Journal Des Goncourt Troisieme Serie Troisieme Volume Memoires
Chapter 4
_Vendredi 22 juillet_.--L'anarchie aura une grande force, elle verra venir à elle, toutes les déséquilibrées, toutes les folles, toutes les hystériques, qu'a eues, dans le principe, pour lui le christianisme, et qu'aucun parti politique n'avait pu jusqu'alors enrégimenter, comme ouvrières et martyres.
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_Samedi 23 juillet_.--Coppée et sa soeur viennent aujourd'hui dîner à Champrosay. Ce soir l'ironique, le gouailleur, le blagueur, est tout triste. Il parle, avec de l'amertume dans un coin de la bouche, de la longueur de sa vie, et des différents individus qui l'ont habité, disant qu'il est très sensible à la température, et qu'il ne retrouve de l'ancien Coppée, que les jours, où il fait la température de son ancien passé, et il s'écrie à propos des prétendus cent ans de son existence: «J'ai vu, j'ai éprouvé trop de choses, en un mot, j'ai eu trop de sensations!»
Coppée parlant de Mlle Read, déclare qu'elle n'aime que les affligés, les souffrants, les malheureux, qu'elle hait les chanceux, les heureux, les gens ayant l'argent et la gloire. C'est la femme, dont Mme Halévy dit: «Je ne la vois plus, mais si je me cassais la jambe, je suis sûre qu'elle reviendrait auprès de moi!»
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_Lundi 25 juillet_.--Nous parlons avec Daudet, du mensonge, du mensonge cynique du journalisme contemporain, où les journaux font aujourd'hui de Cladel, un écrivain de la taille de Flaubert, quand aucun de ces journaux vantards de son talent, ne voulait hier de sa copie.
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_Mardi 26 juillet_.--Dîner avec les ménages Zola et Charpentier.
Comme on parle à Zola, du livre, qu'il a annoncé être en train de faire sur Lourdes, il dit à peu près ceci: «Je suis tombé à Lourdes, par une pluie, une pluie battante, et dans un hôtel où toutes les bonnes chambres étaient prises, alors il me venait le désir, en ma mauvaise humeur, d'en repartir le lendemain matin... Mais, je suis un moment sorti... et la vue de ces malades, de ces marmiteux, de ces enfants mourants apportés devant la statue, de ces gens aplatis à terre dans le prosternement de la prière... la vue de cette ville de foi, née de l'hallucination de cette petite fille de quatorze ans... la vue de cette cité mystique, en ce siècle de scepticisme... la vue de cette grotte, de ces défilés dans le paysage, de ces nuées de pèlerins de la Bretagne et de l'Anjou...»
«Oui, fait Mme Zola, ça avait une couleur!»
Zola reprenant brutalement: «Il ne s'agit pas de couleur... ici, c'est un remuement des âmes qu'il faut peindre... Eh bien, oui, ce spectacle m'a empoigné de telle sorte que, parti pour Tarbes, j'ai passé, deux nuits entières, à écrire sur Lourdes.»
Puis dans la soirée, il parle de son ambition de pouvoir parler, des essais qu'il fait de sa parole, jetant à sa femme, comme avec un coup de boutoir: «Des romans, des roman», c'est toujours la même chose!» Et il s'écrie après un silence, qu'il n'a pas la faculté de la parole, qu'il n'éprouve pas la jouissance de l'inspiration, qu'il est gêné par la peur des choses communes... laissant apercevoir le désir passionné de greffer sur son talent, pour la complète réussite de sa carrière, l'éloquence d'un Lamartine, et de doubler sa littérature, de la publicité d'un homme politique.
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_Vendredi 29 juillet_.--Je lis les CONVERSATIONS DE GOETHE, par Eckermann, et je trouve que l'écrivain allemand divisait l'humanité en deux classes: les _poupées_, jouant un rôle appris, et _les natures_, le petit groupe d'êtres, tels que Dieu les a créés.
Daudet confessait, qu'après le _four_ de LISE TAVERNIER à l'Ambigu, il avait été drôle comme tout, à un souper distingué, original, qu'avait donné son beau-père, mais après, quand il s'était trouvé tête à tête avec sa femme, il avait été pris d'une crise de nerfs, et, ma foi, qu'il avait pleuré, pleuré comme un enfant.
