Journal Des Goncourt Troisieme Serie Troisieme Volume Memoires
Chapter 9
Dans l'engourdissement de la sieste, le ratissage des allées, me donne la sensation d'être peigné avec un peigne aux dents édentées.
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_Lundi 31 juillet_.--Une matelote au _Vieux Garçon_, avec les vieux et les jeunes Daudet, et les Masson.
Le soir, lecture de la pièce d'Hennique: LES DEUX PATRIES. Un prologue très original.
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_Mercredi 2 août_.--Fête d'Alphonse Daudet. Toute la maisonnée Allard, arrivée de Bourg-la-Reine, dans une voiture aux rideaux de cuir, d'où sortent successivement la mère, le père, les deux petits garçons, Renée, Marthe, Adeline, un petit monde de fillettes, distingué et pas bourgeois. C'est intéressant cette famille, où se sent dans une aisance très restreinte, une allègre insouciance mêlée à un certain désordre artiste.
Le soir, Léon nous lit, dans la _Revue Nouvelle_, son article sur Hugo, un article tout à fait remarquable, où foisonnent les idées, les images, les coups de lumière, dans une langue superbe. Ce jeune Daudet est incontestablement le premier critique de l'heure présente.
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_Jeudi 3 août_.--Avant dîner, causerie au fond du parc avec Rodenbach, sur la réforme de l'orthographe, sur cette révolution, non prônée par des littérateurs, mais par des professeurs, et par courtisanerie démocratique au profit de l'école primaire.
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_Vendredi 4 août_.--Zola dîne ce soir. Il parle du théâtre, dont, dit-il, il est dégoûté, mais cependant, où il sent qu'il pourrait se renouveler, et est au fond, tenté de faire une pièce entre ses romans de Lourdes et de Rome. Puis, passant d'un sujet à l'autre, avoue son goût passionné de pâtisserie, dont il mange toute une assiette, à son thé de quatre heures; ensuite se met à célébrer l'insomnie, disant que c'est là, où il prend ses déterminations, qui deviennent des actions, lors de la mise de ses bottines, qu'il chausse en pensant tout haut: «Me voilà sur mes pieds!»
L'on dîne, et un nuage noir qui fait craindre un orage, amène Mme Zola à reparler des terreurs nerveuses, qu'a son mari du tonnerre, et qui, dans le billard de Médan, les fenêtres fermées, et toutes les lumières allumées, se met encore un mouchoir sur les yeux.
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_Lundi 7 août_.--Il me restait sans doute un peu de fièvre de la crise d'hier, amenée par le froid, que j'ai eu dans une voiture découverte, en revenant de la gare de Lyon, et je rêvais ceci: M. Groult me faisait voir quelques tableaux et dessins, qu'il venait d'acheter. Puis désignant un tableau à la couleur anglaise du XVIIIe siècle, il me jetait:
--Connaissez-vous les tableaux de Burrow?
--Non.
--Eh bien, attendez... vous allez voir quelque chose de tout à fait étrange.
Et il prenait une palette, vendue avec le tableau, et il touchait avec un ton pris sur la palette--un tout à fait semblable à celui du personnage--et la femme touchée se mettait à faire des révérences... puis un mezzetin à danser... puis des musiciens à jouer du violon--absolument comme si, cette peinture d'un grand art, était un tableau mécanique.
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_Mardi 8 août_.--Les impatiences des animaux, n'ayant pas le langage pour se faire entendre des humains, sont curieuses. Je regardais la chatte, à laquelle on avait fermé une porte, qui l'empêchait de retrouver son petit chat. Elle ne miaulait pas, mais c'étaient des contractions colères de la gueule, comme si, elle en voulait faire sortir de la parole.
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_Samedi 12 août_.--Hennique vient de son Laonnais, nous demander à Daudet et à moi, nos observations, nos critiques sur LES DEUX PATRIES.
Il reste coucher, et le soir, il nous parle de sa famille, de son père: son père, élevé au séminaire, et destiné à être prêtre, s'engageant dans l'infanterie de marine, devenant général, gouverneur de la Guyane et de la Guadeloupe, et mourant à trente ans de vie exotique. Sa mort était précédée de la mort de sa femme.
