Journal Des Goncourt Troisieme Serie Troisieme Volume Memoires

Chapter 2

Chapter 23,758 wordsPublic domain

Je le revoyais encore à Breuvannes, le jour de la rentrée des fruits, encadré dans l'oeil-de-boeuf d'un grenier, et canonnant à coups de pommes, dans la cour de notre maison, tous les gamins du village, baptisés par lui de noms drolatiques, et dont les ruées, et les bousculades, et les batailles autour de ce qui les lapidait, semblaient être, pour mon père, un amusant rappel en petit de la guerre.

Je le revoyais encore... non, j'ai beau chercher, je ne revois plus sa tête, en ce jour... je me souviens seulement sur un drap, d'une main encore vivante, à la maigreur indicible, qu'on m'a fait baiser. Et le soir, rentrant à la pension Goubaux, dans un rêve qui tenait du cauchemar, ma tante de Courmont, l'intelligente femme, dont j'ai fait _Madame Gervaisais_, celle qui, tout enfant, m'a appris le goût des belles choses, m'apparaissait en une réalité, à douter si ce n'était pas une vraie apparition, me disant: «Edmond, ton père ne passera pas trois jours!»

C'était la nuit du dimanche, et le mardi soir, on venait me chercher, pour aller à l'enterrement de mon père.

Ma mère... elle, sa ressemblance est ravivée dans mon souvenir, par la miniature du coin de la cheminée, une miniature de l'année 1821, une miniature de l'année de son mariage... qu'en ce moment, j'ai dans le creux de la main.

Une figure de candeur, des yeux bleu de ciel, une toute petite bouche sérieuse, des cheveux blonds tirebouchonnés en boucles frisottantes, trois rangs de perles au cou, une robe de linon blanc à raies satinées, et une ceinture, et des bracelets, et un floquet de rubans dans les cheveux, du bleu de ses yeux.

Pauvre mère, une vie de douleur et de malheur! La perte de deux petites filles, l'existence avec un mari souffrant continuellement de ses blessures, et de la ruine d'une santé détruite par la campagne de Russie, faite tout entière, l'épaule droite cassée, et encore tout jeune; tout ardent de vaillance, et tout irrité de ne pouvoir rentrer dans la vie militaire, de ne pouvoir accepter d'être l'aide de camp du roi, ainsi que le sont ses camarades D'Houdetot et De Rumigny, de ne pouvoir faire les campagnes d'Afrique... Puis veuve, avec une petite fortune en terres, aux fermages difficiles à recouvrer. Et maudite dans ce qu'elle entreprenait de sage, de raisonnable, comme mère de famille, perdant dans de malheureuses affaires, les placements qu'elle faisait en vue de l'avenir de ses enfants: placements faits à force d'économies et de retranchement sur elle-même.

Et je le revois, son doux et triste visage, avec les changements de physionomie, que ne donne pas un portrait, dans trois ou quatre circonstances, laissant en vous, on ne sait comment, un cliché de l'être aimé, en son milieu de ce jour-là.

Oui, je le revois son doux et triste visage, un jour de mon enfance, où bien malade à la suite d'une coqueluche mal soignée, j'étais couché dans son grand lit, et où penchée sur moi, elle avait près de sa tête, la tête de son frère Armand, la jolie et aimable tête fripée d'un ancien officier de hussards:--car ils étaient presque tous des soldats, dans nos deux familles--quand soudain--moi ne comprenant pas bien--après avoir rejeté le drap de dessus la maigreur cadavérique de mon pauvre petit corps, elle tomba dans les bras de son frère, en fondant en larmes.

Je la revois, ma mère, ce jour des mardis gras, où, tous les ans, elle donnait un goûter aux enfants de la famille, et à leurs petites amies et à leurs petits amis, et où tout ce monde minuscule de Pierrettes, de Suissesses, d'Écaillères, de Gardes-Françaises, d'Arlequines, de Matelots, de Turcs, emplissait de sa joie bruyante, le calme appartement de la rue des Capucines. Ce jour-là, seulement, un peu de la gaîté de ce carnaval enfantin, l'entourant de sa ronde, montait à son visage, et y mettait un charmant rayonnement.