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_Samedi 30 juillet_.--Comme nous félicitions de notre _jugeotte_ des hommes et des femmes, à première vue--faculté que nous trouvons n'appartenir guère qu'à nous seuls dans notre monde, Daudet me disait: «C'est très curieux; moi les gens, je les juge par le regard, par l'observation... Vous c'est par une espèce _d'intuition de l'ambiance_!»
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_Jeudi 11 août_.--Alfred Stevens est venu dîner, avec sa jolie fille, aux yeux si tristement charmants.
Et depuis quatre heures jusqu'à six heures, ç'a été, chez l'artiste, un jaillissement d'amusantes anecdotes sur les littérateurs, les peintres, et gens de toute sorte, coupées par son grognement habituel.
«C'est moi, dit-il, qui ai apporté MADAME BOVARY chez les Dumas. Dumas fils m'a dit: «C'est un livre épouvantable!» Quant à Dumas père, il a jeté le livre par terre, en disant: «Si c'est bon cela, tout ce que nous écrivons depuis 1830, ça ne vaut rien!»
Et il passe aux curieux dîners, au restaurant du Havre, entre Corot, Rousseau, Millet, Diaz, Couture, et raconte ceci: «Couture vint, un jour, me chercher pour dîner, me chercher dans ma petite chambre d'alors, et comme je lui disais: «Vous êtes triste, aujourd'hui, Couture?--Oui, me répondit-il, je sens que je ne suis pas un peintre, je peins avec mon cerveau, pas avec mon coeur... Je ne sais, si vous l'avez connu, Couture... C'était un petit ratatiné frileux, ayant toujours sur le dos un collet de manteau, et Diaz, qui était plein d'esprit, plein d'une imagination drolatique, disait, en le voyant déboucher: «Voici le champignon vénéneux!»
De Couture, il saute à un amphitryon belge, à un célèbre gourmand de Bruxelles, qui a inventé dans sa salle à manger, un courant d'air, faisant uniquement le service d'enlever l'odeur des mets, et qui veut des conversations à l'instar du plat qu'on sert, du plat qu'il baptise de _plat grivois_ ou de _plat philosophique_.
Ah! s'écrie-t-il, à un moment, un mot admirable du fils Meissonier, enfant. Pendant une récréation, il s'était couché sur un banc. Un _pion_ craignant qu'il ne s'ennuyât, lui dit: «Mon petit ami, si vous alliez jouez avec vos camarades, là-bas?--Oh non, monsieur, la récréation me paraîtrait moins longue!»
Ce mot profond amène dans la conversation, la légende du _Professeur de paresse_, une légende, que Daudet a entendu raconter en Afrique. Un garçonnet aspirant à être reçu bachelier de cette école, est amené par sa mère au professeur, qui a sa chaire, dans un jardin chargé de fruits. Une brise s'élève, et les fruits commencent à tomber. Alors une figue tombe sur la joue de l'enfant, qui ne consent à faire aucun mouvement des bras pour la prendre, mais cherche à l'attirer seulement avec sa langue: ce qui ne réussissant pas, décide le garçonnet à dire au professeur, de la mettre dans sa bouche.
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_Dimanche 14 août_.--Dépêche de Royat m'annonçant, que CHARLES DEMAILLY, la pièce faite d'après mon roman par Oscar Méténier et Paul Alexis, est reçue par Koning.
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_Mercredi 17 août_.--Dans le chemin de fer pour Saint-Gratien, au moment où les journaux annoncent un mieux dans l'état de Maupassant, Yriarte me fait part d'une causerie qu'il vient d'avoir, ces temps-ci, avec le docteur Blanche.
Maupassant colloquerait, toute la journée, avec des personnages imaginaires, et uniquement des banquiers, des courtiers de bourse, des hommes d'argent. Le docteur Blanche ajoutait: «Il ne me reconnaît plus, il m'appelle docteur, mais pour lui, je suis le docteur n'importe qui, je ne suis plus le docteur Blanche.» Et il faisait un triste portrait de sa tête, disant qu'à l'heure présente, il y a la physionomie du vrai fou, avec le regard hagard et la bouche sans ressort.
