Journal Des Goncourt Troisieme Serie Troisieme Volume Memoires
Chapter 20
En voiture, Mme Daudet s'élève, avec des paroles colères, contre ce _militariat_ universel, qui est le tourment de la pensée de toutes les mères, envoyant leur malédiction à Bismarck.
À l'église, le pauvre père, dont les arrangements avec Fasquelle, me disait Zola, avaient été faits en vue de la continuation de la dynastie des Charpentier, dans l'affaissement de sa douleur, a l'aspect d'un vieillard.
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_Mardi 23 juillet_.--Dîner donné à la Maison d'Or, par l'_Écho de Paris_, pour les décorations d'Anatole France et de Paul Margueritte.
J'ai la surprise de l'aimable toast d'Anatole France, qui veut bien se dire fier, de tenir sa décoration du ministre qui m'a décoré.
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_Dimanche 28 juillet_.--Hayashi vient déjeuner.
Je lui demande qu'est-ce qui l'a poussé à apprendre le français au Japon, et ce qui l'a amené à venir en France. Il me répond que c'est la popularité, au Japon, de l'histoire de Napoléon. Et cette connaissance de l'histoire de l'Empereur, lui est arrivée par des livres en langue hollandaise, que son père avait apprise de son maître, un médecin hollandais.
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_Lundi 5 août_.--Sur de tristes détails donnés sur les démêlés de Nadar avec son fils, et sur sa ruine, visite avec les Daudet à l'Ermitage.
Nadar nous parle du besoin qu'il a de vendre l'Ermitage, de la vente qu'il a manqué d'en faire aux hôpitaux de Paris, nous dit qu'il est décidé à fonder une maison de photographie à Marseille.
Lorsqu'il nous remet en voiture, un moment, arrêté à la portière, il s'ouvre sur le chagrin que lui cause la brouille avec son fils: «Quant à moi, fait-il, il ne me parle plus, ne me salue plus... Dans ma jeunesse, j'étais violent, prêt à frapper, et cependant lui--il lève le doigt en l'air, et le laisse retomber--je ne lui ai jamais même fait cela... je ne l'ai jamais puni!» Et sur l'invitation, que les Daudet lui font d'amener, un jour, sa pauvre paralysée de femme à dîner, ses yeux se mouillent, comme de reconnaissance.
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_Jeudi 8 août_.--On cause ce matin des livres d'éducation à l'usage des enfants, maintenant écrits pour des grands garçons, pour des grandes filles, et tout à fait incompréhensibles pour de jeunes cervelles. Là-dessus Mme Daudet dit--et elle est dans le vrai--que cela vient de ce que, lorsqu'un républicain rouge ou un juif a fabriqué un de ces petits traités, le gouvernement veut, aussitôt, lui faire cadeau de la vente d'une dizaine de mille d'exemplaires.
Je tombe, cet après-midi, dans une conversation de Daudet avec Finot, le directeur de la _Revue des Revues_, dans une conversation sur l'agonie des races, sur la mort d'un peuple, et sur le décès de sa langue, dont il ne reste plus, comme l'a dit Chateaubriand, que les mots répétés par les perroquets, sur la cime des arbres, et Finot parle de l'extinction d'une peuplade en Russie, dont il ne reste plus qu'un individu, et sur lequel un philologue a fait un gros volume.
Puis Finot saute à Tolstoï, et affirme qu'il est seulement le vulgarisateur et le _développeur_ de beaucoup d'idées, appartenant à des sectes: ainsi l'idée de la résistance au militariat, prêchée par un ancien maçon, passé apôtre, et habillé de blanc, sur le besoin, que les théories ont de parler, pour ainsi dire, physiquement à l'imagination des peuples.
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_Vendredi 9 août_.--Le _Sanctus_ de Beethoven, chanté aujourd'hui, après déjeuner, me donne une émotion nerveuse, qui me met des larmes dans les yeux. Ces chants d'église balancent en moi, tout le douloureux de mon passé, et moi, le sceptique, l'incrédule, sur lequel l'éloquence de la chaire ne pourrait mordre, je sens que je serais _convertissable_ par du plain-chant, ou de la musique qui en descend.