Je la revois, ma mère, en ces années, où retirée du monde, n'allant plus nulle part, le soir, elle s'était faite le tendre maître d'étude de mon frère. Je la revois dans sa bourgeoise chambre à coucher, en ses vieux meubles de famille, avec sa pendule Empire, accotée dans un petit fauteuil, tout contre mon frère faisant ses devoirs, la tête presque fourrée dans le vieux secrétaire d'acajou, et surélevé, tout le temps qu'il fut petit, sur un gros dictionnaire, placé sur une chaise. Elle, ma mère, un livre ou une tapisserie à la main, les laissant bientôt tomber sur ses genoux, demeurait dans une contemplation rêveuse, devant son bel enfant, devant son petit lauréat du grand Concours, devant le cher adoré, qui était la gaîté et l'esprit des maisons amies, où elle le menait,--et l'orgueil de son coeur.

Je la revois enfin, ma pauvre mère, au château de Magny, sur son lit de mort, au moment où le bruit des gros souliers du curé de campagne, qui venait de lui apporter l'extrême-onction, s'entendait encore dans le grand escalier, je la revois, sans la force de parler, me mettant dans la main la main de mon frère, avec ce regard inoubliable d'un visage de mère, crucifié par l'anxiété de ce que deviendra le tout jeune homme, laissé à l'entrée de la vie, maître de ses passions, et non encore entré dans le chemin d'une carrière.

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_Lundi 21 mars_.--On causait aujourd'hui des périls, auxquels est exposé le bonheur des femmes, mariées à des peintres portraitistes.

Là-dessus, la jolie Mme... se trouvant là, disait: «Moi, je fais un peu la police!»

Et elle racontait, que, tout dernièrement, une femme de la meilleure société, ayant deux enfants, au milieu de la pose, s'était couchée sur un divan, et s'était mise à dire de telles choses, que sortant de derrière un rideau, où elle était cachée, elle lui avait dit: «Madame, après la conversation que vous venez d'avoir avec mon mari, vous n'avez qu'à mettre votre chapeau, et à vous en aller.

--Bon! répondait la femme du monde à la femme du peintre, vous croyez peut-être que je suis amoureuse de votre mari.

--Non pas de mon mari... mais du vice... Allons, ouste!»

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_Samedi 26 mars_.--Ce soir, passé la soirée sur la scène de l'Odéon, à voir jouer GERMINIE LACERTEUX, tantôt assis sur la cheminée de la chambre de Mlle de Varandeuil, tantôt sur le lit d'hôpital de Germinie, tout en causant avec Guenon, qui me fait remarquer sur un morceau de papier blanc, collé sur un portant, la désignation des tableaux de la pièce en la dénomination des machinistes, et où les trois tableaux, où Mlle de Varandeuil joue le rôle principal, portent le titre: _La vieille_.

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_Samedi 2 avril_.--Le vrai bon théâtre, c'est une émotion ou une gaîté procurée n'importe comment. Et ils existent des gens qui, dans leurs feuilletons, font des traités sur le véritable art dramatique,--eux qui admirent à la fois Molière et Scribe, les fabricateurs les plus dissemblables dans la composition d'une pièce.

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_Dimanche 3 avril_.--Je cause avec M. Blanc, le fils de Mme Bentzon, de la _Revue des Deux Mondes_, de ses voyages en Afrique, de son voyage en Sibérie et dans le nord de la Chine, qui a duré un an; et sa conversation est des plus intéressantes.

Dans un voyage en Asie, il a fait la découverte et l'achat d'une soixantaine de manuscrits, parmi lesquels, il y a une «Vie d'Alexandre» non plus écrite cette fois, par ceux que, selon son expression, _il avait derrière lui_, mais par ceux, qu'il avait devant lui, par ses ennemis. Parmi ces manuscrits se trouvent encore trois biographies de Tamerlan, qui tout en faisant, un jour, massacrer cent mille hommes, se fit enterrer aux pieds de son maître de philosophie.

