d'heure, et elle est presque toujours la première femme descendue, en toilette, au salon.
Nous avons passé trois semaines à vivre cette vie.
Les hôtes à demeure avec nous, étaient les Malvezzi, la petite Vimercati. Théophile Gautier est resté une semaine, Flaubert quelques jours. Dans les venants et les passants, peu ou point d'hommes politiques; des peintres le dimanche entre le coucher du samedi et du lundi; des hommes de lettres le mercredi; la famille représentée par le comte et la comtesse Primoli, le jeudi; et les autres jours, de petits dîners intimes autour de la grande table de vingt-cinq couverts des dimanches, toute rétrécie.
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--La pure littérature, le livre qu'un artiste fait pour se satisfaire, me semble un genre bien près de mourir. Je ne vois guère plus de travailleurs dans cette manière que Flaubert et nous, et, notre trio mort, je ne vois pas qui nous succédera.
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--Si l'on disait que Clodion descend plus des Grecs que tous les membres de l'Institut!
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--Pendant que nous étions chez la princesse, Arsène Houssaye a la gentillesse de me demander à l'autoriser à faire auprès de Duruy une démarche pour m'obtenir la croix. Je lui écris aussitôt de n'en rien faire, en lui disant ce qui a été toujours notre pensée: qu'un homme de lettres a le droit de l'accepter, mais non celui de la demander.
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--Quand la France commence à avoir envie de battre les sergents de ville, le gouvernement quelconque qu'elle a, doit, s'il est intelligent, lui faire battre l'étranger.
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--Nous avons passé le contrat de l'achat de notre maison, et cette grosse affaire pour le vendeur et l'acheteur nous donne la mesure du peu de sérieux, avec lequel se traitent les affaires les plus sérieuses de la vie. Nous restons stupéfaits de la légèreté qui préside aux clauses, aux vérifications de toutes sortes, sous la conduite étourdie de notaires folâtres, feuilletant l'acte en causant de choses légères: vrais tabellions de pantomimes, légers, volages et _hannetonnant_, et qui ne savent rien du premier mot de l'affaire, ni du contrat qu'ils font signer.
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_Mercredi 12 août_.--Le docteur Phillips, le grand opérateur des vessies malades de ce temps, _le casseur de pierres_, comme il s'appelle, nous disait aujourd'hui qu'une opération lui donnait un appétit énorme, et qu'en deux minutes, le temps qu'il ne dépasse jamais, il se faisait en lui une telle dépense d'attention pressée et de fluide, qu'il avait besoin de manger n'importe quoi après.
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--Nul en ce monde n'est le pareil et l'égal d'un autre. La règle absolue des sociétés, la seule logique, la seule naturelle et légitime doit être le privilège. L'inégalité est le droit naturel, l'égalité la plus horrible des injustices.
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--Quelquefois une dernière innocence reste à la femme perdue: le rire.
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_16 août_.--Étretat. Des chambres sans fauteuils, des lieux sans verrous, des encriers faits avec de l'encre dans un verre à bordeaux. Nous fuyons.
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_17 août_.--Lu au Havre un discours intitulé: _Des rapports de la politique avec les lettres, prononcé par M. Prévost-Paradol à la séance publique annuelle et solennelle de l'Institut_. Il y a un morceau, où ledit académicien défend d'aimer les lettres pour elles-mêmes (textuel) et proscrit le culte de l'art pour l'art, qui, dit-il, a été en tout temps le chemin de l'afféterie, de la subtilité et de la médiocrité. C'est alors qu'il passe à un morceau d'éclat sur les Muses, oui les Muses avec une grande lettre, où il dit qu'elles méprisent ceux qui passent leur vie à leurs genoux, et que les faveurs les plus sérieuses sont réservées au _mortel courageux_, qui, en allant à son travail, les salue avec un mâle amour. Et il continue dans ce style, dans ce style, le portrait du mortel courageux allant à son travail, etc., etc., et le revêt de l'immortalité, que lui décernent les déesses, à la dernière ligne et au dernier mot de sa péroraison.