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_Samedi 10 août_.--On disait aujourd'hui, que l'être préféré dans la famille, et aimé d'une manière trop injuste, par une revanche de la Providence, cet être, en dépit de toute la chaleur de la tendresse, sous lequel il était couvé, avortait, ne réussissait pas.
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_Mercredi 14 août_.--Mme Daudet parle d'une vieille tante, qui couchait dans la chambre à côté d'elle, et qui, tous les soirs, racontait au portrait de son mari, défunt depuis des années, toute sa journée.
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_Jeudi 15 août_.--Il est vraiment amusant, intéressant, ce Montesquiou, avec sa parole verveuse, son magasin d'anecdotes, son érudition des cocasseries, tout cela mêlé au désir de plaire. Il nous parle de son jardinier japonais, parlant le français par axiomes, axiomes choisis dans l'idiome le plus moderne. Ainsi il s'est présenté à lui, avec cette phrase: «Jamais canaille... c'est épatant!» Et il dit du jardin japonais, à l'opposite du jardin français: «Jardin japonais, jamais d'agglomération!»
Puis, comme il est question de son volume futur sur les pierres précieuses, et que Daudet dit superstitieusement, que la pierre précieuse est dangereuse, _maléficiante_, Montesquiou conte, que lord Lytton, qui avait un culte pour la comtesse Greffulhe, lui avait laissé une pierre gravée, admirable. Mais sur cette pierre, il y avait des caractères qui intriguaient la comtesse. Elle la faisait porter à un mage, qui l'avertissait de se défaire au plus tôt de cette pierre, sous peine de mort subite, ce qui était arrivé à lord Lytton. Là-dessus, la comtesse montait en voiture, se faisait conduire au bord de la Seine, et jetait la pierre à l'eau. C'est depuis ce temps, dit Montesquiou, en riant, que le fleuve est si mauvais pour la santé parisienne.
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_Mardi 20 août_.--Toute la soirée, passée à lire de la Desbordes-Valmore, une vraie poétesse, qui a très souvent dans ses vers, de la langue de vérité des prosateurs, et pas du _ronron_ vide des poètes ordinaires, et souvent extraordinaires.
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_Dimanche 25 août_.--Holmès vient dîner, aujourd'hui, à Champrosay.
Et presque aussitôt le dîner, elle se met à chanter. Et dans les morceaux qu'elle chante, il y a une légende intitulée: _Saint-Amour_, vraiment originale: une légende--c'est curieux--qui lui a été fournie par une marchande de vins du Midi, rencontrée par hasard, chez un éditeur de musique. Voici le libretto: l'Amour se trouve tout à fait dans la dèche; des châtelaines du Midi, qui lui doivent beaucoup, s'adressent au Saint-Père, pour qu'il soit canonisé, et elles obtiennent sa canonisation, et une chapelle pour lui, dans l'église de Saint-Amour, où une ancienne statue d'un petit amour, enguirlandé de chapelets, serait la figuration du nouveau petit saint.
_Parolière_ et musicienne--ce qui est une faculté toute particulière--Holmès disserte sur la qualité des vers, qu'il faut mettre dans ce qu'elle fait: des vers, dit-elle, «légèrement à l'état de squelette, et dont la chair est faite de sa musique».
Un moment, elle nous entretient de Wagner, qu'elle a vu, toute jeunette, et qui dans la visite qu'elle lui a faite, joua du piano d'une manière assez peu satisfaisante, pour faire jouer ses créations par Richter, et qui chantait faux, si faux, qu'en dépit de son admiration enthousiaste, elle fut surprise.
Ce que sa conversation signale surtout de curieux: c'est l'engouement de la France, dans le moment, pour les oeuvres étrangères. À l'heure présente, on joue à l'Opéra, du Wagner, quatre fois par semaine, et il y a soixante-cinq opéras français qui attendent, et qui ne seront peut-être jamais joués.
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_Lundi 26 août_.--Riesener, le peintre du temps de Louis-Philippe, le petit-fils du célèbre ébéniste, était un gourmet, avec des aptitudes de cuisinier très remarquables, et l'on conte, que le lendemain de son mariage, sa joie d'avoir réussi à déjeuner la cuisson de poissons quelconques, s'était témoignée par une danse, qui avait fait tomber du plafond le lustre de l'appartement, au-dessous du sien.
