Journal Des Goncourt Troisieme Serie Troisieme Volume Memoires
Chapter 14
Un moment il me confesse sa sensibilité à propos des attaques de la presse, et m'avoue qu'il n'a pas lu un des derniers articles, dirigé contre lui, et qu'il savait très hostile. Moi, je lui conte mon procédé de neutralisation de l'attaque littéraire: c'est de mettre les articles dans une enveloppe cachetée, et de les lire deux ou trois mois, après leur apparition. À cette date, ils sont comme s'ils n'étaient pas;--leur venin s'est évaporé.
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_Mercredi 1er août_.--Ce soir Daudet me parlait de son séjour, pendant cinq semaines (la fin de décembre et le mois de janvier) dans le phare des Sanguines, cinq semaines qu'il avait passées, jour et nuit, tout au spectacle de la mer et de la tempête, sans écrire une ligne, et où il n'y avait dans le phare, qu'un vieux Plutarque, se trouvant là par hasard.
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_Jeudi 2 août_.--Le musicien Pugno qui dîne, ce soir, parle tout à fait éloquemment des petits drames, accidentant la vie des exécutants.
Lui, il déclare avoir, à chaque concert qu'il donne, l'émotion anxieuse, maladive, de son tout premier concert, avec la préoccupation d'empêchements apportés à son exécution--et jusqu'à la dernière note--par les palpitations de son coeur, les contractions nerveuses de son avant-bras, la chaleur de la salle qui peut rendre les touches du piano humides, une raie du parquet, où peut glisser le pied de sa chaise. Et après ces exécutions, la dépense de l'émotion a été telle chez lui, qu'il est pris de crampes d'estomac atroces.
Mais dans ses concerts de Londres, qui durent deux heures, et où il est le seul exécutant, c'est surtout la préoccupation, à un moment, de la perte de la mémoire, et, comme il le dit, d'un _trou tout noir_, se faisant dans le souvenir.
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_Samedi 4 août_.--Les jeunes gens, élevés à la campagne, et passant des heures à contempler le paysage, ou à regarder le bouchon flottant d'une ligne, gagnent à ce trop long contact avec la nature, un lazzaronisme, une torpeur, une paresse de l'esprit, qui les empêchent de faire quelque chose dans la vie. Pour avoir le goût fiévreux du travail et de la production, il faut presque toujours avoir grandi dans l'activité des capitales.
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_Dimanche 19 août_.--Une bonne d'une voisine a demandé, ces jours-ci, à sa maîtresse, d'aller chez son médecin. Mais la demande a été faite d'un air si extraordinaire, que la maîtresse a dit à une amie: «Je ne sais pas, mais il me semble qu'elle ne reviendra pas.» En effet elle ne revenait pas, et le lendemain elle envoyait de Mantes, une lettre où elle disait, qu'ayant perdu ses économies, elle allait se jeter à l'eau, et qu'elle ne s'était pas noyée à Paris, parce qu'elle ne voulait pas être exposée à la Morgue.
Deux jours après, sa maîtresse recevait une lettre d'un maire des environs de Mantes, qui lui demandait d'envoyer des parents, pour reconnaître la pauvre noyée.
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_Mercredi 22 août_.--Dîner à Saint-Gratien.
La princesse en attendant le dîner, déplore la diminution de 8 000 francs de rentes, dans le revenu des _Jeunes filles Incurables_, produite par la conversion de la rente.
Pichot parle de la représentation sur le théâtre d'Orange, où, dit-il, le remuement dans le feuillage des vrais arbres du théâtre, amené par le mistral, rendait la scène vivante.
À notre retour en chemin de fer, M. D..., qui a beaucoup approché Thiers, pendant la Commune, nous entretient du petit homme, dont il cite deux ou trois traits d'impolitesse et de manque d'éducation.
Il nous le peint, se refusant à donner sa signature pour certains ordres, pouvant engager sa tête: tout en battant militairement la charge avec ses doigts, sur les carreaux de son cabinet; puis il fait un tableau assez drolatique de l'homuncule tout nu, devant la cheminée de la chambre, habitée par le roi de Prusse, frotté avec de la flanelle par Mme Thiers, en le comparant à un saucisson rose.
