Journal Des Goncourt Troisieme Serie Troisieme Volume Memoires
Chapter 19
Guys n'a vraiment qu'une valeur, c'est d'être le peintre de la basse putain, dans le raccrochage du trottoir. Il a rendu la provocation animale de son visage, sous ce front mangé par d'écrasants bandeaux, la lascivité de la taille sans corset, le roulis des hanches dans la marche, le rétroussage ballonnant de la jupe, la tombée des mains dans les poches du petit tablier, l'attache dénouée du chapeau au chignon, l'excitation de son dos et de ses bras nus dans l'avachissement de l'étoffe qui l'habille--et cela dans les eaux verdâtres d'une aquarelle de Morgue.
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_Jeudi 25 avril_.--Une mère me parlait, ce soir, du côté inamusable à la maison, des jeunes filles de maintenant, chez lesquelles toutes les jouissances sont épuisées à seize ans, et qui n'ont plus le bonheur d'une tasse de chocolat, apportée dans leur lit, d'un spectacle, d'un bal blanc.
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_Lundi 29 avril_.--On me cite un prince romain, atteint d'une singulière folie. Il fait attacher à tous ses pantalons, des poches de toile goudronnée, qu'il remplit d'eau, et aussitôt qu'il vous a donné la main, il la plonge dans une de ses poches, et noie le microbe, que vous pouvez lui avoir apporté.
Je causais, ce soir, avec une femme qui a une véritable passion du linge, et qui me parlait en artiste de l'oreiller, et de sa garniture à longs plis en festons découpés, qu'elle trouvait l'oreiller de la malade, ayant quelque coquetterie. Elle faisait la remarque que le drap de coton conserve quelque chose de l'être, qui a couché dedans, une émanation, que ne garde pas la toile.
Puis elle constatait l'évolution de la toilette de la femme, disant que la camisole, les jarretières, le bonnet de nuit, avaient été remplacés, depuis sa naissance, par la chemise de nuit, les attaches des bas au corset, une coiffure différente de celle du jour.
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_Mardi 30 avril_.--Le goût de l'Empire s'impose à tout, aux chaises même de jardin, de _la Ménagère_.
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_Dimanche 5 mai_.--Dans l'après-midi, apparaît Villedeuil, ayant à la main, sa grande fille de douze ans, toujours souriante, Villedeuil que je n'ai pas vu depuis des mois. Il s'excuse de n'avoir pas assisté à mon banquet, étant alors au lit, et il me conte qu'on lui a ouvert deux fois le ventre, et quoique l'opération, au dire du chirurgien, ait parfaitement réussi, il attend qu'il soit tout à fait vaillant, pour recommencer. Et comme je lui demande, un moment après, s'il a toujours aussi peu besoin de sommeil qu'autrefois, il laisse échapper qu'il dort moins que jamais, parce que, lorsqu'il se réveille, il pense à l'opération qui l'attend, et est dans l'impossibilité de se rendormir. Alors il saute à bas de son lit, et cherche l'oubli de cette opération, dans le travail, la lecture, la mise de sa pensée, dans quelque chose qui la distrait de son idée fixe.
Puis il cause assez curieusement de la restriction de la dépense chez les gens riches, de la disparition des beaux équipages au bois de Boulogne, qui n'a plus que la voiture de la reine d'Espagne, des loyers de 6 000 francs payés par des millionnaires, etc. etc.,--et cela, dit-il, non par avarice, mais par absence de goût de dépense, et il affirme qu'il est besoin d'une cour, dans un pays, pour être le stimulant des grandes dépenses et des folies de luxe.
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_Mardi 7 mai_.--Il vient de mourir, ces temps-ci, une sainte laïque, Mlle Nicole, qui était parvenue à se faire admettre à la Salpêtrière, pour soigner sa mère, et qui, après la mort de cette mère, cherchant l'emploi de son doux coeur aimant, avait pris la tâche de faire lire les petites idiotes, par l'ingéniosité de ses inventions, par la tendresse de ses imaginations.
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_Vendredi 10 mai_.--Oh! le bleu qui habille les femmes cette année, le bleu qui met sur elles la note dure, que le bleu de Prusse apporte dans la peinture, et n'ayant rien de la nuance céleste dont on le baptise,--et qu'a le bleuet, dans l'ensoleillement de midi!
