Journal Des Goncourt Troisieme Serie Troisieme Volume Memoires
Chapter 17
_Mercredi 9 janvier_.--Ce soir, rue de Berri, on cause du décolletage des femmes, et comme je disais que la gorge de la femme honnête devrait être la chose la plus secrète pour les autres, autres que le mari, d'Ocagne nous raconte la présentation d'un Chinois qu'il a faite chez About, ce Chinois s'étant obstinément arrêté à la porte du salon, il avait été obligé d'aller le rechercher et de le forcer à entrer. Et, comme en sortant, il lui demandait la raison de son hésitation à pénétrer dans le salon, il lui répondait que devant ces femmes qui avaient leurs gorges à l'air, il avait cru à une mystification et qu'au lieu de l'avoir conduit dans un intérieur familial de lettré, d'Ocagne l'avait mené dans un bateau de fleurs.
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_Dimanche 13 janvier_.--On se demande, s'il existe encore des bohèmes de l'intensité de ceux du temps de Murger? On ne le croit pas. Cependant Rodenbach affirme, qu'il y a encore dans notre partie, des crevards de faim sans pudeur, semblables aux chiens des environs des casernes, et qui viennent, aux heures réglementaires, partager le repas d'hôpital de Verlaine.
Léon Daudet, qui dans ce moment pour combattre les tristesses de sa vie, se plonge plus avant dans le travail, et a écrit toute la journée, nous demande à nous lire, après dîner, un commencement d'article sur la Pitié et la Douleur, qui me fait m'écrier: «C'est curieux, n'est-ce pas, c'est le catholicisme qui a apporté dans le monde la pitié à l'endroit des _miséreux_ et, il a fallu dix-huit siècles, pour que cette pitié eût son développement en littérature,--développement qui commence avec Dickens et continue--«avec vous!» me crie-t-on.
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_Mercredi 16 janvier_.--Démission du Président... Ça ne dure pas longtemps les présidences... Vraiment le fichu régime que ce parlementarisme, où les parlementaires ressemblent à de grands enfants, pris, de temps en temps, du désir de casser leurs joujoux.
Le docteur Michaut me disait, que peu de temps après notre Exposition, dans une causerie à Francfort avec un Allemand, celui-ci vantant cette exposition, s'étonnait, comme nous nous étions vitement relevés, depuis la dernière guerre, ajoutant toutefois qu'avant la guerre, il avait cru à notre irrémédiable décadence, par le développement des cafés-concerts et les inepties qu'on y débitait, et que malheureusement pour nous, il avait remarqué une progression énorme de ces cafés-concerts.
On me contait, ce soir, à propos de l'infecte collection de M. Thiers, prenant deux salles du Louvre, que Tauzia, qui avait été très hostile à cette désastreuse occupation de notre grand Musée, lors de l'ouverture de la salle où est le fameux service, avait lancé la phrase: «Messieurs, la salle à manger!» phrase qui avait manqué de lui faire perdre sa place.
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_Lundi 21 janvier_.--Oh, la jeunesse des lettres! je la trouve bien pressée de jouir du succès, bien avide d'argent, bien incapable de travailler de longs mois, dans la retraite, le silence, la maigre rétribution de son labeur: ce qu'a fait notre génération. J'ai bien peur, que les rares fabricateurs de livres de ce jeune monde, soient mangés par le journalisme: où se payent de gros dividendes, avec le tintamarre de la gloire.
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_Samedi 26 janvier_.--M. Maurice Talmeyr, dans un éreintement de mon JOURNAL, m'accuse de travailler à faire oublier la place, que mon frère a dans notre oeuvre. C'est juste au moment, où je viens d'obtenir, avec une certaine peine, qu'une rue de Nancy, devant s'appeler: _Rue Edmond de Goncourt_ s'appelle _Rue des Goncourt_.