Et c'est une entente parfaite entre nous, sur les erreurs de ce grand homme, qui a dit à propos du premier chemin de fer: «Il faut donner ça à Paris, comme un joujou, mais ça ne transportera jamais un voyageur ni un colis!» qui jetant, à Niel, avant la guerre d'Allemagne: «Prenez garde de faire de la France une caserne!» s'attirait cette réponse: «Prenez garde d'en faire un cimetière!»
Un moment, comme on parlait du peu de sérieux des travaux de la statistique, Pichot affirme, en riant, que les statisticiens recueillent sérieusement des blagues, comme celles qu'il faisait, quand il était dans le service de la _Clinique des enfants_, et qu'à propos de morts d'enfants de quatre ou cinq jours, il inscrivait: «Mort du dégoût de la vie, mort du spleen.»
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_Dimanche 26 août_.--Mon existence s'est passée, tout entière, dans la recherche d'un décor original des milieux de ma vie. Un jour, c'était ceci, un autre jour, c'était cela. La semaine dernière, c'était l'achat de soieries de robes, portées par des femmes du XVIIIe siècle, pour en faire des gardes de livres du temps, et toujours, de petites inventions auxquelles les autres ne pensent pas. Et dans les choses inférieures, méprisées par les natures non artistes, j'aurais dépensé autant d'imagination que dans mes livres.
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_Mardi 28 août_.--Un jour arrivera-t-il, où la science pourra traduire les tentatives _parlantes_ de l'animal, voulant dire à l'homme, ses sensations, ses besoins, ses désirs, et ne pouvant les exprimer? Je pensais à cela, devant ma chatte, dans les douleurs de l'enfantement, et qui avait l'air de me demander une sage-femme.
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_Mercredi 29 août_.--Le peuple dit, et fait simplement, quelquefois, des choses très belles, qui, hélas! n'ont pas d'historien. Pélagie me racontait, que, lors de la mort de son père, qui tenait, dans un village des Vosges, le bureau de tabac, avec la vente de la mercerie et de l'épicerie de l'endroit, sa mère avait assemblé ses enfants, et leur avait dit: «Écoutez, voici deux livres de ce qui nous est dû. Il y en a un des mauvaises _payes_: si vous m'y autorisez, je le brûlerai. Ceux qui sont honnêtes, et qui pourront payer, le feront, quant aux autres, je ne voudrais pas que leurs enfants, qui ne sont pas responsables des mauvaises affaires ou de la mauvaise foi de leurs parents, souffrent un jour, près de vous, de leurs dettes.» Et le registre fut brûlé.
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_Jeudi 30 août_.--Je ne sais combien, il y a de mois, que je n'ai été dans ce qu'on appelle un lieu de plaisir, toujours malade que j'étais. Ce soir, je tombe au cirque, à mon spectacle aimé des tours de force, au vrai spectacle, et me voilà, avant le commencement de la représentation, me promenant avec une certaine jouissance dans les antichambres et les écuries de ce lieu, que j'ai un peu immortalisé dans les FRÈRES ZEMGANNO.
Un trapéziste extraordinaire, un homme volant dans l'espace, et c'est singulier, comme cet exercice a un retentissement chez moi, comme il n'est pas suivi seulement par mes yeux, mais par un jeu émotionné et presque actif de mes muscles et de mes nerfs, dans l'immobilité.
Puis l'obscurité, et le cirque tout tendu de noir, et un cheval de l'Érèbe, sur lequel se tient debout une Loïe Fuller, sous des flammes électriques de toutes couleurs, des lueurs violettes de gorges de tourterelles, des lueurs roses de dragées, des lueurs vertes de mousse sous la lune, et c'est un ouragan d'étoffes, un tourbillonnement de jupes, tantôt éclairées de l'embrasement d'un soleil couchant, tantôt de la pâleur d'une aube.
Ah! le grand inventeur d'idéalité que l'homme, et ce qu'il a fabriqué dans cette vision, d'étrange, de surnaturel, avec la matière même d'étoffes communes et d'une lumière canaille!