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_Lundi 13 mai_.--Un mot drolatique d'un trottin, qui, dans l'ovation de la foule, faite à l'amiral Avellan, au Cercle militaire, au milieu des acclamations et des vivats, répétait douloureusement: «Avec tout ça, il y a quelqu'un qui me pince les fesses!»
Vilmorin n'aurait plus maintenant ses jardins pépiniéristes de plantes et de fleurs, dans le midi de la France, où l'abri des roseaux pendant l'hiver n'est plus suffisant; il aurait été obligé de les transporter en Égypte.
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_Samedi 18 mai_.--Hayashi, qui est venu dîner chez moi, me dit que la nourriture au Japon a été de tout temps, même depuis l'introduction des boucheries, du poisson seulement, avec un rien de gibier l'été. Et parmi les poissons, il me parle de l'un d'eux, le _Kouzou_, poisson peu estimé, mais qui se vend très cher, le premier jour de son arrivée: ce jour-là, les Japonais mettant une vanité à en manger.
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_Dimanche 19 mai_.--Georges Lecomte cause de son voyage en Andalousie, où l'Andalous fait l'oeil à la femme, et la pince et la pelote sur la voie publique. Il dit qu'il a été obligé de donner un coup de poing à un de ces chaleureux, qui s'était assis trop près de sa femme, pendant qu'il était entré chez un marchand de tabac, et il raconte qu'il a rencontré à Gibraltar des Anglaises qui se sont plaintes de n'avoir pu rester à Séville, à cause des attouchements _cochonnes_ des hommes.
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_Mercredi 22 mai_.--Voici des mots de cette grosse Mme Aubernon, qui semblent vraiment originaires du XVIIIe siècle:
«Ce qui fait la quiétude de ma vie... c'est d'avoir aboli le souvenir.»
«Oui, je regrette souvent ma mère... mais très peu à la fois.»
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_Samedi 25 mai_.--Exposition de la Révolution et de l'Empire.
Des héros au crânes étroits de crétins; des meubles aux formes droites sur des pieds maigres, des intérieurs de famille avec des petits enfants, travestis en vétérans de famille impériale; mais au milieu de cela, des nippes remuantes et des défroques plus mémoratives, que tous les imprimés. Oui des chapeaux, qui ont le roux de la poudre des batailles historiques: le chapeau d'Austerlitz, le chapeau de Waterloo, et à côté de ces feutres légendaires, ce chapeau de paille, ce vieux panama, tout gondolé, au cordonnet noir, que le grand Empereur portait à Sainte-Hélène. Et tout près du chapeau de l'exil, cette veste de piqué blanc, aux taches jaunes, qui semblent sorties du foie du Prométhée de l'île africaine. Enfin ce lit sur lequel il est mort, ce lit qui a la grandeur d'un lit de garçonnet, ce lit en fer, monté sur des roulettes, avec son petit dais en forme de tente militaire, sa soie verte passée, son mince matelas, son traversin, son gros oreiller:--ce lit, entre les rideaux duquel, il y a eu peut-être, dans l'insomnie, la plus grande souffrance morale de notre siècle.
En sortant de là, entré à l'Exposition des fleurs.
Des orchidées, des _lilia_, je crois, qui ont l'air de fleurs de chair, avec la petite tache de sang d'une fraise: des fleurs étranges qui sont comme un passage de la flore à de l'animalité angélique.
En sortant de dîner, Pierre Gavarni me dit, faire,--et faire tranquillement comme tout ça qu'il fait--un tableau de Jeanne d'Arc, sous les murs d'Orléans, le soir de la bataille. Et il va me chercher un petit modèle en cire de sa Jeanne équestre: une Jeanne d'Arc nue, sur un cheval qu'il s'est efforcé de représenter le plus moyenageux qu'il est possible, et dans des proportions tout à fait mathématiques. Et son intention est de peindre sa Jeanne d'Arc au bord de la Loire, sur un cheval blanc, éclairée par le soleil couchant: une Jeanne d'Arc ayant le caractère d'un bas-relief. Aussi a-t-il fait pour ce tableau, nombre de chevaux blancs dans le soleil.