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_Jeudi 31 janvier_.--À la fin de la soirée, arrive Helleu, qui a passé toute la journée à peindre par ce froid, les statues de Versailles, à demi ensevelies sous la neige, parlant de la beauté de spectacle et du caractère de ce monde polaire. Et sur la passion de la peinture de Bracquemond fils, d'après des vitraux, il me confesse avoir ce goût, et avoir travaillé à Chartres, à Reims, et à Notre-Dame, à Notre-Dame, qu'il a habitée la matinée, presque deux années, visitant tous les coins et les recoins des tours, au milieu de ces anges suspendus dans le ciel, ayant comme des mouvements de corps, pour se retenir et ne pas tomber en bas. Et il nous parle d'une fête, où peignant au milieu des chants, des roulements de l'orgue, du son des cloches en branle, il donnait des coups de pinceau sur la toile, à la façon d'un chef d'orchestre, complètement affolé.
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_Vendredi 1er février_.--Je reçois, ce matin, une aimable lettre de M. Rigaud Kair, capitaine au long cours, me témoignant son regret de ne pouvoir assister à mon banquet, sous la menace de reprendre la mer, au premier jour, et m'offrant «en remerciement de sa respectueuse gratitude pour les joies intellectuelles, que mes oeuvres, compagnes fidèles de tous ses voyages, lui ont procurées», m'offrant un dessin de Pouthier, l'Anatole de MANETTE SALOMON. Et le dessin est curieux, et je me rappelle que Pouthier m'en parla beaucoup dans le temps. C'est un dessin dédié à Eugène Sue, et qui porte au revers la note suivante: _Portrait de Mlle *** qui a servi pour la création de la Mayeux, dans les MYSTÈRES DE PARIS_.
Et M. Rigaud Kair ajoute, qu'il ne serait pas impossible, que lorsque je me suis trouvé à Croisset, j'aie aperçu un trois-mâts, saluant trois fois, avec son pavillon amené bas, très bas, comme on salue un souverain, l'excellent maître Gustave Flaubert, que cette petite manoeuvre étonna d'abord, puis ravit ensuite.
Déjeuner chez les Dorian, pour les fiançailles d'Ajalbert avec la jolie Mlle Dora Dorian.
En rentrant, je sonne. On tarde à m'ouvrir. Je m'impatiente, et ressonne à casser la sonnette. Apparaît la tête effarée de Blanche, qui me crie: «Le feu est à la maison!» En effet, à la suite d'un feu de cheminée dans mon cabinet de travail, le feu vient de prendre dans un petit cabinet au-dessus, et Pélagie et sa fille et sa mère, courent affolées par la maison, jetant dans le chéneau des paquets de choses enflammées. Les fumistes arrivent et bouchent avec du mortier la cheminée, mais le feu n'est pas éteint, et devant la vapeur de gaz carbonique, qui remplit tout le haut de la maison, ils préviennent les femmes de dormir avec précaution: une jeune mariée ayant été, ces jours-ci, asphyxiée dans ces conditions à Auteuil. Ce qui fait que mon monde ne dort, la nuit, que d'un oeil, se relevant de temps en temps, pour aller tâter le mur, et sentir s'il se refroidit.
Ah! une vilaine soirée, cette soirée dans l'émotion de l'incendie, et cependant j'ai fait tout de même dans cette soirée, les trente lignes sur les pointes-sèches d'Helleu, qu'il m'a demandées pour une exposition à Londres, et qu'il doit venir chercher dimanche.
«Février 1895.
«Mon cher Helleu,
«Vous me faites l'honneur de me demander de présenter en quelques lignes au public, votre oeuvre. Je le fais avec grand plaisir, ne me cachant pas cependant la difficulté grande, à bien parler de vos pointes-sèches, à la fois si légères et si colorées, vos pointes-sèches d'une égratignure sur le cuivre, si artiste.
«Votre oeuvre, c'est d'après le cher modèle, qui prête la vie élégante de son corps à toutes vos compositions, une sorte de monographie de la femme, dans toutes les attitudes intimes de son chez-soi--dans le renversement las de sa tête, sur un fauteuil; dans son agenouillement devant le feu d'une cheminée, avec le retournement de son visage contre le chambranle, et la fuite contournée du bas de son corps; dans une rêverie, qui lui fait prendre dans la main la cheville d'une jambe croisée sur l'autre; dans une lecture, avec le défrisement d'une boucle de cheveux le long de sa joue, quelque chose d'interrogateur au bout du nez, une bouche un rien entr'ouverte, où il y a comme l'épellement heureux de ce qu'elle lit; dans le sommeil, où de l'enfoncement dans l'oreiller, émerge la vague ligne de deux épaules, et un profil perdu, au petit nez retroussé, à l'oeil fermé par de noirs cils courbes.