Et l'auteur de PEUF se remémore quelques impressions de son enfance coloniale, entre autres, l'_écoute_, à l'orée d'une grande forêt, vers la tombée de la nuit, l'écoute de l'éveil de la forêt, où, de temps en temps, au-dessus de tous les bruits, s'élevait une grande lamentation d'animal, que toute la ville allait entendre: lamentation mystérieuse, et qu'on ne savait à quelle bête attribuer.
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_Mardi 15 août_.--Ce matin, vient déjeuner un M. Roguenand, secrétaire du syndicat des mécaniciens, un socialiste opposé aux grèves, un homme à la tête bonne et honnête.
Il nous entretient des mécaniciens, dit que ces gens qui courent, tous les jours, le risque d'être tués, sont des êtres loyaux n'ayant pas les côtés tracassiers des autres ouvriers, des êtres contents de leur état, et en assumant la responsabilité. Il nous les peint, comme des juifs-errants, n'ayant que le repos des dortoirs de refuge, et sentant bien qu'ils ont contre eux, gens de passage, la _localité_ des gares, mais au fond se considérant comme une aristocratie, et ne consentant pas à être assimilés aux lampistes, au bas personnel de la compagnie. Enfin, il nous les montre, dans un accident, gravement blessés, courant au disque, pour constater que le mouvement n'a pas été fait.
Quand M. Roguenand a été décoré, il y a eu un banquet de cinq cents mécaniciens, où ils lui ont demandé de n'être ni député, ni conseiller municipal, pour continuer à leur appartenir, à être leur homme.
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_Jeudi 17 août_.--Dans une conversation sur la femme, Daudet disait aujourd'hui: «Il y aurait quelque chose de curieux à écrire sur le veuvage de la femme, après l'écoulement de la douleur. C'est en général, une ère de délivrance, de mise en liberté, de prise de possession de la maîtrise. Et au milieu de ces sentiments, comme un monument s'élevant dans leur coeur, fait d'un tas d'illusions de leur passé,--de leur passé à distance,--en sorte que des femmes, qui ont été peu heureuses dans leur ménage, se figurent avoir aimé leur tyran, et en chantent l'éloge. Maintenant à côté de celles-ci, des femmes trop écrasées par le mariage, redevenues libres, ne peuvent se relever de la servitude du passé.
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_Samedi 19 août_.--Hier soir, je suis allé avec les Daudet, voir la Lune et les étoiles, dans l'observatoire de Flammarion, à Juvisy.
Aujourd'hui, il me reste comme un souvenir de rêve de cette visite: le Flammarion avec sa tête de saint Jean-Baptiste, qu'offre dans un plat d'argent, la peinture italienne à Hérodiade, le monsieur qui a découvert la dernière planète, à la chevelure qui pourrait servir d'enseigne à la pommade du Lion, un jeune homme bancroche, qui nous est présenté par Flammarion, comme l'humain de toute la terre ayant la vue la plus longue. Un monde un peu fantastique, dans un milieu légèrement magique, autour de cette lunette, qui a dedans des fils d'araignées, d'araignées qu'on fait jeûner, pour que leurs fils soient tout à fait ténus, et deviennent des diviseurs de riens indivisibles: lunette dont la gravitation fait comme le bruit d'une usine céleste.
Une déception. Je m'attendais à voir des étoiles comme des fonds d'assiette. On m'en fait voir une. J'ai oublié son nom. Elle m'apparaît seulement grande, comme une grosse émeraude d'un bijoutier, de la rue de la Paix.
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_Lundi 21 août_.--La vieille Mme Clérambaud, la maîtresse de piano d'Edmée, qui a beaucoup vécu dans l'intimité de Rossini, nous apprend, ce matin, qu'il avait pris volontairement sa retraite, avant cinquante ans, disant, en faisant allusion aux opéras d'Halévy et de Meyerbeer: «Voilà l'invasion des Allemands!»
Et après, elle nous conte cette escarmouche, entre Wagner et Rossini.
--Vous ne comprenez pas l'harmonie du silence? disait Wagner.
--Si! si! faisait Rossini, qui prenait une feuille de papier, sur laquelle il jetait un point d'orgue.
Wagner ne revint pas.