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_Dimanche 26 mai_.--Un jour, où je me trouve avoir soixante-treize ans.
J'ai la visite, ce matin, de deux Allemandes, les demoiselles Hirschner, dont l'une est peintre, et l'autre femme de lettres, et qui aurait, sous le pseudonyme d'Osipp Schubin, combattu en Allemagne pour ma gloire. Ces deux femmes m'étonnent par la connaissance qu'elles ont de: MANETTE SALOMON et de: LA MAISON D'UN ARTISTE.
La femme de lettres me dit avoir donné: LA MAISON D'UN ARTISTE au petit-fils de Schiller, qui est peintre, et qui, pris de passion pour le livre, s'en est fait le propagateur près de tous les artistes allemands; la peintresse, elle, me conte qu'à l'arrivée de l'exemplaire, s'étant jetée dessus, sa mère avait retiré d'entre ses mains, le volume ouvert à la première page, en s'écriant: «Non, il ne sera pas lu par toi, toute seule, moi, je veux le lire tout haut!»
On parle au _Grenier_ de Mme Segond-Weber, et Armand Charpentier raconte, qu'il y a bien longtemps, il a été la chercher, pour la récitation d'un morceau de poésie, dans une représentation d'amateurs. C'était rue de la Roquette, dans une chambre au haut d'un escalier, comme il n'en a jamais rencontré, un escalier où, de temps en temps, le manque de marches vous forçait à vous suspendre à la rampe.
Il entrait dans une chambre, séparée en deux par un drap, et était reçu d'un côté du drap par la mère, tandis que la fille, finissait de s'habiller de l'autre côté. Et il arrivait ceci: c'est que la mère témoignant tout haut au visiteur, l'ennui, qu'elle éprouvait de voir sa fille, qui avait un brevet d'institutrice et la faculté de gagner sa vie, courir les aventures, la fille criait de l'autre côté du drap: «Tu te trompes, maman... un jour je ferai la fortune de la maison!»
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_Mardi 28 mai_.--Aujourd'hui, Mme Segond-Weber m'est amenée par Montesquiou, venant me demander de jouer LA FAUSTIN; je suis frappé de sa beauté, de la fine ciselure de ses traits, de son pénétrant regard noir.
Daudet est arrivé hier d'Angleterre, tout plein de vie et d'entrain, et, par ma foi, engraissé. Il conte les _écrasements_ qu'il a subis: ces conversations où l'on est placé entre deux personnes, qui se renouvellent toutes les cinq minutes: des conversations qui durent deux ou trois heures.
Puis il saute à Stanley, qui a sa photographie sur son bureau, et où la largeur de la mâchoire dépasse la largeur du haut du crâne. Parlant du voyageur, avec un espèce de respect émotionné, il m'apprend qu'il a eu avec lui une conversation sur les idées religieuses, où Stanley lui avait avoué qu'il ne subsistait en lui, que sa prière d'enfant. Et alors cet homme, qui parle très mal le français, en sorte qu'il parle anglais, quand il s'anime, avait été de la plus grande éloquence, disant que cette prière lui revenait aux lèvres, toutes les fois qu'il avait vu un danger sur la mer, sur la terre, dans le ciel.
Puis il est question d'Oscar Wilde, qui dans les derniers temps de sa liberté, était dans l'impossibilité de coucher à Londres. Retourné à son hôtel habituel, le propriétaire arrivait lui dire, que le marquis Queensbury était en bas avec des boxeurs, que cela allait amener du scandale, et qu'il fallait partir. Il se rendait dans un autre hôtel, grimé, travesti, mais une heure ne s'était pas écoulée, que le maître d'hôtel l'interpellant par son nom, lui jetait: «Vous êtes M. Oscar Wilde, je vous prie de sortir!» Il allait encore frapper à la porte d'un autre hôtel, dont la patronne refusait de le recevoir, en dépit de l'offre de 300 francs. Enfin il se décidait à se rendre chez son frère, un alcoolique prédicant, auquel il demandait _la place par terre pour son corps_. Il voulait bien le recevoir, mais en le prêchant toute la nuit.
Triste famille, où la belle-soeur d'Oscar, une pauvre créature, chez laquelle l'indignation est morte, disait à Shérard, que tous les Wilde étaient des fous.