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_Vendredi 30 août_.--Déjeuner chez les Brisson, l'aimable et charmante fille de Sarcey, ayant témoigné le désir de m'avoir avec les Daudet: déjeuner, toutefois, où je me rends avec une certaine crainte de rencontrer Sarcey, après les choses désagréables, que nous nous sommes dites réciproquement.
Une habitation où s'est ruiné un sculpteur, et où il y a énormément de bâtiments, quelques-uns joliment rustiques, sous leur couverte de vigne vierge; un grand jardin un peu à l'abandon; et une jolie serre, où se voient, en fait de fleurs, de vieilles poupées des petites filles.
On déjeune dans une salle à manger, en laquelle, à la suite d'un dîner végétarien, a été peint un Sarcey énorme, dans une épouvantable peinture décorative, le représentant au milieu de tous les légumes de la terre.
Flammarion, l'astronome, déjeune avec nous, et après déjeuner, se livre à une célébration enthousiaste de l'aérostation, célébration qui me fait lui dire, en riant:
--Auriez-vous passé votre lune de miel, en ballon?
--Ça a dû se faire... ça ne s'est pas fait... mais tenez, vraiment c'est assez curieux... J'avais un ami, l'abbé Pioger, qui aussitôt que j'avais fait un livre, le refaisait au point de vue clérical... ainsi LA PLURALITÉ DES MONDES, refaite par lui à l'usage des écoles chrétiennes... et sans trop me citer... Mais, il était mon ami... Quand j'ai dû me marier, il m'a dit: «--Vous devriez vous marier à l'église?--Je ne sais pas... peut-être», lui ai-je répondu...Enfin, il me demande à me marier, quoiqu'il ne fût pas prêtre de la paroisse.
--Soit, mais pas de billet de confession.
--C'est grave, j'en référerai à l'Archevêché! «Flammarion? eh bien, oui», lui répond l'archevêque.
Et quand il me rapporte la réponse, il me dit:--«Vous voyez, j'ai fait tout ce que vous avez désiré... Eh bien, vous devez faire une ascension, le jour de votre mariage, je voudrais bien en être.--C'est convenu, à une heure à la mairie, puis le déjeuner, et rendez-vous à trois heures à la Villette.»
Il me marie et me dit:
--N'est-ce pas, c'est toujours convenu?
--Non, Godard a eu un coup de sang, et l'ascension est remise.»
Et, au déjeuner, Mme Godard lui annonce, que ce sera seulement un retard de quelques jours... Au bout d'une semaine, le départ est décidé... Je passe chez l'abbé, l'avertir que c'est le lendemain, je ne le trouve pas, on me dit qu'il est à sa campagne de Saint-Maur-la-Varenne. Je laisse un mot, en lui disant de se trouver le lendemain, à la Villette, à six heures juste... Il ne vient pas, il n'était pas rentré à Paris. Un ami, qui était là, part à sa place... Mais voici le curieux: le vent nous pousse juste sur la Varenne, et là un calme nous y arrête... Nous étions à huit cents mètres... j'entends une voix, qui m'appelle par mon nom... nous étions juste au-dessus du jardin de l'abbé... nous ne le voyons pas, mais nous voyons très bien sa maison... Un moment l'idée de descendre et de le reprendre, mon ami en ayant assez... mais le vent revient... Le lendemain, nous étions à cinq heures à Spa.
--Et votre femme?
--Elle ne voulait pas redescendre!
Cet intérieur des Brisson, un intérieur plaisant, aimable, où l'on sent du vrai bonheur conjugal, et animé et égayé par les jeux de deux rondelettes petites filles, dont la plus petite, âgée de trois ans, qui s'est grisée avec le champagne d'une compote de fruits glacés, fait les plus extravagants sauts de carpe, sur l'immense canapé tenant une partie du salon.
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_Samedi 7 septembre_.--Ah! le facile esprit de ces critiques, comme M. Brunetière, qui ne trouve rien de mieux, pour vous désigner au mépris public, que de vous appeler un romancier japonais, quand tous les romans japonais sont des romans d'aventures, et que les romans de mon frère et de moi, ont cherché, avant tout, à tuer l'aventure, dans le roman.