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_Jeudi 18 août_.--Par ces chaleurs sénégaliennes, des nuits d'insomnie, peuplées dans leurs courts ensommeillements, de cauchemars.
Je rêvais qu'un dentiste, qui avait une tête de penseur sublime, mais en plâtre, me travaillait dans le fond de la mâchoire, et ce qu'il me faisait avec de petits instruments d'or, était tout à fait délicieux.
Puis, une interruption amenée, je ne sais par quoi, et une nouvelle séance de mon dentiste, à la tête de plâtre, qui avait pris, cette fois, le caractère de méchanceté de la tête du vieil Aussandon, et je l'entendais me dire avec une voix, sortant comme d'un téléphone: «Ce que j'ai fait hier, c'était pour vous amuser... mais il n'est que temps d'aller voir Péan... la carie de la dent s'est communiquée à l'os de la mâchoire... peut-être est-il encore temps pour l'ablation.» Et devant le rire féroce de ma tête de plâtre, j'avais l'effroi de l'attente de cette opération, qui a coûté la vie au frère de Rattier.
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_Mardi 30 août_.--Ces jours-ci, en corrigeant les épreuves d'une réédition du roman de MADAME GERVAISAIS, il m'est venu le désir de portraire la vraie Mme Gervaisais, qui fut une tante à moi, et de dire l'influence, que Mme Nepthalie de Courmont, cette femme d'élite, eut sur les goûts et les aptitudes de ma vie.
La rue de la Paix, quand j'y passe maintenant, il m'arrive parfois de ne pas la voir, telle qu'elle est, de n'y pas lire les noms de Reboux, de Doucet, de Vever, de Worth, mais d'y chercher, sous des noms effacés dans ma mémoire, des boutiques et des commerces, qui ne sont plus ceux d'aujourd'hui, mais qui étaient ceux, d'il y a cinquante, soixante ans. Et je m'étonne de ne plus trouver à la place de la boutique du bijoutier Ravaut ou du parfumeur Guerlain, la pharmacie anglaise qui était à la droite ou à la gauche de la grande porte cochère, qui porte le n°15.
Au-dessus, au premier, existait et existe encore un grand appartement, qu'habitait ma tante, sous de hauts plafonds, pénétrant mon enfance de respect. Et mes yeux ont gardé de ma chère parente, le _souvenir de loin_, comme dit le peuple, le souvenir de ses cheveux bouffant en nimbe, de son front bombé et nacré, de ses yeux profonds et vagues dans leur cernure, de ses traits à fines arêtes, auxquels la phtisie fit garder, toute sa vie, la minceur de la jeunesse, du néant de sa poitrine dans l'étoffe qui l'enveloppait, en flottant, des lignes austères de son corps;--enfin de sa beauté spirituelle, que, dans mon roman, j'ai battue et brouillée avec la beauté psychique de Mme Berthelot.
Toutefois, je dois le dire, l'aspect un peu sévère de la femme, le sérieux de sa physionomie, le milieu de gravité mélancolique, dans lequel elle se tenait, quand j'étais encore un tout petit enfant, m'imposaient une certaine intimidation auprès d'elle, et comme une petite peur de sa personne, pas assez vivante, pas assez humaine.
De cet appartement, où j'ai vu, pour la première fois, ma tante, il ne me reste qu'un souvenir, le souvenir d'un cabinet de toilette, à la garniture d'innombrables flacons en cristal taillé, et, où la lumière du matin mettait des lueurs de saphirs, d'améthyste, de rubis, et qui donnaient à ma jeune imagination, au sortir de la lecture d'_Aladin ou la Lampe merveilleuse_, comme la sensation du transport de mon être, dans le jardin aux fruits de pierre précieuse. Et je me rappelle--je ne sais dans quelles circonstances, j'avais couché deux ou trois nuits chez ma tante--la jouissance physique que j'avais, dans ce cabinet aux lueurs féeriques, à me laver, les mains jusqu'aux coudes, dans de la pâte d'amande: le lavage des mains à la mode, des femmes distinguées de la génération de Louis-Philippe.
À quelques années de là, c'était au bout de la rue de la Paix, le second de la maison faisant le coin de la rue des Petits-Champs et de la place Vendôme, que ma tante occupait, un vieil appartement charmant, un appartement qui coûtait, je crois bien, diable m'emporte, en ce temps-là, 2 500 francs.