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_Samedi 1er juin_.--Dans un dîner avec Geffroy et Descaves, on parle du talent, qu'a Rosny pour peindre le bonheur du manger, les joies d'un estomac satisfait, le gaudissement physique d'un repas plantureux chez un être.
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_Lundi 3 juin_.--Ce soir, Mme Sichel me parlait de ses relations à Honfleur, avec Mme Aupick, la mère de Baudelaire.
Elle me peignait cette femme, petite, délicate, mignonne, un rien _boscote_, avec de grosses mains noueuses maladroites, pouvant tenir six dominos et, par là-dessus, si aveugle, qu'elle était obligée de coudre contre son nez.
Puis elle me décrivait sa maison, au bas de la côte de Grasse, choisie par le général, autrefois ambassadeur à Constantinople, dans un endroit qui lui rappelait la Corne d'Or, une maison à la chambre du général, tendue avec de la toile, et ressemblant à une tente, et à l'écurie renfermant deux carrosses d'apparat, dont la propriétaire avait été obligée de vendre les chevaux, quand elle avait été réduite à vivre de sa pension de veuve: carrosses, que les bonnes sortaient et promenaient, une heure, tous les samedis, sur les pavés de la cour.
Il semblait à la jeune fille qu'était Mme Sichel, que la vieille femme avait une haute idée de l'intelligence de son fils, mais qu'elle n'osait le témoigner, par suite de l'autorité, qu'avait sur son esprit un vieil ami, regardant son fils comme un chenapan, qui parlait toujours de venir voir sa mère, ne venait jamais, et ne lui écrivait que pour lui demander de l'argent.
Une révélation curieuse de cette causerie, c'est que la mère de Baudelaire, qui mourait après son fils, mourut de la même maladie, mourut aphasique. Ainsi tombe la légende, qui attribue à la vie de désordre de Baudelaire, cette maladie qui ne fut chez lui, qu'un résultat de l'atavisme.
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_Mercredi 5 juin_.--M. Paléologue, des Affaires étrangères, m'entretenait, ce soir, de la Chine, des délicatesses de ce peuple, qui a pour nous le dédain qu'on a pour les sauvages, de ce peuple, qui ne jette jamais un papier, mais qui brûle tout ce qui est écrit sur du papier, comme une émanation intime et sacrée de l'être.
Et il cause longuement de cette société, toute appuyée sur le passé, me citant, à propos du Tonkin, la demande par la France, de la cession d'un territoire, où toutes les paroles dites aux Chinois, pour prouver la convenance de cette cession, avaient été vaines, quand on rappela, que ce territoire avait été cédé autrefois par un ancien empereur. Alors aussitôt la cession fut obtenue. Selon l'expression du causeur, un _déclenchement_ subit eut lieu dans l'esprit des plénipotentiaires chinois: il existait un précédent.
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_Lundi 10 juin_.--Au _senatorium_ de Lezyns, une Allemande disait à un de mes jeunes amis: «Vous, messieurs les Français, vous aimez avec votre cerveau, mais très peu avec le coeur.»
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_Mercredi 12 juin_.--Ce soir, causerie sur l'Angleterre qui me surprend, m'étonne, par ce que mon interlocutrice me dit de neuf et d'inconnu, sur la femme anglaise. La comtesse Puliga me peint, en sa complète transformation, cet être domestique, ne voulant plus du mariage, ayant assez de l'ancienne servitude conjugale, se refusant à être plus longtemps la bonne d'un ivrogne, et fondant des clubs féminins, avec des tableaux qui représentent une femme dans les flammes et une femme dans le ciel: la première, la femme des siècles passés; la seconde, la femme des siècles futurs, et avec cette épigraphe décochée aux hommes: _«Ils disent, qu'ils disent!»_
Elle me parle d'un roman intitulé: SARAH GRAND, qui a abordé la question sexuelle dans le mariage, et qui est beaucoup plus érotico-médical, que ne le sont mes romans, et elle m'affirme que sur les théâtres de Londres, le baiser, la caresse, le pelotage, vont plus loin, qu'on ne l'oserait sur un théâtre, en France.
