Journal Des Goncourt Troisieme Serie Troisieme Volume Memoires
Chapter 3
Ce soir, une femme du monde, m'attaque gentiment sur l'horreur, professée dans mon JOURNAL, pour le progrès dans les choses, me parlant de la vie magique, surnaturelle, que lui a faite le téléphone: «Tenez, il y a une heure, je causais à Londres avec un Anglais, pour une affaire que j'ai là-bas; quand vous êtes entré, je m'entretenais avec ma soeur, à Marseille, lui disant que je vous attendais; dans la journée, j'avais arrangé un mariage et un divorce... Hier j'étais fatiguée, je m'étais couchée de bonne heure, mais ne dormant pas, je me suis mise à causer avec un monsieur, dont j'aime l'esprit... mais un monsieur, que les convenances m'empêchent de recevoir fréquemment... N'est-ce pas, dit-elle, en riant, c'est singulier pour une femme, dans son lit, de causer avec un monsieur, qui est peut-être dans le même cas... Et vous savez, si le mari arrive, on jette le machin sous le lit, et il n'y voit que du feu.
--Et quand vous causiez vous étiez en chemise... dans ce cas, pour une femme qui a un fonds de catholicité comme vous, madame, c'est grave, ça touche un peu au péché.
--Tiens, c'est vrai, fait la femme au téléphone, en riant, il faut que j'interroge mon confesseur?
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_Mardi 17 mai_.--Je reçois une carte de la baronne de Galbois, m'apprenant que Popelin est mort, ce matin.
Hier, à six heures, le fils de Popelin m'avait dit: «Il y a un petit mieux... ses crachats sanguinolents sont d'une meilleure nature... mais il n'y a pas à se le dissimuler, c'est un homme touché, bien gravement touché... et dont l'existence demandera à être entourée de grandes précautions.»
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_Vendredi 20 mai_.--Il n'y a plus qu'une chose qui m'amuse, m'intéresse, m'empoigne: c'est une conversation entre lettrés sympathiques, dans l'excitation d'un peu de vin, bu à dîner.
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_Samedi 21 mai_.--Déjeuner chez Raffaëlli, avec Proust, le ménage Forain, une Américaine, organisatrice de l'exposition de Chicago, dont les dents aurifiées font dire à Forain, que ses dents ressemblent à des jets de gaz, allumés pendant le jour--et encore avec des peintres, que je ne connais pas.
Forain raconte ses démêlés avec ses créanciers, parmi lesquels se rencontraient des créanciers roublards qui se faisaient ouvrir en chantonnant le refrain d'une chose en vogue, dans le moment, chez les artistes. Il narre joliment, comment il a mis militairement à la porte de chez lui, un créancier qui ne l'avait pas reconnu sous le costume d'un garde municipal, qu'il était en train d'endosser, pour aller à un bal masqué, chez Ménier.
Puis, je ne sais à propos de quoi, le nom de Meissonier est tombé dans la conversation, et l'on cite ce mot immense du peintre à un ami, lui annonçant qu'il avait eu l'influence de faire nommer une rue: _Rue Meissonier_.
--Bon, vous m'avez fait rater mon boulevard!
Le ménage Forain m'entraîne voir son petit intérieur, ingénieusement machiné avec un atelier en haut, où Forain travaille: atelier communiquant par une baie avec le grand salon au-dessous. Une riante et claire demeure d'un ménage de peintre.
Forain me fait voir des lithographies, qu'il vient de jeter sur la pierre, reprenant un procédé abandonné, et y débutant avec succès, mais avec un peu de l'imitation du faire de Daumier, dont il a du reste accrochés au mur, trois ou quatre croquetons remarquables.
Il me montre ensuite un certain nombre de petits albums explicatifs de son talent, où, en deux ou trois coups de mine de plomb, qu'on pourrait appeler des _instantanés du crayon_, il surprend une attitude, un mouvement, un geste,--et rien que cela de l'homme ou de la femme, qui lui sert de modèle.
Et Forain me cause de son labeur, de sa peine à trouver la chose: oui, à la fois un dessin et une légende qui le satisfassent. Il parle des vingt, trente, quarante croquis, qu'il est obligé parfois de faire, pour arriver à l'image voulue.