Dans le gai salon donnant sur la place Vendôme, on trouvait ma tante, toujours lisant, sous un portrait en pied de sa mère, qui avait l'air d'un portrait d'une soeur, d'une soeur mondaine:--un des plus beaux Greuze que je connaisse, et où, sous les grâces de la peinture du maître français, il y a la fluide coulée du pinceau de Rubens. Le peintre, qui avait donné des leçons à la jeune fille, l'a représentée mariée, en la mignonnesse de sa jolie figure, de son élégant corps, tournant le dos à un clavecin, sur lequel, par derrière, une de ses mains cherche un accord, tandis que l'autre main tient une orange, aux trois petites feuilles vertes: un rappel sans doute de son séjour en Italie, et de la carrière diplomatique en ce pays, du père de ma tante.
Et c'était, quand on entrait dans le salon, un lent soulèvement des paupières de la liseuse, comme si elle sortait de l'abîme de sa lecture.
Alors, devenu plus grand je commençai à perdre la petite appréhension timide, que j'éprouvais aux côtés de ma tante, je commençai à me familiariser avec sa douce gravité et son sérieux sourire, remportant au collège des heures passées près d'elle, sans pouvoir me l'expliquer, des impressions plus profondes, plus durables, plus captivantes, toute la semaine, que celles que je recevais ailleurs.
De ce second appartement, ma mémoire a gardé, comme d'un rêve, le souvenir d'un dîner avec Rachel, tout au commencement de ses débuts, d'un dîner, où il n'y avait qu'Andral, le médecin de ma tante, son frère et sa femme, ma mère et moi, d'un dîner, où le talent de la grande artiste était pour nous seuls, et où je me sentais tout fier et tout gonflé d'être des convives.
Mais ce dîner, c'était l'hiver, où je ne voyais ma tante que pendant quelques heures, le jour de mes sorties, tandis que l'été, tandis que le mois des vacances était une époque, où ma petite existence, du matin au soir, était toute rapprochée de sa vie.
Dans ce temps, ma tante possédait à Ménilmontant, une ancienne _petite maison_, donnée par le duc d'Orléans à Mlle Marquise ou à une autre illustre impure.
Oh! le lieu enchanteur, resté dans ma pensée, et que, de crainte de désenchantement, je n'ai jamais voulu revoir depuis! La belle maison seigneuriale du XVIIIe siècle, avec son immense salle à manger, décorée de grandes natures mortes, d'espèces de fruiteries tenues par des gorgiases flamandes, aux blondes chairs, et qui étaient bien certainement des Jordaens; la belle maison seigneuriale, avec ses trois salons aux boiseries tourmentées, avec son grand jardin à la française, où s'élevaient deux petits temples à l'Amour, et avec son potager aux treilles à l'italienne, farouchement gardé par le vieux jardinier Germain, qui vous jetait son râteau dans les reins, quand il vous surprenait à voler des raisins; et avec son petit parc, et au bout du parc, son bois ombreux d'arbres verts, où étaient enterrés le père et la mère de ma tante, et encore avec des dédales de communs et d'écuries, au fond d'une desquelles, on trouvait un original de la famille, occupé à fabriquer une voiture à trois roues, et qui devait, un jour, aller toute seule.
Mais, dans cette maison, mon lieu de prédilection était une salle de spectacle ruinée, devenue une resserre d'instruments de jardinage: une salle aux assises des places effondrées, comme en ces cirques, en pleine campagne, de la vieille Italie, et où je m'asseyais sur les pierres disjointes, et où je passais des heures à regarder, dans le trou noir de la scène, des pièces qui se jouaient dans mon cerveau.
En ce ci-devant logis princier, ma tante, la femme de son frère, mère de l'ambassadeur actuel près le Saint-Siège, ma mère; les trois belles-soeurs menaient, tout l'été, une vie commune.