Et le voyageur parle de ces populations de Samarcande, de ces populations calomniées par les Persans, de ces populations lettrées, amoureuses de discussions littéraires, et où il a vu un individu soudainement poser une fiche en terre, portant l'annonce d'une thèse philosophique qu'il allait soutenir, et les passants et les vendeurs du marché, abandonnant leurs choses à vendre, pour se mêler à la discussion. Il parle encore de son séjour, près d'un mois, sur les hauts plateaux, où dans ces altitudes, près desquelles le Mont-Blanc est une plaisanterie, il avait des saignements de nez, comme en ont eu Biot et Gay-Lussac, dans leurs ascensions en ballon.

Puis revenant à ces quatre années, passées en Afrique--où il n'y a pas cependant l'intérêt historique des voyages d'Asie--il dit que le voyage n'a un charme que dans les pays, où le voyageur rencontre la lumière, la chaleur, la gaîté des soleils levants, et que dans le froid, quelque intérêt qu'ait le voyage, il est toujours triste.

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_Mercredi 6 avril_.--C'est particulier, comme les mots qui ne sont pas de la langue courante, les mots un peu énigmatiques pour les cervelles sans éducation: les gens du peuple les aiment, les affectionnent, les recherchent; et l'amusant, c'est que ces mots, toujours dans leur bouche, sont défigurés, dénaturés, risibles. Il y a en bas une ouvrière extraordinaire dans ce genre, et qui disait tout à l'heure _concunivence_ pour connivence.

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_Mercredi 13 avril_.--Après dîner, on cause de l'élection de Loti, et le commandant Brunet, qui est venu s'asseoir à côté de moi, rendant complètement justice à l'évocateur des climats, qu'est Loti, trouve, comme moi, ses marins un peu conventionnels, et manquant d'un certain nombre de choses, faisant leur caractère, et de l'orgueil de leur profession.

À ce sujet, il me conte cette curieuse anecdote. C'était lors du siège de Sébastopol, et à ce moment, où l'on avait organisé des représentations théâtrales, pour tenir un peu en joie les marins de la flotte. Il faisait une de ces admirables nuits d'Orient, décrites par Loti. Et le commandant Brunet se promenait sur le pont, pendant son quart, quand il faisait signe de venir causer avec lui à un maître timonier, faisant son quart de l'autre côté du bord. Il était un rien en relations avec lui, parce que ce maître timonier était l'_impresario_ des représentations théâtrales sur les bâtiments.

Et les deux hommes causaient dans la belle nuit, et M. Brunet lui parlant amicalement de son sort, l'autre lui disait: «Moi je me regarde comme le plus heureux des hommes... Je suis maître timonier en second, et je vais être nommé prochainement timonier en premier, et je serai un jour décoré... Oui, il n'y a pas une peau d'homme autre que la mienne, où je voudrais être... Dans ma vie, il n'y a qu'une chose qui m'embête, c'est que j'ai un frère plus jeune que moi, que j'aurais voulu voir amateur de _galon_... Eh bien, il s'est fait calicot!» s'écriait-il avec un mépris, où il y avait presque de la douleur. Or le calicot en question, savez-vous qui c'était?... C'était Boucicaut du _Bon Marché_.

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_Dimanche 17 avril_.--Dans la journée, Léon Daudet vient me dire que le dîner de chez papa, est transbordé chez lui. Il y a chez ce cher garçon, une activité, une vivacité, une alacrité de l'intelligence qui charme et enfièvre: les idées chez lui, dans leur succession, ont quelque chose de la rapidité des mouvements d'un corps agile. Pendant deux heures qu'il reste au _Grenier_, il touche à un tas de questions anciennes et modernes, et parle spirituellement de la rapidité, à l'heure présente, avec laquelle les produits matériels passent d'un pays dans l'autre, et de la lenteur avec laquelle se transmettent les produits intellectuels, ce qu'il explique un peu par l'abandon de la langue latine, de cette langue universelle, qui était le _volapuck_ d'autrefois entre les savants et les littérateurs de tous les pays.

