Journal Des Goncourt Troisieme Serie Troisieme Volume Memoires
Chapter 7
_Vendredi 3 mars_.--Le crépuscule dans la maladie, n'est pas mélancolique comme dans la santé. C'est comme une mise en rapport de la lumière avec votre demi-évanouissement.
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_Dimanche 5 mars_.--Une visite d'Hérédia, qui me parle de Taine, qu'il doit aller voir, en sortant de chez moi. Après la guérison d'une embolie cérébrale, il aurait une embolie pulmonaire, et serait dans un état désespéré.
Hérédia me conte que, dans ces derniers temps, sur le désir que Taine lui avait témoigné de lire ses TROPHÉES, il lui avait envoyé, avant la publication, un exemplaire tiré à la brosse. À la suite de cet envoi, il était passé quelques jours après chez lui et il lui avait, à propos de son sonnet sur un poisson, au milieu de grands éloges, tenu un discours un peu délirant.
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_Lundi 6 mars_.--Ah! mes contemporains, comme ils défilent!... Hier, pendant que Hérédia me racontait sa dernière entrevue avec Taine--son fiacre attendant à la porte, pour le mener chez lui--Taine mourait.
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_Jeudi 9 mars_.--On me parlait d'une fillette d'une douzaine d'années qui, dans son désespoir d'être une fille, venait de faire une _neuvaine_, pour devenir un garçon.
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_Vendredi 10 mars_.--Cette mort de Gibert, un jeudi de la mi-carême, en lançant des _confetti_ du haut d'un café, on serait tenté de la prendre pour le dénouement imaginé d'un roman, racontant la vie d'un comique, d'un farceur, d'une _queue rouge_.
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_Jeudi 16 mars_.--Le docteur Blanche disait, ces jours-ci, à Mlle Zeller: «Je ne vais pas voir M. de Goncourt, parce que si on voyait ma voiture à sa porte, pensez-vous à toutes les suppositions qu'on ferait?»
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_Samedi 18 mars_.--Comment se fait-il que la barbe, cette broussaille, ce bouquet de poils, qui ne devrait avoir rien de physionomique, rende une figure triste, triste, comme celle de X..., ou _pompe funèbre_, comme celle de Y... Oui, c'est positif, il y a les barbes lugubres et les barbes guillerettes.
Elles ne finiront donc jamais ces crises. Voici la deuxième cette semaine. Avec la morphine, c'est curieux, la crise se fait dans une espèce de dissimulation: c'est ainsi que dans cette dernière, je n'ai pas eu de vomissements, et si j'ai eu un rien de frisson, il a eu lieu sans l'abominable refroidissement de glace de tout le corps, de mes premières crises.
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_Mercredi 22 mars_.--Aujourd'hui, Alidor Delzant vient me voir. Naturellement la conversation est sur l'actrice Ozy, dont il vient d'hériter de 50 000 francs, qu'il destine à faire trois pensions à trois hommes de lettres. Il hérite aussi de papiers, parmi lesquels il y a des correspondances amoureuses de Gautier, de Saint-Victor, de Doré, et surtout tout un gros paquet de lettres d'About, qu'il déclare tout à fait charmantes de passion et d'esprit.
Delzant me dit, que la grande fortune d'Ozy n'a pas été faite par les dons, cependant très considérables, que lui ont faits ses amants, mais bien plutôt par les placements qu'elle a fait faire de ces dons par ses amants, qui étaient presque tous des gens de bourse. Du reste elle ne poussait pas ses amants à la prodigalité de choses bêtes, comme des bijoux, des diamants, elle était pour les choses sérieuses. C'est ainsi que M..., qui a été quinze ans son entreteneur en titre, invariablement, Ozy lui demandait dix, vingt, trente Lyon (actions du chemin de fer), au lieu de tout objet quelconque, qu'il était décidé à lui offrir.
Delzant est chargé de la direction de son tombeau, un tombeau monumental, mais tout fier qu'il soit d'avoir été choisi pour la direction artistique, il est ennuyé de ce que la défunte exige là dedans, de la sculpture de Doré... Sur quoi, je ne puis m'empêcher de lui dire: «Mais, voilà une occasion d'ériger dans son format gigantesque LA BOUTEILLE de Doré, et d'en faire la pyramide de celle qu'on accusait parfois de se _piquer le nez_.