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_Lundi 9 septembre_.--Je trouve, que la jeunesse littéraire actuelle, avec son mépris des _grondantes colères de la chair_, et son culte de la psychiatrie, de cette beauté, lui défendant de chanter la _brutale nature_ et le _sensuel amour_, a quelque chose de l'hypocrisie protestante.
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_Mardi 17 septembre_.--Ce soir, à Jeand'Heurs, en revenant le long de la rivière, au crépuscule, ce bord de l'eau, près duquel j'ai passé, et je passe, matin et soir, dans tous les séjours que j'ai faits ici, et qui ne m'avait rien rappelé, soudainement s'est fait reconnaître à moi, comme un endroit, où tout enfant, dans un séjour à Bar-le-Duc, on m'avait mené promener, on m'avait mené visiter le Jeand'Heurs, du temps du maréchal Oudinot.
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_Mercredi 18 septembre_.--La duchesse de Luynes disait à quelqu'un admirant la richesse, le luxe des fleurs à Dampierre: «Mes jardiniers remuent, dans l'année, 600 000 pots de fleurs!»
Il est question du vieux marquis d'Andlau, qui possédait dans le Perche, l'ancienne propriété d'Helvétius, grossie et agrandie par deux générations de propriétaires, et qui compte 42 fermes et 10 moulins. Les moulins, c'est d'un rapport médiocre aujourd'hui, et encore quand on arrive à les louer: eh bien, lorsqu'un moulin n'allait pas, et qu'un usinier se présentait pour remplacer le meunier, le marquis se refusait à établir une usine, disant que l'industrie amenait la corruption des moeurs dans les campagnes.
Ce détail vous dit, que c'était un noble représentant de la propriété d'autrefois, un représentant aux larges aumônes, à la bienfaisance active.
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_Dimanche 22 septembre_.--Rattier parle d'un médecin de Châlons, nommé Titon, qui l'a soigné, et qui est mort, il y a une dizaine d'années, en laissant une grande réputation dans les départements de l'Est.
C'est peut-être l'unique médecin, qui a eu l'idée de demander à ses malades, un journal, heure par heure, de leurs souffrances et de leurs malaises du jour et de la nuit. Et pour moi, ce serait un renseignement des plus sérieux pour un traitement. Il y a tant de diagnostiqueurs qui se trompent, et dans la confiance absolue de leur diagnostic, n'écoutent rien, dans une visite, de ce que leur racontent les malades.
L'histoire de ce Titon est curieuse. Petit paysan, il était pris en affection par un vieux médecin du pays, sur l'intelligence de sa figure, et ce médecin faisait les frais de ses études de médecine à Paris. Mais lorsque celui-ci avait fini son internat, et était au moment de devenir une illustration, dans la capitale, le vieux médecin lui disait: «J'ai fait de vous un médecin, un médecin qui en sait plus que moi, un médecin tout à fait supérieur: je l'ai fait, je dois vous l'avouer, pour que vous donniez tous vos soins à ma fille, dont vous connaissez la santé maladive, et qui ne peut continuer à vivre, que sous une surveillance tout à fait aimante.» Et Titon épousait la fille du vieux médecin, et passait toute sa vie à être l'intelligent garde-malade de sa femme, à laquelle il ne survivait que six mois.
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_Lundi 23 septembre_.--Un vieux braconnier d'ici disait: «Avant de mourir, je voudrais avoir encore une belle _p'tiote_!»
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_Jeudi 26 septembre_.--L'homme d'affaires français ne veut rien risquer, tandis que l'homme d'affaires anglais, est bien plus aventureux. C'est ainsi que les mines d'or, offertes il y a dix ans à des maisons française, ont été refusées par toutes ces maisons. Et l'un des grands banquiers de Paris, auquel mon cousin reprochait amicalement sa bêtise, lui répondait: «Nous sommes tous des c... et ce qu'il y a de beau, c'est que dans toutes les circonstances, c'est toujours comme cela!» Le curieux, c'est que le premier rapport présenté à la maison Mirabaud, et dont M. Wendel, qui en a eu connaissance, assure qu'il n'y avait pas un mot, dont la réalisation ne soit arrivée, eh bien, ce rapport avait été refusé, peut-être un peu, parce que l'auteur était catholique et surtout parce qu'il était revenu de là-bas, avec la réputation de _se piquer le nez_.
