Journal Des Goncourt Troisieme Serie Troisieme Volume Memoires

Chapter 18

Chapter 183,748 wordsPublic domain

Alors les heures qui n'en finissent pas d'une journée, au bout de laquelle il y a une chose émotionnante, et l'impossibilité de rester chez soi, et le besoin de se promener au dehors, avec des yeux qui ne voient pas, et sur des jambes, qui ne savent où aller.

Une queue interminable, et une entrée si mal organisée, qu'au bout de quarante minutes sur l'escalier, Scholl perd courage et abandonne le banquet. Enfin, en dépit d'un garçon qui se refuse à me laisser entrer, j'ai pu me faufiler dans le salon du haut, tandis que Daudet est allé s'asseoir en bas, à la salle du banquet.

De chaudes, de nerveuses poignées de main m'accueillent, et l'une de ces mains est la main de Lafontaine, me tendant un petit bouquet de violettes, entouré d'une carte de sa femme, sur laquelle est écrit: _Henriette Maréchal, le rôle joué en 1865_.

L'on descend pour dîner, et descendant l'un des derniers, du haut de l'escalier tournant, je suis frappé du bel et grandiose aspect de cette salle à manger, ayant la hauteur de deux étages, avec son éclairage _a giorno_, avec l'heureuse disposition de ses tables de trois cent dix couverts, et dans le bruissement d'aimable et joyeuse humeur des convives, s'installant.

J'ai Daudet à ma gauche et le ministre à ma droite, le ministre encore grippé, qui me dit gentiment avoir refusé de dîner la veille, chez le Président de la République, voulant se réserver pour mon banquet.

Le dîner est au dessert, Frantz Jourdain se lève, et lit des dépêches de la Belgique, de la Hollande, des dépêches des _goncourtistes_ Cameroni et Vittorio Pica d'Italie, des dépêches d'Allemagne, parmi lesquelles se trouvent ces deux lignes de Georges Brandès:

_«Tous les écrivains scandinaves seront avec moi, aujourd'hui, quand je crie: Gloire au maître initiateur!»_

Au milieu de ces dépêches, l'hommage d'un fleuriste de Harlem, me demandant à baptiser de mon nom, une jacinthe nouvelle.

Et encore, des lettres et des dépêches d'amis littéraires de la France, qui n'ont pu assister au banquet: des lettres et des dépêches de Sully Prudhomme, de Claretie, de Philippe Gille, de Déroulède, de Margueritte, de Henri Lavedan, de Theuriet, de Larroumet, de Marcel Prévost, de Laurent Tailhade, de Curel, de Puvis de Chavannes, d'Alfred Stevens, de Helleu, d'Alfred Bruneau, de Gallé de Nancy, de Colombey, de Mévisto.

Alors le ministre prend la parole, et prononce un discours, comme jamais il n'en a été prononcé par un ministre décorant un homme de lettres, se défendant d'être là, comme ministre, et me demandant presque humblement de la part du gouvernement, la faveur de me laisser décorer.

Et ici, en laissant ma personne de côté, il est bon de constater que jusqu'ici, les hommes du gouvernement ont donné de très haut, la croix aux hommes de lettres et aux artistes, et que c'est la première fois, qu'ils ont l'air de s'honorer de la croix donnée par eux, à l'un de nous. Du reste impossible de mettre plus de louange délicate, et d'amitié respectueusement affectueuse dans ce discours de vrai lettré, qui, je l'avoue, m'a fait les yeux humides, un moment.

Je ne puis résister au désir de donner un morceau de ce discours:

... «Le temps est passé des théories de commande, des esthétiques obligatoires et des littératures d'État. Dans une démocratie qui vit de liberté, et que féconde la variété des inspirations individuelles, le gouvernement n'a rien à édicter, rien à diriger, rien à entraver; il n'a qu'à remplir, s'il le peut, et comme il le peut, un rôle discret d'amateur clairvoyant, respectueux des talents sincères, des belles passions et des volontés généreuses.