«Et si la femme, ainsi représentée dans son intérieur, sort de chez elle, regardez-la, sur cette merveilleuse planche: «La femme devant les trois crayons de Watteau, du Louvre», regardez-la, une main sur une ombrelle, avec toute l'attention de sa séduisante et ondulante personne, penchée sur les immortels dessins de la vente d'Imécourt.
«Non, je ne sais vraiment pas un autre mot pour les baptiser, ces pointes-sèches, que de les appeler les _Instantanés_ de la grâce de la femme.»
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_Samedi 2 février_.--À une lettre de Huret, qui se met à ma disposition, pour répondre directement ou indirectement à Talmeyr, dans le _Figaro_, je réponds par ce billet:
«Cher monsieur, je vous remercie de votre offre. J'ai pour principe de ne pas répondre. On m'accuserait d'avoir assassiné mon frère--ce qui arrivera peut-être un jour--que je me tairais. Je laisse au temps à faire justice, de ce qu'il y a de vrai ou de faux, de juste ou d'injuste, dans les attaques dirigées contre ma littérature et ma personne.»
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_Dimanche 3 février_.--Ce soir, on disait que la gauche poignée de main, qui se donne _en tierce_, avec le coude retourné contre le corps, vient des poignées de main, données par le prince de Galles, pendant un rhumatisme qu'il avait à l'épaule. La mode du triste enfermement du cou des femmes, viendrait également des fanfioles, avec lesquelles la princesse de Galles cacherait des humeurs froides. Et ces modes, déjà enterrées à Londres, seraient adoptées par nous, ainsi que les modes de Paris, le sont par la province attardée.
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_Jeudi 7 février_.--Willette, amené aujourd'hui par Geffroy, pour faire le menu du banquet du 22 février, pendant qu'il fait un croquis de ma personne, me dit «qu'il y a sur ma figure» de singuliers passages de douceur et de dureté.
Après la lettre sincèrement louangeuse, écrite ce matin à Daudet sur LA PETITE PAROISSE, je ne puis me retenir, ce soir, de lui dire que j'aurais voulu, que son livre finît après la nuit de réconciliation, où revient entre l'époux et l'épouse le souvenir _inchassable_ de l'adultère, empêchant le rapprochement des chairs. Là-dessus, il me fait cette confession: dans le principe, il avait eu l'idée--idée devant laquelle il avait reculé ensuite--de faire la résurrection de l'amour, et la ressoudure de la chair, en la griserie du crime, accompli par le mari sur le jeune prince d'Olmutz, avec la complicité de la femme.
Mallarmé contait, ce soir, qu'il avait été mis dans un pensionnat à Auteuil, un pensionnat tenu par un abbé, dans la propriété de dix-huit hectares du baron Gros, par une grand'mère entichée d'aristocratie, et désireuse de voir chez elle, le dimanche, des petits de la noblesse. Là, sur son nom plébéien, il avait été reçu à coups de pied et de poing, par ses nobles condisciples: ce qui lui avait donné le _toupet_ de déclarer, que ce n'était pas son vrai nom, qu'il était le comte de Boulainvilliers. Et quand cette grand'mère le faisait appeler, il restait très longtemps dans le lointain du parc, avant de se rendre à l'appel, laissant son vrai nom se perdre, s'évaporer, dans son retard à y répondre.
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_Vendredi 8 février_.--À un dîner chez Fasquelle, je cause avec Zola de son roman de ROME, dans les notes énormes duquel il s'avoue un peu perdu, déclarant que pour ce livre, il ne se sent pas la bravoure de ses autres bouquins. Puis dans le moment, lui, l'homme du travail de la matinée, il se lève à onze heures, par suite de douleurs névralgiques, qui se changent, à une heure du matin, en d'affreuses rages de dents. Et enfin, par là-dessus, il a les préoccupations de trois procès: le procès en diffamation, à propos de Lourdes, un procès avec le Brésil, je ne sais à propos de quelle piraterie, un procès avec le _Gil Blas_, dont il n'a pas encore touché un sol des 50 000 francs, qui lui sont dus pour son roman de LOURDES.