Mme Clérambaud donne ce détail curieux sur son manger--qui le faisait accuser de gourmandise, de gueularderie: Rossini ne prenait, de son lever jusqu'à cinq heures de l'après-midi, où il buvait et mangeait nécessairement beaucoup, qu'une tasse de café glacé.
Visite à Nadar à l'Ermitage, et exploration des ateliers, des chambres, aux murs tout couverts de tableaux, de dessins, de photographies. Je remarque un portrait, d'une très blonde couleur, de Nadar fils, une spirituelle grisaille de Daumier, représentant un Don Quichotte ridicule, des Guys terribles, un chef-d'oeuvre de Manet, une lettre du peintre, au bas de laquelle sont trois prunes lavées à l'aquarelle, qui sont des merveilles de lavis et du coloriage artiste.
Et, au milieu du pittoresque bric-à-brac de la demeure, apparaissent et disparaissent, les dents blanches, les noires faces riantes, les madras de couleur de deux négresses, qui sont la domesticité du maître de la maison.
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_Dimanche 27 août_.--Visite de Geffroy. Son désir de quitter Paris, d'abandonner la bataille de la vie qui s'y livre, d'habiter la province, et là, d'y faire tranquillement et sereinement des livres, qui le feraient vivre.
Mlle Zeller me disait, que le vieux docteur Blanche, s'écriait devant elle, à la sortie d'une personne de chez lui, à laquelle il avait fait une grosse aumône: «C'est moi, bien plus que d'autres, qu'on devrait enfermer dans ma maison de fous!» Et son fils Jacques lui répétait plusieurs fois: «Si mon père avait vécu dix ans encore, il nous aurait mis sur la paille!» La bonne et douce figure du docteur disait un peu ses inépuisables charités.
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_Mercredi 30 août_.--Dans leurs romans et leurs nouvelles, les tout jeunes romanciers, avec leur actuel mépris de l'étude d'après nature, ne créent plus des personnages humains, ils fabriquent des êtres métaphysiques.
Une grande dame belge, tenant une haute position dans son pays, disait à un jeune Français de ma connaissance: «Il y a une chose sur laquelle je voudrais bien être éclairée. On m'a dit que, maintenant à Paris, dans l'intimité amoureuse, les femmes n'ôtaient pas leurs bas; de mon temps, nous les ôtions!»
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_Lundi 4 septembre_.--Peut-être est-ce bien, que dans la nouvelle Chambre, toutes les têtes, toutes les capacités, de quelque couleur quelles soient, en aient été rejetées. La politique se fera en dehors de la Chambre, et les gens de la Chambre ne seront plus que des mandataires domestiques d'électeurs, des distributeurs à la province, de tronçons de chemins de fer, de bureaux de tabac et de poste, de places de gardes champêtres, etc., etc., en un mot de bas ouvriers gouvernementaux, jouissant de la déconsidération des membres des parlements américains--et si quelque chose peut tuer le parlementarisme, ce sera cela.... Ça ne fait rien, la révolution contre l'intelligence va bon train.
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_Mardi 5 septembre_.--Visite du docteur Michaut, qui m'a envoyé du Japon «la biographie d'Hokousaï», et qui est de retour à Paris.
Il m'apprenait que l'affirmation absolue chez les Japonais, leur paraît une impolitesse, qu'ils éludent autant qu'ils le peuvent le _oui_ et le _non_, en sorte que si vous demandez à un Japonais votre chemin, ou n'importe quoi, s'il ne vous répond pas, c'est qu'il ne trouve pas un faux-fuyant, pour échapper à l'affirmation.
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_Jeudi 7 septembre_.--Départ pour Jean d'Heurs. Dans ces gares, au passage incessant des trains, la pensée de ceux qui les habitent, ne doit avoir le temps de se poser sur rien, elle est sous le coup d'un ahurissement, produit par ce mouvement perpétuel.
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_Vendredi 8 septembre_.--Un continuateur de Shylock. Je lis dans la _Tunisie française_, ceci:
Un juge--et le récit est fait par le contrôleur civil de la région--dit à un Arabe assigné par un juif, en payement de 500 à 600 piastres.
--Pourquoi ne veux-tu pas payer?