Et parlant du dessin, qu'il a publié ce matin, dans _l'Écho de Paris_, il me dit qu'il avait voulu exprimer, à propos de l'adultère, l'espèce de remords qu'une femme de la société éprouve devant le dégoût inspiré, dans une chambre d'hôtel, par la serviette posée sur le pot à l'eau, pour le bidet... Et en effet, il me montre un dessin, où la femme est douloureusement hypnotisée par ce pot à l'eau; mais il n'avait pas trouvé la légende philosophique, montant de ce pot à l'eau. Alors il s'est mis à chercher une seconde traduction de sa pensée, qui avait raté. Enfin toujours, pour rendre cette chienne de pensée, il avait mis au bas du dessin: _Nous avons eu tort d'ôter nos bottines... y a pas de tire-boutons_: traduction dernière de sa pensée, qu'il avouait trouver tout à fait inférieure.
Et là, il ajoute avec un éclair de l'oeil féroce, comme opposition à cette lente et pénible trouvaille d'un dessin et d'une légende, la joie, certains jours, de _jeter son venin en un quart d'heure_.
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_Mercredi.25 mai_.--Lecture, ce matin, de ma pièce: A BAS LE PROGRÈS, à Antoine et à Ajalbert.
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_Dimanche 29 mai_.--Ce matin, chez M. Bégis, pour renseignements sur la Guimard.
Chez cet intelligent collectionneur de manuscrits, de livres, de brochures sur les moeurs, un tas de documents curieux, entre autres un grand registre, relié en vélin blanc, trouvé par Deflorenne en Angleterre, et qui est toute l'histoire, jour par jour de la Bastille, registre, dont la publication a été dernièrement proposée au Conseil municipal qui n'a pas trouvé le document assez parisien. Que diable, veulent-ils donc, comme document parisien?
Puis un volume manuscrit de pièces sur les prisonniers du donjon de Vincennes, et c'est avec une véritable émotion, que je lis la lettre d'incarcération de Diderot, et la lettre qui lui donne la clef des champs.
Potain, le bon Potain, racontait à Léon Daudet, que ces jours-ci, ayant des enfants chez lui, le soir, pour les amuser, il s'était fait des moustaches avec du charbon. On était venu le chercher, _dare dare_, pour une femme qui avait une pneumonie. Pendant sa consultation, il avait remarqué sur les traits des gens, une interrogation inquiète à son égard, qu'il ne comprenait pas, et qu'il n'a comprise que lorsqu'il est rentré chez lui, en retrouvant dans une glace sa moustache. C'est un trait d'un médecin d'un autre siècle.
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_Mercredi 1er juin_.---Le baron Larrey contait, ce soir, un épisode de Solférino. Il était à cheval, aux côtés de l'empereur, sur une éminence, au moment, où la canonnade était effroyable, quand tout à coup, l'empereur lui dit: «Larrey, votre cheval est tué.» Il descendait, et voyait à son cheval, un grand trou au poitrail, d'où jaillissait une fontaine de sang. Ma foi, en sa qualité de chirurgien, il demandait une alène, de la grosse ficelle, et le recousait sur place, puis, le faisait reconduire à l'ambulance entre deux chevaux qui le soutenaient. Et le pansant et le soignant comme un soldat blessé, il le sauvait, et le bulletin de la santé du cheval devenait un sujet de conversation pendant toute la campagne, et même lors de l'entrevue de Villafranca. Enfin, complètement rétabli, le cheval était placé dans les écuries de l'impératrice.
Yvon,--c'était convenu,--devait représenter l'épisode dans la bataille de Solférino, mais le général Fleury s'y opposait, prétextant que la blessure du cheval déplaçait l'intérêt, le retirait de dessus la tête de l'empereur.