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_Dimanche 2 septembre_.--Et tour à tour, il est question au _Grenier_, de l'exécution du curé Bruneau, à propos duquel on dit que les meurtriers de profession, ont des canines particulières, des canines parentes des canines des féroces,--de l'admiration enthousiaste de Mirbeau pour les peintres anglais du XVIIIe siècle, et de son mépris pour les John Burns et les préraphaélites,--du musée de Saint-Quentin, où se trouve, à ce qu'il paraît, un concierge fanatique de mes études du XVIIIe siècle, et déclarant que c'est seulement depuis mon livre, qu'on vient voir les La Tour,--du mouvement symbolique, que Geffroy croit être un mouvement bien dans le temps, ce temps scientifique, dans lequel jurent les restitutions des choses usées de l'antiquité,--de Monnet, qui aurait fait, aux différentes heures du jour, une trentaine de vues de la cathédrale d'Angers, supérieures, d'après le dire de Frantz Jourdain, à l'émail du peintre anglais Turner.
On parle encore longuement des procédés nouveaux et, des recherches biscornues des peintres du moment, et Geffroy cite un peintre, en train de peindre au vaporisateur, se vantant des effets inattendus, qu'il va bientôt produire en public.
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_Lundi 10 septembre_.--Dans ce parc de Jeand'Heurs, où dessous chaque arbre penché sur la rivière, il y avait autrefois une truite; on n'en voit plus une, et dans cette rivière si poissonneuse, il n'existe plus de poissons blancs, plus même de vérons. Et c'est comme cela partout. L'industrie est presque arrivée à tuer tout ce qu'il y avait de bon, pour la nourriture de l'homme.
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_Vendredi 14 septembre_.--Les éléments de la cuisine (viande de boucherie, gibier, poisson, légumes) sont si mauvais en Picardie, cette province, où règne le veau aux pruneaux, que Rattier père, qui était un gourmet supérieur, après avoir passé une journée à Doullens, où son fils était sous-préfet, lui dit: «Fais-toi nommer à Bayonne, ou n'importe où, et aussi loin que tu voudras... j'irai te voir... mais ici, jamais je ne reviendrai, on mange trop mal!»
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_Samedi 15 septembre_.--Une pauvre vieille soeur, très ingénue, est envoyée aux eaux de Bains, où les eaux se prennent dans une piscine. Intriguée par ce que pouvait écrire, à toute minute, sur un tableau, le garçon, elle s'adresse à son voisin, un mauvais plaisant qui lui répond: «Ma soeur, c'est chaque fois, qu'on satisfait un petit besoin!» Alors, tous les jours, on entendait la pauvre soeur, s'adressant au garçon: «Monsieur Colombin, marquez une fois.» Et tout le monde de la piscine, à qui le mot avait été donné, de rire.
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_Dimanche 16 septembre_.--Je suis arrivé à l'endroit difficile de ma pièce, à la mise en scène de la jalousie de Coriolis, qui me paraît plutôt une chose livresque que scénique, et c'est le diable à arranger.
M. Demoget, l'architecte de Jeand'Heurs, qui a habité, pendant des années, Angers, disait que dans l'Anjou, il n'y avait pas de fermage, mais du métayage, qui forçait le propriétaire à entrer en relations avec son tenancier, plusieurs fois, dans l'année, et que chaque propriétaire se réservait dans la ferme, un logement, et qu'il était stipulé que, dans le cas où il n'amènerait pas de domestique, le laboureur ou sa femme lui en servirait, et que ces rapports fréquents du seigneur et de son paysan, rapports qui existent encore de nos jours, expliquaient cette parfaite entente de la noblesse et du peuple, dans les guerres de la Vendée.
Six heures du soir.--Les ornières des allées sous bois, se perdant, s'effaçant,--le feuillage éteint, avec de la verdure lumineuse, seulement près des éclaircies,--un ciel lavé de rose à travers les percées,--le _uît, uît_ d'un petit oiseau, voletant à la recherche d'une branche, pour dormir,--le bruit balancé de cloches lointaines, lointaines,--un grand silence montant de la terre, abandonnée par le travail de l'homme.