--Parce que je ne le puis pas... Quand j'ai emprunté, j'avais une maison, un jardin, un _henchir_, du bétail, aujourd'hui, cet homme a ma maison, mon jardin, mon _henchir_, mon bétail, et je lui dois encore plus que je lui ai emprunté.
--Tu vois bien, dit le juge, se tournant vers le juif, que ce malheureux n'a plus rien... Que veux-tu donc de lui?
--Je veux, répliqua le juif, qu'il vienne travailler chez moi, sans salaire, jusqu'à ce qu'il se soit acquitté.
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_Lundi 11 septembre_.--Il faut que ce soit vrai, qu'en vieillissant, on devient plus tendre à la souffrance de tout ce qui vit. Aujourd'hui, je suis entré dans la _tendue_, et arrivé à un _rejet_ où une mésange, les pattes brisées, se débattait, en jetant de petits cris de douleur, j'ai rebroussé chemin, et suis sorti du bois.
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_Mardi 12 septembre_.--La fièvre de mes crises de foie est inspiratrice, elle me fait trouver, cette nuit, pour le dernier tableau de LA FAUSTIN, le mâchonnement de la _Renoncule scélérate_, qui peut amener à la rigueur l'agonie sardonique.
Dans une visite que me fait au lit, Rattier, qui a été sous-préfet de Doullens sous Napoléon III, il me parle de la prison de Doullens, de ses détenus, du pavillon où étaient enfermés les plus célèbres: Blanqui, Barbès, Raspail, Hubert, Albert, parmi lesquels, des haines violentes faisaient qu'un jour, Raspail, à la sortie de Blanqui, lui versait son pot de chambre sur la tête.
Il me conta qu'un soir, vers 1852, où il était en train de dîner, on lui disait qu'il y avait trois hommes dans l'antichambre. Ces trois hommes étaient deux agents de police, et Proudhon, qui s'écriait dans le trajet à la citadelle «qu'il ne pouvait comprendre cette décision, qu'il était un homme qui pensait, écrivait, passait pour être une intelligence, et qu'on l'enfermait avec des Raspail, des Blanqui, des Albert, les brutes du pavillon!»
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_Samedi 23 septembre_.--Depuis dimanche, que je suis dans mon lit, j'ai devant moi l'estampe de Nanteuil, représentant L'INFANTE D'ESPAGNE MÈRE DU ROI. Oh! l'ennui de ces belles tailles! Ah! la peu amusante gravure aux yeux, que cette gravure des Nanteuil, des Mellan, si bien en rapport avec la perfection géométrique de tout le siècle. Et quelle traduction chez eux de la beauté des femmes du temps, qui est toute monastique, et dont les portraits des jeunes et des vieilles, ont l'air de portraits d'abbesses!
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_Dimanche 24 septembre_.--Le capitaine de l'Isle, le descendant du chevalier, du favori de Marie-Antoinette, m'apprend que la famille Diez, la famille dans laquelle mon grand-père avait pris sa femme, avait été anoblie au XVIIe siècle, pour avoir fondé une messagerie, Laffitte et Caillard, qui allait de la Haute-Marne à Pont-à-Mousson. Puis les Diez auraient été de célèbres fondeurs de cloches.
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_Dimanche 1er octobre_.--Paul Alexis, de retour du Midi, me raconte qu'il a été faire une visite à Mme de Maupassant, qui, dans une conversation d'une heure à six heures, entre autres choses, au sujet de l'enterrement de son fils, lui disait: «J'aurais bien voulu pouvoir aller à Paris... mais j'ai clairement écrit, pour qu'il ne fût pas mis dans un cercueil de plomb... Guy voulait après sa mort, sa réunion au Grand Tout, à la Mère la Terre, et un cercueil de plomb retarde cette réunion... Il a été toujours très préoccupé de cette pensée, et l'a émise à Rouen, quand il a présidé à l'enterrement du pauvre Flaubert... Non, sa maladie ne tenait d'aucun de nous... son père, c'est un rhumatisme articulaire... moi, c'est une maladie de coeur... son frère qu'on a dit mort fou, c'est une insolation, à cause de l'habitude, qu'il avait de surveiller ses plantations, avec de petits chapeaux trop légers.»