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_Vendredi 3 juin._--Pose, toute la journée, pour une étude que fait de moi, Carrière. Parlant de la société future, je disais que les gens les plus intelligents ne peuvent concevoir les formes d'une société future, et que dans l'antiquité, il n'y aurait pas eu une cervelle capable de prophétiser la société du moyen âge, cette société à basiliques ténébreuses, au lieu de temples pleins de lumière, cette société aux danses des morts, remplaçant les théories des fêtes d'Adonis, cette société, avec sa constitution, ses vêtements, son moral si différent de l'autre, cette société, ou même les belles et classiques formes de la femme grecque ou romaine, semblent devenues des formes embryonnaires, telles que nous les voyons retracées par le pinceau de Cranach, dans des académies de femmes du temps.
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_Mardi 7 juin_.--Je pose, la dernière fois, je crois, pour la première étude que fait de ma tête, Carrière, et je l'interviewe, à propos de la préface de LA VIE ARTISTIQUE de Geffroy.
Il me parle d'une année passée en Angleterre, où il était arrivé avec très peu d'argent, et sans la connaissance de qui que ce soit, et où, au bout de peu de jours, il était tombé dans de la misère noire. Dans sa débine, il s'était imaginé de faire quelques dessins de femmes et d'amours--des réminiscences de l'École des Beaux-Arts--et les avait portés, dans la semaine qui précédait Noël, à un journal illustré. Les dessins avaient plu au directeur, qui lui en avait demandé deux, et le lendemain, avec les quelques livres qu'il recevait, il courait de suite à une taverne, mettre un peu de viande dans son estomac. Le directeur s'éprenait de lui, et l'invitait quelquefois à dîner, et le retenait à causer, à regarder des images et des bibelots, si bien que tout à coup, ses yeux regardant la pendule, il s'écriait: «Ah vraiment, je vous ai fait rester trop tard, vous ne trouverez plus d'omnibus!» Et l'Anglais demeurait au diable de Crystal Palace, près duquel gîtait Carrière, qui répondait imperturbablement: «Oh, je prendrai un cab à la petite place de voitures, qui est à côté.» Et il revenait à pied, et rentrait chez lui, tant c'était loin, à quatre heures du matin... «Ce qui m'a sauvé, jette-t-il, en manière de péroraison, c'est qu'il y avait chez moi, dans ma jeunesse, beaucoup d'_animalité_, de force animale.»
Il me confessait qu'à Londres, il avait eu, tout le temps, un sentiment d'effroi du silence des foules.
Comme je lui parle du travail laborieux de son pinceau sur mon front, il me dit: «Quand je fais un être, j'ai la pensée tout le temps, que j'ai à rendre des _formes habitées_.»
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_Jeudi 9 juin_.--Déjeuner chez Jean Lorrain, avec Mlle Read, Ringel le sculpteur, de Régnier, le poète.
Mlle Read, la soeur de miséricorde de Barbey d'Aurevilly. Une douceur des yeux, une blondeur des cheveux, une bonté de la figure, une bonté intelligente, spirituelle, qui met parfois sur son visage d'ange, de la jolie gaminerie d'enfant.
Lorrain racontait spirituellement, drolatiquement, que son père, étant armateur, avait voulu un moment tenter l'élevage des bestiaux. Or, pour lui apprendre à cumuler, une nuit, on lui avait coupé la queue de vingt-cinq vaches. Cela ne l'avait pas découragé, il avait continué à acheter des vaches, mais n'y connaissant rien, il achetait des vaches appelées _robinières_, des vaches ayant de vilaines moeurs, et ne donnant pas de lait. Et à ses vingt ans, c'était lui qui était chargé de vendre les vaches. Et pour cette opération, ayant obtenu un beau _complet_ gris perle, et suivi d'un vacher, il courait les foires, mais aussitôt qu'on l'apercevait, on s'écriait: «C'est le gas aux vaches robinières!» et il n'avait jamais pu en vendre une.
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_Samedi 11 juin_.--Carrière fait d'après moi, une deuxième étude peinte.
Il est amusant, spirituel en diable, ce Carrière. Il parle du raté, disant toujours _nous_; des poètes d'à présent, qu'il trouve _plus près du piano que de la pensée_; de la jeunesse littéraire, portant dans la vie, la figure d'un _petit débitant, dont le commerce ne va pas_.