Bracquemond, que je n'ai pas vu depuis des siècles, remplace Delzant. Il entre d'un pas traînant, se laisse tomber sur un fauteuil, et d'une voix qui n'a plus sa chaude nervosité sourde, il se plaint de maux d'entrailles qui l'ont fait maigrir de quinze livres, en six semaines. Comme je lui dis qu'il travaille trop, il me répond: «C'est vrai, mais que voulez-vous... Maintenant le travail est chez moi une _maniaquerie_... Quand je ne travaille pas, je me promène dans mon atelier, en remuant les bras et les jambes, comme un épileptique!»
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_Dimanche 26 mars_.--Trois jours de suite, des crises hépatiques, à crier.
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_Lundi 27 mars_.--Dans ces jours, où je ne peux pas travailler, j'ai l'horreur de la lecture des romans. Les livres de voyage même, qui sont la lecture préférée des malades, ces livres ne m'intéressent pas. Mon esprit est attiré par les coins inconnus et mystérieux de notre histoire reculée, légendaire, par les récits troubles des Grégoire de Tours, des Frédégaire, par les ténèbres de la période mérovingienne.
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_Mercredi 29 mars_.--Aujourd'hui une faiblesse à ne pas même regarder des images.
Helleu vient me demander à faire des pointes sèches, d'après mon _facies_. Il choisit bien son moment.
Pas de chance, Daudet, l'ami qui m'apportait, tous les deux ou trois jours, tantôt sur le bras d'Ebner, tantôt sur le bras d'Hennique, un peu de vie intellectuelle, est souffrant, et ne peut sortir de sa chambre.
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_Vendredi 31 mars_.--Ah! que je donnerais tous les condors de Leconte de Lisle, et même une partie du bagage lyrique de Hugo dans la LÉGENDE DES SIÈCLES, pour cette page des MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE, où Chateaubriand peint dans l'antichambre de M. du Theil, l'agent du comte d'Artois à Londres, ce paysan vendéen, cet homme qui n'_était rien_, au dire de ceux qui étaient assis à côté de lui, ce héros obscur qui avait assisté à deux cents prises et reprises de villes, villages, redoutes, à sept cents actions particulières, à dix-sept batailles rangées; et qui, dans l'étouffoir fade de l'antichambre diplomatique, devant une gravure de la mort du général Wolf, se grattait, bâillait, se mettait sur le flanc, comme un lion ennuyé, rêvant de sang et de forêts.
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_Samedi 1er avril_.--C'est vraiment curieux, que le livre, les MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE, sur lequel mon frère est tombé mourant, ait recommencé à être la lecture des jours, où je n'étais pas bien certain de la continuation de ma vie.
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_Dimanche 2 avril_.--La matière catholique, que Huysmans a brassée pour son dernier bouquin, en aurait fait un pratiquant, et à l'heure présente, on le rencontre le dimanche, à Saint-Séverin. Il serait à la Trappe, dans le moment. Il aurait annoncé que le roman qu'il fait, une fois terminé, il n'en ferait plus, et que seulement, de temps en temps, il donnerait une nouvelle, écrirait un salon, et ce serait tout.
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_Mercredi 5 avril_.--Rochegrosse vient m'emprunter le portrait, qu'il a fait sur la couverture du livre de son père adoptif, pour de ce portrait, qui est bien certainement le portrait le plus ressemblant qui ait été peint du poète, faire un Banville dans son intérieur, du format d'un petit tableau de chevalet.
Après Rochegrosse, Jean Lorrain tombe chez moi, de retour d'Alger, de Tunis. Il parle avec passion de ces pays, qui apportent une espèce d'assoupissement à la nervosité parisienne. Mais son admiration enthousiaste est surtout pour le désert, le soir, et il le peint tout à fait en peintre-poète.