Et voilà son français, à cet écrivain, un français que M. Prud'homme ne voudrait pas signer. Mais laissons là les grâces pendule-Empire de son style. Venons au blasphème du petit parvenu politique, entré à quarante ans dans cette Académie, où Balzac n'a pas eu sa place. Comment ose-t-il, en plein Institut, jeter l'injure à la conscience de l'art, à l'amour unique et désintéressé des lettres, aux derniers écrivains qui méprisent l'à-propos, le savoir-faire, tous les succès qu'un talent, comme le sien, a ramassés dans la flatterie des passions et du public d'un jour!
Jetée du Havre, la nuit. Excitation de la musique sur nous, excitation plus nerveuse qu'autrefois, et plus avivante du travail littéraire et plus éveilleuse d'idées.
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--Oh! les belles existences dans l'ordre de la matière et de la gueule qui ont dû être vécues au XVIe siècle!
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--Ce qui sauve les souverains de devenir fous par la multiplicité des affaires et la contention des préoccupations, c'est que, par une grâce d'état, ils vivent dans une espèce de rêve de tout ce qu'ils font.
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_28 août_.--Nous revenons de Trouville, rappelés par Hostein, directeur du Châtelet, qui nous demande la PATRIE EN DANGER pour son théâtre. Il nous écrit qu'il la reçoit sur notre nom, sans la lire, et nous donne rendez-vous pour lundi, afin de distribuer immédiatement les rôles. L'aventure est si bizarre qu'elle nous semble extravagante, et nous ne croyons guère à la réussite de la chose.
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_31 août_.--C'est aujourd'hui que Hostein doit nous communiquer ses impressions personnelles.
On nous fait vaguer par ce labyrinthe et ces obscurités, qui semblent garder, dans le dédale embrouillé du grand théâtre, le directeur contre les créanciers et les manuscrits. Il nous fait un peu attendre et paraît, nos cinq actes à la main, et passant ses mains dans son toupet d'homme d'affaires, et s'asseyant à la marche d'une estrade, qui est comme la marche de l'autel du drame, dominé par les MOUSQUETAIRES de Dumas père, en galvanoplastie, il nous dit:
«Je vous ai lu avec beaucoup d'attention... Je vous ai reçus, aussi, soyez tranquilles, c'est convenu... J'ai voulu vous épargner l'émotion... Ma première impression est que la censure ne laissera jamais passer la pièce... Maintenant, vous me permettrez de vous parler au point de vue de mon théâtre... Il n'y a pas de drame dans vos cinq actes... il n'y a pas d'intérêt... C'est la Révolution dans les salons... Ça manque de mouvement... Non, tenez, mon public, il lui faut... il faut, à un moment, qu'il y ait un traître qui enjambe par la fenêtre... Vous verrez, quand vous travaillerez sérieusement pour ici... Vous ne venez pas souvent au Châtelet... Jamais, n'est-ce pas?... Voyez-vous, quand même le 3e acte nous reviendrait de la censure, il faudrait que cela se passât dans la rue... Des passants, du peuple, vous voyez ça... Et pas un endroit fermé... C'est très remarquable... du style, oh! du style!... des portraits! des caractères!... le comte, oh! le comte!... la chanoinesse!... mais il faudrait que ce fût joué parfaitement... Rien que des tableaux... Des mots! des mots! mais il faut que la censure les laisse... Oui, je vous le dis, je vous jouerai, je vous jouerai pour la couleur... Après cela, le succès, ah! le succès, je n'en sais rien du tout... Et puis, c'est impossible, votre déclaration d'amour de la femme dans la prison, ça éclate comme un coup de foudre!».