Puis, il me demande, si je connais la cour de l'Hôtel Sully, rue Saint-Antoine, et m'apprend qu'il y a de grands bas-reliefs admirables, et que c'est là, ce que personne n'a dit, que Ingres a pris complètement sa _Source_, oui, et la pose et le mouvement de la figure, et même la forme de la cruche.
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_Dimanche 12 juin_.--Jean Lorrain nous disait, qu'aujourd'hui, le vin ordinaire des grandes cocottes, brûlées par les soupers aux écrevisses à la bordelaise et au champagne, était à la maison, une boisson faite de centaurée, de réglisse, et encore je ne sais quoi de rafraîchissant et de dépuratif.
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_Mercredi 15 juin_.--De mauvais jours, vendredi dernier et aujourd'hui, des jours de colique hépatique.
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_Lundi 20 juin_.--Aujourd'hui, dernière séance pour la seconde étude de mon portrait.
Carrière me dit qu'il veut graver ce portrait à l'eau-forte, dans le genre des préparations, qu'a gravées mon frère, d'après La Tour.
Puis, au bout de quelque temps, il ajoute: «Ceci est confidentiel... J'ai depuis longtemps l'idée de faire un Panthéon de ce temps-ci... un Panthéon que je ferai avec mes contemporains, hommes et femmes. N'est-ce pas, ce serait gentil de donner ainsi une portraiture de l'humanité de ce temps?... Puis, ces eaux-fortes, ce serait pour moi une reposante distraction de la peinture.
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_Mercredi 22. juin_.--Aujourd'hui j'ai reçu la visite d'une lady je ne sais plus qui, une lady, à l'air fort grande dame, ma foi, mariée à un rajah de l'Inde, et dont j'ai séduit la cervelle par la lecture de mes romans à Bornéo, à Bornéo!
Ah! la grande jouissance, après ces temps, si implacablement beaux, de passer la soirée à entendre la pluie tomber, _goutter_, avec son doux bruit, sur les feuilles.
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_Jeudi 23 juin_.--En revenant de Saint-Gratien, dans le chemin de fer, le docteur Blanche me parlait de cette loi de nature féroce, de l'espèce de courant électrique, qui pousse les gens des familles, où il y a des aliénés, à se réunir, à se joindre, à se marier ensemble--et sans me nommer les gens, il me citait des multitudes de cas venus à sa connaissance, comme médecin aliéniste.
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_Samedi 25 juin_.--De l'exposition des _Cent Chefs-d'oeuvre_, dont je sors à l'instant, il est pour moi indéniable, que le premier prix de paysage de ce siècle, appartient à Rousseau, le second à Corot. Dupré a quelques toiles extraordinaires, mais il est trop inégal. Troyon a de petites toiles croustillantes, mais ses grandes compositions sont bêtotes, et veulement peintes. Daubigny n'est qu'un Corot triste. Quant aux paysages anciens, ils sont abominables. Ruysdael et Hobbema ont fait la nature, sans l'animation particulière de sa vie végétale, et de plus Hobbema a un feuillé, qui ressemble au feuillé des paysages en cheveux.
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_Mardi 28 juin_.--Hier, sur un petit catalogue qui m'est tombé, de je ne sais où, j'ai donné commission pour des notes de Chamfort, ainsi cataloguées: _Les rognures de son livre, Maximes et Pensées, Caractères et Anecdotes_.
Aujourd'hui, je regarde la couverture du catalogue, avec attention, et j'y lis: _Vente après décès de M. de Lescure, homme de lettres_. Une vente, où se trouvent mêlés aux livres, un bon mobilier de chambre à coucher en palissandre ciré, une belle pendule Empire en bronze doré, une tête d'homme de Ribot, deux dessins de Boulanger, et une montre d'or à remontoir.
Ça me fait froid dans le dos, ce catalogue! Est-ce que, malgré toutes mes précautions, je serai vendu comme ça?
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_Mercredi 29 juin_.--Aujourd'hui, je tirais de Lavoix quelques renseignements sur l'helléniste Hase, qui a laissé des _Souvenirs polissons_ manuscrits écrits dans le grec le plus pur, et dont je voudrais faire, sous un pseudonyme, un des personnages d'une plaquette érotique, où je tenterais d'introduire les conversations les plus hautes sur l'amour physique.