Enfin elle termine, en disant que toute l'hypocrisie, apportée là-bas par la Réforme, l'Angleterre est en train de la rejeter, de la vomir.
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_Jeudi 13 juin_.--Ce soir, Mme Adam, confessant sa _foi de charbonnier_ au surnaturel, conte les choses invraisemblables dont elle a été témoin, disant qu'à dix-huit ans, ayant été consulter une sorcière pour le chien perdu d'une amie, au moment de s'en aller, la sorcière l'avait presque retenue de force, et lui avait prédit sa vie, mais tout, tout, depuis le livre qu'elle allait écrire sur Proudhon, jusqu'à... Là, elle s'interrompt. En sorte, que la malheureuse Mme Adam est emprisonnée dans sa bonne aventure: ce qui fait dire à l'un de nous, qu'il y aurait à faire une belle chose littéraire d'un homme ou d'une femme, dont toutes les actions seraient sues d'avance, sans que cet homme ou cette femme puissent se dérober à leur fatalité.
Mme Adam raconte encore, que son père n'avait pas voulu qu'on la baptisât, et que sa mère l'avait fait baptiser, dans une promenade, par un curé de sa connaissance, et, comme elle criait beaucoup, le curé avait dû la calmer, en lui disant: «Si tu continues, je vais t'ouvrir la tête et j'y mettrai le sel et l'huile, que voilà!»
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_Lundi 17 juin_.--Sarcey me traite de «_névrosé_ qu'il faut plaindre!» Si vraiment c'est lui, en littérature, qui représente la santé, je me félicite de représenter la maladie.
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_Mercredi 19 juin_.--Rue de Berri, le prince Louis Napoléon parle des usages et des superstitions russes, nous apprenant que là, donner la main gantée, donner la main, dans un entre-deux de porte, c'est regardé comme une impolitesse.
Puis revenant au Caucase, où il a son commandement, il nous effraie de la force musculaire des gens du pays, citant, un Tartare ayant pris à la gorge un Arménien, et de ses trois doigts enfoncés dans la chair, lui ayant arraché la gorge, au bout de laquelle était venue la langue.
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_Jeudi 20 juin_.--Au cimetière... Dire qu'il y a vingt-cinq ans, un quart de siècle déjà, que nous sommes séparés.
Au retour, je trouve le bateau plein, et pas un bout de banc pour m'asseoir, quand un monsieur me fait une place à côté de lui. Sur mon merci, il me répond, avec un aimable sourire: «C'est moi, qui vous remercie de m'avoir ouvert les yeux, d'en avoir fait tomber les écailles... j'étais tout à l'art ancien... c'est vous qui m'avez fait aimer le XVIIIe siècle.»
Il se refuse à me donner son nom, et cause jusqu'à Passy, d'une façon originale, en homme du métier, du bâtiment, déclarant qu'il n'y a que les époques ignorantes et pas éclectiques, pour produire de bonnes choses, des choses passionnées, tandis que dans les époques _connaisseuses_ de tout, il y a une indifférence pour tout.
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_Samedi 22 juin_.--Au fond, sous sa forme légère et badinante, il y a autant de philosophie dans la tirade parlée de Beaumarchais, que dans la tirade livresque du Scandinave Ibsen.
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_Jeudi 27 juin_.--Dîner avec Rodenbach, chez Voisin. Il me dit avoir été élevé dans une école de jésuites, dont on avait voulu le renvoyer, pour avoir écrit, tout jeunet, quelque chose sur l'amour, puis être venu à dix-neuf ans à Paris, où, pauvre petit garçon de lettres, très admirateur de Leconte de Lisle, il avait eu à subir ses brutalités.
Puis, il me raconte avoir assisté à un traité entre Verlaine et l'éditeur Vanier, où l'éditeur ne voulait donner que vingt-cinq francs, de quelques pièces de poésie qu'il venait d'écrire, et dit que Verlaine tenait à avoir trente francs. Et cela se terminait par Verlaine, tenant d'une main son reçu, et ne le lâchant, que lorsqu'il tenait, dans l'autre main, un napoléon et deux pièces de cent sous, s'écriant: «Un sale Badinguet et deux pièces suisses!»