«Or, de talent plus fier que le vôtre, de passions plus ardentes que celles que vous avez nourries, de volonté plus souveraine que celle que vous avez appliquée aux recherches d'art et au travail de style, il me paraît difficile d'en découvrir; et c'est vraiment, par excellence, une vie d'écrivain, que cette vie si droite et si pleine, que vous aviez commencée à deux, côte à côte, dans la joie de vos coeurs jumeaux, et que vous avez reprise, avec une vaillance inébranlable, dans la mélancolie de la solitude.

«Vous n'avez vécu que pour les choses de l'intelligence; et, non content de chercher dans l'observation de notre coin de nature et d'humanité, matière à remplir vos études et à satisfaire la curiosité de vos goûts, vous avez élargi l'horizon contemporain, vous avez ressuscité le charme d'un siècle disparu, vous avez rapproché de nous la fantaisie et le mystère des arts lointains.

«Vous n'avez eu de plus chère ambition que de savoir et de voir; vous n'avez connu de plus exquises jouissances que celles des idées, des lignes et des couleurs; et les sensations que vous avez aimées, vous les avez voulu rendre avec l'effort de signes nouveaux, et le frémissement de notations personnelles. Vous avez assoupli votre langue aux exigences complexes de la peinture des réalités observées, aux nécessités changeantes des traductions d'une âme, au caprice même des impressions les plus fugitives. Vous avez mis dans votre style les jeux de la lumière, les frissons du plein air, la coloration et la vie du monde extérieur; vous y avez mis aussi les secousses intérieures, les émotions subtiles, les troubles secrets du monde moral; et désireux de retenir dans votre phrase, un peu de ce qui luit ou de ce qui vibre, de ce qui aime ou de ce qui souffre, vous avez demandé à la richesse et à la diversité des formes, l'art d'exprimer fidèlement la multiplicité infinie de la nature.

«Le gouvernement se devait à lui-même, mon cher maître, de s'incliner devant votre existence et devant votre oeuvre; et, si indifférent que vous soyez aux attestations officielles, il a pensé que vous ne refuseriez pas une distinction, que vous n'avez jamais sollicitée, que pour d'autres. M. le Président de la République a bien voulu, sur ma proposition, vous conférer le grade d'officier de la Légion d'honneur, et vous accepterez que je vous en remette cordialement, les insignes.»

Et l'émotion que j'ai ressentie, a été partagée par l'assemblée, dont les applaudissements ont été frénétiques.

«Non, m'ont dit des gens qui avaient assisté à nombre de banquets, non, nous n'avons jamais été témoins d'une si entière adhésion du coeur des assistants.»

Puis, ç'a été un toast d'Hérédia, fêtant mes noces d'or avec la littérature.

Puis le discours attendu de Clemenceau, le discours éloquent, où il montre le chevalier de Marie-Antoinette, arrivé par l'amour de la beauté, de la vérité, à devenir l'apologiste d'une Germinie Lacerteuse, d'une fille Élisa, qui devaient être des femmes de la tourbe qui accompagnaient la reine à l'échafaud; discours se terminant par ces hautes paroles:

«Le paysan retourne le sol, l'ouvrier forge l'outil, le savant calcule, le philosophe rêve. Les hommes se ruent en des chocs douloureux pour la vie, pour l'ambition, la fortune ou la gloire. Mais le penseur solitaire écrivant, agissant, fixe leur destinée. C'est lui qui éveille en eux les sentiments engendreurs des idées, dont ils vivent, et qu'ils s'efforcent de fixer en réalités sociales. C'est lui qui les pousse à l'action, aux grandes réparations d'équité, de vérité...

«Avoir été pour un jour, pour une heure, l'ouvrier d'une telle oeuvre, suffirait à la gloire d'une vie. Qu'à ce titre les Goncourt soient salués par nous.»

... Puis c'est le discours de Céard, le discours attendri de Céard, sur le vieux passé de nos relations littéraires.

Puis le délicat morceau littéraire de Henri de Régnier.

À Henri de Régnier succède Zola, qui avoue loyalement que sa littérature nous doit quelque chose, et lui qui s'apprête à faire ROME, veut bien rappeler: MADAME GERVAISAIS.

Après Zola, Daudet fait le discours de l'ami intime, un discours, tout plein de tendresse.