Lavoix me confirme la phrase: «C'est ma concubine, _quippe uxorem non duxi_», phrase dite à un quidam, qui adressait ses salutations à Zoé, comme si elle était Mme Hase.
Lavoix me le montre avec son parler, tout farci de mots latins et grecs, et quelques instants après, qu'il avait manqué d'être écrasé, lui disant: «Oui, par une voiture à deux chevaux, un _bige_, mon cher collègue.» C'était lui, qui se défendant de toujours travailler, faisait l'aveu, que le dimanche, il lui arrivait parfois de lire un livre futile, et le livre qu'il montrait, était le dix-septième volume de l'HISTOIRE DE L'EMPIRE, de Thiers. Il avait l'habitude d'être chez lui tout nu, avec une robe de chambre à cru.
Plein d'esprit, inconsciemment ironique, avec une parole lente, balourde d'Allemand, qu'il était. Maintenant une possession de la langue grecque, comme personne. À propos d'une médaille, sur la date de laquelle on n'était pas fixé, et que lui montrait Lavoix, il s'écriait: «C'est une médaille du IIIe siècle, il y a un mot que je n'ai jamais trouvé dans les siècles précédents.»
Lavoix a assisté à sa mort, tous deux demeurant dans la petite annexe de la Bibliothèque, rue de Louvois. Hase travaillait une partie de ses nuits, et déjà un peu souffrant, comme il persistait à travailler, une nuit, son domestique était venu trouver Lavoix, pour qu'il décidât son maître à se coucher. Il s'y refusait. Deux heures après, le domestique venait chercher Lavoix, pour porter le mort sur son lit. Sa tête était tombée sur des épreuves fraîches du dictionnaire de Robert Estienne, qu'il corrigeait, et la sueur de la mort avait imprimé quelques caractères des épreuves sur son front.
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_Jeudi 30 juin_.--Il y a quelque chose de caractéristique chez la femme qui vous aime, et qui n'est ni votre épouse, ni votre maîtresse, c'est dans la marche, sans que vous lui donniez le bras, l'approche, par moments, de son corps contre le vôtre, approche ayant quelque chose du frôlement caressant d'une chatte.
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_Vendredi 1er juillet_.--Dîner des japonisants chez Véfour. Bing cause de la folie des impressions japonaises chez quelques amateurs américains. Il parle d'un petit paquet de ces impressions, qu'il a vendu 30 000 francs à la femme d'un des plus riches _Yankee_, et qui a dans son petit salon, en face du plus beau Gainsborough qui existe, une image d'Outamaro. Et l'on s'avoue, que les Américains qui sont en train de se faire le goût, lorsqu'ils l'auront acquis, ne laisseront plus en vente un objet d'art à l'Europe... qu'ils achèteront tout, tout.
À ce dîner, il y a un jeune homme intéressant, un M. Tronquoy, qui s'adonne à l'étude sérieuse, des langues chinoise et japonaise, avec l'idée de donner sa vie à la connaissance approfondie de ces langues, d'aller au Japon... Il est plein d'admiration pour la langue chinoise, qu'il dit être faite seulement par le _choc des idées_, avec la suppression ou la sévère abréviation de toutes les inutilités des langues occidentales.
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_Dimanche 3 juillet_.--Aujourd'hui, Ajalbert me parlait de la vie d'Antoine, au bord de la mer, à Camaret, où il loge dans le bastion d'un vieux fort, y lisant des pièces jusqu'à quatre heures du matin, et apparaissant, un peigne dans les cheveux, à la fenêtre, sur le bord de midi.
Il peint l'activité dévorante de cet homme, qui tout à coup, dans un endroit où il paresse inactif, le sollicite de se remuer, de se mettre en route, de faire un voyage, et l'idée du voyage entrée dans sa tête, il a besoin de décamper de suite, disant à son monde: «Le bateau part à quatre heures, il faut un quart d'heure pour y aller... Oh! un quart d'heure, n'est-ce pas, vous suffit pour vous préparer?» Et il arrive à temps, poussant devant lui les hommes et les femmes de sa troupe.