Alors, Mme de Maupassant entretenait Paul Alexis, des derniers mois de la vie de son fils. Un an, avant sa mort, il lui écrivait une lettre, à peu près conçue en ces termes: «Les médecins disent que j'ai une anémie cérébrale, je n'ai pas d'anémie cérébrale, je suis seulement fatigué, et la preuve c'est que je viens de commencer L'ANGÉLUS, et jamais je n'ai travaillé avec une facilité pareille, et je marche de plain-pied dans mon livre, comme dans mon jardin. Je ne sais pas, si mon livre sera un chef-d'oeuvre, mais ce sera mon chef-d'oeuvre.»
Malheureusement MUSOTTE venait se jeter en travers de son livre, et le retardait.
À Noël, où il avait l'habitude de faire le réveillon, en bon fils, avec sa mère, il lui écrivait qu'il ne pouvait y aller, parce qu'il réveillonnait _«avec nos amies»_, disait-il dans sa lettre, et que du reste ces dames iraient lui faire une visite, dans quelques jours.
Mais que se passa-t-il dans ce réveillon? Le lendemain, Maupassant envoyait à sa mère une dépêche, sans queue ni tête, lui annonçant que ces dames étaient fâchées avec lui et même avec elle, et en effet Mme de Maupassant ne les a jamais revues.
Le Jour de l'An suivant, huit jours après, il venait voir sa mère, et il n'avait jamais été si tendre, si affectueux, mais au dîner, il délirait complètement, disant que maintenant, il allait faire des choses sublimes... parce qu'on lui faisait prendre des pilules qui le conseillaient, et lui dictaient, de leurs petites voix, des phrases, comme il n'en avait jamais écrites. La nuit, à son retour, avait eu lieu sa tentative de suicide.
Paul Alexis a lu son testament, daté, de trois semaines avant sa mort, où il institue comme héritière sa nièce Simone, réserve le quart de sa fortune à ses ascendants, et fait quelques legs à des amis. Chose curieuse, les deux témoins qui ont signé, sont deux médecins. Il a voulu éviter que son testament fût cassé, comme celui d'un fou.
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_Mardi 3 octobre_.--Chez les Sémites, le cerveau ne se développe que jusqu'à vingt-cinq ans; chez les Aryens, le développement dépasserait de beaucoup cet âge. Cette particularité du cerveau s'appellerait: _le mur_.
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_Mardi 10 octobre_.--Déjeuner avec Sarah Bernhardt, chez Bauër, qui très aimablement, s'est entremis pour lui faire jouer LA FAUSTIN.
Arrive Sarah, vêtue d'une robe gris perle, aux soutachements dorés, une robe tombante sans taille, semblable à une tunique. De diamants, rien que sur une face-à-main, dont le manche en est tout couvert. Sur la tête, un chiffon de dentelle noire, qui a l'air d'un papillon de nuit et sous lequel se dresse une chevelure semblable à un buisson ardent, et éclairent des yeux à la prunelle d'un bleu transparent, dans la pénombre de cils noirs.
En s'asseyant à table, elle se plaint d'être toute petite, ayant en effet la longueur de jambes des femmes de la Renaissance, et tout le temps, elle est assise de travers sur un coin de chaise, absolument comme une petite fille, mise à la grande table.
Et c'est aussitôt, avec une vivacité, un entrain, un _brio_ de la parole, l'histoire de ses tournées à travers l'univers, nous donnant ce curieux détail, que sur l'annonce de futures représentations aux États-Unis, annonce toujours faite un an d'avance, une cargaison de professeurs de français est demandée, pour mettre les jeunes gens et les _miss_ de là-bas, en état de comprendre et de suivre les pièces qu'elle doit jouer. Puis, c'est son vol à Buenos-Ayres, où les huit hommes qui s'étaient constitués ses gardiens, ont été si bien ensommeillés, qu'ils n'ont rien entendu, qu'elle, il a fallu la jeter en bas de son lit, pour la réveiller, et que son chien a dormi trois grands jours.