Nous avions assez de cette douche écossaise d'imbécile, mélangée de chaud et de froid, d'insolence inconsciente et de compliments grossiers, assez de cet entrepreneur routinier, faisant dans sa détresse un coup de tête, et voulant jouer un va-tout sur notre nom, mais tout ahuri, mais tout dépaysé de ne pas rencontrer son Bouchardy, son Dennery, dans une pièce de nous; et nous trouvions vraiment ironique d'entendre cet homme, si près de sa faillite, parler de son public, ce public qui siffle au Châtelet, tout ce que cet animal de directeur «intelligent» s'échigne à lui choisir.
Au fond, dégoûtés de jamais être joués là, et par ce monsieur, nous convenions, tous les trois, d'un même accord, de présenter la pièce au visa préventif de la censure, chacun ayant la secrète espérance de rompre l'affaire par le _veto_ désiré.
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--On ne saura jamais combien les marchands de la pensée et de l'écriture des autres, sont bêtes.
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--Les vieux politiques de ce temps, les vieux orléanistes retournés, comme R... et S... qui n'avaient vu que la cour citoyenne du roi Louis-Philippe et le profil vertueux et rèche de la reine Marie-Amélie, dans l'atmosphère sensuelle de la cour impériale, sous le charme des coquetteries de l'Impératrice, semblent galvanisés d'un dévouement érotique.
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--Le bon des douleurs insupportables, est de faire supporter les autres.
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_6 septembre_.--En chemin de fer, ce soir, en revenant, Victor Giraud, le fils du peintre de la _Permission de dix heures_, nous contait que la *** avait fait avec lui tant de manières, qu'il n'avait pas couché avec elle.
Elle ne lui parlait, tout le temps, que de son corps, de son beau corps, chanté par les poètes, et qui ne pouvait et ne devait se donner comme le corps d'une autre. Et il s'agissait de Gautier, de Saint-Victor et de l'adoration de ce dernier, qui, au théâtre, déchaussait son pied, son beau pied, et en mettait le soulier dans le creux de son gilet, et le baisait dans les entr'actes.
Cette cour avait duré trois séances, au bout desquelles elle lui faisait la proposition bizarre de lui appartenir au bout de quinze jours, mais après l'hommage et la sécurité de quinze visites, pendant lequel temps il s'engageait sur l'honneur à ne voir aucune femme, parce que, lui avouait-elle naïvement, elle avait peur d'une maladie, pour son corps, son beau corps.
Un singulier persifleur, ce fils Giraud: un bouffon sentimental, galant et un peu poitrinaire, disant aux femmes d'une voix soupirante, avec un sourire de jeune faune, des choses énormes et de terribles blagues de tendresse,--une sorte de _guitarero_ de l'ironie de l'amour.
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_7 septembre_.--Tous nos vœux, toute notre ambition serait maintenant d'avoir assez de santé pour nous enterrer et nous perdre dans le travail infini, et n'en sortir que pour jouir de la contemplation amoureuse, de la jouissance, de la possession de quelque admirable objet d'art au-dessus de notre fortune, à la hauteur de notre goût.
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_10 septembre_.--Vallès, un homme de talent! il possède l'épithète du grand écrivain et la vie du style; il a fait deux ou trois chefs-d'œuvre d'articles. Et puis il en reste trop au _boniment_ de ce qu'il menace de faire.
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_12 septembre_.--Ce soir, nous sommes comme moulus des fièvres d'une folle nuit de jeu. Après l'achat de cette maison de près de cent mille francs, cette maison, si déraisonnable au point de vue de la raison bourgeoise devant notre petite fortune, nous offrons deux mille francs, un prix dépassant le prix d'un caprice de l'Empereur ou de Rothschild, pour un monstre japonais, un bronze fascinatoire, que je ne sais quoi nous dit que nous devons posséder.
Au fond, c'est énorme, cette masse d'émotions que nous mettons dans notre vie si plate, nous à l'apparence si froide, et si fous au dedans, et si passionnés et si amoureux. Car nous appelons amoureux, celui-là seul qui se ruine pour la passion de ce qu'il aime: femme ou chose, objets d'art animés ou inanimés.