Dans la journée, la terre, le ciel, les burnous même sont d'une couleur rougeâtre de la vilaine poterie; mais au crépuscule, le ciel se fait rose, et les montagnes de l'horizon apparaissant plus légères, moins denses que le ciel, ressemblent à des vapeurs mauves, et la terre du désert se voit bleue, bleue, comme la mer, avec des ondulations du sol ayant l'air de vagues, sous le souffle d'une brise, vous mettant du sel sur les lèvres.
Puis, c'est Alexis qui m'apporte une lettre de Dumény, lui écrivant que CHARLES DEMAILLY a été joué, sept fois, au théâtre Michel, avec le plus grand succès, et que ces sept représentations à Saint-Pétersbourg, équivalent à cent cinquante représentations à Paris.
Enfin, c'est Montesquiou qui vient savoir de mes nouvelles, en même temps qu'il vient chercher son exemplaire des CHAUVES-SOURIS, pour le faire illustrer de son portrait, par Whistler.
Montesquiou me dit qu'il a rassemblé beaucoup de notes et de renseignements sur Whistler, qu'un jour il veut écrire une étude sur lui, laissant échapper de l'admiration pour cet homme qui, dit-il, a réglé sa vie, de manière à obtenir de son vivant des victoires, qui sont pour les autres, la plupart du temps, des victoires posthumes. Et il revient sur le procès du peintre avec le journaliste anglais, qui avait parlé de l'_impertinence_ de demander mille guinées pour «jeter un pot de couleur à la figure du public». Et la réponse de Whistler est vraiment belle, quand on lui demande, combien il a mis de temps à peindre sa toile, et qu'il jette dédaigneusement: «Une ou deux séances,» et que sur les oh! qui s'élèvent, il ajoute: «Oui, je n'ai mis à peindre qu'une ou deux matinées mais la toile a été peinte avec l'expérience de toute ma vie!»
Whistler demeure, dans ce moment, rue du Bac, dans un hôtel, qui donne sur le jardin des Missions Étrangères. Montesquiou, invité dernièrement à dîner, a assisté à un spectacle qui a laissé chez lui la plus grande impression. C'était dans le jardin des Missions Étrangères, la nuit presque tombée, un choeur d'hommes chantant des _Laudate_, un choeur de mâles voix s'élevant--Montesquiou suppose, que c'était devant de mauvaises peintures, représentant les épouvantables supplices dans les pays exotiques--s'élevant et s'exaltant en face de ces images du martyre, comme si les chanteurs du jardin étaient pressés de leur faire de sanglants pendants.
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_Vendredi 7 avril_.--Je n'ai eu vraiment cette année qu'une seule satisfaction, qu'un seul plaisir: c'est l'élévation de ce treillage au fond de mon jardin, de ce treillage avec ses chapiteaux tout à fait réussis, et qui doit être dans quelque mois habillé, en son architecture à jour de roses, et de clématites du Japon. C'est pour moi, en petit, la _Salle des Fraîcheurs_ de Marie-Antoinette, à Trianon.
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_Dimanche 9 avril_.--Enfin après six semaines d'enfermement, ma première sortie pour un dîner chez Daudet. Je revois, avec une émotion attendrie, les êtres aimés et le milieu de mes habitudes de préférence: cette salle à manger et ce cabinet de travail.
J'avais ce soir, en chemin de fer, vis-à-vis de moi, une vieille femme, toute charmante, d'une grâce séductrice. Une toilette entièrement noire, gants, robe, grand manteau à deux pèlerines, capuchon, une toilette où il n'y avait de blanc qu'une dentelle bordant son capuchon, qui courait sur les bandeaux bouffants de ses cheveux gris, et encadrait son visage. Ce visage était la ruine de la plus jolie, de la plus aimable, de la plus douce figure, avec seulement sur la chair pâlie, de la meurtrissure dans l'orbite de ses beaux yeux, et comme une dépression de fatigue dans les lignes de sa bouche. Et l'on ne peut s'imaginer la musique harmonieuse de ses paroles, comme soupirées, et l'élégance de ce vieux corps, se remuant avec les mouvements las d'une coquette malade.