Là, comme ma tante n'avait pas le mépris de l'enfant, du gamin, quand il lui semblait trouver chez lui une intelligence, elle me souffrait auprès d'elle, la plus grande partie de la journée, me donnant toutes ses petites commissions, me faisant l'accompagner au jardin, porter le panier où elle mettait les fleurs, qu'elle choisissait elle-même pour les vases des salons, s'amusant de mes _pourquoi_, et me faisant l'honneur d'y répondre sérieusement. Et je me tenais un peu derrière elle, comme pris d'un sentiment d'adoration religieuse pour cette femme, qui me paraissait d'une essence autre, que celle des femmes de ma famille, et qui, dans l'accueil, le port, la parole, la caresse de la physionomie, quand elle vous souriait, avait sur vous un empire, que je ne trouvais qu'à elle, qu'à elle seule. Et il arrivait que ma mère, se trouvant sans autorité sur moi, quand j'avais commis quelque méfait, la chargeait de me gronder, et ma tante, par quelques paroles hautainement dédaigneuses, me donnait, sans que jamais, il y eût chez moi l'instinctive révolte du garçonnet en faute, me donnait une telle confusion, que je ressentais une véritable honte d'une peccadille.
Du reste pour mieux connaître la femme, et, je le répète, l'influence qu'elle a exercée sur moi, voici l'un de ces dimanches de Ménilmontant, que j'ai publié dans LA MAISON D'UN ARTISTE.
... «Vers les deux heures, les trois femmes, habillées de jolies robes de mousseline claire, et chaussées de ces petits souliers de prunelle, dont on voit les rubans se croiser autour des chevilles, dans les dessins de Gavarni, de _La Mode_ descendaient la montée, se dirigeant vers Paris. Un charmant trio, que la réunion de ces trois femmes: ma tante avec sa figure brune, pleine d'une beauté spirituelle; sa belle-soeur, une créole blonde, avec ses yeux d'azur, sa peau blanchement rosée, et la paresse molle de sa taille; ma mère avec sa douce figure et son petit pied.
«Et l'on gagnait le boulevard Beaumarchais et le faubourg Saint-Antoine. Ma tante se trouvait être, en ces années, une des quatre ou cinq personnes de Paris, énamourées de vieilleries, du _beau_ des siècles passés, des verres de Venise, des ivoires sculptés, des meubles de marqueterie, des velours de Gênes, des points d'Alençon, des porcelaines de Saxe. Nous arrivions chez les marchands de curiosités, à l'heure, où se disposant à partir, pour aller dîner en quelque «tournebride» près Vincennes, les volets étaient déjà fermés, et dans la boutique sombre, la porte seule, encore entre-bâillée, mettait une filtrée de jour, parmi les ténèbres des amoncellements de choses précieuses. Alors, c'était dans la demi-nuit de ce chaos vague et poussiéreux, un farfouillement des trois femmes lumineuses, un farfouillement hâtif et chercheur, faisant le bruit de souris trotte-menu dans un tas de décombres, et des allongements en des coins d'ombre, de mains gantées de frais, un peu peureuses de salir leurs gants, et de coquets ramènements du bout des pieds, chaussés de prunelle, puis des poussées à petits coups en pleine lumière, de morceaux de bronze doré ou de bois sculpté, entassés à terre contre les murs.
«Et, toujours au bout de la battue, quelque heureuse trouvaille, qu'on me mettait dans les bras, et que je portais, comme j'aurais porté le Saint-Sacrement, les yeux sur le bout de mes pieds, et sur tout ce qui pouvait, me faire tomber. Et le retour avait lieu, dans le premier et expansif bonheur de l'acquisition, faisant tout heureux le dos des trois femmes, avec, de temps en temps, le retournement de la tête de ma tante, qui me jetait dans un sourire: «Edmond, fais bien attention de ne pas le casser!»
«Ce sont certainement ces dimanches, qui ont fait de moi le bibeloteur que j'ai été, que je suis, que je serai toute ma vie.»