Il y avait peut-être un peu de vrai dans ce dernier reproche, mais c'est justement ce _piquage de nez_ qui faisait la valeur du rapport. Oui, l'auteur du rapport avait passé, tout son temps, au Cap, dans les cercles, les cafés, les lieux de plaisir, et n'avait fait qu'une apparition d'une quinzaine, aux mines, mais, dans son séjour au Cap, de ses conversations avec les ingénieurs des compagnies, les employés venant là, faire la fête quelques jours, de ces confidences des uns et des autres, dans une griserie générale, il avait soutiré tous les documents, dont il avait besoin, et n'avait eu qu'à les contrôler, qu'à les vérifier aux mines.
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_Mardi 1er octobre_.--L'eau, cette matière de miroir liquide, je ne me rassasie jamais de la regarder, et je passe de longs moments, devant cette cascade de Jeand'Heurs, où, le courant morne de la rivière fait tout à coup une rampe de lumière, et où, la mousse verdâtre des rochers se couronne d'un bouillonnement d'argent, d'où jaillissent en forme de tridents de cristal, ces ruissellements de perle et diamant, se déversant en bas dans la grande nappe d'eau tranquille, d'eau bleuâtre, sur laquelle viennent mourir, en éclatant, les bulles du grand bouillonnement.
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_Jeudi 3 octobre_.--Je disais dernièrement à quelqu'un: «Oui, dans mon JOURNAL, j'ai voulu recueillir tout ce qui se perd de curieux dans la conversation.»
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_Samedi 5 octobre_.--J'ai l'intime conviction, et même les preuves, que les femmes de quarante ans, qui n'ont ni mari ni amant, sont folles, par moments, dans le secret de leur intérieur.
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_Dimanche 6 octobre_.--Les honneurs rendus aux grands hommes--tout Pasteur qu'ils peuvent être--deviennent, il me semble, un peu excessifs: ils héritent peut-être trop, de ce qui appartenait à Dieu, autrefois.
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_Samedi 12 octobre_.--Je suis en butte à une vraie persécution de la part d'un banquier de Barcelone, nommé Daniel Grant. Il a commencé, dans une première lettre, à m'inviter à une exposition à Barcelone, en mettant à ma disposition un yacht, qui viendrait me prendre dans tel port, que je désignerais. Dans une seconde lettre, il m'a fait spontanément, et sans que rien au monde pût l'y engager, l'offre de 75 000 francs, _pour arranger mes affaires ou celles de ma famille_; enfin dans une troisième, il m'annonce l'envoi d'un encrier d'argent pesant 1 000 grammes, avec une plume d'or. Est-ce un fou ou un mystificateur, le banquier de Barcelone? Toutefois je me crois obligé de lui adresser cette lettre.
«Monsieur,
«À la lettre, où vous mettez à ma disposition la somme de 75 000 francs, je n'ai pas répondu, parce qu'on n'accepte pas de l'argent d'un monsieur qu'on ne connaît pas--et même d'un monsieur qu'on connaît.
«Aujourd'hui, que vous m'annoncez l'envoi d'un encrier d'argent, voté par le casino de Barcelone, j'ai le regret de le refuser, craignant que ce soit un cadeau, que je devrai à vous seul.
«Agréez...»
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_Mardi 15 octobre_.--Une conversation, dans une maison anti-catholique, où l'on prétend que le lavage est incomplet chez les dévotes, et où la maîtresse de la maison, connaissant à fond Saint-Denis, Écouen, Picpus, déclare que le bidet y est inconnu. Elle est appuyée, en son dire, par une amie affirmant avoir eu chez elle des ouvrières, auxquelles le confesseur interdisait l'usage dudit meuble. Sur quoi, une jeune et élégante catholique, s'écrie: «Mais, mon Dieu! c'est possible, vous savez qu'il y a dans le clergé, des inintelligents... Puis, il y a des prêtres qui ont l'horreur de la femme, et de tout ce qui en fait, comme ils disent, un _être de concupiscence_... Vous avez connu cet abbé, qui se vantait de n'avoir jamais parlé à la femme, qui le servait... C'était comme ce vieux prêtre de campagne, qu'ont connu mes parents, qui ne rencontrait jamais une femme, sans dire presque tout haut: «Passe, _peste_!»