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_Mercredi 12 avril_.--Je trouve dans ma boîte, une affiche sur papier rouge, ayant pour titre: MANIFESTE DES DYNAMITEURS, et qui prêche une oeuvre d'émancipation, fondée sur les _chairs pantelantes_ et les _cervelles éparses_, en annonçant de nouvelles explosions, et déclare qu'il faut que la société bourgeoise disparaisse, _dussent les belles cités_--c'est de Paris, que les dynamiteurs parlent--être réduites en cendres.
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_Jeudi 13 avril_.--Aujourd'hui, où Zola vient prendre de mes nouvelles, et me trouve encore au lit, il se plaint de malaises, de souffrances intérieures, d'angine de poitrine, de maux dont il souffrait, aux premiers jours de sa liaison avec Flaubert. Il croit son coeur en mauvais état, et va consulter un médecin, son livre fini.
Et comme je lui disais qu'il devrait se reposer, que son travail, dans ces derniers temps, avait été excessif, abominable: «Oui, abominable, c'est le mot, reprend-il, oui, je me suis surmené, puis dans LE DOCTEUR PASCAL, j'ai dû me livrer à beaucoup d'études, d'investigations, de recherches pour que ce dernier livre des Rougon-Macquart, ait un lien avec les autres... pour que l'oeuvre eût quelque chose de _l'anneau du serpent qui se mord la queue_.
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_Dimanche 16 avril_.--Rodin se plaint près de moi de se trouver cette année sans entrain, de se sentir _veule_, d'être sous le coup d'une _influenza_ non déclarée; il a travaillé cependant, mais il n'a exécuté que des choses sans importance.
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_Mardi 18 avril_.--Ce qui parfois me fait peur, c'est chez moi le refroidissement du corps. Il n'y a plus de maison assez chauffée, et en dépit de mes quatre gilets de flanelle, de laine, de drap, de tricot de chasse, il me faudrait partout où je vais, même dans les temps les plus doux, il me faudrait un paletot d'hiver, une fourrure.
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_Jeudi 20 avril_.--Ce soir chez Daudet, Bauër nous parlait des neuf années, qu'il avait passées en Calédonie, de l'âge de dix-neuf ans à vingt-huit ans, à la suite de sa condamnation, après la Commune. Il signalait la dépression morale, qu'à la longue amenait l'état du condamné, disant qu'il était arrivé à ne plus parler, et qu'à sa rentrée en France, il était resté, pendant des années, silencieux, muet.
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_Dimanche 23 avril_.--Descaves tenait de quelqu'un de l'Assistance publique, que jamais il n'y avait eu tant d'enfants abandonnés à Paris, qu'il y en a eu, un jour de la semaine dernière.
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_Lundi 24 avril_.--Dès huit heures du matin, je suis dans le bateau, pour aller prendre la description du pastel de La Tour, représentant la danseuse Sallé, et provenant de la récente vente de Mlle Denain, puis des courses d'affaires, arriérées par ma dernière maladie, puis des visites aux marchands de bibelots, et après un déjeuner composé d'une pauvre tasse de thé, jusqu'à quatre heures, à la bibliothèque de l'Opéra, à travailler à la Camargo.
Je sens en moi, sur mes jambes de coton, une petite allégresse de reprendre possession du pavé de Paris, allégresse mêlée du vague de la faiblesse.
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_Mercredi 26 avril_.--En compagnie de Delzant, j'ai la visite de M. Henry Standish, qui m'apporte le volume des lettres de son frère Cecil Standish.
M. Henry Standish me parle du marquis de Herfort et de son fils Richard Wallace. Il conte que ce dernier était très aimé du baron d'Ivry, qui avait été le compagnon de plaisir du marquis, et quand arriva la vente de ce dernier, avant la mise aux enchères de la collection, les filles du baron voulurent absolument lui offrir un objet, un objet important de la vente, dont elles lui donnèrent le choix. «Eh bien, puisque c'est votre désir, s'écria Wallace, je ne veux que ce petit tableau, et uniquement ce petit tableau.... Un jour, où j'étais réduit aux derniers expédients, ce tableau que j'avais acheté quelques années auparavant, je le portais à votre père, en lui disant: J'ai besoin de 600 francs.... Je ne veux pas vous les emprunter, mais achetez-moi ce petit tableau.... Votre père me les donna de suite.... Ce tableau, voyez-vous, me rappelle un souvenir d'allégement, de délivrance, de bonheur.»