Ce soir, au dîner de l'avenue de l'Alma, où sont Lockroy et Hanotaux, on s'entretient de Boulanger, que Lockroy affirme avoir été le sous-lieutenant de LA DAME BLANCHE, toutefois avec la force, un moment, d'un million d'hommes derrière lui, et qui aurait bien voulu du pouvoir, mais à la condition que ce pouvoir lui aurait été offert sur un plat d'argent, sans le plus petit allongement de la main, pour le prendre. On s'entretient de Gambetta, dont la dictature à Bordeaux, est déclarée la plus prudhommesque la plus influencée par les vieilles épaulettes, les antiques ganaches politiques. Et un retour sur Saint-Just et les hommes de la Révolution fait dire, que les désastres de 1870 et 1871, viennent du remploi des hommes de 1848, au lieu de la mise aux affaires et aux armées, de jeunes hommes. On s'entretient de Constans, qui a, au dire d'Hanotaux, le mot spirituel et qui aurait dit, quelques jours après sa chute: «Tout de même, ils m'ont débarqué!» faisant allusion à l'abandon d'un homme sur une plage déserte.

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_Lundi 18 avril_.--Je lis dans un bouquin sur le Japon, la légende du thé. La voici:

Dharma, un ascète en odeur de sainteté en Chine et au Japon, s'était défendu le sommeil, comme un acte trop complaisamment humain. Une nuit pourtant, il s'endormit et ne se réveilla qu'au jour. Indigné contre lui-même de cette faiblesse, il coupa ses paupières, et les jeta loin de lui, comme des morceaux de basse et de vile chair, l'empêchant d'atteindre à la perfection surhumaine à laquelle il aspirait. Or ces paupières sanglantes prirent racine, à la place où elles étaient tombées sur la terre, et un arbrisseau poussa, donnant des feuilles, que les habitants cueillent, et dont ils font une infusion parfumée, qui chasse le sommeil.

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_Mercredi 20 avril_.--De Béhaine déjeune chez moi. Il se plaint de l'incompréhension des républicains qui ne se rendent pas compte qu'il y a un pont entre le Saint-Siège et Cronstadt, et qu'en ce moment l'alliance russe est compromise et en suspens.

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_Jeudi 21 avril_.--C'est étonnant comme les animaux, même un peu sauvages, quand ils souffrent, cherchent à se rapprocher de l'homme, et à obtenir un peu de sa commisération. Voici cinq ou six jours, que la chatte est en mal de chats, eh bien! voici la pauvre bête, dans sa souffrance ayant besoin qu'on soit près d'elle, et elle vous suit de ses deux grands yeux tristes, quand on s'éloigne, et elle vous salue d'un petit miaulement, quand on revient, et elle vous remercie de votre caresse, par un petit ronronnement tout doux. Vraiment ils sont curieux chez ces ignorants de la maladie, les regards profonds avec lesquels ils semblent vous demander de leur ôter leur mal.

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_Samedi 23 avril_.--Déjeuner à Versailles avec les Daudet, chez le ménage Lafontaine.

Tout en servant, Lafontaine raconte--et comme une comédien raconte, avec des temps et des jeux de physionomie--cette jolie anecdote.

Il avait cédé, vendu un Ruysdael, trouvé en Hollande, à Adolphe Rothschild, et venait de lui livrer, quand le baron dans la joie de son acquisition, se laissa aller à lui dire, en forme de politesse: «Mais, la baronne vous verrait avec plaisir!» Et le baron entraîne Lafontaine dans une pièce, où la baronne montée sur un escabeau, et ceinte d'un tablier, nettoyait elle-même ses curiosités, entourée d'une vingtaine de larbins en mollets, qui lui passaient les objets placés sur une table, et qu'elle replaçait dans une vitrine, après les avoir soigneusement frottés avec du vieux linge. Et vous savez, il y en avait pour des centaines, des centaines de mille francs, dans les bibelots couvrant la table. La présentation faite, Lafontaine en se retirant, attrape un pied de la table, et voici une vingtaine de bibelots par terre. Un silence comme dans les jours tragiques, et la tête de la baronne, vous la voyez... lorsqu'un larbin ramasse sur le tapis--un tapis heureusement de cinq pouces d'épaisseur--un objet, et après l'avoir retourné dans tous les sens, le tend à la baronne, disant avec une voix de domestique: «Intact» et c'est un autre qui chuchote le même mot, et pour la dizaine d'objets tombés, c'est bientôt un choeur de larbins, répétant: «Intact, intact, intact!» Là-dessus le baron, prenant à bras-le-corps, Lafontaine, le porte presque dehors, en lui disant: «Mon cher, avec votre chance, c'est vous qui êtes la vraie curiosité d'ici!»