Alors sa parole retourne à Rome, avouant que pendant qu'il était là-bas, sa pensée appelait tout le temps la mort du pape, appelait le spectacle d'un conclave, qu'il est en train de mettre en scène, avec une documentation très à effet, très dramatique.
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_Dimanche 10 février_.--Nous finissons le siècle, dans des années méchantes, où la politique se fait à coups de dynamite, où les assassins avant de tuer, s'amusent de la peur de l'assassiné, où la jeune critique met la perspective du corbillard, pour l'éreinté dans ses articles, où l'image même a la férocité du dessin de Forain.
Un jeune divorcé disait à un de mes amis: «Aujourd'hui, la généralité des jeunes filles supérieures, regarde le mariage comme un essai, un essai sans chance de durée: ces demoiselles ne se cachant pas de dire, que lors de ce mariage, elles n'ont pas la connaissance des hommes, et que cette première union, n'est qu'un apprentissage, une étude pratique de l'homme dans le mari: apprentissage qui les met en état de faire un choix judicieux, au _second tour_, au second mariage.»
Tout à la fin de la soirée, Daudet me jette de son fauteuil, où il écrit:
--Au dîner de Fasquelle de vendredi dernier, les Charpentier vous ont-ils dit quelque chose?
--Non.
--Bien sûr, ils ne vous ont rien dit?
--Non, parole d'honneur!
Alors Daudet vient s'asseoir à côté de moi, et me parlant presque à l'oreille:
--Je ne devrais pas vous dire ça, mais puisque Zola n'a pas gardé le secret auprès de Mme Charpentier, malgré l'engagement que nous avons pris de n'en parler à personne, je puis bien vous le dire. Eh bien, le Président de la République, par suite d'un échange contre deux croix de chevalier, a obtenu pour vous une croix d'officier, et Poincaré a demandé à présider le banquet, pour vous la remettre. Je dois vous avouer, que Zola s'est très bien conduit, a mis beaucoup de chaleur à l'obtention de la chose, s'est proposé pour aller chez le ministre tout seul, mais je ne l'ai pas voulu, nous y avons été ensemble.
Là-dessus un récit drolatique de la visite de Zola et de Daudet, au ministère, Zola voulant porter le chapeau de Daudet pour qu'il pût s'appuyer sur sa canne et sur son bras, et prononçant son _speach_, les deux chapeaux à la main.
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_Lundi 11 février_.--Frantz Jourdain me communique la lettre d'acceptation de Rops, pour le comité du banquet, lettre chaudement sympathique, où je lis:
«Il y a quelques jours, où je relevais mes anciens calepins de notes, de ces notes qu'on s'adresse à soi-même, j'y retrouve ceci: Dans le travail, lorsque par lâcheté, l'envie de faire du _chic_ vous prend, et que l'on se sent glisser à la facilité et à la légèreté banale de l'exécution, penser aux Goncourt, à la sincérité, à l'honnêteté, à la droiture de leur oeuvre. Et voilà pourquoi Edmond de Goncourt a été mon maître, si indigne élève que je fusse.»
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_Dimanche 17 février_.--Frédéric Régamey m'apporte le dessin d'un portrait qu'il avait fait de moi dans mon cabinet de travail, pour le _Matin_, un dessin très artistement fait.
Il me parle d'une série d'hommes de la Bourse qu'il est en train de _pourtraire_, qu'il ne dessine pas d'après nature, mais qu'il emporte dans sa mémoire, de la Bourse, où il les étudie longtemps, les reprenant, les réétudiant dans leur immeuble, jusqu'au jour, où il est content de leur ressemblance, ainsi attrapée à vol d'oiseau.
Et à ce sujet, il m'apprend qu'il est un élève de Lecoq de Boisbaudran, un original bonhomme, qui avait prêché le dessin de mémoire, disant que dans le dessin d'après nature, il y avait le danger d'être empoigné par le détail, et que l'on faisait moins synthétique, et allant jusqu'à soutenir, que lorsqu'on travaillait d'après l'être vivant, on faisait moins nature que de mémoire--bien entendu pour une mémoire exercée à ce genre de travail,--par la fatigue du modèle, produisant chez lui une espèce d'ankylose du mouvement. Je lui contais alors, qu'Eisen père avait développé le talent de son fils, le merveilleux vignettiste du XVIIIe siècle, en lui faisant faire chez lui, des copies de mémoire, des tableaux de musées, devant lesquels il allait passer des heures, deux ou trois jours de suite.