Et comme Rodenbach le complimentait de sa victoire: «Non, non, s'écriait-il, je n'aurais jamais cédé, j'aurais eu une scène!» faisant allusion à l'autorité de la femme, avec laquelle il vivait.
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_Samedi 6 juillet_.--À la gare Saint-Lazare, je trouve Léon Daudet, de Régnier, et aussitôt en route pour Carrières-sous-Poissy.
Nous voici en cette maison de Mirbeau, recouverte d'un treillage vert tendre, en cette maison aux larges terrasses, et trouée de nombreuses fenêtres, en cette maison inondée de jour et de soleil.
Maintenant dans le jardin, dans le petit parc, des plantes venues de chez tous les horticulteurs de l'Angleterre, de la Hollande, de la France, des plantes admirables, des plantes amusant la vue par leurs ramifications artistes, par leurs nuances rares, et surtout des iris du Japon, aux fleurs grandes comme des fleurs de magnolia, et aux colorations brisées et fondues des plus beaux flambés. Et c'est un plaisir de voir Mirbeau, parlant de ces plantes, avoir dans le vide, des caresses de la main, comme s'il en tenait une.
Une longue promenade dans cinq hectares de plantes, puis la visite aux poules exotiques, dans leur installation princière, avec leurs loges grillagées, au beau sable, d'où s'élèvent quelques arbustes,--et renfermant ces poules cochinchinoises, ces poules toutes noires avec leurs houppes blanches, et les petits combattants britanniques, et ces poules, dans l'embarras des plumes de leurs pattes, courant avec la gêne des gens, dont la culotte serait tombée sur les pieds.
Arrivent pour dîner Pol Neveux, Arthur Meyer, Rodin; et à dîner, et le soir, une conversation amusante qui peint, qui juge, qui calomnie peut-être pas mal de gens.
À onze heures, dans la petite voiture de la maison, Mme Mirbeau, comme cocher, me ramène au chemin de fer, pendant que les valides nous accompagnent à pied.
En chemin de fer, Rodin, que je trouve vraiment changé, et très mélancolieux de son état d'affaissement, de la fatigue qu'il éprouve à travailler dans le moment, se plaint, presque douloureusement, des contrariétés que, dans le métier de peintre et de sculpteur, infligent aux artistes, les commissions d'art, qui, au lieu d'être des aides de leur travail, par les sollicitations, les démarches, les courses, leur font perdre un temps, que lui aimerait mieux employer à faire de l'eau-forte.
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_Mercredi 17 juillet_.--Je reviens de Saint-Gratien, avec l'oculiste Landolt, qui cause ironiquement du confort, si vanté des grands hôtels d'Amérique. Ce sont ces deux fameux robinets d'eau froide et d'eau chaude, dans une cuvette d'un coin de la chambre, qu'on est dans l'impossibilité de déplacer, et qui est de la plus grande incommodité, pour se laver; et c'est cet éclairage au gaz, placé au milieu de la pièce, qui ne vous permet pas de lire au lit, près duquel il n'y a ni bougeoir, ni allumettes; et c'est le service des domestiques, qui ne brossent jamais les habits.
Il raconte, qu'ayant été appelé pour examiner les yeux d'un Américain très riche, qui occupait tout le premier d'un hôtel, et demandant une lampe, l'Américain lui avait dit que bien certainement, il n'en trouverait pas, et qu'il n'était pas bien sûr s'il pourrait se procurer des bougies.
Nous causons des yeux de Maupassant, qu'il dit avoir été de très bons yeux, mais semblables à deux chevaux, qu'on ne pourrait mener et conduire ensemble--et que le mal était derrière les yeux.
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_Jeudi 18 juillet_.--Ce soir, à sept heures et demie, un ciel ressemblant à ces papiers marbrés, que font les Anglais, au fond doucement bleuâtre, et dont des filets de nuages roses divisent l'infini en grands morceaux polyédriques, et là-dessous une perspective de maisons noires, se détachant d'une chaussée pâle. Un effet vraiment original.
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_Dimanche 21 juillet_.--Aujourd'hui, l'enterrement du jeune Charpentier, ce garçon de vingt ans.
Les heures, où l'on va à un enterrement, où on le suit, me semblent des heures, où l'activité de votre esprit est engourdie par du néant.