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_Lundi 17 septembre_.--À constater, combien augmente la répulsion de la femme de la campagne, pour le travail de la terre. Il y a ici une jeune fille qui se marie, et qui a refusé un laboureur très bien de sa personne, pour épouser un sculpteur en pierre, disant: Ce n'est pas un laboureur, mais un sculpteur. À l'heure présente les paysannes ne veulent plus épouser, que des employés de bureau, des gâcheurs de papier ou des maçons d'artistes. Ce que j'ai dit pour les gros ouvrages de la terre, devient tous les jours, plus vrai.
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_Mardi 18 septembre_.--Dans la pierre ancienne d'une vieille maison, se fait chez vous, un petit sentiment de jouissance très difficile à définir, mais parent du sentiment qu'on éprouve, en voyageant, dans un pays qui a un passé.
On parlait de Bulher, le dessinateur-paysagiste illustre, le créateur du parc d'ici. On le peignait désagréable de rapports, humoreux, despote, mais ayant une véritable conscience d'artiste. Il faisait les plus grandes difficultés pour dessiner un parc dans les départements du Nord, disant que sur ce ciel brumeux, le paysage ne se détachait pas. Il avait également une répulsion à travailler en Normandie, disant qu'il n'y avait rien à faire, en ce pays des pommiers, de ces affreux arbres, en ce pays où il pleut trois mois, et où le raisin ne mûrit pas, et déclarait ne faire son métier avec plaisir, qu'en Bourgogne et en Lorraine, où il trouvait le ciel le plus riant, en ces provinces qu'il appelait les: _provinces du Soleil Levant_.
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_Mercredi 19 septembre_.--Rattier exprime aujourd'hui le regret de la perte d'une chose de famille, vraiment curieuse. C'était un carnet contenant les échantillons de dentelle, que son grand-père, fabricant de dentelles à Alençon, portait à la cour de Louis XVI, carnet qu'il croit avoir été volé par une femme de chambre allemande.
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_Dimanche 23 septembre_.--_Ragornote_, un joli mot du pays pour exprimer un petit reste: Voulez-vous cette ragornote de truite, de framboise?
Un usage de l'endroit pratiqué, je crois, dans ce seul pays. Quand dans Lisle-en-Rigault, une jeune fille meurt, pendant quinze jours les jeunes filles prennent le deuil, et ne dansent pas. Il en est de même pour les jeunes garçons.
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_Mercredi 26 septembre_.--Le cousin _Marin_, qui vient de chasser chez Chandon, me parlait de la grandeur des affaires de cette maison, où arrivait un Anglais, fameux dégustateur de vin de Champagne, qui, après avoir goûté un certain nombre de cuvées de vin de Champagne, s'arrêtait à une, disant:
--Combien avez-vous de cette cuvée?
Je n'ose dire le chiffre de peur de me tromper.
--À combien? répondait l'Anglais.
--Dix francs.
--Je prends!
Et sans plus de paroles, ni de marchandages, était conclu l'achat de milliers de bouteilles, contre un certain nombre de cent mille francs. _Marin_ me disait, que la qualité du Vin de Champagne, était due à la nature de la montagne de Reims: un terrain à la couche de terre très mince, et au-dessous de laquelle se trouve de la craie, mais un terrain tout plein de pyrites sulfureuses. Le curieux, c'est que les Chandon, avec une composition de même nature, que celle de la montagne (pyrites sulfureuses et fumier), n'ont pu, à un kilomètre de là, propager la vigne donnant le vrai champagne.
Sur cette montagne de Reims il y aurait des hectares de vignes valant 100 000 francs, et dont la culture coûte 4 000 francs, par an.
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_Lundi 1er octobre_.--Retour à Paris. Je ne connais pas d'ennui pareil à celui du chemin de fer, un ennui si démoralisant, qu'il est impossible de penser sérieusement à une chose, et que ce n'est dans le secouement de votre cervelle, qu'une succession de choses fugaces et bêtes.
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_Jeudi 4 octobre_.--Meunier m'apporte aujourd'hui des reliures, aux _gardes_ faites avec des soieries anciennes, ramassées par moi, à droite, à gauche. C'est vraiment une ornementation de livres très charmante, et une collection de volumes ainsi agrémentés, a encore le mérite d'être un album d'échantillons de robes du dix-huitième siècle.