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_Jeudi 17 octobre_.--Mariage de Régnier avec Mlle Hérédia.
Une église pleine de monde, comme pour le mariage d'un personnage officiel. À ce sujet le jeune Houssaye dit intelligemment que «dans l'effondrement des hommes politiques,» c'est nous, les littérateurs et peintres, qui sommes en vedette, qui sommes tout!» ajoutant, que c'est au fond la fin d'un pays.
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_Dimanche 20 octobre_.--Aujourd'hui, Paul Margueritte, accompagné de son frère, est venu prendre congé de moi, avant de partir pour le Midi. Il va à Nice, cette fois, et espère, dans ce dernier hivernage, clôturer la série de ses hivers, loin de Paris, qu'il a la tentation de réhabiter, depuis qu'il est mieux portant.
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_Mardi 29 octobre_.--De tous les livres du passé, LE NEVEU DE RAMEAU est le livre le plus moderne, le livre semblant écrit par une cervelle et une plume d'aujourd'hui.
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_Mercredi 30 octobre_.--Je dîne, rue de Berri, avec un Russe qui me parle de Tolstoï, avec lequel sa famille était liée.
Il me dit que c'est un fou, dont les variations d'opinions sont extraordinaires, et me raconte qu'un jour, trouvant un numéro de la REVUE DES DEUX MONDES, chez sa belle-mère il s'écriait: «C'est une mauvaise lecture, cette revue... il ne faut pas que votre fille la lise!» À quelque temps de là, demandant à la même femme, si sa fille avait lu ANNA KARENINE, et celle-ci répondant, que ce n'était pas une lecture pour une jeune fille, il lui soutenait qu'une jeune fille devait être instruite de tout, pour se conduire dans la vie.
Un autre jour, toujours au dire de ce Russe, Tolstoï, après une longue _anathémisation_ de l'eau-de-vie, ayant retenu à déjeuner le monsieur avec lequel il causait, il lui faisait servir de l'eau-de-vie. Sur quoi, l'autre lui rappelant sa conversation d'une heure avant, Tolstoï lui disait «qu'il n'avait pas de mission pour empêcher le mal». Alors pourquoi cette prédication?
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_Lundi 4 novembre_.--J'ai reçu, cet automne, une lettre d'Angleterre, d'un enthousiaste de LA MAISON D'UN ARTISTE, contenant, dans une enveloppe, une certaine poudre rapportée du Japon, par un parent de l'auteur de la lettre, qui était médecin. La traduction de la lettre m'apprenait que cette poudre, vendue très cher là-bas par les prêtres, était de la poudre qui, prise avant de mourir, empêchait la rigidité du cadavre après la mort. Le pourquoi de l'emploi de cette poudre, que toutefois je ne supposais pas offerte pour mon usage, m'intriguait, quand aujourd'hui, Hayashi me donne l'explication de ladite poudre, appelée au Japon: _dosha_.
Là-bas, on met en bière les morts, comme ils sont venus au monde, dans le ramassement, où on les empote au Pérou, dans une jarre.
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_Jeudi 7 novembre_.--On parle chez Daudet, de cette maison Callias, de cette maison des Batignolles, où toute la littérature a passé, de cette maison, dont il y aurait à faire une originale monographie. Georges Lefèvre, qui a beaucoup fréquenté la maison, conte qu'il y avait dans la cuisine, à toute heure du soir, une provision inépuisable d'oeufs et de beurre, qui permettait aux retardataires du dîner, dont beaucoup n'avaient pas déjeuné le matin, et quelques-uns pas dîné la veille, de se faire deux oeufs sur le plat.
Et la conversation sur ce monde, amène Daudet à rappeler la blague de Castagnary, disant un jour plaisamment à Vallès: «Je te joue contre ce que tu voudras, dix-sept mots de ton répertoire, comme: travailleur, miséreux, pognon, etc., etc., que tu ne pourras plus employer... et tu sais, si tu perds, tu n'est plus fichu d'écrire!»
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