... «On a bu à l'homme illustre, à Goncourt romancier, historien, auteur dramatique, écrivain d'art. Moi je voudrais boire à mon ami, au compagnon fidèle et tendre, qui m'a été bien bon, pendant des heures bien mauvaises. Boire à un Goncourt intime, que nous sommes quelques-uns à connaître, cordial et doux, indulgent et naïf, un naïf aux yeux aigus, incapable d'une pensée basse, et même d'un mensonge dans la colère...»

Je me lève alors et dis:

«Messieurs et chers confrères de l'art et de la littérature,

«Je suis incapable de dire dix mots, devant dix personnes... Or, vous êtes plus nombreux, messieurs! Je ne peux donc que vous remercier, en quelques brèves paroles, de votre affectueuse sympathie, et vous dire, que cette soirée que je vous dois, me paye de bien des duretés et des souffrances de ma carrière littéraire.

«Merci encore une fois!»

On monte en haut, prendre le café et les liqueurs, et ce sont des embrassades, des rappels à mon souvenir, de gens dont j'ai oublié le nom et la figure, des présentations d'Italiens, de Russes, de Japonais, des remerciements de Gungl, le fils de Lagier, pour les quelques lignes de mon JOURNAL sur sa mère, des lamentations de Rodin, se plaignant de sa fatigue et de son besoin de repos, la demande par Albert Carré d'un rendez-vous, pour causer de MANETTE SALOMON, enfin l'accolade de ce grand toqué de Darzens, qui m'a dédié un volume, dont il ne m'a jamais donné un exemplaire. Moi, au milieu de cela, il me semble m'apercevoir dans une glace, avec sur la figure un doux hébétement, quelque chose d'un bonheur bouddhique.

Onze heures sonnent. Je me sens mourir de faim, n'ayant absolument rien mangé. Je sais, que les frères Daudet doivent souper avec Barrès, et le jeune ménage Hugo, mais j'ai la crainte d'apporter du froid avec ma vieille tête, au milieu de ces turbulentes jeunesses. Puis j'espère un restant de chocolat à la maison, où j'ai dit à mes femmes de s'en faire pour elles, en m'attendant, mais quand j'arrive plus de chocolat, plus de gâteaux, tout est mangé.

Je suis revenu, un superbe panier de fleurs à la main, un panier mis devant moi, pendant le repas, et que, dans mon émotion, je n'avais pas regardé attentivement, ayant pris seulement connaissance du billet de Mme Mirbeau, qui me l'avait envoyé. À la maison quand j'y mets les doigts et les yeux, je m'aperçois que c'est un tas de petits bouquets, destinés à fleurir les boutonnières des membres du comité... Est-ce bête... est-ce bête!

* * * * *

_Samedi 2 mars_.--Éreinté de mon ovation d'hier, je m'étais recouché dans la journée, quand Frantz Jourdain est venu m'apporter le dessin monumental de Willette, pour le menu du banquet d'hier, et qui a eu un si grand succès. Le pauvre garçon me détaille tous les ennuis qu'il a eus pour le classement des gens, et me conte les exigences de celui-ci, de celui-là.

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_Dimanche 3 mars_.--C'est ce soir, l'aimable fête, que les Charpentier ont la gentillesse de donner, en mon honneur.

Après dîner, sur ce divan, à gauche de la cheminée du cabinet de travail, qui peut être appelé le coin Zola, de Daudet, de Goncourt, on cause de l'éloquence d'hier, des discours de Poincaré, de Clemenceau.

À onze heures, Sarah Bernhardt accoudée sur le marbre de la cheminée du grand salon, lit nonchalamment, avec sa voix d'or, à travers une face-à-main, l'_Hommage à Edmond de Goncourt_ de Robert de Montesquiou:

Les paons blancs réveillés par la Faustin qui rêve, Glissent en notre esprit avec moins de douceurs Que la grâce de vos héroïnes sans trêve, Maître: Marthe, Renée, et Manette et leurs soeurs, ... Les paons blancs évoqués par la Faustin qui songe. ...

Et pendant que Sarah récite ces vers, il m'est donné de les suivre, dans un exemplaire calligraphié par Montesquiou, et enluminé par Caruchet, où sur le chamois du papier, de délicates plumes blanches de paons, peintes d'une discrète manière à la gouache, semblent les élégants filigranes du papier.