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_Mercredi 10 octobre_.--Aujourd'hui, à Saint-Gratien. M. d'Ocagne conte spirituellement le dîner Louis XI, organisé par Loti, à Rochefort, et où il a assisté avec sa femme, en compagnie d'une trentaine de personnes. Il nous peint le côté amoureux de travestissement chez l'écrivain, dont la vie est un perpétuel carnaval, avec sa chambre bretonne, où il s'habille en Breton, avec sa chambre turque, où il s'habille en Turc, avec sa chambre japonaise, où il s'habille en Japonais.
Pour ce repas, il avait fait venir un cuisinier de Paris, et tous les jours, pendant un mois, à l'effet de le faire rétrograder dans la cuisine, d'il y a quatre siècles, il lui avait fait cuisiner un plat, d'après le VIANDIER de Taillevent. À ce repas, on devait parler le vieux français, des CONTES DROLATIQUES de Balzac, à défaut de l'autre, et on mangea avec ses doigts, sur des assiettes faites d'une miche de pain, coupée par moitié. Deux choses, dans cette restauration de la mangeaille archaïque, empoisonnèrent le bonheur de l'amphitryon: le _speach_ de Mme Adam, qui ne fut pas dans le français demandé, et une malheureuse invitée, qui commit l'anachronisme de dîner, dans une cotte de peluche.
Enfin la couleur locale fut poussée à ce point, qu'un fou armé de sa marotte, sortit, à un moment, d'un pâté, et qu'à la fin, on jeta les assiettes du repas à d'authentiques mendiants de la Charente-Inférieure, que Loti avait fait costumer, en mendiants du XVe siècle.
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_Vendredi 12 octobre_.--Cette mode de la femme, de n'avoir plus autour de la figure, le liséré blanc du linge, met de la pauvreté dans sa personne. Elle m'apparaît la femme d'aujourd'hui, ainsi que les misérables danseuses des bals de barrières d'autrefois, à deux sous la contredanse.
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_Lundi 15 octobre_.--Trochu causant de la vérité dans l'histoire, disait à M. Villard: «C'est moi qui ai été chargé, le soir de la bataille d'Isly, de relever le nombre des morts. Il y avait vingt-six morts français, et ce sont ces vingt-six morts, qui ont fait tout le tintamarre de la presse, et le duché du maréchal.»
Il ajoutait que, passant un jour à Mazagran, il avait voulu se rendre compte par lui-même, de la vérité. Or, les Français étaient derrière les murailles d'un Fort, avaient des provisions et des munitions pour trois mois, et se trouvaient en présence d'ennemis mal armés, qui n'avaient ni canons, ni échelles. À Mazagran, il y eut deux tués dans la fusillade, et un troisième, qui mourut des suites de ses blessures.
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_Dimanche 24 octobre_.--Sur la mouche, à six heures et demie du soir.
Un ciel gros bleu, traversé de nuages, qui ressemblent à des fumées noires d'industries; dans le haut du ciel, la lumière électrique de la Tour Eiffel, avec son rayonnement de crucifix lumineux. À droite, à gauche, de temps en temps, des squelettes d'arbres, n'ayant plus qu'un bouquet de feuilles obscurées à leur sommet, et des bâtisses, dont la nuit est comme lavée d'encre de Chine. Soudain, sur la courbe d'un pont, le passage au galop d'une voiture, pareil au sillage d'une étoile filante. L'eau du fleuve, toute remuante, toute vagueuse, et où les lueurs d'émeraude et les lueurs de rubis des bateaux, semblent mettre les ondes bigarrées d'une étoffe zinzolin.