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_Mercredi 20 février_.--Donc, je vais être nommé officier de la Légion d'honneur. Au fond, je me demande, si ça me fait un très véritable plaisir, et je n'en sais vraiment rien. Quand ma pensée va à cette nomination, elle ne s'y arrête pas, comme elle s'arrête aux événements de votre vie qui, vous donnent de la sincère joie, et passe de suite à autre chose.
Oui, je le déclare, ça me ferait un bonheur plus profond, d'avoir une de mes deux pièces, jouée par des acteurs de talent.
En relisant le _Gaulois_, que je n'ai fait que parcourir ce matin, je tombe sur un écho, où il est dit que le banquet pourrait bien être remis, à cause de la mort de Vacquerie, faisant partie du comité. J'espère bien que ce ne sera pas. Cette vie de chaque jour, entre l'éreintement et l'apothéose, me met dans un état nerveux, que j'ai hâte de voir finir, et qui me permettra de me mettre tranquillement à la correction de mon huitième volume du JOURNAL, et à la composition de mon livre sur Hokousaï.
Ce soir, rue de Berri, j'ai la surprise de me rencontrer avec des orateurs de mon banquet, avec Hérédia qui doit parler à la place de Coppée, bronchité, de Régnier qui parlera au nom de la jeunesse. Et là-dessus, l'on m'apprend que Poincaré a la grippe, et l'on me demande, si le banquet doit avoir lieu après-demain, sur le doute émis par le _Gaulois_, et répété par plusieurs journaux. Je n'en sais rien, mais je commence à avoir du banquet par-dessus la tête, avec le désir irrité d'en finir, le désir d'en finir le plus vite possible.
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_Jeudi 24 février_.--Cette vie d'émotion ne vous donne pas une souffrance mais une anxiété physique, dont le sommeil et les digestions se ressentent.
J'entre chez Daudet, ce soir, en lui disant:
--Je vous suis bien reconnaissant d'avoir fait annoncer dans le _Figaro_, qu'en dépit de tout, le banquet aura lieu.
--Vous n'avez donc pas vu Geffroy, fait Daudet, m'interrompant. Eh bien tout est renversé... Il y a eu ce matin un article dans le _Rappel_... Par là-dessus, j'ai reçu une lettre de Catulle Mendès, qui trouvait le banquetage pas convenable, ce jour-là... une lettre de Claretie qui se défendait d'y assister... Enfin Clemenceau, flanqué de Geffroy, est venu demander, avec force éloquence, la remise... Ma foi, j'ai tenu bon jusqu'à trois heures,... mais passé trois heures, j'ai eu peur de vous faire _étriper_, et j'ai fait annoncer, que sur votre demande, le banquet était remis. Alors Geffroy a couru chez Frantz Jourdain, qui n'y était pas, et qui ne devait rentrer qu'à sept heures, et a fait envoyer par sa femme, une dépêche au Grand-Hôtel.
Diable, voilà un banquet qui joue de malheur, et je trouve au fond la remise faite sur des exigences, vraiment exagérées. Comment! sur la mort d'un monsieur avec lequel je ne me suis rencontré qu'une fois dans ma vie, à un dîner donné par l'_Écho de Paris_, mon banquet ne peut pas avoir lieu, le lendemain de sa mort! Mais en ce temps d'_influenza_, qui dit qu'il ne peut pas mourir un second membre du comité; d'ici à la semaine prochaine. Ah! si ça avait été un réactionnaire au lieu d'un républicain!
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_Vendredi 22 février_.--Je reçois un livre, demandé sur un catalogue à prix marqués de Mathias, et qui a pour titre: DÉTAILS SUR QUELQUES ÉTABLISSEMENTS DE LA VILLE DE PARIS _demandés par la Reine de Hongrie à M. Lenoir, lieutenant de police, 1780_. Et je trouve dans ce volume, qu'en 1780, il y a encore des hôpitaux, où cinq ou six individus sont confondus dans le même lit, et que l'hôpital de la Charité, un hôpital de cent vingt lits, qui vient d'être fondé, est un hôpital dans lequel la journée d'un bien soigné, et seul dans son lit, coûte un peu moins de dix-sept sous.