Et l'émotion, la suée de Lafontaine fut telle, qu'il soutient que la couleur de ses gants avait changé.

Le déjeuner fini, nous partons avec de Nolhac, l'aimable et savant conservateur du musée de Versailles, visiter les pièces intimes du château historique. Et me promenant dans la demeure de ce grand passé, il me prend une tristesse, en pensant à la petitesse du présent.

Puis çà et là, où badaudent des troupes d'ignares, l'histoire parle dramatiquement à l'historien de Marie-Antoinette. Dans cet escalier de marbre, je vois tirés par les pieds, les deux gardes du corps, décapités en bas, et dont les têtes furent frisées au bout des piques, qui les portaient. En poussant cette porte-fenêtre, je suis sur le balcon, où Marie-Antoinette s'est montrée aux cannibales, qui demandaient les _boyaux de la Reine_,--et de la vie tragique ressuscite dans ce bâtiment mort, dans cette nécropole de la monarchie.

Maintenant l'impression là dedans, c'est un sentiment d'abomination pour ce bourgeois de Louis-Philippe, qui, avec son Musée, ses peintures au rabais, a tué la belle antiquaillerie de cette demeure de la monarchie française, aux XVIIe et XVIIIe siècles, et n'a pas craint de faire la nuit avec un grand vilain tableau moderne, fermant la fenêtre de la salle de bain de Mme Adélaïde, qui est peut-être le plus riche spécimen de la décoration intérieure, au XVIIIe siècle.

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_Lundi 25 avril_.--Oui, je le répète, à l'heure présente, la lecture d'un roman et d'un très bon roman, n'est plus pour moi, une lecture captivante, et il me faut un effort pour l'achever. Oui, maintenant j'ai une espèce d'horreur de l'oeuvre imaginée, je n'aime plus que la lecture de l'histoire des mémoires, et je trouve même que dans le roman, bâti avec du vrai, la vérité est déformée par la composition.

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_Vendredi 29 avril_.--Les observateurs doivent reconnaître au pas, des agents de police en bourgeois, oui, à ce pas tranquille, régulier, cadencé, qui est le pas des sergents de ville.

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_Samedi 30 avril_.--Quand on commence à collectionner, devant le nombre des objets qu'on trouve, au commencement de sa chasse et de sa recherche, on croit que la matière est inépuisable, qu'il y en aura toujours chez les marchands. Non, on se trompe, et il n'y en a plus sur le marché, au bout de très peu de temps. En effet depuis bien longtemps, bien longtemps, des gravures françaises du XVIIIe siècle, dont il y avait des cartons bondés sur tous les quais, il n'existe plus que celles, classées dans les collections. Et les belles impressions japonaises, depuis tout au plus une douzaine d'années qu'on les recherche, c'est fini d'en trouver chez Bing et Hayashi, et il me semble même que malgré tous leurs efforts, ils n'en peuvent plus découvrir au Japon.

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_Dimanche 1er mai_.--Aujourd'hui, où l'on ne sait pas si la société française «sera mise à cul» et si un gros morceau de Paris ne sera pas dynamité, l'heureux Poitevin fait son entrée chez moi, tout réjoui, tout hilare, tout rayonnant de l'enfantement de trois ou quatre épithètes, disant à ce propos, assez éloquemment, qu'il n'y a de synonymes que pour les âmes _non nuancées_, et avec ces épithètes, il m'apporte la primeur de cette phrase: «Le signe de la croix inscrit sur la personne humaine les quatre points cardinaux de l'espace spirituel, dans la rose des vents de la destinée humaine.»

Je traverse en sortant de mon _Grenier_, les Champs-Élysées. Un désert où passent des voitures vides. Paris semble avoir été dépeuplé par une peste.