Je vais remercier Sarah, dans sa toilette d'idole, et sa séduction indéfinissable de magicienne antique.

Là-dessus Montesquiou me présente aux belles dames du noble faubourg et d'ailleurs, qu'il traîne à sa suite, à la duchesse de Rohan, à la comtesse Potocka.

Et la soirée se termine par _la Soularde_ d'Yvette Guilbert, _la Soularde_, où la diseuse de chansonnettes, se révèle comme une grande, une très grande actrice tragique, vous mettant au coeur une constriction angoisseuse.

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_Mercredi 6 mars_.--Georges Lecomte vient me chercher, pour le mariage d'Ajalbert avec la petite Dora. En chemin, dans le landau de la noce, il m'annonce son mariage, à lui. Il s'agit d'une jeune fille qu'il a aimée, jeune homme, qui est devenue veuve, et pour laquelle son tendre sentiment a persisté. Et il est dans le bonheur d'épouser une femme, qui ne le forcera pas à mettre, tous les soirs, son habit noir, pour aller dans le monde, et lui permettra de travailler: ce qui est au fond, ce qu'il aime le mieux dans l'existence.

Et nous voilà chez les Ménard-Dorian, où s'organise le cortège, et bientôt à la mairie, où a lieu le mariage, célébré par l'aphone Marmottan, et où je me trouve à la place, que j'avais au mariage de Léon Daudet et de Jeanne Hugo.

De retour, presque aussitôt un dîner de quarante-huit couverts, disposé d'une manière charmante, dans deux pièces, où deux grandes tables, fleuries de fleurs d'amandiers, forment un T, et où la table des vieux, a pour tête la table des jeunes, au milieu de laquelle apparaît la mariée, toute jolie avec son clair visage et son rire sonore,--tout le dîner, égayé, animé, fouetté, par des violons tsiganes faisant rage, et dont les chabraques rouges promènent leurs musiques nerveuses derrière le dos des convives. Et un dîner très amusant, très cosmopolite, très parlant à la curiosité de l'estomac: un potage bulgare aux olives, dont Mme Ménard-Dorian a rapporté la recette de ses voyages, des boudins blancs de brochets, truffés, des canards à la purée de fois gras, etc., etc.

Une soirée de femmes aimables, dont l'une veut bien me dire, qu'elle a été épousée, comme une Renée Mauperin, tant elle était le type du livre.

Un amusant détail. Le coiffeur qui a coiffé la mariée, lui a demandé si son mari était petit ou grand, et comme la mariée l'interrogeait sur ce que ça pouvait lui faire, il lui disait que c'était pour la coiffer en vue de sa taille, proportionnant l'échafaudage des cheveux de l'épouse à la hauteur de l'époux.

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_Jeudi 7 mars_.--Daudet me présente M. Finot; le directeur de la _Revue des Revues_, un Polonais, qui me parle aimablement du succès de ma littérature dans les pays slaves, dans ces contrées, où se forment des réunions d'une trentaine de personnes, pour entendre la lecture d'un livre nouveau, et il m'apprend, à mon grand étonnement, que CHARLES DEMAILLY est le roman de tous mes romans, qui a eu le plus grand succès là-bas.

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_Vendredi 8 mars_.--Albert Carré qui, sur l'article de Daudet, dans la _Revue Encyclopédique_, m'a demandé un rendez-vous, à mon banquet, ce matin, reçoit ma pièce de MANETTE SALOMON, pour le Vaudeville ou le Gymnase, avec l'autorisation d'en faire l'annonce immédiate dans les journaux.

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_Dimanche 10 mars_.--Helleu, qui est arrivé de Londres hier, et qui repart demain pour l'Angleterre, vient me remercier de la lettre-préface, que je lui ai écrite pour son exposition. Il montre une joie, une joie enfantine, de l'argent qui lui est tombé là-bas. Oui, il a vendu pour 14 000 francs de pointes-sèches, disant qu'à sa première exposition, chez Durand-Ruel, il en avait vendu pour 30 francs.

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_Vendredi 15 mars_.--Lu: EN ROUTE. Un vrai plaisir dans ce livre, à la dégustation d'une expression, d'une épithète, d'une image. La célébration du plainchant, merveilleusement faite par l'écrivain catholique.