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_16 septembre_.--Auteuil.
Nous ne sommes pas bien sûrs de ne pas rêver... A nous ce grand joujou de goût, ces deux salons, ce soleil dans la feuillée, ce bouquet de grands arbres, en éventail sur le ciel, ce souriant coin de terre et le vol des oiseaux qui y passent.
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_17 septembre_.--Oui, c'est bien à nous la maison et le jardin, mais dans cette maison,--nous qui fuyions le bruit de Paris,--il y a le bruit d'un cheval, en une écurie invisible, dans la maison de droite, et le bruit d'enfants criards et pleurards dans la maison de gauche, et le bruit du chemin de fer qui passe devant nous, grondant, sifflant, et faisant tressauter l'insomnie.
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_18 septembre_.--Nous campons ici sur un matelas depuis quelques jours... Eh bien! oui, nous entrons dans cet hôtel, pauvres de dix mille livres de rentes, et en ce temps-ci. Mais de tout temps nous avons été de déréglés amateurs. Lors de son droit, Edmond qui avait une pension de 1200 francs pour son entretien et ses menus plaisirs, achetait, 400 francs, le TÉLÉMAQUE sur peau de vélin, de la vente Boutourlin.
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--Le bruit, toujours le bruit. Mal à l'aise et ne pouvant dormir de toute la nuit, et ayant comme une oreille douloureuse dans le creux de l'estomac, je fabriquais, dans mon insomnie, un conte sinistre, un conte à ajouter à l'œuvre de Poë. Un homme éternellement poursuivi par le bruit, allant des appartements qu'il loue, des maisons qu'il achète, des campagnes qu'on lui prête, des forêts où il y a comme à Fontainebleau la corne du _corneur_, des cellules des pyramides assourdies par la crépitation, des grillons; allant, allant toujours au silence, sans le trouver, et finissant par se tuer pour conquérir le silence du suprême repos, et ne l'obtenant pas encore:--les vers du tombeau l'empêchant de dormir.
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_21 septembre_.--La première plume taillée dans notre maison, l'a été, pour signer le reçu de la vasque au monstre japonais de 2000 francs, cédée par Chanton.
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_26 septembre_.--Le restaurateur Magny nous donnait, ce soir, ce curieux détail sur la décadence de la cuisine et du palais français. S'il n'était pas amoureux de son art, il aurait imité ses confrères, et aurait pu, depuis vingt-sept ans qu'il pratique, gagner 100000 francs sur le beurre, à raison de 4000 par an.
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_30 septembre_.--Quinze jours passés dans l'arrangement de cette maison, qui est la maison du restant de notre vie, dans le rêve de trouvailles pour l'orner, la parer d'art: nos yeux tout heureux de ce que son jour illumine et transfigure, en jouant sur nos dessins, nos terres cuites, nos tapisseries;--quinze jours à la parcourir du haut en bas, en y cherchant des contrastes et des harmonies sur les murs.
Une fatigue de tête qui rêvasse, mêlée délicieusement à un éreintement du corps.
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_8 octobre_.--Nous attendions l'omnibus au Point-du-Jour, contre le terrain de Gavarni, au-dessous de l'écriteau portant: _Sept mille mètres de terrain à vendre_.
La porte de la grille était entr'ouverte. Nous entrons, nous nous promenons sous le quinconce de marronniers sous lequel nous nous sommes promenés si souvent ensemble avec l'ancien propriétaire, quand un homme vient à nous, nous tendant la main, un revenant, un spectre, lui, Gavarni! Il a son air, son costume rustique, sa barbe inculte, son teint sanguin, ses yeux saillants. Il a un chapeau de paille comme lui, et peut-être le sien qu'il aura retrouvé dans le jardin--qu'il vend, lopin par lopin, pour le fils de Gavarni.