Ajalbert me conte un petit voyage de quatre jours, fait sur la côte bretonne, dans un grand omnibus, loué par Antoine, contenant une cargaison de cabotins et de cabotines: un voyage à la forte nourriture, et très bon marché, grâce au côté débrouillard d'Antoine, arrivant dans un endroit, et, sans consulter aucun autochtone, faisant toute une revue des auberges, et instinctivement choisissant la meilleure, et installant sa charretée de voyageurs: les prix de tout arrêtés d'avance.
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_Mardi 5 juillet_.--Aujourd'hui, je pose pour le portrait, que Carrière me fait sur l'exemplaire de GERMINIE LACERTEUX, éditée par Gallimard.
Tout en peignant, sa parole originale saute d'un sujet à un autre. Il dit que maintenant en France, une _entame_ du patriotisme vient surtout du grand nombre de mariages contractés par des Français avec des étrangères--ce qui n'existait pas dans l'ancienne France--mariages qui donnent des enfants français, qui ne sont pas tout à fait français. Il blague ce peuple de littérateurs et de peintres, qui se précipitent à la suite du _découvreur_ d'un procédé littéraire ou artistique, en sorte que les découvertes n'ont plus l'air d'être faites par un seul, comme elles le sont depuis le commencement du monde, mais par un _monôme_. Il s'indigne de la langue horrifique, que parlent à l'heure présente les gens avec lesquels, il prend le train de Vincennes, quand il va à sa petite maison de campagne du parc Saint-Maur, des gens, à propos de la translation d'un cimetière, traitant les morts du vocable de «charognes», et me jette cet éloquent appel: «Est-ce que vous n'avez pas en vous le sentiment de la _désespérance_, en ce monde de maintenant, dont les uns portent un étron dans la main, les autres un cierge?»
Enfin il m'entretient de son antipathie pour le soleil, du mystère des ciels voilés, de la séduction mystique des crépuscules, confessant, sans s'en douter, l'amoureux peintre de grisaille qu'il est.
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_Jeudi 7 juillet_.--Aujourd'hui on m'apporte le médaillon de mon frère, que je substitue sur le balcon du boulevard Montmorency, au médaillon de Louis XV, de Caffieri, et j'ai un sentiment de bonheur, à voir cette maison, où est mort mon frère, portant sur sa façade, comme une jolie signature des Goncourt.
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_Jeudi 14 juillet_.--L'aide injecteur de Brown-Séquard disait, que les cobayes s'épuisant, on avait songé aux testicules des taureaux, mais qu'on avait appris que les toréadors les mangeaient, pour se donner de la vigueur et du jarret. Et je pensais en moi-même, aux effets littérairement et peut-être physiquement fantastiques, que pourraient produire chez les humains l'injection de testicules de féroces, l'injection de lions, l'injection de tigres.
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_Samedi 16 juillet_.--Dans les quelques tours, que fait Daudet à mon bras, avant déjeuner, il me parle de lettres de sa jeunesse retrouvées, et où, en 1859, dans un Midi reculé, loin de toute suggestion littéraire, il écrivait à son frère qu'il n'y avait en littérature que le roman, mais qu'il ne se trouvait pas encore assez mûr, pour s'y mettre. Il ajoutait: «Cependant, j'en avais fait un à quinze ans qui s'est perdu, mais qui était imbécile... ce qu'il y a de certain, c'est que la première chose que j'ai faite, je l'ai tirée de moi-même.»
Puis au bout de quelques instants de silence, il reprend: «C'est vraiment curieux, chez moi, depuis 1858--je ne vous connaissais pas--ce sont de petits cahiers, ce sont des notes jetées, au jour le jour, certes moins poussées que les vôtres, mais enfin c'est le même procédé de travail. Eh bien, chez les jeunes, au moins chez ceux que nous connaissons, je ne vois aucun procédé de travail particulier, personnel.»
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_Jeudi 21 juillet_.--Dans le rêve, chez les figures hostiles, le côté sournois, astucieusement méchant, le jésuitisme des physionomies, c'est extraordinaire; non, ce n'est plus la pleine lumière des haines du jour, ça en est, pour ainsi dire, les ténèbres et la grisaille.
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