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_Mercredi 20 mars_.--Un homme du monde disait très justement, que pour être bien venu dans la société, il fallait chez l'homme, une moyenne d'esprit, de coeur, d'honnêteté.

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_Vendredi 22 mars_.--Dîner chez Zola qui reçoit, ce soir, de Béhaine.

À dîner, conversation sur le bonheur, que tous les convives déclarent d'une voix unanime, ne pas exister, et Zola, qui là-dessus, est plus affirmatif que nous tous, tombe, le soir, dans une tristesse noire, qui le fait muet.

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_Lundi 25 mars_.--Reprise de l'_influenza_. Avec le mal de tête, et la lassitude douloureuse de cette maladie particulière, il me faut du courage, pour travailler, tout l'après-midi, avec Hayashi, et arriver, à nous deux, à la traduction laborieuse de ces préfaces japonaises d'Hokousaï, si difficilement transportables dans notre langue.

Oh! les turgescences du front jaune d'Hayashi, dans l'enfantement de cette traduction, et les _hâhâ_, dont il scande la lecture du texte, pour s'entraîner au français, et sa tête amusamment crispée, sur un fond de porte en blanc, où sont découpés de petits guerriers en bois jaunâtre, provenant d'armoires de bonzeries, et qui semblent des bonshommes de pain d'épice, héroïquement farouches.

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_Mercredi 3 avril_.--Visite de Zilken, l'aqua-fortiste hollandais, venu à Paris pour faire une pointe sèche de ma tête.

Il me parle d'un article fait sur moi, par un littérateur de ses amis: article intraduisible en français, parce que la langue hollandaise est beaucoup plus riche que la langue française, et ayant cinq ou six expressions pour rendre une chose, qui n'en a qu'une chez nous--et cet article, au dire de Zilken serait un débordement d'épithètes, ressemblant à une éruption volcanique.

Dîner, ce soir, rue de Berri, avec Carraby. D'épais sourcils, de ces arcades sourcilières profondes, comme il y en a dans les bustes antiques, avec au fond, des yeux d'un gris d'aigle: les beaux traits d'un prélat romain.

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_Mercredi 10 avril_.--Ce que mon banquet m'a coûté, ce qu'il m'a rapporté d'aumônes à faire, ce qu'il m'a valu de _carottes_ de la part de mendiants de toute sorte, de mendiants d'une ingéniosité, comme celui d'hier.

«Monsieur, me dit Pélagie, il y a en bas quelqu'un qui a une communication très importante à vous faire, de la part de M. Bing.» Je me trouve en face d'un quidam, qui me déclare avoir été employé chez M. Bing, et qui veut se confesser à moi. Là, il s'interrompt, voyant la porte ouverte, et me demande à être entendu par moi seul. La porte fermée, alors il me raconte qu'il a été chargé d'un recouvrement, qu'il a mangé, et que là-dessus il a été mis dehors. Et le voilà, faisant au romancier, qu'il sait que je suis, un douloureux tableau, ma foi, pas mal fait, de l'état moral de l'individu, qui a commis un acte indélicat, et qui ne peut se replacer qu'avec un certificat, que l'homme qu'il a volé, est dans l'impossibilité de lui donner, et n'ayant devant lui que le suicide, tirade qu'il termine, en disant qu'il n'a pas mangé, depuis le matin. Un racontar si bien rédigé, qu'il me fait douter complètement de l'indélicatesse de ce faux voleur, et qui semble un truc très original, pour attendrir un romancier psychologue, et lui attraper une pièce de cent sous.

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_Jeudi 11 avril_.--Une gouvernante anglaise, appartenant à la religion catholique, a quitté la maison Daudet, lorsqu'elle a appris que l'auteur de LOURDES, y était reçu.

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_Samedi 13 avril_.--Je dîne avec M. Georges Bousquet qui a écrit: LE JAPON DE NOS JOURS, et, qui, dans le cours de droit qu'il a fait là-bas, a constaté la reconnaissance, que tout Japonais apporte à celui qui lui apprend quelque chose. «Oh _sénsei_ (le maître)!» répète avec tendresse, l'étudiant.