Mais ce n'est pas seulement à ma tante que je dois le goût de l'art--du petit et du grand--c'est elle qui m'a donné le goût de la littérature. Elle était, ma tante, un esprit réfléchi de femme, nourri, comme je l'ai dit, de hautes lectures, et dont la parole, dans la voix la plus joliment féminine, une parole de philosophe ou de peintre, au milieu des paroles bourgeoises que j'entendais, avait une action sur mon entendement, et l'intriguait et le charmait. Je me souviens qu'elle disait un jour, à propos de je ne sais quel livre: _L'auteur a touché le tuf_, et cette phrase demeura longtemps dans ma jeune cervelle, l'occupant, la faisant travailler. Je crois même que c'est dans sa bouche, que j'ai entendu, pour la première fois, bien avant qu'ils ne fussent vulgarisés, les mots _subjectif_ et _objectif_. Dès ce temps, elle mettait en moi l'amour des vocables choisis, techniques, imagés, des vocables lumineux, pareils, selon la belle expression de Joubert, «à des miroirs où sont visibles nos pensées»,--amour qui, plus tard, devenait l'amour de la chose bien écrite.
Avec la séduction, qu'une femme supérieure met dans de l'éducation élevée, on ne sait pas combien grande peut être sa puissance sur une intelligence d'enfant. Enfin, c'est curieux: ma tante, je l'écoutais parler, formuler ses phrases, échappant à la banalité et au commun de la conversation de tout le monde;--sans cependant qu'elles fussent teintées de _bleu_,--je l'écoutais avec le plaisir d'un enfant amoureux de musique, et qui en entend. Et certes, dans l'ouverture de mon esprit, et peut-être dans la formation de mon talent futur, elle a fait cent fois plus que les illustres maîtres, qu'on veut bien me donner.
Pauvre tante, je la revois, quelques années après la vente de Ménilmontant, à une de mes premières grandes sorties autorisées par ma mère, je la revois dans une petite maison de campagne louée en hâte, un mois, où elle était très souffrante, dans la banlieue: une maison cocasse à créneaux, collée contre un grand mur, avec au-dessous un jardin, comme au fond d'un puits. C'était le matin. Ma tante était encore couchée. Flore, sa vieille femme de chambre, qui avait sur le nez un pois chiche, paraissant sautiller, quand les choses allaient mal à la maison, me disait que sa maîtresse avait passé une mauvaise nuit. Et aussitôt, que ma tante m'eut embrassé, son premier mot à sa femme de chambre, était: «Donne-moi un mouchoir.» Et je m'apercevais, qu'elle lui tendait le mouchoir de la nuit, plein de sang, et que ces maigres mains cherchaient à cacher.
Et, je la revois encore, avant son départ pour Rome, dans un appartement de la rue Tronchet, comme perdue, comme un peu effacée, dans le brouillard d'émanations de plantes médicinales.
À Rome, le récit de la vie de Mme Gervaisais, de la vie de ma tante, en notre _roman mystique_, est de la pure et authentique histoire. Il n'y a absolument que deux tricheries à l'endroit de la vérité, dans tout le livre. L'enfant tendre, à l'intelligence paresseuse, que j'ai peint sous le nom de Pierre-Charles, était mort d'une méningite, avant le départ de sa mère pour l'Italie, et sur ce pauvre et intéressant enfant, présentant un sujet neuf, sous la plume d'un romancier, j'ai fait peser le brisement de coeur et les souffrances morales de son frère cadet, pendant la folie religieuse de sa mère. Enfin ma tante n'est pas morte, en entrant dans la salle d'audience du pape, mais en s'habillant, pour aller à cette audience.
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_Jeudi 1er septembre_.--Aujourd'hui, à l'Exposition des _Arts de la femme_, je suis resté en faction devant la vitrine des bourdaloues. Oh! les coquets et les galantins réceptacles du _pipi_ de nos grandes dames du XVIIIe siècle, ces bourdaloues de Sèvres, ces bourdaloues de Saxe, à la forme de ce coquillage nacelle, qu'on appelle nautile, commençant dans les volutes d'un colimaçon, refermant leurs bords avec un élégant gondolage, et finissant en un bec comme émoussé. Oh! les beaux, oh! les royaux bourdaloues de Sèvres, en bleu lapis, autour d'un médaillon représentant une scène de Watteau, dans un encadrement de feuillage d'or, aux puissants reliefs de l'or de Vincennes. Mais plus familiers, plus humains, ces bourdaloues de Saxe, à l'anse faite d'un tortil de ronce, enguirlandée de trois ou quatre fleurettes, et où la blancheur de la porcelaine est semée de petits bouquets: bourdaloues d'une forme plus contournée, plus serpentante, plus amoureuse des parties secrètes de la femme.