L'homme qui nous a donné cette vision d'outre-tombe, est un pauvre diable, ancien graveur sur bois, échoué là, par la misère.
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--Toute femme est, de nature, secrète et ténébreuse.
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--L'homme ne possède vraiment que dans l'état sauvage. Partout, où il y a civilisation, gouvernement, administration, impôts, mitoyenneté, expropriation, l'homme n'est plus le plein maître de sa propriété.
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--L'idéal du roman: c'est de donner avec l'art, la plus vive impression du vrai humain, quel qu'il soit.
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_26 octobre_.--Le vin, le haschich, l'opium, le tabac, ont été libéralement offerts à l'homme par la nature, comme les bonheurs de l'oubli de vivre, comme des poisons contre l'ennui d'être.
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_29 octobre_.--L'Anglais filou comme peuple, est honnête comme individu. Il est le contraire du Français, honnête comme peuple et filou comme individu.
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--Le goût de la chinoiserie et de la japonaiserie, ce goût nous l'avons eu des premiers. Ce goût aujourd'hui descendu aux bourgeois, qui plus que nous l'a senti, prêché, propagé? Qui s'est passionné pour les premiers albums japonais, et a eu le courage d'en acheter?
Dans EN 18.., une description de cheminée à bibelots japonais, fit demander par Edmond Texier notre internement à Charenton, comme des fous--en fait de goût.
Mais remontons plus haut, revenons à de vieux souvenirs de famille. L'aîné de nous, dans ce temps-là, était un enfant de quatorze ans, et nous avions une vieille tante de province qui l'adorait, une grosse femme aux os légers, légers, qui faisaient, que tout énorme qu'elle était, elle ne pesait rien.
Et savez-vous la seule querelle qu'il y eut entre la grosse femme et mon frère. Pour notre tante, les Chinois n'étaient absolument qu'un peuple de paravent, et n'en ayant jamais vu que sur du papier peint, elle se figurait que ce peuple était une invention comique. Fort de ses notions de collège, mon frère s'obstinait à citer, en faveur de son peuple aimé, l'invention de la boussole, de la poudre, de l'imprimerie, etc., etc., notre tante persistant à les couvrir de son mépris: «Tiens, tes Chinois, voilà pour eux!» finit-elle par dire, un jour, sur une détonation du bon vieux temps. Notre tante était de ce temps-là.
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_1er novembre_.--Vivre à l'horizon de Paris, vous donne l'impression d'une espèce de planement au-dessus de la gloriole du boulevard. Le mépris vous en vient avec un sentiment de supériorité personnelle. On pense avec plus de volonté à faire des œuvres pour soi. Il y a un recul qui remet les petites choses et les petites gens de la vie littéraire à leur place. Seulement un fond de crainte, que cette vie pacifiée et provincialisée n'émousse en vous l'aigu de la littérature.
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_2 novembre_.--Un roulement, deux voitures à notre porte. C'est la princesse qui tombe chez nous avec sa suite, une de ses cousines, des amis. Elle entre comme une bombe dans la salle à manger, aperçoit sur la table, au milieu des papiers de notre roman, un pot de confitures d'épicier en faïence, et un trognon de pain, prend le trognon, plonge la cuiller dans le pot entamé, et goûte bravement.
Voilà, chez la princesse, de ces aisances naturelles, rondes, familières et charmantes: «Ah! lui dis-je, si la duchesse d'Angoulême vous voyait!»
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--En descendant, ce soir, l'escalier de la princesse, Théophile Gautier, nommé bibliothécaire de Son Altesse, m'adresse cette question: «Mais au fait, dites-moi, en toute sincérité, est-ce que la princesse a une bibliothèque?--Un conseil, mon cher Gautier, faites comme si elle n'en avait pas.»
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--La femme, quand elle est un chef-d'œuvre, est le premier des objets d'art.
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