M. Bousquet, raconte qu'il a été un moment tellement séduit par le Japon, qu'il avait écrit à sa famille de quitter la France, de lui amener une demoiselle dont il était épris, et qu'ils vivraient tous là, comme dans le Paradis.

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_Mercredi 17 avril_.--Ce soir, dans un coin de salon, Yriarte me racontait cette anecdote sur Balzac. Le vieil Hertfort, le prisonnier de l'Empire, lit, sous Louis-Philippe, LA FILLE AUX YEUX D'OR, croit reconnaître, dans le type qui a servi à Balzac, une fille qui avait passé dans ses orgies, en un des endroits, où il avait été interné, et demande à Jules Lacroix de le faire dîner avec l'auteur, à la Maison d'Or, où il l'invite. Le jour convenu, Lacroix arrive tout seul, disant qu'il lui a été impossible de le rencontrer. Mauvaise humeur d 'Hertfort, qui force Lacroix à s'excuser, sur ce qu'il est très difficile de rencontrer Balzac, affirmant que Hugo et ses amis ne correspondent avec lui, que par lettres. Hertfort toutefois, avec le despotisme de ses caprices, s'entête à le voir, et enfin il est convenu, qu'il aura une entrevue avec le romancier, à une première de la Porte-Saint-Martin. Mais là encore, Lacroix arrive seul, dit que dans le moment, Balzac est menacé de Clichy, qu'il n'ose sortir que le soir, et que ces soirs, il les donne à sa maîtresse, à ses amis. Alors Hertfort de s'écrier:

--Clichy... Clichy... qu'est-ce qu'il doit?

--Mais une grosse somme, répond Lacroix, peut-être 40 000 francs, peut-être 50 000 francs... peut-être plus.

--Eh bien qu'il vienne, je lui paierai ses dettes.

En dépit de cette promesse, Hertfort ne put jamais décider Balzac, à entrer en relations avec lui.

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_Jeudi 18 avril_.--Ce soir, je fais la connaissance, chez Daudet, de Georges Lefèvre, un homme de lettres, à la vie accidentée, qui pendant quelque temps faisant en Afrique le commerce des plumes d'autruche, à la suite d'une querelle avec les autorités anglaises, est passé chez les Zoulous, l'avant-veille de la mort du prince impérial, et qui, averti par le courrier qui portait les dépêches, est arrivé sur les lieux, quatre heures après sa mort.

Le prince, avec huit hommes dont il avait le commandement, venait de passer la nuit dans un endroit, où le matin les Zoulous, se glissant à travers les roseaux, le surprirent au moment où il avait commandé à ses hommes de prendre le galop, et où, sautant sur son cheval, une zagaïe lui entrait derrière l'épaule, et le traversait de part en part. Quand Lefèvre arriva, le prince était par terre, zagaïé, et dépouillé de tous ses vêtements. Ce qui avait contribué à sa mort, dit Lefèvre, c'est qu'au milieu de ces hommes en costume sombre, et ayant l'air un peu de pompiers, avec son uniforme rouge et sa culotte blanche, il avait l'air d'un général anglais.

Georges Lefèvre nous cite plusieurs légendes des Zoulous, et entre autres celle de l'éléphant, considéré comme le représentant de la force, de la bonté, de l'intelligence.

Cette légende nous montre l'éléphant, quand il entre dans un fleuve, posant le pied légèrement pour ne pas écraser le sable, écartant doucement les branches pour ne pas les briser, et sauvant une gazelle d'un serpent qui la guette, sans faire peur au serpent.

Or un jour, l'éléphant veut s'assurer de la gratitude de la nature et des animaux à son égard, et il trouve que l'eau se fait fraîche, et le sable chaud à ses pieds, que les branches s'écartent docilement de son passage, que les animaux l'entourent respectueusement, quand il se sent mordu au pied par un crocodile. Il le prend avec sa trompe et, au moment de le tuer, la gratitude de l'eau, du sable, des branches d'arbres, le sauve, et l'éléphant le rejette à l'eau.

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_Lundi 22 avril_.--Je fais aujourd'hui les deux expositions de Guys: l'exposition de la rue Laffitte, l'exposition de Petit.

La critique de l'heure présente veut en faire un grand monsieur: non, Guys est un dessinateur rondouillard, et le plus sale enlumineur de la terre.