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_Mardi 23 octobre_.--Bracquemond, auquel j'ai écrit pour avoir quelques renseignements, au sujet de ce reflet d'une femme nue dans une glace, que je veux tenter d'avoir dans la représentation de mon premier acte, de MANETTE SALOMON, vient me voir, et après qu'il m'a donné quelques explications sur le truc du _reflet fantôme_ au théâtre, cause avec moi des lithographies de Daumier, et m'apprend qu'il a des épreuves magnifiques du _Ventre législatif_, et de la _Rue Transnonain_, payées deux sous pièce, et trouvées par lui sur le trottoir, en compagnie d'une trentaine aussi belles: car il n'a pas choisi. Et ce mépris, à certains moments, de la valeur de l'objet, me faisait raconter par lui que, chez son maître Guichard, il avait eu entre les mains, de petits personnages, découpés dans un vrai tableau de Watteau, avec un trou dans la tête, où passait une ficelle, et qui devaient avoir servi de marionnettes, dans un théâtre d'enfants. Et il croit bien que ces découpures venaient de chez le docteur Chomel, que fréquentait Corot, et qui lui avait donné deux merveilleuses petites études que les enfants s'étaient amusés à crever, en les tapant contre l'angle d'une table.
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_Mercredi 24 octobre_.--Ce matin, Roger Marx vient m'annoncer qu'une rue de Nancy a été baptisée, non _rue Edmond de Goncourt_ mais _rue des Goncourt_, ainsi que je l'avais demandé. Puis il m'annonce gentiment, que mes amis veulent me donner un banquet, où chaque souscripteur recevra une médaille du profil, qu'a modelé, cet été, le sculpteur Charpentier.
J'entends la voix de Zola en bas. Il vient me demander une lettre de recommandation pour de Béhaine. Il me dit qu'il veut avoir son conseil, et si, oui ou non, il doit faire sa demande d'audience au pape. Il ajoute que, comme ancien libéral, le cérémonial de l'audience l'embête, et qu'il désire au fond être refusé, mais qu'il se trouve engagé vis-à-vis de lui-même, par l'annonce qu'il en a faite. Et cependant, il aurait une grande curiosité de la figure du Saint-Père, et de la succession de chambres papales, pour y arriver.
Alors une diversion. Il parle de Lourdes, se plaignant que la campagne catholique faite contre son livre, qui serait une bonne chose pour un livre tiré à 30 000, est très préjudiciable à un livre, tiré à 120 000, parce qu'elle lui enlève les 80 000 acheteurs, qui pouvaient faire monter son livre, à 200 000. Là-dessus revenant au pape, il m'assure que le pape est un peu l'esclave des pères de Lourdes, parce qu'il reçoit près de 300 000 francs d'eux, et que cette dépendance de Sa Sainteté, sera peut-être une des causes du refus de son audience.
En s'en allant, il veut bien me dire que, ces derniers jours, il vient de relire MADAME GERVAISAIS, et qu'il s'étonne, que le livre n'ait point eu un très grand succès.
Visite du docteur Michaut, qui vient de faire une petite promenade, à Haïti. Il me parle de la mort de ce pays, depuis l'abandon des Français, me signale les ruines des édifices, des routes, de tout, et l'absence d'une industrie quelconque, affirmant que la race nègre est incapable de civilisation.
Et la conversation va aux poisons, à la fabrication desquels les naturels du pays excellent, entre autres d'un poison trouvé dans les cadavres des cimetières, et qui ne laisse aucune trace. C'est d'Haïti, que viendrait cette poudre blanche, que soufflent les voleurs dans une chambre, pour engourdir les gens, et les voler en toute sécurité, comme l'a été Sarah Bernhardt. Et voici ce qui était arrivé à un Européen, dont il avait fait la connaissance. Cet Européen avait l'habitude de se coucher, un revolver sur sa table de nuit, et de mettre ses papiers et son argent sous son oreiller, et il avait vu son voleur s'emparer de son revolver, lui retirer la tête de dessus son oreiller, et prendre son argent, cela sans pouvoir crier, et sans pouvoir le dire, avant que huit ou dix heures se soient passées.
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_Jeudi 25 octobre_.--Une discussion picturale, dans laquelle, à propos de la remarque faite par moi, que les peintres supérieurs attrapent rarement cette ressemblance, que conquièrent des peintres très inférieurs, Léon Daudet dit ingénieusement: «Oui, les premiers sont les hommes de l'_objectivité_, les seconds les hommes de la _subjectivité_. Pour la représentation parfaite, il faut des hommes d'une troisième catégorie, qui réunissent les deux aptitudes.»