Et de la collection du baron d'Ivry, il est amené à me parler de la belle collection de livres provenant du prince de Poix et de sa mère, qui était une bibliophile passionnée: collection qui fut brûlée, lors de l'incendie du _Pantechnicon_ à Londres. Avec les livres il y avait aussi quelques tableaux, quelques porcelaines, et il arriva cela de bizarre, qu'il n'y eut qu'une tasse de Sèvres qui resta intacte, mais dont le _bleu de roi_ fut changé en le plus beau noir du monde: tasse qui fut offerte au Musée de Sèvres, comme témoignage de la solidité de la porcelaine.
Et de cet incendie, il saute à un incendie aux environs de Londres, où sa femme ne se sauva qu'en sautant par la fenêtre, où une femme de chambre fut brûlée, où tout fut anéanti, sauf un coffret de fer à bijoux, qu'on retira du feu tout rouge. Les diamants étaient intacts, et un magnifique collier de perles était aussi intact, mais les perles étaient devenues toutes noires, et chose curieuse, toutes noires qu'elles étaient, avaient conservé leur orient. Et l'extraordinaire de la chose lui en fit demander quelques-unes par le Kensington Palace.
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_Lundi 1er mai_.--A propos du juif, qui pendant la guerre, avait demandé à être décoré, et avait offert pour ce, de verser 30 000 francs, à la souscription de chaussures, lancée par Thiers, quelqu'un disait, ce soir, que le caractère de la race juive diffère absolument du caractère de la race aryenne, en ce que chez cette race, toute chose au monde a une évaluation en argent. Or, pour le juif, la croix c'est telle somme, l'amour d'une femme du monde c'est telle somme, une vieille savate, c'est telle autre somme. Ainsi dans une cervelle sémite tout est tarifé: choses honorifiques, choses de coeur, choses quelconques.
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_Jeudi 11 mai_.--Le jardin mange mon temps, ma vie. Depuis l'installation d'un arrosage chez moi, avec l'eau de la ville, après cette desséchante sécheresse, faire de la pluie sur les feuilles, qui revivent verdissantes: ça m'enlève à tout, à la biographie de la Camargo, au scénario de LA FAUSTIN, que je veux tirer de mon roman.
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_Dimanche 14 mai_.--Morel disait chez moi, qu'autrefois à la Bibliothèque Nationale, les demandes de livres qui ne s'élevaient pas au delà de deux à trois cents, étaient montées depuis dix ans, à dix-sept cents.
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_Lundi 15 mai_.--Exposition des Champs-Élysées nº 2954. Une jolie imagination. Sur la nacre d'une vraie coquille, une petite naïade toute longuette, modelée en cire rose, travaille à détacher la perle de la coquille.
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_Jeudi 18 mai_.--Leconte de Lisle dîne chez Daudet. Il est en vérité joliment méchant. Il comparait l'oeuvre de Cladel à du «nougat fait avec des cailloux», il récite une épitaphe anticipée de Bornier, bien cruelle, enfin il conte son moyen d'abréger les ennuyeuses visites des aspirants académiciens, en leur déclarant qu'il a engagé sa voix pour dix ans.
Tout cela dit et joué avec de savantes intonations, et une mimique, où semblait mêlée l'ironie du cabotin et du prêtre.
Comme il est question de Vigny, de son grand caractère, Daudet faisant allusion à sa pièce, _le Loup_, raconte qu'il était mort un peu à la façon de son loup, gardant un mutisme effrayant dans d'affreuses douleurs. Je ne sais plus qui ajoute, comme trait du caractère décoratif de l'homme, qu'il avait fait jeter sur le pied de son lit un manteau d'officier, s'ensevelissant d'avance dans son ancien uniforme.
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_Lundi 22 mai_.--Un amusant tableau à faire: la barbe le matin, au bord de la Seine. Une rangée d'hommes, assis sur le quai, et le barbier allant de l'un à l'autre, et les réveillant de leur demi-sommeil, avec un: «C'est à toi!» et opérant dans la lumière matinale du jour.