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_Mercredi 4 mai_.--De Béhaine disait, rue de Berri, que le pape répondait à quelqu'un, lui demandant ce qui l'amusait encore: «La lecture d'une belle page de Cicéron!»

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_Samedi 7 mai_.--Dîner chez Pierre Gavarni.

... Oui, Corot ne se servait jamais de vert, il obtenait ses verts au moyen du mélange des jaunes avec du bleu de Prusse, du bleu minéral... et je vais vous en donner une preuve irrécusable.

C'est le vieux peintre Decan, ami de Corot, qui demeure dans la maison de Gavarni, et qui redescend, quelques instants après, avec la blouse, que Corot mettait pour peindre, et qui est l'assemblage de deux tabliers de cuisine d'un bleu passé, avec dans le derrière, un morceau neuf d'un bleu vif, morceau remplaçant le bas de la blouse, brûlé contre un poêle. En effet la blouse est toute couverte d'une pluie de taches tendres, où manque le vert.

Decan a descendu avec la blouse, une esquisse dans laquelle il a représenté le père Corot, en train de peindre dans la campagne, recouvert de cette blouse: esquisse, où avec la révolte des cheveux blancs de sa tête nue, son teint de vivant en plein air, sa pipe en racine lui tombant de la bouche, il a tout l'air d'un vieux paysan normand.

Et Decan nous donne la formule du père Corot pour faire des chefs-d'oeuvre, en face de la nature.

«S'asseoir au bon endroit, ainsi que l'enseignait son maître Bertin--établir ses grandes lignes--chercher ses valeurs--et se touchant tour à tour la tête et la place de son coeur, mettre sur sa toile, ce qu'on sent, là et là.

Decan ajoute: «C'était un peintre du matin et non de l'après-midi. Il ne peignait pas, quand il faisait grand soleil, disant: «Moi je ne suis pas un coloriste, mais un _harmoniste_.»

Figurez-vous, reprend Decan, que Corot est resté jusqu'à quarante-cinq ans,--vous m'entendez bien,--comme un petit enfant chez son père, qui ne croyait pas le moins du monde à son talent. Et il arrivait qu'un jour, Français ayant dîné chez le père de Corot, ce père, au moment où Français allait sortir, lui dit qu'il allait le reconduire, et comme son fils s'apprêtait à le suivre, il lui fit signe de rester. Et dans la rue:

«--Monsieur Français, est-ce que vraiment mon fils aurait du talent?

--Comment, répondait Français, mais c'est mon professeur!»

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_Dimanche 8 mai_.--La toquade mystique, dont la France est atteinte, s'est révélée, cette année, jusque dans les coiffures de modèles et des maîtresses des peintres, apparaissant aux _vernissages_, avec des bandeaux _botticelliens_, et des têtes imitant les têtes des tableaux primitifs.

Au _Grenier_, on cause aujourd'hui dynamite, on cause moyens de destruction et moyens de défense des êtres et des objets matériels, et j'apprends une chose assez ignorée, c'est que le Musée d'Anvers, ville, dont la destination est d'être bombardée, a des murs pouvant rentrer sous terre, avec les tableaux qui y sont accrochés.

Rodenbach croit plus tard, à un grand mouvement lyrique sur l'industrie, et il parle éloquemment des attitudes recueillies, de l'aspect presque religieux des occupations mécaniques, enfin d'une synthèse poétique du travail ouvrier, d'une étude au delà de la simple photographie littéraire.

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_Mardi 10 mai_.--Le sommeil de la sieste: un curieux sommeil, où, au milieu de l'évanouissement de l'être, il y a, dirais-je, une perception poétique de ce qui se passe autour de ce sommeil.

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_Samedi 14 mai_.--Frantz Jourdain vient déjeuner avec moi, et me lire des fragments d'un livre, dont je lui ai donné l'idée. C'est un roman (L'ATELIER CHANTOREL) où sous un nom supposé, il raconte son enfance, sa jeunesse, son passage à l'École des Beaux-Arts, son apprentissage du métier d'architecte; et l'intéressant bouquin est presque, tout le temps, soutenu par de la vie vécue.