Je suis à côté, tout à côté de Sarah, et chez cette femme qui toucherait à la cinquantaine, le teint du visage, qui, ce matin, n'a aucun maquillage, pas même de poudre de riz, est un teint de fillette, un teint d'un rose tout jeunet, sur une peau d'une finesse, d'une délicatesse, d'une transparence curieuse aux tempes, sous le réseau de petites veinules bleues. C'est le teint, dit Bauër, d'une seconde jeunesse.
Un moment Sarah parle de son hygiène, des haltères qu'elle fait le matin, d'un bain chaud d'une heure, qu'elle prend tous les soirs. Puis elle passe à des portraits de gens qu'elle a connus, pratiqués, de Rochefort, de Dumas fils, etc.
Elle a, cette femme, incontestablement une amabilité innée, un désir de plaire qui n'est pas de commande, mais naturel.
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_Lundi 16 octobre_.--La France n'a plus la mesure d'une nation bien portante. Dans ses sympathies, ses affections, c'est une détraquée, dont les engouements ont l'humble domesticité d'une courtisane amoureuse.
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_Mardi 17 octobre_.--Dîner ce soir, chez Sarah, pour la lecture de LA FAUSTIN.
Le petit hall, ou plutôt l'atelier où la tragédienne reçoit, a quelque chose d'un décor de théâtre. Aux murs, deux ou trois rangées de tableaux posés sur le parquet, sans être accrochés, ayant quelque chose d'une préparation de vente chez un expert: tableaux que domine, sur la cheminée, son grand portrait en pied de Clairin. Devant les tableaux, des meubles de toute sorte, des bahuts moyenageux des cabinets de marqueterie, une infinité d'objets d'art rastaquouères, des figurines du Chili, des instruments de musique de sauvages, de grands paniers de fleurs, où les feuilles et les fleurs sont faites de plumes d'oiseaux. Là dedans, une seule chose d'un goût personnel, de grandes peaux d'ours blancs, mettant dans le coin où se tient la femme, une blancheur lumineuse.
Au milieu de cela, une cage, où un perroquet et un singe vivent en famille, un perroquet à l'immense bec, que tourmente, que martyrise, que plume, le petit singe, toujours en mouvement, toujours faisant du trapèze autour de lui, et que couperait en deux de son formidable bec, le perroquet, qui se contente de pousser des cris déchirants. Comme je m'attendrissais sur la vie affreuse faite à ce perroquet, on m'affirmait qu'un moment, on les avait séparés, qu'à la suite de cette séparation le perroquet avait manqué de mourir de chagrin, et qu'il avait fallu absolument le remettre avec son bourreau.
Vers huit heures arrive Sarah de sa répétition, et qui dit mourir de faim.
Elle est toute en blanc, avec une espèce de grande bavette flottante sur la poitrine, et sa robe à longue traîne, toute constellée de paillettes d'or, se contourne autour d'elle, dans un ondoiement gracieux.
Le dîner avec son fils, sa belle-fille, Bauër, Jean Lorrain, et la Guérard, qui est sa Guénégaud.
Un dîner fin, délicat, où la maîtresse de la maison ne boit que d'une boisson, dont le nom anglais m'échappe, et qui est faite avec du vin de Bordeaux, de jus d'orange, d'ananas, de menthe.
Sarah se montre très aimable, très occupée de moi, très attentive à ce que je n'aie pas froid. Toute la conversation est nécessairement sur les Russes. Bauër conte qu'il a vu un petit enfant, criant dans les bras de sa mère: «Vive la Russie!» pris par l'amiral Avellan, et passé à toute son escorte, qui l'a embrassé tour à tour, et dont l'un des officiers, pour lui donner quelque chose, lui a donné son aiguillette qu'il avait arrachée.
Enfin l'on passe dans l'atelier pour la lecture. Pas de lampe, un éclairage de bougies, et une copie à la mécanique aux maigres lettres, beaucoup moins lisibles que la grosse ronde des copistes, ce qui fait que Bauër est fort empêché dans sa lecture, et c'est froid, très froid.
Enfin après le septième tableau, je demande à lire le huitième et dernier tableau. Je ne lis pas bien, mais nerveusement, et Sarah me semble prise par la dernière scène.
Alors, une préparation de thé et de rafraîchissements, pendant laquelle il n'est plus question de la pièce.