M. Villard m'entretenait d'un voyage qu'il avait fait en Norvège, où il était tombé dans une verrerie, qui était une colonie française, réfugiée là, à la suite de la révocation de l'édit de Nantes, ayant conservé très reconnaissable le type français, mais n'ayant gardé de leur ancienne langue, que le mot «Sacré nom de Dieu».
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_Vendredi 26 mai_.--Tristes les départs de son domicile à mon âge. Il faut songer à l'éventualité d'une mort subite, et laisser des instructions.
Ce matin, Geoffroy et Carrière entrent dans mon cabinet, un énorme bouquet de fleurs des champs à la main, venant fêter mes 71 ans. L'attention de ces deux coeurs amis m'a touché. Cet après-midi, Mme Sichel vient me voir et m'offrir de la façon la plus gentille, la plus affectueuse, les soins de son fils à Vichy, pendant huit jours, quinze jours.
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_Dimanche 28 mai_.--Vichy. Le docteur Frémont m'examine ce matin, et pendant qu'il me tripote le foie, il me dit qu'il n'est pas très volumineux, mais que sans que j'y sois pour rien, il sent dans mon côté la rétraction, la _mise en garde_ d'un organe malade, qui se défend contre l'attouchement de l'auscultation.
Une triste impression que de se retrouver ici, où mon frère était déjà si malade, d'avoir en face de soi cette maison de Callou, autrefois si bruyante, si joyeusement sonore, maintenant silencieuse, de marcher solitaire, sous ces arceaux de pâles platanes, qui font ressembler le vieux parc, plein de jaunes figures, à de mélancoliques Limbes.
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_Mercredi 31 mai_.--Vichy, avec son improvisation de bâtisses, de baraquements, de boutiques pour la _grande saison_, a quelque chose de la construction féerique d'une ville d'Amérique.
J'ai voulu travailler au scénario de LA FAUSTIN, et j'ai été pris de tristesse, en me sentant, pour le moment, incapable d'en faire une pièce. Ce sentiment d'impuissance, c'est la première fois que je l'éprouve.
Ce soir, au _Guignol lyonnais_. C'est curieux comme la marionnette, cet insenséisme de la mimique humaine, me produit une singulière impression. Au bout de quelque temps, j'éprouve pour ce spectacle des acteurs en bois, la répulsion que me donne la vision de fous.
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_Dimanche 4 juin_.--C'est curieux, du Sardou, de l'Erckmann-Chatrian, du Bisson, du Moinaux, du n'importe qui, joué par la même troupe: ça paraît de la même qualité littéraire--et, le dirai-je, la même pièce.
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_Mardi 6 juin_.--Ici, avec le traitement, on n'a pas une parfaite conscience de soi-même. Il ne semble pas bien positivement qu'on soit l'individu qui était à Paris, il y a dix jours.
Je ne sais dans quel livre, illustré de Tony Johannot, un être fantastique, juché derrière un monsieur tranquillement assis, et sans qu'il s'en doute, le moins du monde, lui retire du haut du crâne mis à découvert, des cuillerées de cervelle. Cette image me donne un peu l'idée de l'effet produit par l'action de l'eau d'ici, sur l'intelligence.
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_Jeudi 8 juin_.--Hier, au moment ou j'étais arrivé aux jours, dans lesquels les médecins probabilisent une crise pour les buveurs d'eau, j'ai reçu une sommation d'un M. Faustin, armateur de la Rochelle, etc., etc., m'interdisant d'appeler ma pièce (la pièce que dernièrement les journaux ont annoncé que je tirais de mon roman de LA FAUSTIN) du nom de mon roman et ma principale actrice du nom de mon héroïne.
Voici ma réponse:
«Monsieur,
«Vous ignorez sans doute que j'ai publié, en 1882, sous le titre de LA FAUSTIN, une étude d'actrice tirée chez Charpentier à 16 000 exemplaires, republiée par Lemerre, et traduite en plusieurs langues, notamment en anglais, un roman enfin, jouissant en Europe, depuis douze ans, d'une certaine notoriété.