Curieuse, vraiment l'occupation que met dans la pensée de Paris, un banquet. Le cousin _Marin_ qui vient me voir me dit, que ç'a été hier le sujet de la conversation du Cercle de la rue Royale, toute la soirée.
Ce soir, le sculpteur Lenoir se présente chez moi, avec deux journaux à la main, dont l'un dit que le banquet a lieu, dont l'autre dit qu'il n'a pas lieu, et demande à Pélagie, quel est le journal qui dit vrai, et je pense, un peu anxieusement, aux gens, qui vont avoir le nez cassé, à la porte du Grand-Hôtel.
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_Dimanche 24 février_.--Daudet, aussitôt arrivé, me parle de l'importance qu'a prise le banquet, du bruit qu'il fait, des articles qu'il inspire, de la volte-face de la critique, devant la remise demandée par moi, disant que j'aurais publié un chef-d'oeuvre, qu'il n'aurait pas amené la centième partie de ce tapage, et constatant avec moi, l'imbécillité des choses productrices du succès, à Paris.
Entre Hérédia, qui nous donne quelques échantillons de son discours à l'Académie, écrit dans une prose condensée, où il réduit à sa vraie taille, le petit père Thiers. De là, l'indignation des gens du Palais-Mazarin, qui lui demandent la suppression d'une phrase d'un hautain mépris, pour ledit homme politique. Et aux politiciens de circonstance, aux Thiers, il oppose Lamartine, un politique aux grandes vues, aux envolées de la pensée à travers l'avenir, et qui fut un prophète miraculeux de tout ce qui est advenu depuis sa mort, dans notre vieille société.
Je dîne ce soir avec Léon et Lucien, revenus en soixante-douze heures de Stockholm, pour le banquet: tous deux émerveillés de ces paysages hyperboréens, et Léon tout à fait mordu par la _folie des neiges_, et un moment, ayant eu la tentation de pousser jusqu'au cap Nord.
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_Jeudi 28 février_.--Je reçois ce matin une lettre d'une inconnue qui m'émeut vraiment. S'associant aux hommages qui vont me fêter demain, elle me conte, qu'un certain jour, elle a fui une maison, dans laquelle avaient sombré toutes ses espérances de jeune fille, toutes ses confiances de femme, maison dont elle n'avait emporté que nos chers livres, qui lui avaient donné de grandes joies littéraires. Elle ajoute, qu'habitant Paris depuis des années, elle n'a jamais songé à voir le survivant des deux frères, mais que bien des fois elle a été s'agenouiller sur la tombe du mort, et que vendredi, tout en se réjouissant des honneurs qui me seront rendus, et tout en me plaignant de les recevoir tout seul, elle retournera au cimetière.
Ce soir, je trouve Daudet préoccupé; enfin au bout de quelque temps, il s'ouvre, se déboutonne. Il est encore sous le coup de la nouvelle, que Coppée est très malade d'une pneumonie, est «au plus bas», aurait dit le concierge hier. Et le cher ami avait peur d'une nouvelle remise du banquet. Heureusement que les nouvelles d'aujourd'hui sont bonnes. Je ne puis toutefois m'empêcher de lui dire: «Sauf pour votre mort, plus de remise, ou je renonce au banquet!»
Là-dessus, Toudouze me peint le hourvari produit dans la maison de Frantz Jourdain, par la remise du banquet, vendredi dernier. Ce jour-là, plus de cent coups de sonnette chez lui, et les bonnes n'ayant pas littéralement le temps de manger.
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_Vendredi 1er mars_.--Une attention charmante de Mme Rodenbach. Elle m'a envoyé, ce matin, un gros bouquet de roses, apporté par son blond bébé, sur les bras de sa bonne, avec ce gentil billet du père: «Constantin Rodenbach apporte à M. de Goncourt le respect et l'admiration du siècle prochain, dont ils seront tous les deux.»
Le bébé parti, j'ouvre la _Libre Parole_, et je suis agréablement surpris d'y trouver un article, pareil à ceux du temps, où j'étais en communauté de coeur avec Drumont, et où il s'associe avec ceux qui me fêteront.